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vendredi 26 septembre 2025

Diane Arbus, la photographe des invisibles

Des scènes oniriques complètent le propos. (c) Casterman.
 
Les jumelles de Diane Arbus.
Pensez à Diane Arbus et arrive illico dans la tête sa photo des petites jumelles du New Jersey prise en 1967. Parfois une image de la photographe au Rolleyflex. Pour le reste, pas grand-chose. Bien sûr, l'artiste américaine est née il y a plus de cent ans, le 14 mars 1923 à New York. Et elle a disparu il y a plus de cinquante ans, le 26 juillet 1971 à Greenwich Village. Elle avait quarante-huit ans quand elle s'est suicidée, vaincue par sa santé mentale devenue chancelante. Elle laisse une œuvre magistrale, davantage appréciée des spécialistes alors qu'elle mérite d'être connue de tous. Pourquoi? Sans doute parce que Diane Arbus une femme qui ne marchait pas dans les clous de son époque. Ni dans sa vie professionnelle où elle a quitté la photo de mode pour se consacrer aux invisibles dont elle faisait ressortit l'humanité, ni dans sa vie personnelle où ses amours furent compliquées. Combien de ses modèles n'ont-ils pas eu une vraie relation d'amitié avec elle?
 
On découvre tout cela dans la magnifique bande dessinée biographique d'Aurélie Wilmet, "Diane Arbus - Photographier les invisibles" (Casterman, 216 pages). Un épais grand format cartonné et toilé en boucle dont chaque page est de toute beauté. Des vagues de bleus et de mauves sur un doux papier crème portent ce destin conté en cases non bordées aux coins arrondis sauf pour les dessins sur une page. Des images tout en douceur, qui se juxtaposent ou se superposent et racontent une vie et des choix au moins autant que les mots, discrètement posés.   
 
 
L'humanité de la photographe new-yorkaise. (c) Casterman.

Dix questions à Aurélie Wilmet

Comment vous êtes-vous intéressée à Diane Arbus?
Quand j'ai découvert son travail, j'ai tout de suite voulu faire quelque chose sur elle. Comprendre qui est Diane Arbus derrière ses photos. J'ai commencé par rassembler de la documentation. J'ai lu beaucoup de livres qui avaient plongé dans sa vie, avec des interviews, de son enfance à sa mort. J'ai lu ce qu'a écrit sa famille, des lettres. J'ai lu tout cela pour entrer dans sa tête. Hélas, pas son journal intime qui a été donné au MET de New York. Comme l'archivage n’est pas encore terminé, il n'est pas encore disponible pour le public. 
Est-ce un album ou une bande dessinée?
C'est la forme de l'un, le référencement de l'autre.
Comment êtes-vous arrivée chez Casterman avec cette biographie de Diane Arbus?
C'est mon premier album chez un grand éditeur. L'éditrice Nathalie Van Campenhoudt a pris contact avec moi via Instagram. 
Le bleu est omniprésent.
C'est ma couleur historique, j'aime beaucoup l'utiliser dans mes illustrations. Elle va bien avec les photos en noir et blanc. J'y ai ajouté du mauve pour les passages plus oniriques. Mais elle est difficile à retranscrire à l’impression. Le livre est imprimé en trois pantones, bleu, mauve et noir.

Quelle technique avez-vous utilisée?
Ce sont des crayons de couleur et des marqueurs. J'ai choisi des bleus qui fonctionnent bien ensemble même s'ils sont de marques différentes. J'achète ce dont j'ai besoin pour la bande dessinée au début de mon travail.
Comment s'est passée la réalisation de l'album?
L'album est venu assez facilement. J'ai écrit le scénario, en choisissant les sujets à aborder et le fil du rêve. Puis, j'ai divisé le scénario en scènes. Diane Arbus est très inspirante. Elle s'est permis de faire ce qu'elle voulait en tant qu'artiste et en tant que femme. Elle a eu à la fois le courage de faire des photos qui étaient un travail précurseur et en tant que femme dans les années 50-60. 
Le livre témoigne d'une manière lente.
J'aime bien ce côté contemplatif. La lenteur me va très bien pour arriver à la fin. Cela permet de comprendre tous les stades par lesquels passe Diane Arbus. De comprendre l'artiste. De comprendre son travail photo qui évolue tout au long de sa vie. De suivre aussi le personnage intérieurement, d'avoir le temps de rentrer dans sa tête.
Qu'avez-vous découvert d'elle?
Diane Arbus était maniaco-dépressive, comme on disait à l'époque. Elle était une petite fille riche. Mais il est important de ne pas l'associer à sa famille dont elle a toujours voulu se différencier. Je lui mets un Rolleyflex dans les mains du début à la fin parce que je voulais rester sur le même appareil photo. Elle a voyagé à Paris pour des photos de mode, pour des magazines, mais c'était trop lisse pour elle.
Que lui diriez-vous si vous la rencontriez maintenant?
Si je la croisais, j'aurais envie de la remercier. Elle m'a apporté une autre vision de la photo. Elle m'a donné l'image photographique. Elle m'a inspirée pour ma bande dessinée, me montrant qu'il y a plus à faire que la simple photo documentaire.
Des projets?
Mon prochain livre est un livre jeunesse pour Cotcotcot éditions, "Ramson & Aki", qui sortira en mars 2026.
 
 
Aurélie Wilmet sera en dédicace au BD Comic Strip festival de Bruxelles (Gare Maritime), au stand Casterman ce vendredi 26 septembre de 13 à 15 heures et le samedi 27 septembre de 14 à 16 heures.
 
 
L'amour. (c) Casterman.


 Pour feuilleter en ligne les premières pages de "Diane Arbus", c'est ici.
 
 

jeudi 4 juillet 2024

L'indispensable Miroslav Šašek

Miroslav Sasek tel qu'il se représente dans l'album "Paris". (c) Casterman.

Miroslav Šašek (1916-1980) a été un auteur-illustrateur jeunesse grandement apprécié dans les années 60 et 70 grâce au graphisme inventif et au ton poético-humoristico-documentaire de ses albums partant à la découverte de villes et de pays. On a peut-être oublié son nom, ou pas retenu son nom, mais la célèbre collection en grand format, "This is Paris, London, Rome, New York" etc., c'est lui. Les deux premiers titres sont sortis en 1959, les deux suivants en 1960. Ils se suivront à bon rythme jusqu'en 1974 où ils seront dix-huit.
 
1959-1960.

Du côté francophone, c'est Casterman qui a immédiatement embrayé, en réduisant le titre au nom de la ville ou du pays, "Paris", "Londres", "Rome", "New York"... Toujours en grand format, les livres paraissent dans la collection "L'encyclopédie Casterman". Les trois premiers en même temps que les originaux. Dix autres suivront jusqu'en 1972, cinq ne seront pas traduits.

1959-1960-1961.
 
Le succès fou des débuts va toutefois s'arrêter en français. Les années 80 valent une longue traversée du désert à l'artiste tchèque. Il faut attendre 2009 pour que Casterman remette en lumière l'artiste globe-trotter en republiant trois de ses albums, "Londres", "Paris" et "Rome", conformes à l'édition originale et complétés d'une page finale indiquant les principaux changements ou les nouveaux monuments apparus en cinquante ans. En cette année 2024, la même maison republie quatre titres dans leur nouvelle version complétée - avec une nouvelle couverture pour Paris, "Paris", "Londres", "New York" et "Venise".
 
2024.
 
Demeurent disponibles dans leur ancienne version "Hong Kong", "San Francisco" et "Rome".
 
 
S'il n'y a pas de nouvelle réédition des guides prévue en 2025, vient de sortir par contre une passionnante biographie illustrée consacrée à Miroslav Šašek. Elle nous vient de Grande-Bretagne, dans la collection "The illustrators" dirigée par le célèbre Quentin Blake chez Thames & Hudson. Une collection qui présente en couverture une œuvre majeure de l'artiste et la souligne de sa signature. "Miroslav Šašek" de Martin Salisbury (traduit de l'anglais par Julie Debiton, Flammarion, collection "Les illustrateurs",112 pages) se lit comme un roman et propose énormément d'illustrations bien choisies.

En ces temps politiquement incertains, on découvre l'itinéraire d'un artiste émigré. Miroslav Šašek a été chassé de son pays par le coup de Prague en février 1948. Paris, Bruges, Munich, il déménage souvent, aussi à cause de sa vie sentimentale. A partir de 1959, il voyagera pendant quinze ans en Europe et dans le monde afin d'alimenter ce nouveau genre qu'il a inventé, celui des reportages visuels à destination des enfants. "Avant de commencer à dessiner, il est essentiel de regarder, d'écouter, voire de respirer et d'une manière générale, d'absorber l'atmosphère sensorielle pour saisir l'esprit d'un lieu", pensait-il. Installé à Paris en 1959, il lui consacrera son premier titre.
 
Miroslav Šašek. (c) Flammarion.

La biographie de Martin Salisbury nous éclaire magnifiquement sur l'œuvre et la vie de Miroslav Šašek. Son enfance à Prague, son goût pour le dessin et sa décision, à l'âge de dix ans, de devenir artiste, ses études d'architecture pour rassurer ses parents, sa passion pour le vol et le pilotage, son intérêt pour les voyages, les conséquences de la politique sur son existence... L'ouvrage présente aussi une très belle sélection de ses dessins, montrant combien son style a évolué avant de devenir celui qu'on lui connaît, stylisé et moderniste. Animateur à l'antenne tchèque de la Radio Free Europe (RFE), Miroslav Šašek peaufinera son style. On découvre aussi comment il reprend une compositions pour "Clochemerle" (1948) dans son guide sur "Paris" (1959). Surtout, on savoure ses compositions pleines de charme et riches en détails jamais gratuits. Nous sont présentées des planches originales et d'autres non utilisées, des précisions de cadrage. Le Tchèque connaîtra vite un succès immense, ses albums se vendant par milliers et étant traduits dans une dizaine de langues. Il ne sera toutefois publié dans son propre pays qu'en 1990, dix ans après sa mort, après la chute du mur de Berlin et la fin du régime communiste.

Londres. (c) Flammarion.
 
Ses guides en grand format alimentent la plus grosse partie du livre. Pour chacun, on découvre comment s'y est pris l'artiste et c'est passionnant. A remettre bien entendu dans le contexte de l'époque. Entre choix personnels et commandes, on voyage de Londres à Cap Canaveral en passant par Venise et Rome. Avec l'énoncé des dessins composés sur place et des documents rapportés rassemblés, figurés par l'emblématique carton à dessin marbré que l'auteur-illustrateur a sous le bras. Il se met en effet régulièrement en scène dans ses pages. Il n'était pas rare qu'il passe trois mois sur place pour découvrir un lieu et en sentir l'atmosphère. Résultat: des albums alliant talent, modernité, souffle, humour et poésie. Colorés, pleins d'esprit et proposant un point de vue souvent inattendu, l'immigré d'hier qua été Miroslav Šašek a profondément influencé la littérature de jeunesse.

Edimbourg. (c) Flammarion.



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A noter qu'a paru à l'automne dernier chez l'éditeur français une autre très intéressante biographie illustrée consacrée, elle, à la fantastique Tove Jansson, la créatrice des Moumine: "Tove Jansson" par Paul Gravett (traduit de l'anglais par Julie Debiton, Flammariion, 112 pages).





 
 
 
On ne saurait trop espérer de nouvelles traductions, la collection originale "The Illustrators" (ici) regorgeant de noms choisis. Actuellement, on y trouve: Ludwig Bemelmans (la série Madeleine), Raymond Briggs (le bonhomme de neige), Dick Bruna (Miffy), Judith Kerr (Mog), Posy Simmonds (Matilda) et Walter Crane moins connu chez nous.

La collection "The Illustrators".


mercredi 5 juin 2024

Alan Turing, génie des mathématiques méconnu

Alan Turing. (c) Casterman.
 
Se déroulent actuellement les cérémonies liées au 80e anniversaire du débarquement en Normandie. Elles rappelleront sans doute un homme qui l'a en partie permis, Alan Turing. Le génie britannique des mathématiques brisa en effet Enigma, la machine de cryptage nazie durant la Seconde Guerre Mondiale, et contribua ainsi largement à la victoire des Alliés. L'homme né le 23 juin 1912 eut un destin phénoménal, largement méconnu, lui dont des intuitions scientifiques résonnent constamment dans notre quotidien. Sait-on assez qu'il est aussi le père des ordinateurs que nous utilisons aujourd'hui et que ses travaux ont largement contribué à réaliser l'intelligence artificielle évoquée chaque semaine si pas chaque jour? Une biographie illustrée lui rend justice.

Des intuitions précoces. (c) Casterman.

Quel cœur a battu dans le corps de cet homme, condamné au printemps 1952 en Grande-Bretagne pour homosexualité, et qui se suicida le 7 juin 1954? Il n'avait pas 42 ans. Réponse dans l'extraordinaire, richement documenté et passionnant récit graphique simplement intitulé "Alan Turing", du trio Aleksi Cavaillez aux dessins, Maxence Collin et François Rivière aux textes (Casterman, 264 pages). Si bien sûr, le passage par les services secrets est largement évoqué, les auteurs élargissent leur spectre à l'adolescence avec la rencontre déterminante de Chris et aux années d'après-guerre.
 
Réalisé en noir et blanc avec une encre de Chine sur papier buvard particulièrement expressive, l'album offre une lecture passionnante, mettant en valeur Alan Turing dans toutes les facettes de son humanité, à la fois scientifique inspiré, excentrique avéré, homosexuel assumé, rêveur exalté. On suit le chercheur tout au long de sa vie, depuis son enfance loin de ses parents jusqu'au terme de son existence, en passant par ses années d'études et ses fonctions successives ensuite. Les auteurs ont eu la très bonne idée d'articuler les différents épisodes de la vie d'Alan Turing en marge de la tenue de son procès en 1952, dans le décorum des procès britanniques. 
 
Le procès. (c) Casterman.
 
On découvre dans ce splendide récit un être terriblement volontaire, d'une honnêteté sans faille, un romantique aux amours déçues, un ami solide. Ses découvertes scientifiques sont très présentes dans les pages, en texte et en dessins. Leurs explications sont accessibles au lecteur - mais peuvent être éludées. Le récit biographique, complété d'éléments secondaires plausibles comme une séance de cinéma, se lit d'une traite. Il campe formidablement les aspirations, les doutes, les rêves souvent fous d'un homme emporté par son destin. Une force dont rendent remarquablement compte les illustrations qui bousculent à bon escient les codes du gaufrier classique de la bande dessinée pour faire intervenir graphiquement des éléments scientifiques quand elles ne convoquent d'étranges pingouins dans les parties plus oniriques.
 
Un génie des mathématiques. (c) Casterman.

Sept questions aux auteurs du récit "Alan Turing"
Les trois auteurs sont passés par Bruxelles présenter leur nouvel album qui retrace de manière intime la vie d'un génie qui a marqué l'Histoire. Leur "Alan Turing" va beaucoup plus loin que ce qui a été réalisé jusqu'à présent. Il nous dit le savant et l'homme. Rencontre.

Beaucoup de choses ont déjà été dites à propos d'Alan Turing. Pourquoi ce nouveau roman graphique?

François Rivière. Alan Turing est un personnage tellement extraordinaire à tout point de vue, pour de bonnes et de mauvaises raisons. Le recul fait voir différemment son histoire, notamment la fin de sa vie, qui n'est peut-être pas si étrange quand on le connaît. Nous avons opté pour une biographie non romancée, à la fois sa vie et son activité de mathématicien. Nous avons voulu sortir le personnage d'une légende qui n'était pas une bonne chose pour lui.

Votre livre paraît après beaucoup d'autres choses, des livres, des bandes dessinées, des films.
F.R. Sommes-nous en retard? Non, car il trouve sa place dans l'histoire de la science avec une actualité au sens fort par rapport à l'intelligence artificielle. C'est le moment de donner à Alan Turing une visibilité à travers tout ce qu'il a été. Et ce, de manière honnête. En optant pour sa fin pour une version assez romantique, logique par rapport à d'autres parts de sa vie.
Maxence Collin. La question s'est posée très directement. En réalité, l'idée du livre est très ancienne. Plus de dix ans. Elle est venue de Benoît Mouchart (NDLR: directeur éditorial bande dessinée chez Casterman) dans un train entre Paris et Bruxelles, bien avant le film et la bande dessinée. Fallait-il continuer après ces sorties? Quand on a vu le film et la montée actuelle de l'intelligence artificielle, il nous a semblé que le sujet n'était pas épuisé. Ce qui avait été fait se concentrait seulement sur la guerre et pas sur le reste du travail de Turing. Et comportait un récit un peu tronqué de sa fin. Bien sûr, il y a eu le procès où il a été condamné pour homosexualité et il a subi un traitement de castration chimique. Cela l'aurait-il conduit au suicide? En prenant au complet le tableau de sa vie, on s'est aperçu qu'elle est tronquée. Il avait encore des projets. Certes, le procès a eu une influence sur lui mais cette faille intérieure existait depuis toujours chez Alan Turing. Il a souvent été fait de lui le portrait d'un savant autiste et génial comme s'il était un ordinateur et non un être humain. Nous, le personnage qu'on a trouvé est différent. Il a des amis, tout en ayant le sentiment d'être différent. Il est un poète des mathématiques, sa poésie est humaine.

Quand avez-vous eu l'idée d'entrecouper le procès qui sera fait à Alan Turing en 1952 des différentes périodes de sa vie?

F.R. Nous avons eu l'idée du procès dès le départ. C'est elle qui structure le livre. Mais nous avons choisi un angle narratif autobiographique même si d'autres angles apparaissent ensuite. Nous avions envie de faire parler Alan Turing. Lui-même avait envie d'écrire. Il aurait pu être un écrivain de valeur en plus du scientifique qu'il était. C'était quelqu'un qui ne trichait pas. Il n'était pas un affabulateur.
M.C. La BD est arrivée au bon moment. Il n'est plus un robot manichéen comme il a été présenté. On l'a rendu plus contemporain. On a rappelé sa place dans la conception de l'intelligence artificielle. On a construit l'histoire en faisant le pari avec l'éditeur d'expliquer vraiment le travail d'Alan Turing et de faire comprendre dans les grandes lignes son apport à chaque étape de ses recherches. Cela a été un travail complexe de mouliner toutes ces choses, de les rendre accessibles pour nous-mêmes et d'ensuite y amener le lecteur. Nous avons aussi voulu inscrire ces passages dans une histoire plus humaine, dans une vie dramatique. Nous avons voulu balayer toutes les dimensions de sa vie sans sectoriser.
F.R. Précédemment, on a eu tendance à assécher le personnage en expliquant tout par son enfance. Il a pratiqué la science avec une intuition et un génie extraordinaires. Il a été distingué par Winston Churchill qui avait compris qu'il n'était pas un simple personnage au service de la nation. Nous présentons son enfance, son adolescence, sa vie sentimentale, la déception de sa vie qu'a été le procès. C'est d'autant plus pathétique.
Comment avez-vous opté pour vos choix graphiques?
Aleksi Cavaillez. J'avais différents choix. J'ai d'abord essayé des pages très classiques puis j'ai libéré les cases. Une scène que j'aime particulièrement est celle des pages 164-165 où on voit la machine et le réveil. J'ai voulu montrer comment Alan Turing passait d'une chose à l'autre, J'ai complètement éclaté le dessin.
Les scientifiques apparaissent mécaniques avec des problèmes, des questions. Alan Turing est différent. Ses rêves sont l'enjeu de la bande dessinée. Comment il passe de la vie au suicide. Mais j'ai voulu éviter le psychologisme et maintenir le mystère de son être par pudeur. J'ai voulu donner à sentir un sentiment intérieur tout en brouillant les pistes.
Pour cela, j'ai pioché dans sa biographie et aggloméré divers éléments. Il y a le double personnage de Chris, le clin d'œil à l'intelligence artificielle avec la séquence où on demande de reconnaître l'artificiel entre deux êtres, le vrai et sa copie, l'U-Boot planté dans la glace pour rappeler la guerre. La fin de l'album est un espace entre la banquise et la géométrie. Les pingouins qui s'y promènent sont un élément poétique, rappelant le côté excentrique du personnage.
Comment avez-vous fait pour travailler à trois?
M.C. François et moi, nous nous somme souvent vus. On pourrait presque dire qu'on a écrit le scénario autour d'une tasse de thé.
A.C. Moi j'habite dans la banlieue de Paris. Nous avons beaucoup communiqué entre nous par messagerie instantanée, notamment lorsque je faisais des propositions à propos du scénario.
J'ai dessiné tout l'album de façon chronologique, après avoir conçu un chemin de fer. C'était un travail très complexe.

F.R. Les différentes parties de la vie d'Alan Turing apparaissent au fil du procès, son enfance, son adolescence, son premier amour, ensuite les années à Cambridge, puis la guerre, ensuite l'informatique et les débuts de l'intelligence artificielle. Autant de tableaux à jointurer avec le procès et ses rêves.
Les mères sont très présentes.
F.R. Oui, la sienne d'abord et aussi celle de son ami mort. Quelle émouvante visite il lui a rendue! C'est éclairant sur sa personnalité.
Nous avons pris le parti de la subjectivité pour toucher les moments-clés de sa vie. Il n'y a pas eu beaucoup de femmes dans sa vie. C’est aussi dû à l'époque, l'université dans la Grande-Bretagne des années 30, le camp militaire secret, le laboratoire. Par contre, celles qu'il a rencontrées étaient des femmes très fortes: sa mère, Joan, une femme isolée dans un monde d'hommes où elle n'est pas très à l'aise. Voilà pour les raisons objectives. Il y a aussi des raisons subjectives, comme le fait qu'il était misogyne.

M.C. Nous avons voulu nuancer certains clichés posés sur Alan Turing. Le film parle de brimades et de harcèlement. Nous n'avons pas trouvé de trace de ce harcèlement dans sa bio. Nous avons plutôt découvert quelqu'un qui était souvent un peu "à côté", ce qui pouvait faire croître un malaise. Parfois les gens subissent mais souffrent beaucoup. Nous avons voulu faire une autre histoire que celle de la famille le rejetant. Les rapports peuvent être ambivalents surtout quand ça touche les êtres aimés.
Comment avez-vous dessiné cet album?
A.C. J'ai débuté le travail fin 2021. J'y aurai passé deux ans finalement, le temps d'y réfléchir, d'avoir des idées, de le sentir physiquement, de le faire. Mes dessins originaux sont plus grands que ceux qui sont imprimés. J'ai utilisé de l'encre de Chine, appliquée au pinceau. Je me suis inspiré des photographies en noir et blanc des années 50.
M.C. Photographiquement, on avait beaucoup de matière. Aujourd'hui, on peut visiter le centre secret de Bletchley Park. Le tout a été de replacer les scènes dans le contexte de l'époque. Quel film Alan Turing est-il allé voir au cinéma? "Wings" est plausible. On a surtout voulu éviter de redire encore une fois l'histoire de la pomme de "Blanche-Neige" qui n'est pas certifiée. On s'est permis quelques écarts aussi, pour mieux servir le récit. On a déplacé la nuit des longs couteaux en Allemagne alors qu'elle s'est déroulée en Autriche en réalité, pour donner à sentir la montée du nazisme. Nous avons présenté Alan Turing avec ses premières pensées dépressives, le début de son mal être, dès qu'elles sont apparues, tôt dans sa vie et non sur le tard comme souvent mentionné. Nous évoquons Ludwig Wittgenstein, ce savant juif, et l'hémorragie du monde mathématique parti se réfugier ailleurs.

Une vie hantée par un décès prématuré. (c) Casterman.

vendredi 1 décembre 2023

La vie comme un roman de Simone Guillissen-Hoa

EDIT 20-11-2024 
Le livre vient de remporter le Prix du livre d'Architecture 202, décerné par l'Académie d'architecture à Paris.

Louvain-la-Neuve, en partie bâtie selon les plans de Simone Guillissen-Hoa.
(c) Jean-Dominique Burton/Prisme.
 
Louvain-la-Neuve. Tout le monde connaît ce projet fou des années 1970 de construire une ville nouvelle au milieu des champs. Qui sait toutefois qu'une de ses plus anciennes parties fut établie selon les plans de Simone Guillissen-Hoa? Une architecte belge! Une des premières femmes architectes belges même! Une architecte moderniste belge, du second modernisme exactement, dont le nom n'a guère percé, contrairement à celui de ses homologues masculins, Henry Van de Velde ou Constantin Brodzki pour ne citer qu'eux.

Le nom de Simone Guillissen-Hoa va pouvoir sortir de l'ombre grâce à la formidable biographie illustrée que lui consacre Caroline Mierop, l'ancienne directrice de l'ENSAAV La Cambre - entre autres fonctions. Tout simplement intitulée "Simone Guillissen-Hoa Architecte 1916-1996" (Prisme éditions, 232 pages), elle se lit comme un roman grâce à une écriture précise mais virevoltante. Le texte marie avec justesse et élégance éléments de vie, témoignages, écrits, engagements et réflexions. Il est ponctué de sept "portraits-souvenirs" signés Jean-Pierre Hoa, le fils de l'architecte devenu également architecte dont on découvre l'origine du prénom.

1916-1996. Ces deux dates balisent une vie qui fut extraordinaire à tous points de vue. Simone naît en effet d'un père chinois et d'une mère juive polonaise qui se sont rencontrés à Paris et se sont installés en Chine. La famille qui s'est agrandie voyage entre l'Asie et l'Europe. Après Paris et l'Angleterre, Simone viendra faire ses études d'architecture à La Cambre. Une école où étudier et établir de solides amitiés. On suit la jeune femme dans tous ses chemins, amitiés, amours, architecture, famille, engagements politique et civil, féminisme et maternité en solo. Résistante pendant la guerre, elle connaîtra un camp de concentration dont elle reviendra mais ne dira rien. En parallèle, devenue Simone Guillissen-Hoa par mariage, elle travaille, assistant un architecte ici, créant là ses propres maisons ou des bâtiments publics. Avec en constante la recherche de la lumière naturelle. Les six chapitres du livre sur l'architecte permettent de bien suivre l'évolution de ses recherches et leur aboutissement. Des éléments les plus importants à d'attachantes anecdotes.

Une des premières doubles pages. (c) Prisme éditions.

En parallèle à son sujet principal, Caroline Mierop conte cette Belgique créatrice et innovante. Que ce soit à l'école avec la fréquentation de l'école Hamaïde ou lors de rencontres amicales ou de plans conçus pour des amis, ici ou ailleurs, on perçoit l'énergie de cette jeune femme qui semblait ne jamais devoir vieillir. Les noms égrenés au fil des pages raviront les habitants du sud de Bruxelles, pour peu qu'ils aient un certain âge. C'est en effet là que sont nés plusieurs maisons ou immeubles de Simone Guillissen-Hoa, dont celui qu'elle s'est fait pour elle-même rue Langeveld à Uccle et qui existe toujours.

Les innombrables photos ponctuent les différents épisodes de cette vie incroyable, habilement mis en page et dont les textes sont présentés dans un caractère au noir affirmé qui correspond parfaitement au style moderniste de l'architecte. D'avoir rencontré Simone Guillissen-Hoa dans ces pages splendides, on se sent grandi. 
 
L'appartement de l'architecte dans l'immeuble de la rue Langeveld.
(c) ArchitectenWoning/Prisme éditions.

mercredi 1 février 2023

Rétro 2022 en destins vécus

La première double page de "Te souviens-tu, Marianne?" (c) Editions des Eléphants

Il y a les noms qui sont entrés dans l'Histoire. Il y a ceux qui s'en sont effacés. Il y a ceux qui auraient pu y entrer ou qui le font plus tard, quand les destins sont mis au grand jour. Aujourd'hui, une sélection d'albums jeunesse à portée biographique. Des merveilles, souvent terriblement émouvantes.

Résistance


Te souviens-tu, Marianne?
Philippe Nessmann
Christel Espié
Editions des Eléphants
Collection "Mémoire d'éléphant", 32 pages
pour tous dès 10 ans

La Marianne du titre est Marianne Cohn, une résistante savoyarde qui a sauvé plus de deux cents enfants juifs pendant la Seconde Guerre mondiale. Ce qui est bouleversant dans ce magnifique album de grand format faisant perler des larmes alors qu'il ne distille aucun pathos, c'est sa forme littéraire. Une longue lettre que l'auteur Philippe Nessmann adresse à Marianne Cohn. "Te souviens-tu, Marianne, de..." écrit-il avant de dérouler factuellement chacun des chapitres de sa courte vie. De façon chronologique depuis son enfance mais entamée par une version brève de l'arrestation de la résistante par des douaniers allemands, le 31 mai 1944, tout près du lac d'Annecy. Elle avait vingt et un ans. Sensible, elle conduisait une trentaine d'enfants apeurés en Suisse. Elle savait ce que ressentaient ses protégés car elle avait vécu la même chose.

Les souvenirs s'égrènent depuis la naissance de Marianne à Mannheim en 1922 et le déménagement de la famille à Berlin. Une enfance ensoleillée qui va brusquement s'interrompre quand Hitler fait arrêter les Juifs parce qu'ils sont Juifs. Non pratiquante, la famille prend la direction  de l'Espagne en 1934, deux ans avant la guerre civile qui l'oblige à refaire ses valises. En France, cette fois, pays qui emprisonne les adultes juifs dès 1939. Privées de leurs parents, Marianne et sa sœur Lisa vont être recueillies par les Scouts israélites de France chez qui elles trouvent une famille provisoire.

A la libération de ses parents en mai 1941, Marianne sait ce qu'elle va faire de sa vie: aider les autres comme ils l'ont aidée. Elle sera donc résistante. Arrêtée à Nice en 1943, elle écrira en prison un splendide poème qui figure dans l'album. Relâchée, elle reprendra ses activités et convoiera dorénavant des enfants juifs. Si elle et son groupe ont été arrêtés, Marianne parviendra à ce que tous les petits soient sauvés. La barbarie nazie s'occupera d'elle.

On suit, complètement troublé et bouleversé, cette histoire merveilleusement contée et portée par les très belles huiles de Christel Espié, expressives et d'une facture classique qui sied au sujet. Dans la plupart des doubles pages, on a le texte à gauche et l'illustration en pleine page à droite. Un rythme qui est coupé par les doubles pages où il est question des Allemands et où le dessin en sépia se pose alors à l'horizontale. Complété de trois pages documentaires, "Te souviens-tu, Marianne?" n'aurait pu exister sans la rencontre d'un témoin-clé, Renée, que l'auteur a écoutée avant de nous partager le destin de celle qui l'a sauvée.


Un héros silencieux


Nicky & Vera
Peter Sis
traduit de l'anglais par Christian Demilly
Grasset Jeunesse, 72 pages
dès 6 ans

Mais quel talent et quel sens graphique que ceux que déploient Peter Sis dans cette autre magnifique histoire de sauvetage d'enfants juifs durant la Seconde Guerre mondiale! L'auteur-illustrateur américain d'origine tchèque entrelace les destins d'un Anglais trentenaire et d'une fillette juive de onze ans vivant alors à Prague avec une délicatesse infinie donnant une terrible force à  ses propos. Avec son alternance de pages en quadrichromie et en bichromie, riches d'une infinité de détails signifiants, voilà un album de toute beauté, prodigieux et bouleversant.
"J'ai toujours cherché à célébrer les aventuriers, les explorateurs, les inventeurs et les rêveurs", a déclaré Peter Sis. "Mais je n'avais pas prêté assez d'attention aux héros discrets et silencieux. Je rends hommage aujourd'hui à Nicholas Winton, un homme qui, voyant la tournure que prenait le monde en 1939, a tenté, à son échelle, d'agir autour de lui, sans jamais prétendre être un sauveur."
L'artiste entrelace lumineusement et avec poésie les destins du Britannique Nicholas Winton, dit Nicky, qui, à l'hiver 1938, se rendit à Prague pour aider les centaines de milliers de réfugiés s'entassant dans la ville face à la menace nazie. Surtout, il sauva 669 enfants en organisant leur départ de Prague pour Londres. Tous les moyens lui étaient bons, officiels ou non. Parmi ces enfants se trouvait Vera dont on suit la tragique destinée. Evacuée à Londres, elle sera la seule survivante de sa famille.

Nicky va dans une école à éducation moderne. (c) Grasset Jeunesse.

Ce qui est terriblement impressionnant chez Nicky, c'est qu'il garda le silence complet sur ces faits pendant cinquante ans. C'est une découverte fortuite de son épouse dans le grenier qui  mit en lumière ses actions, et que certains des enfants qu'il avait sauvés purent se retrouver. 

L'album se termine par plusieurs pages documentaires précisant les itinéraires de Nicky et Vera. Lui décéda en 2015, à l'âge de 106 ans, elle mourut en mars dernier, à l'âge de 93 ans, juste avant la sortie en français de cet album qui est un des plus beaux et des plus forts de l'année 2022. Le livre nous parle de courage, nous rappelle l'importance de la mémoire et du soutien aux réfugiés livrés à la folie du monde. Il nous exhorte doucement à ouvrir son coeur et à mettre son esprit au service de notre humanité.


Nicky reverra nombre des enfants qu'il a sauvés, dont Vera. (c) Grasset Jeunesse.


L'esclave anonyme


Un homme
Gilles Rapaport
Le Genévrier, 48 pages
dès 9 ans

Réédition bienvenue d'un album paru en 2007 et donnant la parole à un jeune esclave noir en fuite au moment où  était encore d'application le "code noir", c'est-à-dire les scandaleux dispositifs punitifs à l'égard de ceux qui s'enfuyaient par exemple. 

Dans un texte coup de poing, un jeune esclave s'adresse directement à son maître: "Qui suis-je? Quelle importance? Je suis la souffrance, je suis la rage. Je suis une femme, je suis un homme. Je suis. Tu ne me crois pas? Regarde, suis-je si différent de toi?" De page en page, il va rappeler à son maître qu'il est un être humain comme lui. De page en page, il va informer le lecteur des sévices qu'il subit alors qu'il est totalement au service de son maître tout-puissant. Frappé, brûlé, battu, fouetté, et les terribles châtiments chaque fois qu'il a tenté de fuir. Un texte sobre et des illustrations ultra puissantes dénoncent avec force l'esclavage et le racisme.

Torturé de toutes les façons. (c) Le Genévrier.


Tesla, le vrai


Electrique
La vie survoltée de Nikola Tesla
Azadeh Westergaard
Julia Sarda
traduit de l'anglais par Ilona Mayer
Editions des Eléphants, 48 pages
dès 7 ans

Dire Tesla aujourd'hui fait immédiatement penser à la voiture et à son inventeur. Un nom parfait du point de vue marketing mais qui efface complètement le fait qu'il est avant tout celui de Nikola Tesla, un des plus grands inventeurs de l'histoire, le magicien de l'électricité.

On suit le destin incroyable et formidable de ce bébé né le 10 juillet 1856 au douzième coup de minuit à à Smiljan dans ce qui était alors l'Empire d'Autriche. L'enfant vit à la campagne mais il a un chat dont le pelage lance des étincelles lorsqu'il est caressé. Cette électricité-là et celle dispensée par la nature durant les orages seraient-elles la même? La question ne va plus lâcher le jeune Nikola.

Les agréables illustrations donnent un côté joyeux et inattendu au texte qui suit chronologiquement son scientifique de héros. Enfance, études, idée de génie, arrivée à New York, développement de l'électricité, exposition universelle, moteur électrique, consécration... Tout cela est rendu de façon palpitante et attachante car l'homme est aussi poète et ami des animaux. Une très belle découverte.

Au travail. (c) Editions des Eléphants.

A la maison. (c) Editions des Eléphants.


Une histoire presque vraie


Les oiseaux électriques de Pothakudi
Karthika Naïr
Joëlle Jolivet
Hélium, 56 pages
dès 6 ans

Formidable histoire inspirée d'un fait divers qui s'est déroulé en Inde et qui est présentée comme un conte poétique illustré par les splendides et dynamiques gravures de Joëlle Jolivet. Le scénario est simple. Chaque soir Karuppu Raja active l'unique disjoncteur électrique du village. Chaque matin, il l'éteint. Cet éclairage public nocturne est souvent le seul des habitants. Il dissuade aussi les voleurs et les bêtes sauvages. 

Mais ce soir-là, Raja trouve un nid de vannathikuruvis, une sorte de gobe-mouches, pile au-dessous du levier. La femelle semble prête à pondre. L'allumeur de réverbère local ne peut se résoudre à remplir son rôle. Il va devoir persuader les villageois de partager son attitude et ce, trente-cinq jours durant. Va-t-il réussir? On suit avec intérêt et plaisir tous les détails de ce texte conté, tout en étant ancré dans le quotidien, jusqu'à la finale magistrale.

Surprise! (c) Hélium.

Discussions. (c) Hélium.



Rendre le monde meilleur


L'Homme aux chats d'Alep
Irene Latham
Karim Shamsi-Basha
Yuko Shimizu
adapté de l'américain par Jeanne Simonneau
Le Genévrier, 40 pages
à partir de 6 ans

Quand la guerre éclate à Alep en 2011, Alaa reste en Syrie car il est ambulancier. Il porte secours aux blessés, aide ses voisins âgés... Il reste à Alep, sa ville qui fut si belle. Il souffre du manque de ses proches, partis, enfuis. Il remarque alors les innombrables chats abandonnés qui se sont installés dans les décombres, dans les carcasses de voiture, dans les arbres et qui ont faim. Alaa va s'occuper de ces chats aussi. Et quand l'argent lui manque, la solidarité internationale lui viendra en aide. Il pourra même acheter un refuge qui deviendra "La maison des chats". Sans oublier les humains pour autant. Il distrait les enfants avec une plaine de jeux, creuse un puits d'eau potable. Alaa est sa ville d'Alep idéale. Un beau récit servi par des illustrations bien documentées.


Alaa est ambulancier. (c) Le Genévrier.

La guerre à Alep. (c) Le Genévrier.











mardi 29 novembre 2022

Retrouver Stéphane Hessel, l'indigné

La genèse de "Indignez-vous!". (c) Indigène Editions.

Le 20 octobre 2010, jour du 93e anniversaire de Stéphane Hessel - né le 20 octobre 1917 à Berlin, mort à Paris le 27 février 2013 - sortait en librairie un minuscule ouvrage, trente-deux pages en petit format, qui allait être à l'origine d'un effet boule de neige comme on n'en avait jamais vu dans l'édition. C'était "Indignez-vous!" de Stéphane Hessel (Indigène Editions, 3 euros), un vieux monsieur qui avait marqué la diplomatie, la littérature, la poésie et le cinéma mais dont de nombreuses générations découvraient le nom. Le cri d'indignation d'un grand résistant, rescapé des camps de Buchenwald et Dora, corédacteur de la Déclaration universelle des droits de l’homme en 1948, ancien diplomate. Un sage qui portait un culte inouï à la poésie.

De sa belle voix sonore, hypnotique, Stéphane Hessel nous disait au téléphone lors de cette sortie: "Trois problèmes très graves aujourd'hui imposent qu'on se mobilise: la société (l'injustice sociale aggravée), la situation écologique de la Terre et la violence (dont celle qui sévit en Palestine, particulièrement dramatique, où tout un peuple n'a toujours pas son Etat)." Il avait choisi de les exposer succinctement dans son opus, avec "le souhait que les lecteurs en comprennent la gravité, ne laissent pas faire, s'indignent, s'engagent et travaillent en réseaux. Il faut qu'il y ait une pression populaire contre les Etats incapables d'action à ces sujets."

C'était il y a douze ans. La sortie de l'opuscule fut comme une secousse qui ébranla les consciences. Il s'en est aujourd'hui vendu largement plus de quatre millions d'exemplaires à travers le monde (dont 2.571.357 exemplaires en France et Belgique) en 44 traductions. L'auteur a parcouru le monde pour le présenter, réveiller les consciences, les enflammer. Et depuis? Les trois problèmes évoqués par le fou de poésie à la mémoire prodigieuse (car exercée, disait-il) se sont aggravés. D'autres motifs d'indignation se sont ajoutés, les talibans en Afghanistan, la guerre en Ukraine, le traitement réservé par l'Europe aux réfugiés et aux sans papiers, l'ultra-libéralisme triomphant... Qui en parle, à part les éternels convaincus?
Depuis sa mort il y a près de dix ans, Stéphane Hessel nous manque tant.
Mais au fond, comment un vieux monsieur élégant, le vieil oncle idéal ayant mille histoires passionnantes à raconter à son auditoire, s'est-il retrouvé auteur d'un best-seller mondial? C'est ce qu'explique remarquablement la bande dessinée biographique "Indignez-vous!, la violente espérance de Stéphane Hessel", de Frédéric Debomy au scénario et Lorena Canottiere aux dessins, avec la complicité de sa fille Anne Hessel, l'aînée de ses trois enfants (Indigène Editions, 64 pages). 

Car si "Indignez-vous!", c'est Stéphane Hessel, Stéphane Hessel n'est pas que "Indignez-vous!". Bien au contraire. La bande dessinée relate à la fois la genèse de la publication et le parcours de sa vie exposé lors diverses rencontres à ceux qui seront ses éditeurs. 

(c) Indigène Editions.
Tout commence le 17 mai 2009 lors d'un discours improvisé au Plateau des Glières.  Stéphane Hessel dénonce devant la jeunesse présente la "scandaleuse législation qui parle d'un délit de solidarité" contre laquelle est créée une pétition. Il poursuit: "Résister c'est refuser d'accepter le déshonneur... C'est s'indigner lorsque quelque chose est proposé qui n'est pas conforme aux valeurs fondamentales, celles que nous avons essayé de faire passer à travers le Conseil National de la Résistance.... sans quoi notre humanité risque de péricliter."

Ces mots du cœur lui vaudront une visite quelques mois plus tard de l'éditrice Sylvie Crossman, frappée par son appel à l'indignation à la jeunesse (illustration en haut de note). La discussion porte sur les notions liées de résistance et d'indignation. Les auteurs de la bande dessinée ont eu la très bonne idée de présenter l'élaboration du mini-livre "Indignez-vous!" en parallèle avec la vie de résistant de Stéphane Hessel, rapportée d'entretien en entretien avec Sylvie Crossman et Jean-Pierre Barou, ses éditeurs. Non de façon chronologiquement linéaire mais par séquences, l'appel du général de Gaulle le 18 juin 1940, les camps, les évasions, la résistance, les arrestations et bien sûr la poésie, "expérience suprême" de sa vie. Suivent la Libération, les déménagements, les Nations Unies, la commission présidée par Eleanor Roosevelt pour rédiger la Déclaration universelle des droits de l'homme, la Gay Pride parisienne de 2000, le choix du titre. L'emballement médiatique à la sortie du livre, les réactions des lecteurs par courrier et au téléphone, les discours ici et là, les premières traductions (44 actuellement), les voyages y liés, la rencontre avec la bloggeuse tunisienne Lina Ben Mhenni, la traduction en langue arabe, la rencontre avec le Dalaï-lama, l'approche sereine de la fin, à 95 ans, et le passage de témoin.

Le monde entier s'empare du livret. (c) Indigène Editions.

En une cinquantaine de pages où se jouent l'un de l'autre un sépia orangé et un bleu de ciel du sud, l'album retranscrit avec vigueur et vivacité une existence portée par des valeurs, qu'elle soient la démocratie, l'art ou la famille. Quelle traversée de siècle! Le récit de la bande dessinée se complète utilement en fin de volume de notes détaillées expliquant les personnes ou les scènes abordées et d'une biographie minutieuse illustrée de quelques photos. De quoi ne jamais oublier le résistant indigné et l'amoureux de la vie que fut Stéphane Hessel, et perpétuer sa mémoire. Nous avons tellement besoin de ses mots.

La fin d'un enfer. (c) Indigène Editions.