Nombre total de pages vues

Affichage des articles dont le libellé est Editions Martin de Halleux. Afficher tous les articles
Affichage des articles dont le libellé est Editions Martin de Halleux. Afficher tous les articles

lundi 11 décembre 2023

Les "25 images" de l'Américain Landis Blair

Le dessin de couverture de "Vers le Sud". (c) Editions Martin de Halleux.

"25 images" est le nom d'une collection créée en 2020 par les Editions Martin de Halleux en hommage à l'artiste belge Frans Masereel (lire ici). En résumé: un récit en 25 images, une image par page, en noir et blanc, sans texte. Après Thomas Ott, Joe Pinelli, Lucas Harari, Nina Bunjevac et Tardi, le défi est honoré en cette sixième fois par l'Américain Blandis Lair. Et de quelle façon! "Vers le Sud" (Editions Martin de Halleux, 32 pages) est un formidable album, à la narration aussi impeccable que terrible et à l'emballant graphisme tout en hachures et quadrillages. De l'encre de Chine sur papier en réalité.
 
Dès la couverture, on y décèle l'influence du maître de l'absurde morbide américain Edward Gorey (lire ici). Toutefois, dans "Vers le Sud", Landis Blair s'approche davantage du style Gorey par le graphisme que par le propos. Il s'y donne par contre à fond dans "The Envious Siblings and other Morbid Nursery Rhymes" (traduction littérale: Les frères et sœurs envieux et autres comptines morbides, W.W Norton & Company, 2019, non traduit). Les "enfants fichus" de Gorey ne sont pas loin.

 

Des empreintes dans la neige. (c) Ed. Martin de Halleux.
 
Dans cette création en solo, Landis Blair entame son récit dès les pages de garde - les gardes arrière le clôtureront. On y voit, de dos, un homme bien équipé sortir dans la neige. Dans la partie réellement "album" de "Vers le Sud", il marche dans la neige, chapeau sur la tête, bottes aux pieds, jumelles en suspension, sac au dos et manche à air à la main. L'ambiance est hivernale, alignement de sapins et nuages bien ronds dans un ciel immense. Affairé, le randonneur va, vient, il court parfois sur la vaste étendue neigeuse. Ses empreintes creusent le blanc. Que prépare-t-il?
 
Follement expressifs, d'une incroyable beauté, les dessins répondent aux questions de façon limpide. Parfois, c'est dans le ciel que cela se passe et l'équipement du promeneur montre sa raison d'être. D'autres accessoires permettent au héros d'entamer son voyage "Vers le Sud", cette migration en une compagnie ornithologique choisie, au terme d'un rituel de bon vivant. Un départ dans la joie et un vol ultime, choisi, assumé, mêlant intimement la vie et la mort.

Âgé de quarante ans, l'artiste américain signe ici une merveilleuse fable graphique dont la philosophie s'appuie sur des éléments très concrets. On lit ses images sans aucune difficulté. Originales, surprenantes, elles disent les goûts d'un homme et sa décision une fois l'âge venu. Elles laissent aussi deviner qui est la jeune personne déboulant en fin d'histoire. Rien de morbide dans "Vers le Sud" mais la vision en images de la fin d'une vie bien remplie, dans une nature magnifiquement rendue par les dessins à la plume et par l'excellente qualité tant de l'impression que du papier choisi. Un album sensible et apaisant dont on détaille les images avec admiration.
 

Compagnons choisis et décor de rêve. (c) Ed. Martin de Halleux.

 
* *
*

Le public francophone a découvert l'illustrateur américain Landis Blair dans le roman graphique "L'accident de chasse" (scénario de David L. Carlson, traduit de l'américain par Julie Sibony, Sonatine éditions, 2020), Fauve d'or au Festival d'Angoulême 2021.

Au printemps de cette année, les enfants ont pu découvrir l'excellent album jeunesse de Landis Blair, "Le chemin des étoiles" (traduit de l'anglais (Etats-Unis) par Julie Sibony, Kaléidoscope, 36 pages). Hommage évident au "Max et les maximonstres" de Maurice Sendak, il met en scène un jeune Watson en proie à des terreurs nocturnes qu'il va dominer en suivant un passionnant chemin sous les étoiles de sa couverture. 



* *
*

Une exposition de l'ensemble des originaux de "Vers le Sud" se tient jusqu'au 27 janvier 2024 à la galerie Philippe Labaume à New York. Un peu loin, mais tous les originaux de l'album et même son chemin de fer sont visibles en ligne sur le site de la galerie (ici). 

 

 

lundi 23 novembre 2020

La réconfortante "Forêt" de Thomas Ott

EDIT 25-11-2020 "Livres-Hebdo": Le Trophée de l’édition 2020 dans la catégorie "Fabrication du livre" est décerné au récit de Thomas Ott, "La Forêt" paru aux Éditions Martin de Halleux en novembre 2020.

 
"La forêt" de Thomas Ott. (c) Ed. Martin de Halleux.

Virtuoses de l'édition images de toute grande qualité, mise en page et impression soignées, papier à grain, encrage dense,  les Editions Martin de Halleux entament une nouvelle collection dédiée à des récits en images sans paroles appelée "25 images".  A ses auteurs de remplir le contrat établi par le graveur belge Frans Masereel (1889-1972) dans son livre "25 images de la passion d'un homme" (1918), le premier roman graphique muet moderne. C'est-à-dire créer un format court en 25 images, une par page, en noir et blanc, sans texte.

 
C'est Thomas Ott, le maître suisse de la carte à gratter, qui inaugure cette nouvelle collection en moyen format avec un album saisissant et de toute beauté. "La forêt" (Editions Martin de Halleux, 32 pages) s'ouvre sur une dédicace, "A mes amours". Il met en scène le cheminement d'un petit garçon confronté à un deuil familial. Le jeune héros glissera du malaise de la tristesse à un apaisement réel grâce aux épreuves initiatiques qu'il va passer lors d'une balade en forêt qui se mue en expédition. D'une incroyable beauté plastique et d'une extrême expressivité, les images nous donnent à voir l'itinéraire de ce personnage attachant.

La fuite vers la forêt. (c) Ed. Martin de Halleux.
Comme le petit garçon paraît seul entre les adultes dans cette maison endeuillée lorsqu'on ouvre l'album! Quand il sort marcher dans la forêt toute proche, c'est comme s'il s'échappait. Sa promenade dans ce lieu symbolisant la femme et son mystère ou la mère primitive va vite prendre la forme d'une quête initiatique. Représentés avec beaucoup de réalisme, les arbres ressemblent à une grotte sombre dans laquelle il se glisse. Il paraît inquiet, scrutant les alentours. Voit-il les animaux dont les yeux brillent qui le regardent? Peut-être pas tant il est attentif à avancer dans ces entrelacs de racines qui serpentent à ses pieds. Au fur et à mesure de sa progression, il fait d'effrayantes rencontres, animales ou humaines, vivantes ou mortes, ayant chaque fois le visage caché. Mais il poursuit crânement son chemin, grimpant, escaladant, avançant, se glissant dans une faille très étroite entre des végétaux enchevêtrés jusqu'à parvenir à une clairière où l'attend un vieil homme souriant. Une rencontre qui le réjouit, une conversation qui l'apaise, un adieu qui lui permet de rentrer serein chez lui.

La progression. (c) Ed. Martin de Halleux.
Avec ses scènes mettant superbement en scène d'innombrables arbres, patiemment représentés un à un, autant que le gamin en bermuda et chemisette qui chemine vivement entre eux, "La forêt" est un très bel album sur le thème du deuil, abordé de façon originale tant dans le scénario oscillant entre rêve et réalité que dans les somptueuses images. L'artiste joue habilement avec le sens de lecture, la lumière, l'équilibre entre le blanc et le noir, les angles de vue et les perspectives pour nous inviter dans cette histoire pleine d'émotions. Peurs profondes, angoisses intimes et contes classiques se dessinent en filigrane de cet album qui célèbre magnifiquement les ténèbres, physiques ou psychiques, au terme desquels la vie et la mort ne s'opposent plus.

Thomas Ott est un maître de l'image, du noir et de la carte à gratter. En 25 images, il campe cette forêt inquiétante qui deviendra refuge et lieu de réconciliation avec la vie. Chacun interprétera "La forêt" selon sa sensibilité avec ses références personnelles. C'est en tout cas un album magnifique et envoûtant. Une bande dessinée pour les adultes mais également pour les enfants.

Le principe de la carte à gratter est le suivant, nous informe l'éditeur: "Avec un cutter japonais des lignes sont grattées dans la couche noire qui recouvre un carton blanc. L'artiste crée donc son dessin en "dessinant" en blanc sur un fond noir, avec des petites touches de grattage successives. Un travail extrêmement minutieux pour lequel l'artiste n'a pratiquement pas droit à l'erreur." Pour le dire autrement, si on se trompe, il est très difficile de corriger car cela se voit et donc, tout est à recommencer.

La carte à gratter est aussi utilisée en littérature de jeunesse. Hans Binder, Barbara Cooney et Katrin Stanglen par exemple en sont spécialistes.