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vendredi 13 septembre 2024

Les grands travaux inutiles italiens

"Incompiuto" de Roberto Giangrande. (c) Light Motiv.

 

Curieux livre au premier abord que le moyen format broché bilingue "Incompiuto" de Roberto Giangrande (Light Motiv/emuse, traduction française par l'auteur et David Galati, 136 pages). Une jaquette en carton mat orange potiron dans laquelle sont découpées des fenêtres en forme de gros saucissons (la simulation des filets de balisage orange des chantiers en réalité). Y apparaissent en tons largement passés la photo de constructions abandonnées. Un titre en italien, incompréhensible pour celui ou celle dont la connaissance de l'italien se limite aux cartes de restaurant.

On pourrait facilement passer à côté de ce livre photographique documentaire et esthétique. Ce serait une grave erreur car il est formidable! Et sa conception originale sobrement mise en pages révèle toute sa raison d'être.

La photo de couverture. (c) Light Motiv.

Le photographe s'explique dès le début en introduction: "Le terme "Incompiuto" est utilisé en Italie pour désigner les bâtiments et ouvrages d'art qui n'ont pas été achevés et sont donc inutilisables." On comprend déjà mieux le titre de ce texte, "Le pays volé". Tout au long des pages balisées de couleur orange (couverture, fil de couture du dos, légende des photos et parure typographique), on va découvrir des aéroports, des ponts, des barrages, des routes, des écoles, des hôpitaux, des installations sportives qui ont été construits et n'ont jamais été utilisés pour différentes raisons, chantier trop long, projet devenu obsolète, manque d'autorisation, coût de fonctionnement trop élevés. Très présents dans la moitié sud de l'Italie, ils ont évidemment des liens avec les mafias. Laissés à l'abandon, ils ont été vandalisés. C'est sidérant.

Un pont construit à 30% en Toscane (2009). (c) Light Motiv.

Roberto Giangrande a parcouru son pays de long en large et a photographié en lumière blanche ces lieux abandonnés, pays invisible absent des guides, "signe concret et symbole d'une aberration, à la fois esthétique et sociale". Selon un registre officiel, il existerait un millier de travaux publics inachevés en Italie. Entamé pour pointer le gaspillage économique et les dommages environnementaux, le voyage du photographe a glissé vers le témoignage social au fil des rencontres qu'il a faites. Et l'a fait grandement s'interroger sur le futur de ces "verrues dans le paysage".

Centre pluridisciplinaire en pages 68 et 69. (c) Light Motiv.

Avec lui, on parcourt la péninsule en des paysages aux ciels gris ou d'un bleu éteint où se dessinent ces constructions de teinte claire. Des tons qui font penser à ceux des anciennes photos Polaroid qui vieillissaient si mal. Un choix tellement symbolique en opposition avec l'Italie des cartes postales. Chaque photo est accompagnée d'une légende en donnant le lieu, la localisation GPS, l'année de début et le pourcentage d'achèvement. Des ponts qui ne mènent à rien, des routes qui s'arrêtent sur le vide, les squelettes d'une gare, d'un planétarium, de bâtiments administratifs, une vertigineuse tour vide, la structure d'un parking, une piscine jamais remplie... Les édifices sont souvent gigantesques, ravageant d'autant plus les paysages ou les environnements citadins. Les sites se suivent, suscitant l'étonnement et l'incompréhension. Chaque page appelle la suivante. Une lecture hautement addictive qui s'achève avec un splendide texte d'analyse et de réflexion de l'écrivain et chroniqueur Roberto Ferrucci alors qu'une carte pointe les lieux photographiés. Quel travail utile, à la fois artistique et journalistique que ce livre! Il offre des heures de lecture riche menant à autant de réflexion et d'interrogation. D'empathie aussi.

Piscine terminée à 75 %. (c) Light Motiv.


"Incompiuto" rappellera évidemment à tout Belge d'un certain âge l'émission de télévision de Jean-Claude Defossé "Les grands travaux inutiles" (RTBF, voir ici et ici). Une quarantaine de reportages réalisés dans le royaume entre 1986 et 2012.




vendredi 10 juillet 2015

Soyez rebelles, lisez les livres à l'index vénitien

Là où il est, Mario Ramos (1958-2012) doit rigoler doucement. Deux de ses albums pour enfants, "C'est moi le plus beau" et "Un monde de cochons" (l'école des loisirs, Pastel), figurent dans la liste des 49 titres retirés des écoles par le maire de Venise, Luigi Brugnaro (centre-droit).

Officiellement, parce que ces livres, pour la plupart excellents, traitent d'homosexualité ou de la fameuse question du genre et que ces thèmes doivent être traités en famille et non à l'école.

Mais à détailler la liste, on ne comprend pas en quoi ces ouvrages mis à l'index correspondent à ce que le maire leur reproche. Traiter du handicap, de l'acceptation de soi, est-ce subversif? A quoi sert la littérature selon lui?

Ici, les couvertures des 49 albums incriminés. Elles sont en italien, mais on reconnaît facilement ceux qui sont nés en français ou y sont traduits.

Cela vaut la peine d'aller y voir pour y découvrir que les enfants de Venise doivent être préservés de l’œuvre de Gabrielle Vincent, Leo Lionni, Grégoire Solotareff, Janik Coat, et autres perturbateurs avérés... Bravo à l'école des loisirs et satellites qui remportent la palme des titres retirés!

Dingue. On imagine le maire et ses adjoints lire tous ces titres, les uns après les autres, en éructant de plus en plus.
De quoi être fier de les avoir aimés et soutenus ces livres. Que leurs auteurs en soient remerciés.
De quoi donner envie de les lire ou de les relire.
Ce qu'ont immédiatement mis en place les Vénitiens rebelles et indépendants en organisant un marathon de lecture présentant les 49 titres censurés. Gloire à eux.

Et chez nous?
Soyons aussi rebelles. Lisons et lisons à nos enfants des livres interdits d'école vénitienne.

Ci-dessous la liste de ces titres dans leur version française, originale ou traduite.
Restez assis, les surprises sont au rendez-vous.


"Ernest est malade", de Gabrielle Vincent (Casterman)
"Petit-Bleu et Petit-Jaune", "Pezzettino" et "Pilotin" de Leo Lionni
(l'école des loisirs)
"La chasse à l'ours",de Michae l Rosen et Helen Oxenbury (Kaléidoscope)
"Jean a deux mamans", d'Ophélie Texier (l'école des loisirs)
"Fort comme un ours", de Katrin Strangl (Albin Michel Jeunesse)
"Bonjour facteur", de Michaël Escoffier et Matthieu Maudet
(l'école des loisirs)
"César", de Grégoire Solotareff (l'école des loisirs)
"Je ne suis pas comme les autres", de Janik Coat (MeMo)
"Les papapas", de Joseph Jacquet et Dupuy-Berbérian
(Albin Michel Jeunesse)
"Les chiens ne font pas de danse", d'Anna Kemp et Sarah Ogilvie (Milan)
"Comme toi", de Geneviève Côté (Scholastic)
"Le chat et le  poisson", d'André Dahan (Duculot)
"La petite casserole d'Anatole", d'Isabelle Carrier (Bilboquet)
"Et avec Tango, nous voilà trois", de Justin Richardson, Peter Parnell et Henry Cole (Rue du monde)
"Oreilles papillons", de Luisa Aguilar et André Neves (Père Fouettard)
 trois titres de la série "Les grands jours Apolline" d'Armelle Modéré et Didier Dufresne (Mango)
"Rosso Miccione", d'Eric Battut (Eli)
et d'autres titres italiens non traduits en français dont un Babette Cole, "If I were you", texte de Richard Hamilton (Bloomsbury), un Todd Parr," The family book" (Little), un Donaldson-Scheffler, "Dov’è la mia mamma?".