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jeudi 29 juin 2023

Un quatuor féminin autour de deux disparus

(c) Librairie Tropismes.

C'est une double rencontre de primo-écrivaines, animée à deux voix, que propose la librairie Tropismes ce jeudi 29 juin à 19 heures. Nadine Eghels et Fabienne Verstraeten s'entretiendront avec Béatrice Delvaux et Sigrid Bousset à l'occasion de la parution de leurs premiers livres, respectivement "Avec Paul" et "V ou la mélancolie" (187 et 123 pages, Editions Arléa tous les deux). Si les deux ouvrages traitent d'un absent, un mari pour la première, un père pour la seconde, leur manière est radicalement différente.



Trois ans après le décès soudain de l'architecte Paul Andreu, Nadine Eghels se lance dans l'écriture du livre qui nous parvient aujourd'hui. Débutant sur le choc de sa mort, elle raconte en brefs chapitres entrecoupés de lettres adressées à des proches, leur rencontre en 1996, fulgurante, leur amour, affiché peu après, ses passions successives, l'architecture, l'écriture, la peinture. Elle nous dit la vie à ses côtés, sa vie à elle, leur vie ensemble, leurs voyages, les sorties, les repas, les amis. Se dessine entre les mots un immense amour, né de la rencontre profonde entre un homme et une femme. Les souvenirs sont innombrables, et mémorables. Au fur et à mesure qu'on chemine dans "Avec Paul", on perçoit combien le déchirement et le désarroi des premiers temps du deuil ont fait place à la lumière d'un merveilleux amour et à une vie à poursuivre.




Au départ d'une photo prise lors de la cérémonie des obsèques de son grand-père, héros de la Résistance, où elle observe la silhouette triste d'un jeune homme de vingt ans, Fabienne Verstraeten construit en petites touches le portrait de son père. De la périphérie au sud de Bruxelles à la commune de Jette, elle élabore un récit biographique en séquences cinématographiques ponctuées de flash-back. Un roman familial plutôt, avec ce qu'il comporte de fiction, mélancolique mais apaisant. "V ou la mélancolie" est un livre ambitieux sur la forme, qui charme par ses références bruxelloises ou culturelles. Une deuxième partie consigne l'atelier d'écriture auquel a pris part l'écrivaine. Elle a choisi de fouiller les destins d'Aloïs et André, ses grand-père et père, "un arbre généalogique d'ombres de branches masculines cassées".


Pour réserver, c'est ici.






dimanche 5 décembre 2021

Toute ressemblance avec un huissier existant...

Il suffit en général de prononcer le mot "huissier de justice" pour que les cheveux se dressent sur la tête, que des marques rouges apparaissent sur la peau, que l'on se mette à transpirer ou à avoir des palpitations. Principalement quand on se trouve à l'adresse où se rend l'officier public. La profession fait peur et a mauvaise presse. Pas toujours à tort, certains de ses représentants ne se comportant pas convenablement. Souvent parce que le public ignore les missions plus "nobles" de l'huissier que la saisie et la vente de biens. Bref.

Il en est tout à fait autrement avec le héros du premier recueil de nouvelles de Jean Pierre Jansen, "On n'entre pas comme ça chez les gens!" (Quadrature, 114 pages). Cet huissier qui nous dépeint à la première personnes quinze affaires dont il a eu à s'occuper apparaît en finale humain, empathique et pédagogue, drôle par moments. Il a heureusement survécu aux coups reçus dans la première nouvelle. L'atout de ce recueil, le premier de l'auteur qui n'est pas un ancien huissier mais a abandonné son métier de chercheur en agronomie pour se consacrer à l'écriture, est qu'il présente quinze histoires de misère.

Des dettes bien entendu, imposant des recouvrements et des saisies, mais surtout des engrenages qui ont mené aux drames. Les découverts le sont pour cause de naïveté. De rêves un peu fous qu'on a cru pouvoir assumer. Derrière les affaires traitées, il y a des hommes et des femmes, parfois des enfants. Outre la Miss Talon déjà évoquée, on découvre le recyclage original des pots de peinture d'une droguerie en faillite, on rencontre une petite Léa de 4 ans, le funambule Antoine, on est surpris par l'histoire de René et ses horloges... On va en ville et à la campagne, de métier en hobby, dans des nouvelles de longueur variée. Des personnages attachants, bien campés, un style assez cash, plutôt oral, piqueté d'humour, une écriture parfois un peu lourde, quelques longueurs mais une approche originale de la profession d'huissier de justice. Ou plutôt d'un de ses représentants. Et surtout de la société actuelle. Une lecture plaisante.

#lisezvouslebelge


vendredi 24 août 2018

Francis Tabouret, cowboy des mers

Francis Tabouret à la librairie Joli Mai.

Prenons une destination, mettons Fort-de-France dans les Antilles - treize jours de traversée depuis Rouen. Choisissons un mode de transport, tiens, oui, pourquoi pas un porte-conteneurs? Ajoutons-y un jeune gaillard au métier peu connu, convoyeur de chevaux par exemple. Sauf que cette fois, aux huit chevaux habituels s'ajoutent huit taureaux et quinze moutons. A l'arrivée, on a un épatant récit, "Traversée", écrit par Francis Tabouret (P.O.L., 152 pages).

Ce natif du Vaucluse a exercé différents métiers, régisseur de spectacles équestres, chauffeur routier, convoyeur et soigneur d’animaux…, tous ayant en commun le déplacement et les voyages. Arrivé à la trentaine, Francis Tabouret s'est lancé dans l'écriture. Il a publié ses premiers textes dans les revues "Le Tigre", "Papier Machine", "La Moitié du Fourbi". Sorti en début d'année, "Traversée" est son premier livre.

Et quel livre! A la fois récit de voyage, journal de bord, carnet de notes et de réflexions, le tout pareillement passionnant. On passe  une petite quinzaine particulièrement dépaysante à bord du porte-conteneurs le Fort-Saint-Pierre. De la fin septembre au début octobre 2014. Rarement treize jours et treize nuits auront été aussi finement détaillés. D'une plume élégante et précise, Francis Tabouret raconte tout ce qu'il vit, qu'il voit, qu'il ressent, dont il se souvient. Son quotidien à bord bien entendu, et celui des animaux qu'il convoie, la marche du navire, les tâches de l'équipage, sa rencontre avec les deux autres passagers. Il glisse de l'un à l'autre avec une aisance parfaite.

Il nous dit tout, et, curieusement vu le sujet, c'est prenant en diable. L'auteur a le don de nous faire partager ce qui l'intéresse et le ton pour nous scotcher à son expérience de jeune marin, "Notes éparses, petites impressions, monde picoré", écrit-il à propos de son métier. Et c'est justement cette présence qui confère un charme infini à son récit à la première personne, divisé en journées de navigation. Tabouret a autant le sens de l'observation que celui de la formule pour poser sur le papier ce qui passe devant lui, vrombissement des moteurs, défilement du paysage, quotidien en mer, et bien entendu, changement de comportement d'une bête pouvant révéler un début de maladie.

"Traversée" est un récit terriblement riche en informations sur la vie à bord d'un porte-conteneurs, sur le comportement de trois sortes d'animaux et sur les êtres humains dans leur diversité. Une merveille qui attend le lecteur curieux et audacieux. Il ne sera vraiment pas déçu.

Pour lire en ligne le début de "Traversée", c'est ici.

Francis Tabouret sera ce samedi 25 août à Namur (Belgique) à l'occasion de l'Intime festival.



jeudi 1 mars 2018

Adieu à l'enfance, adieu à la Syrie

Omar Youssef Souleimane.

Omar Youssef Souleimane est un journaliste, poète et écrivain syrien, né en 1987 à Quoteifé, près de Damas, et vivant en France depuis 2012 où il est réfugié politique. Après plusieurs recueils de poèmes et un récit autobiographique, il publie aujourd'hui un formidable récit, "Le petit terroriste" (Flammarion, 212 pages). Un livre où il raconte sans fard son enfance de petit Syrien élevé dans une famille salafiste, préparé à être un "petit terroriste". Sauf qu'il résiste mais devra en payer le prix, quitter fissa la Syrie où il est recherché et être exfiltré à Paris.

Le récit est construit en cinq grandes parties, "La rue de Paradis", "Une ville de fer", "Un chemin dans le néant", "Dieu et le diable" et "Le salut", chacune abritant de brefs chapitres, sobres pièces d'un puzzle qui s'assemble sous les yeux du lecteur. Un tableau qui raconte simplement, de l'intérieur, la vie d'une famille salafiste "normale", ce qui peut faire se dresser les cheveux sur la tête mais permet aussi de comprendre ce qui se passe là-bas, sujet rarement abordé.

Le livre commence avec les premières heures de l'auteur en France. A la sortie de l'avion, dans l'aéroport, le métro, à l'adresse écrite sur une feuille de papier. En parallèle, la situation en Syrie, les questions à sa famille, la préparation physique de son départ, dont le grimage, l'attente du bon moment, la fuite... Le changement de statut: "Bienvenue, vous êtes des réfugiés", le camp, l'hôtel, l'interrogatoire, l'ambassade de France, le vol Amman-Paris, l'arrivée en France, les cours de français, l'exil et l'attaque de Charlie-Hebdo.

L'auteur remonte ensuite dans son passé, à son adolescence en Arabie saoudite, où travaillent ses parents dentistes, son entrée à l'école réservée aux Saoudiens, les moqueries racistes dont il fait l'objet, le lieu où son frère aîné l'initie aux mystères de la sexualité, tout en la teintant de religion. La religion, omniprésente, toute-puissante, disant que dire, que faire, que penser, que manger, où être, etc., dans une société bourrée d'idées reçues, pour laquelle par exemple un Egyptien est un voleur, un Soudanais un esclave et un Syrien un maquereau.

Si l'enfant est docile, l'adolescent s'insurge. Ce mode de vie le fait devenir un rebelle. Omar Youssef Souleimane poursuit son récit d'étudiant brillant, qui observe aussi bien le trafic de captagon que l'incitation à tuer des Juifs, qui soupire pour la jolie Mouna et s'occupe des soins au nouveau bébé de la famille.

L'histoire récente du monde défile, 11 septembre, Ben Laden, Afghanistan, telle que la voit une famille salafiste dont le père rêve de partir faire le djihad avec d'autres. Que devient la foi du "petit Omar" là-dedans? Que devient le "petit terroriste"? Religion et poésie, fenêtre de liberté de l'auteur qui lit Eluard et Aragon, sont-elles compatibles? Le pèlerinage à La Mecque sera pour lui une autre occasion de réflexion, avant le retour au pays natal et les grands choix de vie qui auront leurs conséquences.

Le récit s'arrête là. Ensuite, entre 2006 et 2010, Omar Youssef Souleimane est journaliste pour la presse syrienne et publie ses premiers poèmes. En 2011, il prend part aux manifestations contre l'état d'urgence en vigueur depuis 1963. Lorsque la guerre civile éclate et qu'il est recherché par les services secrets de son pays, il quitte la Syrie pour la Jordanie, puis la France qui lui accorde l'asile politique. On se retrouve au début de son livre, un récit autobiographique, écrit en français, après six ouvrages de poésie. Une clé précieuse pour comprendre ce monde dirigé par le Coran qui nous fait souvent peur. Un récit bouleversant qui célèbre l'esprit de résistance.


Pour lire le début du récit "Le petit terroriste", c'est ici.




mercredi 14 février 2018

De la place Flagey au fin fond de la Yakoutie

Harold Schuiten en situation.

"Il fait froid." "Il fait très froid." "Il fait trop froid." "FAIT FROOOOOOIIIIIID." On n'entend que cela et je suis la première à me plaindre.

Or, il fait aux alentours de 0°. L'occasion idéale d'aller voir ailleurs, là où on sait ce que geler veut dire. Aller voir ailleurs, mais en restant ici. En lisant un livre. Par exemple, le récit, excellent, que fait le Bruxellois Harold Schuiten de son année d'enseignement dans l'école Sakha-belge de Yacoutie. "Tu vais aimer notre froid" (Les Impressions nouvelles,  176 pages) nous convie à passer "Un hiver en Yacoutie". Là où on ne s'inquiète que quand le thermomètre descend à -60. Là où on trouve qu'il fait bon à -35°.

Autant le dire: un endroit où je n'irai jamais mais qu'il m'a bien plu de découvrir à travers cet original premier livre, mêlant journal de bord, récit de voyages, souvenirs d'expériences précédentes et considérations diverses sur ces régions perdues de la Russie. Il faut dire que l'auteur n'est pas n'importe qui. Harold Schuiten, nous informe son éditeur, est plongeur professionnel. Il a été enseignant, journaliste, exportateur de voitures d'occasion, testeur de jeux vidéo. Ici, on le découvre plutôt en Candide observateur d'un coin perdu de la Sibérie. Qui connaît le nom de Yacoutie? Qui sait que s'y trouve une école belge?

On suit avec curiosité et intérêt cette expédition d'un an pour enseigner le français dans la région la plus glaciale de la planète. Heureusement, l'habitué de la place Flagey à Bruxelles y trouve profusion de bière, ce qui n'est pas pour plaire à ses hôtes. Le livre suit la chronologie de l'expérience, entamée par curiosité plutôt qu'avec une âme de missionnaire. De l'idée d'y aller au retour, en passant par les tracasseries administratives ici, l'arrivée là-bas, les cours de français donnés dans divers villages, les rencontres plus ou moins réussies avec les locaux, avec en ombre constamment protectrice, Sarguilana, l'initiatrice du projet, sans oublier le voyage final en train à travers la Russie.

"Tu vas aimer notre froid" est un livre attachant par le respect qu'il porte aux personnes rencontrées, drôle quand le narrateur explique par le menu sa vie dans le (grand) froid, intéressant quand il confronte les certitudes et les doutes d'ici à celles et ceux de là-bas, instructif dans sa manière de rappeler des tas d'éléments de l'histoire récente. Les épisodes se succèdent à bon rythme, entrecoupés de scènes aventureuses de transport. Des anecdotes pimentent les récits du quotidien, réchauffant ces étendues glacées. Les rapports humains sont au cœur de l'expérience de l'auteur et on l'en remercie. On n'y passe pas du chaud au froid, mais du glacé au brûlant (les chaudières tournent à fond), du dedans au dehors, on se déplace dans un incroyable véhicule, on mange beaucoup de sushis, mais toujours gelés. On découvre un autre monde dans lequel le Bruxellois d'origine n'esquive pas son humilité. C'est profond et amusant en même temps. Un récit bien charpenté et mené tambour battant qui ne laisse pas indifférent.

Pour lire le début du livre, c'est ici.

A l'opposé du sujet,  le roman "Chaleur" de Joseph Incardona (lire ici).



jeudi 26 octobre 2017

Jean-René Van der Plaetsen prix Jean Giono

Jean-René Van der Plaetsen. (c) JF Paga/Grasset.

Jean-René Van der Plaetsen, directeur délégué de la rédaction du "Figaro Magazine"  a reçu ce jeudi 26 octobre, en avance sur le calendrier habituel, le Prix Jean Giono pour son premier livre, "La nostalgie de l'honneur" (Grasset, 234 pages). Inspiré par la figure de son grand-père, compagnon de la Libération, son essai littéraire avait été publié début septembre. Le nouvel auteur l'emporte sur Olivier Guez ("La disparition de Josef Mengele", Grasset également) et Frédéric Verger ("Les rêveuses", Gallimard).

Jean-René Van der Plaetsen mêle dans ce premier livre souvenirs personnels, conversations avec son grand-père, le général Crépin, et réflexions que lui inspirent le courage, l'argent, la carrière et la fidélité. Des interrogations que l'auteur confronte à la tendance contemporaine d'oublier l'intérêt général, d'effacer le souci d'autrui, de faire fi du respect du passé et de la grandeur.

Créé en 1990,  doté de 10.000 euros, le Prix Jean Giono est soutenu par la Fondation Pierre Bergé-Yves Saint Laurent. Il distingue "un ouvrage de langue française faisant une large place à l'imagination dans l'esprit de Jean Giono". Le jury est composé de Tahar Ben Jelloun, Paule Constant, David Foenkinos, Franz-Olivier Giesbert, Gilles Lapouge, Pierre Pain, Marianne Payot, Franco-Maria Ricci, Yves Simon et Frédéric Vitoux.

On peut lire le début de "La nostalgie de l'honneur" ici.

Palmarès
En 2016, le jury avait distingué Alain Blottière pour "Comment Baptiste est mort" (Gallimard, lire ici).
En 2015, Charif Majdalani pour "Villa des femmes" (Seuil, lire ici).
En 2014, Fouad Laroui pour "Les tribulations du dernier Sijilmassi" (Julliard).
En 2013, Pierre Jourde pour "La Première Pierre" (Gallimard).







dimanche 23 octobre 2016

Le matin où les yeux de l'opticien se sont ouverts

Dépêche de l'agence de presse Belga ce dimanche: "Depuis le début de l'année, l'Italie a vu arriver 132.000 migrants sur ses côtes - presque tous originaires d'Afrique -, soit un niveau comparable aux deux dernières années (138.000 en 2014, 129.500 en 2015), selon les derniers chiffres datant de septembre 2016". Elle indique aussi que "les garde-côtes italiens ont secouru pas moins de 5.700 personnes et retrouvé quatorze corps en mer Méditerranée durant ces dernières 48 heures".


Emma-Jane Kirby.

Difficile de rester indifférent face à de telles infos qui se répètent tous les jours. Et pourtant... Ce n'est pas que personne ne bouge, mais ce sont toujours les mêmes qui bougent. Il n'est pas de pire sourd que celui qui ne veut pas entendre, dit-on. Il n'est pas de pire aveugle que celui qui ne veut pas voir, fut-il opticien. C'est la voie qu'emprunte Emma-Jane Kirby  pour son secouant premier livre, "L'opticien de Lampedusa" (traduit de l'anglais par Mathias Mézard, Editions des Equateurs, 168 pages).

Un récit qui porte le même titre que le reportage radio de six minutes pour lequel la journaliste de la BBC a remporté le prix Bayeux-Calvados 2015 des correspondants de guerre. Sachant que le public en a assez de voir des reportages tragiques sur les migrants, elle avait tenté de biaiser pour tenter d'éveiller de nouvelles consciences. Dix-huit mois après les faits, elle avait rencontré une série de personnes à Lampedusa qui ont été en rapport direct ou direct avec les migrants, dont Carmine, le vrai prénom de l'opticien de l'île, qui a participé au sauvetage de 47 migrants en Méditerranée, 46 hommes et une femme, le 3 octobre 2013.

C'est Jeanne Pham-Tran, éditrice aux Editions des Equateurs, présente à Bayeux à la remise de son prix, qui lui a demandé d'écrire ce livre. Emma-Jane Kirby a alors repris contact avec l'opticien, personnage central de cette journée pas comme les autres. Il a accepté le projet d'écriture, persuadé que son expérience pourrait toucher d'autres personnes, les bouleverser peut-être et les inciter également à bouger.

Le livre est en effet tout autre chose qu'un récit journalistique à propos d'un naufrage. On suit l'opticien, sa femme, leurs six amis dans leur quotidien. Le boulot, le sport, un restaurant, des discussions, des rires. Et puis, comme octobre présente encore de très belles journées, le projet d'une sortie en mer. Le bateau à peine parti, un vacarme se fait entendre au ras des flots. Des oiseaux? Non, ce sont des silhouettes qui apparaissent. Qui crient à l'aide. Le Galata se rapproche d'elles. Des migrants sont en train de se noyer car leur barque a chaviré. Des hommes, des femmes, des enfants, il y en a partout. Immédiatement, l'excursion change de but. Les quatre couples viennent en aide aux naufragés, hissent ceux qu'ils peuvent sur le pont, les réconfortent, les sèchent, leur donnent de l'eau, des vêtements. Ils parent au plus urgent, confrontés à des choix atroces, dévastés par la faible capacité de charge de leur embarcation de quinze mètres. La Marine italienne intervient également de son côté. Mais les minutes coûtent cher en termes de vies, comme ils vont l’apprendre. Quel retour au port!

En quelques minutes, ces habitants de Lampedusa ordinaires ont été (r)attrapés par la cause des migrants. Quand les autorités de l'île leur ont refusé ensuite d'entrer dans le camp, ils ne se sont pas laissés faire. Ils ont bougé, tempêté, et même enquêté sur ce naufrage atroce, ignoré par le bateau qui les précédait. Des centaines d'Africains ont péri ce jour-là. Ils n'en dorment plus. N'auraient-ils pas pu faire davantage? Des cauchemars les poursuivent encore aujourd'hui. Par un hasard total, ces quatre hommes et ces quatre femmes qui ne voulaient rien voir ont ouvert les yeux. S'ils ont particulièrement ouvert leur cœur à "leurs" rescapés, dont ils ont des nouvelles de temps en temps, ils ont aussi adopté la cause de tous les autres.

"L'opticien de Lampedusa" débute par un prologue à l'imparfait qui plante le décor du naufrage. Il se déroule ensuite entièrement au présent, commençant la veille du jour de la sortie en mer et se terminant longtemps après. Le récit de cette journée ineffaçable est évidemment poignant et bouleversant. Différent du reportage journalistique, il prend le temps de s'arrêter sur la vie de chacun des protagonistes. De rendre humains ces habitants d'une île à la fois martyre parce qu'elle accueille du mieux qu'elle peut une bonne partie de la misère du monde et espoir absolu pour ceux qui quittent l'Afrique. De montrer que Monsieur et Madame Toulemonde ont un cœur et un vrai, qu'ils sont capables de devenir des héros en une seconde. On ne trouve jamais de jugement de la part de l'auteure mais, en filigrane, l'aspiration que d'autres apprennent à voir, comme l'a fait l'opticien de Lampedusa. Voilà un livre ancré dans une terrible réalité qui distille toutefois l'espoir. Un livre dur mais nécessaire. Un seul petit bémol, l'écriture qui tend vers la littérature sans toujours y parvenir. Mais Emma-Jane Kirby a de bonnes cartes en ses mains.


Cette lecture peut se prolonger dans le très beau film de Gianfranco Rosi, "Fuocoammare, Par-delà Lampedusa". Il raconte la vie de Samuele, 12 ans, qui vit sa vie de gamin sur une île sauf que celle-ci s'appelle Lampedusa et qu'elle est le point de passage de dizaines de milliers de migrants qui nous sont présentés en creux, par le biais de ceux qui s'en occupent. Plus qu'un simple documentaire, un film à vision artistique qui a remporté à très juste titre l'Ours d'or au dernier Festival de Berlin, la 66e Berlinale présidée par Meryl Streep.











mardi 4 novembre 2014

Denis Westhoff raconte sa mère, Sagan

Françoise Sagan. (c) Denis Westhoff.

Soirée Françoise Sagan, ce mercredi 5 novembre à 20 h, jour de Prix Goncourt,  à Passa Porta, dix ans après sa disparition et soixante ans après la publication de "Bonjour tristesse" (Julliard, 1954), son premier roman (lire ici).

Denis Westhoff, son fils unique, racontera la mère incroyable qu'il a eue, aussi attachante que littérairement géniale. Il répondra aux questions de Jacques De Decker et un choix significatif d'extraits de l'œuvre de Françoise Sagan sera lu par Émilie Pothion.

Denis Westhoff a consacré deux livres à sa mère, le récit "Sagan et fils" (Stock, 2012, Le Livre de poche, 2013), où il prend la plume pour la première fois afin de raconter sa mère avant et après sa naissance, et le beau livre "Françoise Sagan, ma mère" (Flammarion, 2012).

Aujourd'hui, les rééditions des livres de Françoise Sagan sont nombreuses mais ce n'était absolument pas le cas à son décès, le 24 septembre 2004. Derrière elle, une dette fiscale de plus d'un million d'euros et une œuvre, composée d'une trentaine de romans et d'une dizaine de pièces de théâtre, indisponible et sur le point d'être purement et simplement liquidée. Sagan allait-elle disparaître une seconde fois? Non, en 2006, Denis Westhoff, décide d'accepter cette succession empoisonnée, hors norme. Et de la faire revivre. Julliard republie alors un certain nombre de titres épuisés, sous la pression de la justice, appelée à la rescousse par le fils de Sagan, et Jean-Marc Roberts, patron de Stock, décide un programme de rééditions à raison de plusieurs titres par an depuis 2009.

Denis Westhoff.
Pourquoi toutes ces rééditions? Denis Westhoff me l'avait expliqué lors d'un passage à Bruxelles, il y a deux ans. "Les rééditions ont été entamées pour régler les problèmes de justice, pour débloquer les situations éditoriale, fiscale et financière. Il n'y avait que les livres qui pouvaient renflouer les comptes alors que les bouquins édités par Julliard étaient pour la plupart épuisés. J'ai fait d'une pierre deux coups, faire redécouvrir une romancière et renflouer le passif." D'une pierre deux coups car son plan a réussi.

L'esprit dégagé des soucis financiers, il a eu à cœur de se lancer dans une biographie tendre et pudique, "Sagan et fils". Son premier livre, dont le titre "évoque la continuité, comme une petite entreprise." Mais Denis Westhoff ne pensait pas écrire ce récit au moment où il a contacté Jean-Marc Roberts, le patron de Stock, pour les rééditions. "Diverses personnes m'y ont ensuite incité, disant que j'avais eu une mère extraordinaire."

"Sagan et fils" est une belle évocation, chronologique, de la romancière, de la femme et de la mère. "Après une mise en route difficile, je me suis enfermé dans une maison à la campagne avec mon chien et j'ai écrit. J'ai laissé couler ma mémoire. Mes souvenirs sont venus de façon naturelle. Comme quand on saute dans une piscine, on hésite avant et puis, quand on y est, on est très à l'aise."

Le livre reprend la vision d'un fils et des témoignages, comme un grand puzzle. "Je me suis documenté sur certaines époques de sa vie avant moi. Son accident l'a rendue dépendante de la drogue, cela a été le grand tournant de sa vie. Ma mère aimait l'alcool mais elle militait contre la drogue. Si de jeunes lecteurs la découvrent grâce à mon livre, tant mieux, mais je ne l'ai pas fait pour cela. Je l'ai fait pour moi, pour mes enfants, pour ses amis."

Il y a deux ans, Denis Westhoff envisageait de donner une suite à ce premier livre. En citant d'autres noms, dont  celui de François-Marie Banier par exemple. "Je me le réserve pour le prochain volume. Aujourd'hui, je suis arrivé au but mais il y a encore des choses que je n'ai pas racontées. Il y a aussi des tas de choses que ma mère ne m'a pas dites et c'est normal. La vie privée, la liberté, c'est essentiel." Une question à poser à Passa Porta ce mercredi soir. 




lundi 29 septembre 2014

La mélancolie joyeuse de Véronique Poulain

Auteur d'un superbe premier livre, dense, fort, original et touchant, "Les mots qu'on ne me dit pas" (Stock, 144 pages), Véronique Poulain n'apparaît étrangement dans aucune des sélections des prix littéraires de la saison. "En fait, je m'en fous", me dit-elle, de passage à Bruxelles, "mais y être relance les ventes."
Celle qui a été l'assistance personnelle de Guy Bedos pendant quinze ans y va à l'oral sans s'embarrasser de formules. Elle fait pareil à l'écrit, finalement.

La première page de son premier livre se présente ainsi:
"Mes parents sont sourds.
Sourds-muets.
Moi pas."
Tout est dit. Véronique Poulain va raconter en courtes séquences sa vie d'enfant (unique) et d'adolescente entendante entre deux parents sourds - et des grands-parents également entendants. On passe des histoires des uns aux histoires des autres. Celles d'une famille différente. Franco.

Ça permet des choses marrantes, car inconcevables dans notre logique, comme quand elle les salue d'un sonore "Salut, bande d'enculés!" au retour de l'école.

Véronique Poulain. (c) Benjamin Colombel.
Ça permet de prendre conscience d'un autre monde, parallèle au nôtre souvent, perméable à certains moments. Sans esprit de revanche ni tabou.

"J'ai toujours été dans l'oral", explique la nouvelle venue en littérature. "Mais j'ai toujours écrit pour mes amis, des nouvelles, des petites choses. Parce que je suis une amoureuse de la littérature."
Une formidable prof de français l'y a plongée dès sa sixième, repérant chez elle un certain appétit dont l'origine est contée dans le livre.

Amoureuse de la littérature, ah oui? Et quels sont les dix livres préférés de Véronique Poulain alors? En rafale, elle énumère:
  1. "L'idiot", et tous les Dostoïevski
  2. "Le ventre de Paris", et tous les Zola (lus à 12 ans)
  3. "Le marin de Gibraltar", de Marguerite Duras
  4. "Kafka sur le rivage", d'Haruki Murakami
  5. "Histoire de l'œil", de Georges Bataille
  6. "Portnoy et son complexe", de Philip Roth (le livre qui l'a fait basculer dans l'écriture, offert par Guy Bedos)
  7. tous les livres de Michel Houellebecq
  8. "Les mots",  de Jean-Paul Sartre
  9. "Tout est illuminé", de Jonathan Safran Foer
  10. "Mort à crédit", de Céline
  11. "L'attrape-cœur", de Salinger
Il y en a plus de dix? Et alors? Ils permettent toutefois de comprendre ses hésitations à écrire: "Avec ces auteurs comme grandes figures littéraires en tête, on se dit «Non, je ne vais pas écrire». Mais j'ai montré dix pages à Bedos et il m'a dit «Continuez, essayez de faire 120 pages». Je me suis dit: «Et si tu racontais ton histoire qui n’est pas banale?» Cela répondrait aussi aux questions que tout le monde se pose."

Vacances, sorties, soirées, repas, "Les mots qu'on ne me dit pas" rend aussi pudiquement compte d'une vie où deux oreilles performantes faisaient le tri entre ce qui est à entendre et ce qui ne l'est pas. Pourquoi l'intimité des parents ne s'est-elle révélée de façon sonore qu'après un déménagement qui a donné une chambre à la fille du couple?

Tout au long du livre, Véronique Poulain raconte, se raconte, les raconte. Et on la suit dans ses joies car elle a toujours été formidablement accompagnée et soutenue par ses parents et ses grands-parents. "Je viens d'une famille où on rit beaucoup, j'ai eu de la chance avec ma famille." Dans ses manques aussi, dont celui des mots en rapport avec les relations sentimentales: "Il n'y a qu'à mes enfants que je suis parvenue à dire que je les aimais. J'ai du mal à mettre les bons mots sur les sentiments, positifs ou négatifs: dire «je t'aime» ou «tu me soules». C'est lié à mon histoire avec mon père qui ne m'a jamais dit ses sentiments pour moi. Je n'ai jamais entendu ces mots et c'est difficile. Mais je pense que c'est encore plus difficile quand on ne les entend pas dans des familles d'entendants."

A ce propos, à la fin du récit, elle glisse: "Dans la famille, la vraie muette, c'est moi."

Le livre est composé de séquences courtes, de souvenirs, d'anecdotes, super agréables à découvrir. "Mon écriture est simple et directe", analyse l'auteure. "Elle est issue de ma langue maternelle, la langue des signes. Ces récits courts imposent un rythme. J'écris et puis je relis à haute voix. Quand j'entends un mot qui plombe la phrase, je change de mot même si cela crée une répétition."

Pas de notion psychologique. "J'ai une tendance naturelle à psychologiser, mais cela pèse sur le livre et crée un rythme différent." Un choix fait aussi pour que chacune ait sa propre lecture, sa propre projection."Je suis avant tout sincère." Et les lecteurs le sentent. "Tous les enfants de sourds me disent qu'ils se sont retrouvés. Tous, nous avons détesté nos parents, tous, nous avons regretté avoir détesté nos parents."

Dans le rétroviseur, elle voit son enfance dans les deux mots de "mélancolie joyeuse".

Et aujourd'hui que le livre est terminé, Véronique Poulain va se remettre à lire. "Pour moi, ce n'est pas possible de lire et d'écrire en même temps."

Mais elle s'assume:
"Je suis paradoxale. J'ai souvent le cul entre deux chaises.
Je veux le bruit et le silence.
Je suis fière mais en colère."

Et aussi:
"J'ai la patate.
Merci maman, merci papa.
Je crois en mes rêves et en ceux des autres."

Tout ça à retrouver dans "Les mots qu'on ne me dit pas", en attendant un autre livre, car une auteure est née.