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mardi 27 octobre 2020

Premier confinement, mon tiercé gagnant

Une double page de "Be my Quarantine". (c) Helvetiq.


Le confinement du printemps a donné des ailes à ceux qui se croyaient écrivains. On s'en rappelle. Egalement aux écrivains qui se voyaient philosophes. On s'en rappelle aussi. La maison de campagne, le tapis de yoga, le pain au levain et les cookies, les apéros sur écran, tout nous a été infligé jusqu'à plus soif. Heureusement, il y a eu des résistants. Parmi eux, Iegor Gran et David Dufresne. Ainsi que, dans une dimension différente, plastique, le photographe suisse Marco Stevic. Trois ouvrages à se procurer d'urgence, à l'heure où se dessine de plus en plus précisément un deuxième confinement.


Découvrir le titre du livre de Iegor Gran, "Ces casseroles qui applaudissent aux fenêtres" (P.O.L., 140 pages), assorti de son bandeau, "Avoir bonne conscience, c'est magique", c'est sautiller déjà de joie à l'idée de parcourir un texte qui va nous faire du bien - on connaît le gaillard -, établir une juste distance et remettre en place les choses qui doivent l'être. Lecture faite, c'est encore mille fois mieux qu'imaginé. Un texte féroce et bienvenu, un décodage jubilatoire, impitoyable pour les casseroles et ceux qui les ont générées, attentif à tous les invisibles qui souffrent, en silence, eux, des conséquences des mesures sanitaires.

Si Iegor Gran nous enchante par son mauvais esprit salutaire - son passage sur les affichettes "masque" et "se laver les mains" est un pur régal -, son coup de gueule a aussi l'immense mérite de dézinguer cette empathie exhibitionniste qu'il est bon ton de pratiquer. L'écrivain décortique le sens des mots, applaudir par exemple, qui signifie marquer sa joie, son approbation. Quel spectacle applaudissait-on à 20 heures, demande-t-il? Le décompte quotidien des morts sur les ondes à 19h30? Les vivants, souvent réduits à l'état de zombies? Personnellement, c'était l'heure où mon jardin réclamait d'être arrosé (pompe à moteur mais eau de citerne). 

Iegor Gran a vécu le confinement. Deux mois qui lui sont mal passés et qu'il nous rappelle via sa grille d'analyse. La maladie, la vieillesse, la mort, la soi-disant empathie, la peur, l'appel à la délation, la médecine éberluée, l'hôpital dépassé, la culture anéantie, la précarité économique inaperçue mais galopante,.. Sa façon d'écrire est lumineuse, ses commentaires mordants et d'autant plus éclairants sur ce qu'on n'a pas vu, ou pas voulu voir, sur ce qui a été caché, sur ce qui a fait de nous des êtres obéissants.

Si l'auteur de "L'écologie en bas de chez moi" (P.O.L., 2011) épingle la gestion française de la crise, son texte se lit évidemment ailleurs aussi, les mesures ayant été semblables et la "vox casseroli" s'étant aussi fait entendre ailleurs. Il s'emporte devant les soumissions, les décisions, les certitudes, les matchs experts-politiques, et nous emporte au fil de sa plume acérée en plus d'être tellement drôle. "Pour ne pas devenir comme l'Italie", écrit-il, "on a fait comme l'Italie." Il s'indigne devant l'oubli auquel ont été condamnés les livres. "Pour la première fois depuis Gutenberg, on a dit: le livre est superflu." Et il n'oublie pas d'incriminer les médias qui "ont battu le tocsin de la peur". Par son esprit de résistance et son ton si particulier, Iegor Gran nous sauve de la morosité.

Pour lire en ligne le début de "Ces casseroles qui applaudissent aux fenêtres", c'est ici.


Les 57 jours du confinement en France


Du 16 mars au 11 mai 2020, David Dufresne a tenu chaque jour sur son blog (lien ici) son journal de confiné. Découpé selon les moments de la journée, matin, midi, après-midi, soir et assorti chaque fois d'une cotation en quatre points, moral du jour, ravitaillement, sortie, speedtest internet. L'écrivain et documentariste français y consignait ses impressions suite aux interventions du gouvernement, ses réactions aux reportages des médias. Tout de suite, il a compris: "En une fraction de seconde, tout se met en place. Nous serons surveillés et punis, dans un grand rétrécissement des libertés." 

Le Parisien notait également ce qu'il voyait ou ne voyait plus, entendait ou n'entendait plus de sa fenêtre, ou lors de ses rares sorties, muni de son attestation dérogatoire dûment complétée. Il inscrivait encore ses veilles sur Twitter (allô, place Beauvau, qui a donné le livre "Dernière sommation" (lire ici), c'est lui) à propos des violences policières et des gilets jaunes,  ses échanges par téléphone avec ses enfants et ses amis. Ses lectures et ses films. Ses rencontres avec le petit voisin du balcon d'en face et d'autres voisins. Aucun exhibitionnisme mais un journal incarné qui a vite trouvé son ton et est devenu pour des milliers d'internautes un rendez-vous quotidien. Une petite fenêtre dans un long tunnel fait d'empêchements et d'interdictions. Au dixième jour du confinement français, j'écrivais à David Dufresne: "Merci pour ce journal que je lis chaque jour, confinée à Bruxelles. Cela me donne d'autres nouvelles, plus proches de la réalité, de la France confinée. J'admire votre résistance." 

Ces rendez-vous quotidiens sont devenus un livre, le recueil "Corona Chroniques" (Editions du Détour, 240 pages), reprenant les textes tels que publiés, avec peut-être un léger lifting sur la forme pour que ce soit mieux lisible). A les reparcourir, on retrouve l'observateur-écrivain qui a créé un monde dans ce petit peuple des fenêtres. On n'avait pas oublié le voisin méfiant, la banderole militante sans propriétaire, le petit garçon fier d'applaudir chaque soir qui disparaît soudainement. Petites lumières dans des nouvelles asphyxiantes, projets de lois liberticides, rumeurs d’émeutes, abus de pouvoir, comportements délateurs, ministres perdant pied.

David Dufresne a heureusement fait une lecture personnelle et politique de ces deux mois inédits, extrêmement documentée, et a constamment appelé à ne pas baisser la garde face aux attaques contre les libertés collectives et individuelles.


Un principe qu'il a aussi appliqué dans son film "Un pays qui se tient sage" qui est à l'affiche des cinémas en ce moment et confronte sur grand écran les images de violences policières qu'on a vues en petit sur différents réseaux sociaux et différentes personnes qui les analysent et en discutent. Des rencontres qui rendent visible la violence au bout de la matraque et lui confèrent davantage de vérité et de réalité que leur vue sur un écran de téléphone.



Contre-plongées en séries à Lausanne


Prodigieux livre de photos que celui de Marko Stevic, avec des textes de Caroline Stevan, que ce "Be my Quarantine" (Helvetiq, 208 pages, édition trilingue français-allemand-anglais), qui réunit les clichés, assortis de considérations écrites, que le photographe a pris d'amoureux, de voisins, de solitaires ou de familles, tous penchés à leurs fenêtres dans sa ville de Lausanne, durant leur confinement. "Be my Quarantine" pour la Juliette à qui Roméo aurait pu dire, caché sous son balcon, "Be my Valentine". Mais aussi déclaration d'amour aux habitants de cette ville et à son architecture magnifique dont la plastique est particulièrement bien mise en valeur.

Marko Stevic. (c) Helvetiq.

Au début, on tourne les pages et on savoure les images. Tous ces gens souriants. Et puis, on se rend compte que la plupart des photos sont en contre-plongée. Les sujets photographiés sourient mais d'en haut. Tilt! Mais oui, c'est bien sûr, c'était le confinement, plus précisément le semi-confinement en Suisse. Du coup, "Be my Quarantine" donne un aspect joyeux, positif même à cette période étrange.

Marko Stevic. (c) Helvetiq.

Si le livre est né de l'idée de documenter cette période, Marko Stevic a vite spécifié ses choix: "J'ai pris quelques clichés des rues vidées de leurs habitants", écrit-il. "Mais finalement, ça me faisait penser à un dimanche et Lausanne désertée était bien moins impressionnante qu'une mégalopole chinoise. Je suis alors passé sous les fenêtres et balcons de quelques amis pour discuter et je les ai photographiés depuis le trottoir. La série a démarré comme ça, sans préméditation."

Marko Stevic. (c) Helvetiq.

Le confinement a réveillé l'envie de créer du photographe qui a demandé à ses sujets, consentants, de poser pour lui, qui a chaque fois essayé d'avoir le maximum de personnes aux fenêtres d'un bâtiment. "J'ai toujours aimé photographié les gens dans leur cadre", ajoute celui dont la grand-mère vit dans un bloc soviétique à Belgrade. L'architecture des immeubles lausannois donne un très bel aspect graphique aux clichés. Surtout quand les photos sont agencées en séries, procédé que permet la photographie et que Marko Stevic pratique avec un immense talent.

Œuvre de création autant que marque documentée d'un moment,  le moyen format bien épais qu'est "Be my Quarantine" célèbre la vie, même la vie à distance, même la vie au balcon. Il y a une vraie jubilation, doublée d'un immense plaisir esthétique, à découvrir et rencontrer ces gens perchés et à les voir sourire, rire, vivre malgré les mesures sanitaires.

Marko Stevic. (c) Helvetiq.










mercredi 18 janvier 2017

Lire Asli Erdogan ce jeudi à Bruxelles

Aslı Erdoğan.

Le 29 décembre dernier, on apprenait avec soulagement que l'auteure turque Aslı Erdoğan était libérée de la prison des femmes de Bakirköy, à Istanbul. L'écrivaine sera en liberté conditionnelle jusqu'au 14 mars, date de la reprise de son procès (lire ici).

Cela n'empêche évidemment pas la tenue du troisième "apéro poésie" qui lui est dédié, organisé par les Midis de la poésie ce jeudi 19 janvier de 17 à 19 heures à la maison du spectacle la Bellone (rue de Flandre 46, 1000 Bruxelles, entrée libre mais sur réservation à info@midisdelapoesie.be ou 0485 32 56 89 ou ici).
Baptisée #Direasli, la soirée sera l'occasion d'une mobilisation collective en soutien à Aslı Erdoğan bien entendu, mais aussi aux autres romanciers, poètes, intellectuels et professeurs turcs emprisonnés depuis l'été dernier. Et il y en a beaucoup.

La séance se déroulera en trois parties:

  • Présentation de la rencontre et des textes d'ateliers d’écriture proposés en soutien avec Aliette Griz, Milady Renoir, Anne Versailles, Veronika Mabardi, Mélanie Godin.
  • Lecture collective du livre "Le Bâtiment de pierre" (Actes Sud, 2013)
  • Conversation autour de la liberté d'expression.

Elle sera retransmise en direct sur Radio Panik 105.4 FM.


La jeune librairie bruxelloise Tulitu proposera à la vente tous les livres d'Aslı Erdoğan, dont bien entendu le dernier, tout juste sorti.
"Le silence même n'est plus à toi" (traduit du turc par Julien Lapeyre de Cabanes, Actes Sud, 172 pages) est un recueil de vingt-neuf chroniques, parues au cours des dix dernières années, parmi celles qui ont valu à leur signataire d'être arrêtée en août 2016 comme les autres collaborateurs du journal "Ozgü Gündem", contraint à la fermeture.

Il est super intéressant de découvrir ces textes qui, s'ils sont des chroniques publiées dans un journal, ne ressemblent pas à l'article de presse que l'on connaît chez nous même lorsqu'il est dénommé "chronique". Derrière les faits relatés, il y a une plume, celle d'une romancière, d'une poète aussi. Aslı Erdoğan dit souvent "je" dans ces textes, que ce soit pour raconter ce qu'elle a vécu, ce qu'elle pense, ou autre chose. Cela peut paraître déroutant au début, mais on est vite pris par cette écriture forte, particulière, relatant d'une manière différente les événements qui ont fait la triste actualité de la Turquie.

On imagine bien que le recueil a été décidé dans l'urgence. Aslı Erdoğan était incarcérée. Personne ne savait ce qui pouvait lui arriver. Excellente idée donc que cette publication qui permet de découvrir ce pourquoi il lui est reproché mille choses. Un seul regret: les chroniques, extrêmement convaincantes, ne sont pas accompagnées de la date de leur publication. Et à moins de bien s'y connaître en histoire récente de la Turquie, on s'y perd un peu. En même temps, cette atemporalité leur confère une forme universelle qui sied à la défense des droits humains.








dimanche 18 décembre 2016

L'indispensable recueil "Ça m'énerve" en poche

Ça m'énerve quand je découvre le chat en train de lécher la graisse de mon foie gras tout juste préparé, histoire de me lancer à temps dans la magie de Noël.

Ça m'énerve, mais pas plus que ça, parce que je viens de relire un seau rempli de nuisances bien énervantes, toujours pirissimes que mes dernières aventures culinaires. Ces contrariétés, énervements et autres nuisances ont été brillamment consignés il y a quelques années par Marie-Ange Guillaume dans un recueil arborant le simple titre de "Ça m'énerve". Et croyez-moi, le récipient est bien plus grand et mieux rempli que la cuve à pop-corn mécaniquement vidée par mon voisin de rangée au cinéma pendant un film silencieux et tragique. Forcément silencieux et tragique.

Chat et fils. (c) 10-18.
Cet indispensable ouvrage paraît enfin en poche, sur beau papier blanc, chez 10-18 (192 pages), mais l'ouvrage original, sorti aux éditions Le Passage en 2012, est toujours disponible (lire ici). A noter, le changement d'illustrateur qui accompagne le changement de format: on passe de Manu Larcenet à Edith Carron, du sombre aux couleurs vives, d'autant que l'illustratrice pose ci et là des dessins bien envoyés entre les chroniques de l'auteure. Les utilisateurs de Facebook retrouveront sur le réseau social la verve dont Marie-Ange Guillaume use régulièrement dans ses nombreux posts à haute valeur humoristique. Comment fait-elle pour résumer l'incongru d'une situation, compiler l’énervement que crée une autre, en quelques mots bien choisis et savamment agencés? Le talent, tout simplement.

"Ça m'énerve" en livre un aperçu impressionnant. Quand Marie-Ange Guillaume explique son projet, cela donne ceci:
"Par pur esprit de vengeance, ce livre traite des nuisances. Pas les nuisances graves, comme la guerre, la mort et les avions qui se cassent la gueule. Non, juste les irritations, les furoncles, les gâchis d'humeur, les casse-couilles en tout genre, les hot-lines, la feuille de laitue décorative piégée dans la sauce, les paperasses et les télécommandes, le principe de précaution, le garçon de café qui met trois plombes à noter votre présence, la housse de couette récalcitrante, la langue de bois, les chasseurs d'éléphants, l'anticyclone coincé au-dessus de Bucarest. En gros, tout ce qui énerve (un peu, beaucoup, parfois énormément) et arrive à vous zigouiller une belle journée qui commençait si bien."

Allons-y donc pour prendre un pinte de bon temps, et se sentir vachement moins seul(e) face aux adversités du destin. Il y en a dans tous les domaines. Le métro parisien bien entendu, le traitement des informations à la télévision, les voisins de train, les déménagements, les enfants des autres, les dialogues entendus ici ou là... Pas de nouvelle chronique dans la nouvelle édition mais ce n'était pas nécessaire. Marie-Ange avait déjà bien repéré tout ce qui allait bien nous enquiquiner encore aujourd'hui. En même temps qu'elle nous partage avec générosité des expériences personnelles qui pourraient être les nôtres.

Exemple: "Cuisinez sans souci, qu'ils disent"
Cuisine sans souci. (c) 10-18.
"Quand j'étais petite, j'invitais fréquemment mon papa (toutes les dix minutes) à goûter mon célèbre gâteau concocté selon ma recette secrète: trois feuilles de marronnier pilées, un asticot découpé en rondelles, une demi-tasse de terre, et une cuiller d'eau. Pas de cuisson. Mon papa mâchouillait la chose - à la réflexion, je me demande s'il ne faisait pas semblant - et me félicitait: "Hmmm... il est bon ton baba au rhum!" Ce qui me contrariait car, dans mon idée, c'était une tarte au chocolat.
J'en suis toujours là. Si je cuisine un veau à la Mérovingienne, on me congratule pour mon lapin à la Fernande. C'est une image: en fait, je n'ai jamais fait de veau à la Mérovingienne. (...)

La suite, savoureuse, est à découvrir dans le livre.
Et pour le foie gras au chat? Le chat au foie gras? J'attends sans m’énerver.