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vendredi 13 mai 2022

La mère/mer d'Elena Tognoli

Les originaux des entrées de chapitre, exposés l'an dernier au Clignoteur.

Toute blanche excepté son bonnet de bain sombre, une femme s'embrouille en couverture dans un immense filet flottant sur une mer d'un bleu d'encre. Un bleu magnifique, tirant sur le sombre, tracé au stylo, griffé des petits traits blancs de l'onde. Si on pose le superbe roman graphique en bleu foncé et blanc d'Elena Tognoli "Mater Baltica" (traduit de l'italien par Eloisa Del Giudice, Esperluète, collection "Hors formats", 128 pages) à plat, le dessin de couverture laisse apparaître une algue ondulant dans un coin et un filet encore plus agité.

Mère Baltique, mer Baltique, les deux idées s'enchâssent dans ce magnifique et énigmatique long poème illustré. "On a trouvé une femme dans la mer Baltique, elle était remplie de petits œufs". La première phrase est précédée de dessins sans texte, un œuf posé sur une chaise paillée en entrée de chapitre, trois scènes où la femme approche de la mer. 

Textes et dessins racontent en dix chapitres s'ouvrant sur un siège où s'accumulent des œufs et où revient la phrase "On a trouvé une femme..." une femme, nageuse mystérieuse qui pose mille questions, sur elle-même, sur le monde, sur les animaux, sur les humains, sur leurs connaissances, sur leurs rêves et leurs cauchemars, sur leurs désirs et leurs peurs. 


Deux doubles pages de "Mater Baltica". (c) Esperluète.

Tantôt joyeuse, tantôt songeuse, tantôt peureuse, pleine de désir ou de larmes, la femme s'interroge sur la féminité, la maternité et la filiation dans un monde dont l'état inquiète. Et si les matriarches que sont les baleines et les éléphantes disparaissaient sans descendance? Et si ses petits œufs donnaient naissance à des monstres? Et si... Autant de questions qui trouveront réponse quand l'héroïne découvrira que ses petits œufs éclosent en mots et que ces mots font des phrases et que ces phrases font des histoires...

Avançant autant par le texte que par les dessins, "Mater Baltica" nous pousse à nous questionner, sans toutefois apporter de jugement ou de réponse. Les mots d'Elena Tognoli, fort bien traduits, ont la force de ce qui a été vivifié par les embruns. Ses dessins, qu'ils soient en vignettes, en pages ou en doubles pages, de toute beauté, à la fois fluides et expressifs, renforcent ses propos. Ce roman graphique a la force de sa douceur, et la douceur de sa force. Comme une mère/mer.
"Je dessine pour comprendre le monde", explique Elena Tognoli. "J'ai étudié l'illustration au Camberwell College of Art (Londres) parce que j'étais attirée par l'idée d'un art reproductible et peu coûteux, qui tienne entre les pages d'un livre. Cependant, je me suis rapidement éloignée des conventions du monde de l'illustration pour me consacrer au dessin, à la création de livres d'artiste et à l'impression artistique, en particulier la sérigraphie.

Je crée des séries d'images reliées par des récits ouverts et non linéaires, souvent complétées par des textes courts et des poèmes. Je m'intéresse aux contradictions générées par la juxtaposition du langage visuel et du langage verbal (...).

Les thèmes récurrents de mon travail sont le corps humain et la proprioception (NDLR: sensibilité du système nerveux aux informations provenant des muscles, des articulations et des os), et ce en raison d'expériences personnelles de maladie et de résilience. Je décris la construction de l'identité individuelle entre la mémoire personnelle, familiale et collective.

Je préfère les matériaux et les formats facilement diffusables, tels que le papier, le tissu, les estampes et les éditions d'artiste en édition limitée."

Les originaux de "Mater Baltica" ont été exposés en mai 2021 à la galerie bruxelloise Le Clignoteur.

Sur Instagram, Elena Tognoli s'amuse en jouant sur les séries de trois du réseau social. En témoignent ses variations sur le thème de "Mater Baltica".


Elena Tognoli sur Instagram.







dimanche 27 mars 2022

Un énorme cinquième tour au Picture Festival

Olivier Spinewine, "Le pédiluve".

Bon je l'avoue, le compte-rendu de mes pérégrinations au Picture Festival couvre deux jours, vendredi et samedi. Pour changer, je commence par mon dernier arrêt. Attention, il ne faut plus tarder  car la troisième édition de ce qui est quand même ce qui se fait de plus intéressant dans le domaine de l'illustration à Bruxelles va bientôt se terminer (lire ici).

Arrêt 1 au Clignoteur 
Place de la Vieille Halle aux Blés 30, 1000 Bruxelles

Quel pied dans cette Nike?
Plasticien, enseignant, dessinateur, photographe, écrivain et éditeur, Olivier Spinewine expose deux projets, "Villevue", un travail photographique antérieur, et "Le Pédiluve", tout neuf, entièrement consacré au... pied. "Voir le pied de quelqu'un pour la première fois, c'est quelque chose", me dit-il en souriant. Plus sérieux, il explique que le projet lui est venu après la lecture d'un texte de Georges Bataille à propos du pied, oscillant entre la séduction et l'immonde ("Le gros orteil, 1929). "Après mon récit graphique "Corso à contre-main" (CFC éditions), j'ai eu l'idée de faire une série." Une série de pieds en différentes techniques et sur différents supports dont surtout des papiers de récupération. "Il y a des pieds réels et des pieds de tête, comme celui de Bob et Bobette et celui qui a coulé, celui d'une Nike Super H et celui de sandales tchécoslovaques. Jamais de métaphore. Souvent cinq orteils mais parfois six ou trois." 

Expo Le Pédiluve au Clignioteur.


Aux cimaises, une vingtaine de dessins de pieds, reflétant parfaitement le texte de Bataille, entre séduction et immonde. Seulement une vingtaine? Oui, mais on en trouve environ quatre-vingts dans le beau livre qui vient de sortir, "Le pédiluve, GRA DED EXPO SURE TO FEET" (Editions Lustre, en vente au Clignoteur, bientôt chez Tropismes, chez Peinture fraîche...) Un grand et épais format qui explore formidablement d'un trait léger cette "exposition progressive". Des pieds révélateurs, des pieds cachés, des pieds expressifs, des pieds esquissés ou portraitisés... 

Un album dont il faut saluer la mise en page magnifique, mettant superbement en valeur les dessins, jouant avec les couleurs et les sauts de pages, complétée d'un travail de photogravure magistral. Posées sur des fonds aux tons variables par séquences, les feuilles de papier des dessins y apparaissent comme en relief. Explication: les dessins ont été scannés des deux côtés et figurent parfois en transparence ou en superposition dans les pages. A tourner les pages pleines de surprises, on sourit, on s'interroge, on admire ou on est troublé. On oublierait presque qu'il s'agit d'un livre relié, tant on est pris par ces pieds dessinés qui se succèdent comme si on feuilletait une farde. Entre séduction et immonde.
Attention, l'exposition se tient encore ce dimanche 27 mars de 14 à 19 heures et le vendredi 1er avril de 17 à 20 heures où suivra à 20 heures un concert de Brèche de Roland dont Olivier Spinewine a illustré le premier EP..


Arrêt 2 à la Galerie Bortier
Rue Saint-Jean 17, 1000 Bruxelles

#PrintIsNotDead à la Galerie Bortier.

Simon Roussin.
Un week-end #PrintIsNotDead et toujours RisoZine, Marseille-Bruxelles (Cuistax, Fotokino, Frau Steiner, Harry Studio, Les Ateliers du Toner, Papier Carbone).

Fanzines, livres, revues, affiches… tous les supports et toutes les techniques participent à cette troisième édition du salon de la micro-édition et de l'image imprimée. Avec la Riso à l'honneur cette année.

A rencontrer: Actes Nord, Cuistax, Delphine Panique, Fanzinothèque, Fotokino, Frau Steiner, Gabri Molist, Harry Studio, Image Fantôme, Indekeuken / Chez Rosi, Jango Jim, Les Ateliers du Toner, Les Pinatas, Les Voizines & TMH, Morgane Griffoul, Sanlémo, Signes du Quotidien, Sterput, Ton piquant, Vite ed.
Encore ce dimanche de 11 à 18 heures.



Arrêt 2 bis à la galerie Bortier

Le nuancier de fusains de Sarah Cheveau.

Retour chez Sarah Cheveau ("Faire feu de tout bois") car je n'avais pas repéré l'autre jour (lire ici) son extraordinaire nuanciers de fusains. Quarante-sept essences de bois brûlés - pour le moment car d'autres vont encore compléter le tableau - sont posées sur une feuille, simplement légendées à la main de leur nom. Platane, cognassier, pêcher, ronce, prunier de mirabelles, ébène, gui, lierre, rosier, séquoia, églantier pour ceux qui sont ci-dessus, mais il y en a trente-six autres à découvrir sur place. C'est d'une incroyable beauté, avec des nuances de tons, gris, bruns, bleus même, et de dureté, plus gras ici, plus sec là. Généreuse nature.
Encore ce dimanche de 11 à 18 heures.

Arrêt 3 chez ABC
Place Gaucheret 13, 1030 Schaerbeek

Expo "Cimes" chez ABC.


Le mariage du pochoir et du pliage donne les formidables origamis colorés de Bernadette Gervais et Waii Waii réunis dans l'exposition "Cimes". Posées à hauteur d'enfant, fixées aux cimaises, suspendues au plafond, leurs créations enchantent et font rêver.
Encore ce dimanche de 10 à 17 heures et l'occasion de visiter ABC qui est en portes ouvertes.

Arrêt 4 au Wolf
20 rue de la Violette, 1000 Bruxelles

"On joue à cache-cache?", premier album de Léa Viana Ferreira.

Les originaux de l'excellent premier album jeunesse de Léa Viana Ferreira "On joue à cache-cache?" (CotCotCot Editions) s'offrent au visiteur (jusqu'au 18 juin). La particularité de ce livre en doubles pages est que son texte est en deux temps, un verbe et ensuite sa déclinaison pratique par les enfants de l'histoire. Toutes les étapes du jeu y passent pour le plus grand plaisir dans des images qui sont autant de peintures explosant joyeusement de couleurs, bourrées de détails parfois bien cachés et célébrant merveilleusement la nature, thème de cette troisième édition du Picture Festival.


Pour retrouver mes précédentes pérégrinations, c'est ici.