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jeudi 4 mars 2021

Le prix Prem1ère 2021 à Dimitri Rouchon-Borie

La couverture du roman, par Clara Audureau. (c) Le Tripode.

Il est des livres qui vous clouent à votre siège vous entrent dans les yeux le cerveau et le cœur. Vous remuent par leur fond quelle histoire et par leur forme quelle écriture. Vous accompagnent vous hantent vous interrogent vous rendent aussi plus humain. "Le Démon de la Colline aux Loups", le premier roman de Dimitri Rouchon-Borie (Le Tripode, 240 pages), lauréat en ce 4 mars du quinzième prix Prem1ère 2021 (lire ici), doté de 5.000 euros, est de ceux-là. Un roman excellemment présenté comme toujours au Tripode, papier de qualité, typo soignée et ce magnifique paysage en couverture.

"Le Démon de la Colline aux Loups" est un livre sombre, très sombre. Il raconte l'itinéraire d'un enfant né comme ses frères et ses sœurs dans une famille atrocement maltraitante. Un père et une mère toxiques au-delà de ce qu'on voit habituellement, qui martyrisent leur progéniture. Aucun soin, aucun souci, aucune attention, pas assez de nourriture, aucune activité mais des colères, des punitions, des enfermements, des sévices. Pour dire cela, Dimitri Rouchon-Borie use d'une écriture qui n'est qu'à lui. Des phrases immenses sans autre ponctuation que des points. Au lecteur de se débrouiller pour faire la part entre ce qui s'écrit et ce qui se dit. Au lecteur d'entrer par cette porte étroite dans ce roman bouleversant qui va le conduire loin, très loin, dans la noirceur humaine. Au-delà de ce qu'on imagine communément.
Le paragraphe initial du roman:
"Mon père disait ça se passe toujours comme ça à la Colline aux Loups et ça s'était passé comme ça pour lui et pour nous aussi. Maintenant je sais que ça s'est arrêté pour de bon. La Colline aux Loups c'est là que j'ai grandi et c'est ça que je vais vous raconter. Même si c'est pas une belle histoire c'est la mienne c'est comme ça."

On découvre l'histoire du narrateur à travers le journal que, devenu adulte et incarcéré, il tape à la machine à écrire dans sa cellule. Il raconte tout sans filtre, ces enfants qui n'ont pas de lit où dormir et se serrent les uns contre les autres sur le sol comme dans un nid, ces enfants qui ignorent qu'ils ont un prénom et l'apprennent un jour par hasard - pour le narrateur, Duke, ce sera à l'école -, ces enfants qui ne savent rien parce que personne ne leur apprend rien, ne leur montre rien, ces enfants devenus quasiment de petits animaux. Et bien entendu les violences, d'une rare cruauté et hautement répétitives. Les souvenirs de Duke sont interrompus par des scènes dans la prison, son compagnon de cellule, le gardien et, surtout, le prêtre qu'il a demandé parce qu'il s'interrogeait sur ce qu'est l'âme. Par ses réflexions aussi: où était-il bien? avait-il le choix de ne pas devenir un monstre? son père lui a-t-il légué le Démon? aurait-il pu avoir un autre destin? Il a les réponses.

Chroniqueur judiciaire au quotidien breton "Le télégramme", Dimitri Rouchon-Borie enfile les souvenirs de son personnage comme autant de perles noires. La violence, les viols, la résistance de Duke pour protéger sa sœur, l'intervention de la justice, le placement en famille, le procès des parents ("je m'appelle Clara et si mon père n'avait pas violé mon frère je n'aurais jamais su que c'était mon nom"), la fuite à seize ans, la violence à répétition, toujours plus forte, due pour Duke à l'intervention du Démon, l'apaisement dans la nature jusqu'à l'effroi absolu et le drame atroce de la finale.

Servi par cette écriture hypnotique, sans une once de gras, où le primo-romancier est parvenu à se glisser dans la peau d'un enfant qui ne sait rien du monde, de la vie ou de lui, ce livre extra-ordinaire est une claque littéraire qui nous oblige à regarder aussi les enfants qui sont nés dans des familles de monstres. Des enfants martyrs qui ne connaissent pas toujours le chemin de la résilience mais voient naître en eux la haine. Une haine balayée par quelques moments d'amour ou de tendresse. Pour Duke, ce sera sa sœur d'abord, Billy ensuite, une jeune fille qu'il tentera d'extraire de ses démons à elle. Etait-ce suffisant pour qu'il puisse trouver son chemin?



Le lauréat du prix Prem1ère 2021 est venu à Bruxelles ce 4 mars pour recevoir sa récompense et rencontrer les dix jurés qui l'ont élu. Un déplacement qui a aussi été l'occasion de lui poser quelques questions.


Neuf questions à Dimitri Rouchon-Borie

Dimitri Rouchon-Borie.
Votre roman provoque à la lecture une stupéfaction inhabituelle. On en est quasiment figé.
Cela a été une telle expérience d'écriture pour moi que je comprends l'expérience du lecteur. Ce livre, je l'ai écrit en trois semaines, au printemps 2019. J'ai été comme traversé par une tempête. Je l'ai écrit sans réfléchir, de manière fusionnelle. J'étais dans le livre de manière totale. Quand il est sorti, que j'ai eu le livre physique en main, c'est comme si on avait coupé le cordon ombilical. J'ai alors pu le réaborder de l'extérieur.

Quel a été l'élément déclencheur de l'écriture?
Je suis journaliste au "Télégramme" en Bretagne. J'y suis chroniqueur judiciaire. Il m'est parfois difficile d'être dans l'écriture journalistique, d'être dans l'horreur tout le temps puisque je suis les procès d'assises. J'encaissais trop. Parce que les procès, je les couvre de manière empathique, pour comprendre chacun de ceux qui sont réunis là.

Comme un journaliste?
Oui, un journaliste raconte l'humain. Parce qu'il est nécessaire de dire les choses, de ne pas les cacher, d'être au plus près de ce que c'est que vivre la violence. On se laisse traverser par tout ce qu'on n'écrit pas, les coups d'œil, les soupirs, les visages. Tous ces fantômes se sont amalgamés en moi et sont sortis sous cette forme-là. J'ai écrit ce livre avant un nouveau procès de maltraitance d'enfants. Par peur que ce soit le procès de trop pour moi. Je l'ai écrit comme un exutoire, comme une thérapie. Cela a été libérateur. Il m'a permis de me rencontrer moi, de comprendre ma position d'humain, de journaliste, dont la souffrance est de ne pas tout dire, d'être avec tant de questions dans ces procès et de repartir avec elles. Ce livre a guéri des blessures et m'a fait d'autres cicatrices. L'écriture s'est imposée parce que pour raconter l'indicible, il faut une langue qui n'existe pas.

Vous êtes-vous basé sur vos expériences de chroniqueur judiciaire pour écrire?
J'ai une formation en philosophie et en sciences cognitives. Les questions théoriques sont incarnées dans les histoires vraies que je côtoie. Il y a aussi des miracles dans les tribunaux, mais davantage d'histoires comme dans mon livre. Dans mon coin de Bretagne, 80 % des procès d’assises sont des affaires de viol.
Je me suis donc basé sur ce que j'ai vu et entendu lors des procès. Par contre, je n'ai jamais croisé d'affaire avec une absence de prénoms. Pour moi, le symbole absolu de la violence et de la maltraitance est de ne pas nommer son enfant. Quand on supprime l'identité, on n'est rien. J'ai voulu que Duke découvre son prénom à l'école, avec quelqu'un de bienveillant.

Il n'y a pas de résilience pour Duke.
Il y en a qui s'en sortent, oui, mais l'inverse est vrai aussi. Violenter un enfant, c'est prendre ce risque-là. J'ai été taraudé par ces questions. Par exemple, lors du procès que j'appréhendais, les enfants victimes dessinaient. Ils dessinaient pendant que se disaient les horreurs qui leur avaient été faites! J'en ai été bouleversé. Cela faisait écho au livre que j'avais écrit. 
Pourquoi certains n'en sortent pas? On n'en sait rien. Les éducateurs évoquent des récidives sans que personne ne sache pourquoi. Pourquoi chez Duke tout foire-t-il tout le temps? On n'a pas de réponse du côté des hommes. Lui-même se pose des questions à propos de Dieu, de l'âme, du purgatoire. Il lit les confessions de Saint-Augustin pour tenter de comprendre.

Vous vous êtes glissé dans la peau d'un enfant qui ne connaît rien.
Je suis allé chercher ce petit garçon dans le "nid". Je suis parti de là. Cela m'a permis de le raconter. Il est la synthèse de tous mes fantômes. Il y a tellement d'histoires de maltraitance d'enfants. Lors d'un procès, un enfant de onze ans avait été évalué comme ayant le niveau d'un enfant de trois ans. Le juge a dit que ce n'était pas rattrapable pour lui. Pourquoi certains et pas les autres? On ne sait pas mais on sait que les maltraitances sexuelles ont un taux de reproduction très fort.

Et pour Duke?
Duke est dans un tourbillon. C'est comme une malédiction à ses yeux: cela se passe comme ça. Mais comment cela s’arrête-t-il? que fait-on de cela? Duke nous parle à nous. Il veut s'affronter lui-même. Il est clairvoyant par rapport à lui-même. Il a envie de ne rien s'épargner car pour lui, ce serait déjà faire gagner le Démon. Il se pose des questions et fait ses choix. Il a bien conscience en écrivant son journal qu’il aurait pu à certains moments faire d'autres choix. Mais il n'a pas pris ces options-là.

Duke tient parce qu’il veut sauver, sa sœur d'abord, Billy ensuite.
Et par amour. Il vit une première lumière de l'amour, de la tendresse, après les violences que  lui a infligées son père, avec sa sœur. Mais elle est incestueuse. Il sait que cette beauté qu'il vit avec sa sœur est anormale.
Dans la nature, il est bien aussi. Il peut s'oublier. Il a là un sentiment océanique. Le début de la souffrance, c'est l’émergence de l'inconscient. La nature, c'est l'indistinction.

Vous ne donnez pas d'indication de lieu ou de temps.
Ni l'époque ni les choses ne sont localisées pour arriver à saisir des choses plus universelles. Je n'utilise pas de lieux réels ni de situations réelles. J'aime cela, cela me donne une vraie liberté dans l'imaginaire. Cela s'oppose à mon métier de journaliste où je dois être réel. Cela me permet d’emmener les gens ailleurs.


Lauréats précédents
  • 2020 Abel Quentin, pour "Sœur" (Editions de l'Observatoire, 2019, lire ici)
  • 2019 Alexandre Lenot, pour "Écorces vives" (Actes Sud, 2018) 
  • 2018 Mahir Guven, pour "Grand frère" (Editions Philippe Rey, 2017, lire ici
  • 2017 Négar Djavadi, pour "Désorientale" (Liana Levi, 2016, lire ici)
  • 2016 Pascal Manoukian, pour "Les échoués" (Éditions Don Quichotte, 2015, lire ici)
  • 2015 Océane Madelaine, pour "D'argile et de feu" (Les Busclats, 2015, lire ici)
  • 2014 Antoine Wauters, pour "Nos mères" (Verdier, 2014, lire ici)
  • 2013 Hoai Huong Nguyen, pour "L'ombre douce" (Viviane Hamy, 2013)
  • 2012 Virginie Deloffre, pour "Léna" (Albin Michel, 2011)
  • 2011 Nicole Roland, pour "Kosaburo,1945" (Actes Sud, 2011)
  • 2010 Liliana Lazar, pour "Terre des affranchis" (Gaïa Éditions, 2009)
  • 2009 Nicolas Marchal, pour "Les Conquêtes véritables" (Les Éditions namuroises, 2008) 
  • 2008 Marc Lepape, pour "Vasilsca" (Éditions Galaade, 2008)
  • 2007 Houda Rouane, pour "Pieds-blancs" (Éditions Philippe Rey, 2006) 










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