Nombre total de pages vues

Affichage des articles dont le libellé est Editions des Busclats. Afficher tous les articles
Affichage des articles dont le libellé est Editions des Busclats. Afficher tous les articles

vendredi 7 octobre 2022

Le Nobel de littérature 2022 à Annie Ernaux

Joie des femmes depuis hier jeudi 6 octobre à 13 heures où on a appris que le prix Nobel de littérature 2022 était attribué à Annie Ernaux, 82 ans. Le 119e en 115 éditions depuis 1901. Elle est la dix-septième femme à l'obtenir, la seizième personne de nationalité française mais la première Française. Bonheur des femmes et des littéraires en découvrant l'argumentaire du jury: "for the courage and clinical acuity with which she uncovers the roots, estrangements and collective restraints of personal memory" (pour le courage et l'acuité clinique avec lesquels elle révèle les racines, les éloignements et les contraintes collectives de la mémoire personnelle). Tout Annie Ernaux y est, son credo littéraire, son écriture "neutre" en "je", son engagement politique, sa pratique de l'autobiographie même intime, le fait qu'on se retrouve si facilement dans les mots qu'elle écrit et assemble avec soin et passion. L'ancienne enseignante et professeure de littérature à l'université de Cergy-Pontoise où elle réside depuis 1975 a accepté le prix comme un "honneur" et une "grande responsabilité".

(c) Editions du Mauconduit.
Annie Ernaux, ce sont presque trente livres depuis 1974, dont dix-neuf nés chez Gallimard, en grand format ou en Folio. Le dernier en date est sorti avant l'été, "Le jeune homme". On apprenait hier matin, clin d'œil du destin, que "Retour à Yvetot", la conférence donnée par Annie Ernaux en 2012 lors d'une rencontre avec ses lecteurs dans la ville de son enfance, publiée en 2013, ressortirait dans une version augmentée, complétée de documents inédits, le 18 novembre (Mauconduit).


Les livres d'Annie Ernaux
  • "Les armoires vides" (Gallimard 1974, Folio 1984)
  • "Ce qu'ils disent ou rien" (Gallimard 1977, Folio 1989)
  • "La Femme gelée" (Gallimard 1981, Folio 1987)
  • "La place" (Gallimard 1984, Folio 1986)
  • "Une Femme" (Gallimard 1988, Folio 1990)
  • "Passion simple" (Gallimard 1992, Folio 1994)
  • "Journal du dehors" (Gallimard 1993, Folio 1995)
  • "La honte" (Gallimard 1997, Folio 1999)
  • "Je ne suis pas sortie de ma nuit" (Gallimard 1997, Folio 1999)
  • "L'événement" (Gallimard 2000, Folio 2001)
  • "La vie extérieure: 1993-1999" (Gallimard 2000, Folio 2001)
  • "Se perdre" (Gallimard 2001, Folio 2002)
  • "L'occupation" (Gallimard 2002, Folio 2003)
  • "L'écriture comme un couteau: entretien avec Frédéric-Yves Jeannet" (Stock 2003, Folio 2011)
  • "L'usage de la photo" (co-écrit avec Marc Marie, Gallimard 2005, Folio 2006)
  • "Les années" (Gallimard 2008, Folio 2010)
  • "L'atelier noir" (Editions des Busclats 2011, Gallimard, 2022)
  • "L'autre fille" (NiL, 2011)
  • "Écrire la vie" (anthologie Quarto, Gallimard 2011)
  • "Retour à Yvetot" (Mauconduit, 2013)
  • "Regarde les lumières, mon amour" (Seuil 2014, Folio 2016)
  • "Le vrai lieu: entretiens avec Michelle Porte" (Gallimard 2014, Folio 2018)
  • "Mémoire de fille" (Gallimard 2016, Folio 2018)
  • "Hôtel Casanova: et autres textes brefs" (Folio 2020)
  •  "Monsieur le président" (Gallimard, Tracts, 2020)
  • "Le jeune homme" (Gallimard, 2022)
  • "Retour à Yvetot" (édition augmentée, Mauconduit, 2022)

Les femmes ayant reçu le Nobel de littérature
  1. Selma Lagerlöf (1909)
  2. Grazia Deledda (1926)
  3. Sigrid Undset (1928)
  4. Pearl Buck (1938)
  5. Gabriela Mistral (1945)
  6. Nelly Sachs (1966)
  7. Nadine Gordimer (1991)
  8. Toni Morrison (1993)
  9. Wisława Szymborska (1996)
  10. Elfriede Jelinek (2004)
  11. Doris Lessing (2007)
  12. Herta Müller (2009)
  13. Alice Munro (2013)
  14. Svetlana Alexievitch (2015)
  15. Olga Tokarczuk (2018)
  16. Louise Glück (2020)
  17. Annie Ernaux (2022)

Les Nobel de littérature français
  1. 1901 Sully Prudhomme (première attribution du prix)
  2. 1904 Frédéric Mistral (en même temps que l'espagnol José de Echegaray)
  3. 1915 Romain Rolland
  4. 1921 Anatole France
  5. 1927 Henri Bergson
  6. 1937 Roger Martin du Gard
  7. 1947 André Gide
  8. 1952 François Mauriac
  9. 1957 Albert Camus
  10. 1960 Saint-John Perse
  11. 1964 Jean-Paul Sartre (refuse le prix)
  12. 1985 Claude Simon
  13. 2000 Gao Xingjian
  14. 2008 J. M. G. Le Clézio
  15. 2014 Patrick Modiano
  16. 2022 Annie Ernaux



vendredi 9 octobre 2020

Derrière "Les passantes" de Michèle Gazier, Esther

Michèle Gazier. (c) Pascal Vienot.

Passeuse de la littérature espagnole qu'elle a largement contribué à faire connaître en français grâce à ses traductions d'auteurs espagnols marquants, Manuel Vasquez Montalban par exemple, ancienne critique littéraire aux rédactions de "Libération" et de "Télérama", éditrice aux Editions des Busclats qu'elle a cofondées en 2010 avec Marie-Claude Char, essayiste réfléchissant à la littérature, Michèle Gazier est aussi une formidable romancière, près d'une trentaine de titres, à la jolie voix. Une voix fluette dans le grand barouf du monde de l'édition, mais une voix précieuse et juste qui récompense merveilleusement ses lecteurs (lire ici). 


"Les passantes"
, le nouveau roman de Michèle Gazier (Mercure de France, 176 pages), est un livre merveilleux et bouleversant dont les protagonistes sont les quatre infirmières et l'infirmier d'un cabinet médical à Montpellier. Les passantes sont ces femmes en grande majorité qui vont de logement en logement, soigner, écouter, apaiser quand c'est possible. Apporter un peu de chaleur humaine. Des infirmières, sans lien avec la crise sanitaire que nous vivons mais en résonnance, comme souvent chez la romancière, avec des événements personnels. Surtout que le sujet de ce roman choral n'est pas uniquement là.

"La fréquentation quotidienne de femmes infirmières à domicile avec lesquelles j'échange beaucoup ", m'écrit Michèle Gazier, "m'a donné envie de parler d'elles. Quant au personnage d'Esther, c'est une autre histoire, un autre temps. Conjuguer les deux m'a semblé une manière possible d'évoquer les unes et l'autre."

"Les passantes" proposent les voix successives et en alternance de Madeleine, la responsable du cabinet médical de province, Léonor qui remplace sa nièce Evelyne le temps de son congé de maternité, Lilas qui connaît Simon, le fils de Madeleine installé à Paris, sans oublier différents longs passages en italiques, moments du passé racontant une histoire que veulent oublier ceux qui la connaissent et la découvrir ceux qui l'ignorent. Car tous sentent que ces mystères sont au centre du mal être d'une de leurs nouvelles patientes, une sexagénaire diabétique arrivée depuis peu en ville.

Qui est cette Madame Prat? Esther est-il son vrai prénom? D'où vient-elle? Que cache-t-elle? Que sait-elle? Michèle Gazier nous entraîne dans un puzzle vertigineux, un écheveau bien serré dont elle tire successivement les brins avec une dextérité littéraire extrême et une empathie magnifique pour ses personnages. "Les passantes" est une histoire tragique déchirante, splendidement contée par ces quatre voix dont celle d'un mystérieux dossier qui arrive par la poste. Une enquête sur un destin hors du commun et douloureux, des interrogations sur ce qui peut nous bouleverser chez une personne qu'on ne connaît pas, sur les attirances et les antipathies naturelles. La romancière nous fait partager ses personnages, Esther bien sûr et le quotidien, les rêves et les détresses de ses passantes, témoins obligés de ce que l'humanité a de meilleur et de pire. De son écriture précise, elle dissèque jusqu'à la finale poignante ces femmes et ces hommes embarqués par hasard dans une tragédie d'hier qui a encore des répercussions aujourd'hui et qui les incite à s'interroger sur eux-mêmes, tout comme le lecteur. Ai-je besoin d'être aimé(e)?

Pour lire en ligne le début des "Passantes", c'est ici.


mercredi 8 février 2017

L'enfant qui fit de deux femmes des mères

Patricia Emsens. (c) Editions des Busclats.

La Belge Patricia Emsens publie son second roman, "Deux mères pour une fille" (Editions des Busclats, 208 pages). Un fort joli livre sur un sujet assez rare, l'adoption d'un enfant d'ici. Expérience que la romancière a vécue sans qu'elle ne se glisse dans son héroïne de papier.  C'est l'histoire d'une famille et non un roman autobiographique. Le texte pourra surprendre ceux qui n'habitent pas en Belgique. Régulièrement, des petites phrases arrivent en néerlandais, langue du lieu. Pas d'affolement, les traductions en français sont en notes de bas de page.

L'histoire se déroule dans un passé assez proche, les années 1950 et 1960, qui témoigne néanmoins d'une autre époque, d'autres modes de vie, d'autres manières de penser. Quoique, on croise pas mal de rebelles dans les pages. On est dans le nord de la Belgique, du côté d'Anvers, pas loin de la frontière avec les Pays-Bas. Là-bas, en Hollande, est née le 25 avril 1950 Greta Devries, l'enfant d'amours sans lendemain de sa mère et un soldat américain en mission. Anke n'a toutefois pas voulu accoucher sous X. Elle a choisi l'autre formule, garder le bébé pendant huit semaines, lui donner son nom, puis le remettre aux bonnes sœurs d'un couvent proche. Avec une petite poupée en souvenir de ces deux mois.

C'est là que Jan et Lucie Van Daele sont allés chercher Greta, trois ans plus tard, afin de l'adopter. Le médecin et l'institutrice ont décidé de lui donner un nouveau prénom, Annemie. La petite fille découvre sa nouvelle vie, sa nouvelle famille, une nouvelle langue, le français, et grandit petit à petit. On la voit évoluer, s'adapter, se découvrir, apprendre à aimer et être aimée. Si ses parents sont parfois maladroits, ils sont pleins de bonne volonté. Greta parle encore parfois à l'oreille d'Annemie. Mais elle trouve sa place dans la famille, entre sa grand-mère, Maria la bonne de toujours, ses oncles et tantes dont Mia, ses cousins-cousines. Elle sait qu'elle a aussi une mère de naissance mais n'en parle guère.

En parallèle, Patricia Emsens raconte le couple douloureux que forment Jan et Lucie et ceux, également difficiles, de leurs parents. Avec les parts de lumière, d'ombre et de secrets qu'ont toutes les familles - la guerre est toujours présente.

A l'adolescence d'Annemie, les choses vont se corser. Criser. Comme si ce qui avait été dit ne suffisait pas. Comme si l'amour et la tendresse étaient insuffisants. Mais Lucie veille, maternelle, patiente, attentive, confiante, discrètement présente comme elle l'a toujours été. Elle sait qu'elle est devenue mère parce qu'une autre mère a laissé son bébé. Ecrit au présent, "Deux mères pour une fille" explore avec beaucoup de délicatesse cette attachante famille de papier et particulièrement la relation entre Lucie et Annemie, tout en campant de beaux personnages secondaires, dont le géant Johan et l'ami imaginaire Wim.

Patricia Emsens sera ce mercredi 8 février à 19 heures à la librairie Candide (1 place Brugmann, 1050 Bruxelles) pour une rencontre autour de ce livre.


jeudi 26 février 2015

Océane Madelaine, entre céramique et littérature



Elle aurait pu signer son remarquable premier roman des mots "Fait par moi, Océane Madelaine", à l'instar des potiers du XIXe siècle que l'on découvre dans le premier livre de la jeune Française Océane Madelaine, "D'argile et de feu" (Editions des Busclats, 122 pages), qui vient de remporter le Prix Première 2015 (5.000 euros), attribué par un jury de dix auditeurs de la RTBF. En effet, la lauréate née en 1980 à la Roche Saint-Secret, en Drôme, est autant céramiste qu'écrivain.

"D'argile et de feu" est de ces premiers romans qui enthousiasment par leur degré de qualité et leur originalité. Oui, il y a encore des choses à écrire, et de quelle manière. Le livre s'ouvre sur un bref texte introductif dont on comprendra tout le sens une fois la lecture terminée. Océane Madelaine fait se croiser deux Marie, celle d'aujourd'hui, qui a presque trente ans et se raconte dans un cahier blanc, celle d'hier (1814-1874), qui s'appela d'abord Jeanne, fut potière dans un monde d'hommes et se raconte dans un cahier rouge. Celle qui signait ses bouteilles "Fait par moi, Marie Prat".

"Je suis un point qui marche", écrit la narratrice du cahier blanc. On la découvre traversant la France du nord au sud dont elle est originaire. Seule et à pied: "tout quitter avec mes pieds pour seuls complices". Une nécessité impérieuse qui s'impose un jour à elle. Elle, le point, part pour faire le point. Sur quoi? Elle qui a peur du feu part pour retrouver la garrigue qui s'est embrasée quand elle était petite fille. Pour l'affronter. Pour s'affronter. On découvre peu à peu son chemin dans ce beau roman initiatique, dont les mots sont pétris, malaxés, raffinés et donnent une écriture magnifique, enveloppante, incantatoire par moment lorsque les expressions se répètent.

En route, la Marie d'aujourd'hui va s'arrêter dans une cabane abandonnée, découvrir cette autre Marie d'hier, à moins qu'elle se fut appelée Jeanne, la potière qui paraît sûre d'elle malgré ses origines inavouées, l'aïeule dont l'énergie va glisser en elle à travers le temps et lui permettre d'affronter ce passé insupportable. Ce passé qu'elle a toujours tenté d'oublier, ces souvenirs enfouis qu'elle va apprendre à regarder en face, ce feu qui la terrifie, on la comprend, qu'elle va réapprivoiser. "D'argile et de feu" est un roman qui prend au cœur.

Océane Madelaine signe un livre finalement très construit au-delà des apparences, sur la mémoire et les cauchemars qu'elle provoque quand elle est mise au secret. Sa langue travaillée séduit et emporte le lecteur alors que son histoire permet à ce dernier d'en combler les blancs à sa guise. Comme si ses deux Marie se parlaient à travers le temps, l'énergie de l'aînée, soutenue par son talent inné de potière, reconnue et aimée, se transmettant à la cadette, petite fille foudroyée par la violence de ses parents pourtant aimants et devenue muette à ce sujet à cause de cela. Jusqu'à l'apaisement final. "Je suis une ligne d'horizon", écrit-elle alors dans son cahier blanc.

Océane Madelaine est la lauréate du Prix Première 2015. (c) Pierre Havrenne/RTBF

Un apaisement souhaité car tout est équilibre chez la jeune romancière aux yeux bleus et aux cheveux de feu. "Je navigue entre le monde de la céramique et celui de la littérature", me dit Océane Madelaine. "Au départ, j'étais plus portée sur la littérature. Mais à la fin de mes études de littérature, je me suis rendu compte qu'il me manquait quelque chose. J'ai alors suivi une longue formation en céramique."

A suivi l'ouverture d'un atelier. "J'ai toujours écrit et fait de la céramique. J'ai participé deux fois au concours de nouvelles du jeune écrivain. Et puis tout d'un coup, il fallait que mon premier livre sorte, qu'il soit publié. Il me fallait me rééquilibrer avec la notoriété que j'avais en tant que potière. Je cherche constamment des liens entre mes deux pratiques. Je travaille beaucoup la langue comme une matière que je pétris, que je malaxe, que je raffine.  J'aime pétrir les mots, les cuire.  Dans la céramique, c'est l'inverse. Je cherche l'évanescence."

"D'argile et de feu" est né avec le personnage de la Marie contemporaine. "J'ai d'abord eu le personnage. J'avais l'obsession d'un personnage qui marche. Puis il a pris l'épaisseur de la mémoire. Il y a deux cahiers car il y a deux récits dont j'ai toujours su qu'ils allaient se rejoindre. La surprise a été comment. Un cahier rouge comme le feu pour la potière d'hier, un cahier blanc comme le vide pour la narratrice d'aujourd'hui. Le lien entre les pères et les filles s'est, lui, tissé pendant l'écriture. Cette figure paternelle en double, en plus de la figure des mères, m'a bien plu. J'ai aussi voulu laisser beaucoup de place pour le lecteur."

"J'aime maîtriser ce que je fais. La parution de ce livre me donne un nouvel équilibre. Avoir l'objet publié, ce n'est pas rien. C'est une autorisation. Maintenant, j'ai le droit d'écrire pendant la journée. Maintenant, je suis dans une histoire double. Ça va continuer."

La journée idéale d'Océane Madelaine? Encore un exercice d'équilibre: "une ou deux heures d'écriture le matin, puis l'atelier où je plonge dans l'argile."


Les précédents lauréats du Prix Première

2014 Antoine Wauters, "Nos mères" (Verdier)
2013 Hoai Huong Nguyen, "L'ombre douce" (Viviane Hamy)
2012 Virginie Deloffre, "Lena" (Albin Michel)
2011 Nicole Roland, "Kosaburo, 1945" (Actes Sud)
2010 Liliana Hazar, "Terre des affranchis" (Gaïa)
2009 Nicolas Marchal, "Les Conquêtes véritables" (Les Éditions namuroises)
2008 Marc Lepape, "Vasilsca" (Galaade)
2007 Houda Rouane, "Pieds-blancs" (Philippe Rey)








vendredi 10 octobre 2014

Laurence et Diane, deux vies en résonance

On avait retrouvé Laurence Tardieu en début d'année 2014 à nouveau bien ancrée dans la vie et l'écriture. Elle racontait pudiquement et joliment ses vingt-et-un mois de détresse d'écrivain dans "L'écriture et la vie" (Edition des Busclats, 104 pages) - à lire ici. Lors de son passage cet hiver à Bruxelles, elle m'avait confié qu'elle avait entamé, tout de suite après ce livre catharsis, un nouveau roman. Et que ce dernier était terminé.

Une photo de Diane Arbus.


Le voici, le nouveau roman de Laurence Tardieu,  simplement intitulé "Une vie à soi" (Flammarion, 190 pages). Le titre porte une idée simple, qui irait presque de soi si on n'y réfléchit pas. Pas si simple quand on découvre le travail qu'elle a impliqué, l'énergie qu'elle a consommé. Un très beau livre d'autofiction - Laurence est Laurence - mais avec un point de vue original et une approche prenante, qui invite chacun à partager cette entreprise qu'est l'appropriation de sa propre vie.

Qu'est-ce qui pousse la Parisienne Laurence Tardieu à se rendre au Musée du Jeu de Paume qui expose des photos de Diane Arbus en cet automne d'effroi et de désolation de 2011? Un souvenir d'enfance, le destin, une pulsion de vie? Les trois sans doute. Sans savoir alors que la rencontre avec Diane Arbus permettra à Laurence de reprendre pied dans l’existence. Il s'agit même de plus qu'une rencontre, d'une collision, d'un choc frontal, sans perte, avec plein de profits. Petit à petit, la romancière en déroute se découvre des tas de points communs avec la photographe, son aînée de deux générations. Le contact a lieu, à travers les œuvres, à travers les itinéraires de vie. Laurence n'est plus seule. Quelqu’un a déjà emprunté le chemin qu'elle voit s'ouvrir devant elle. Elle écrit:
Elle, morte, qui m'avait empoignée, moi, vivante.
Elle, si vivante qu'elle m'avait empoignée, alors que je sombrais.
Laurence Tardieu. (c) A. di Crollalanza/Flammarion.
La femme de lettres va faire des recherches sur la femme d'images. Elle va aller de surprise en surprise: leurs histoires se répondent, leurs existences vont en parallèle. Deux pauvres petites filles riches. Tout ce qu'elle lit d'elle la renvoie à elle-même, à ses chagrins, à ses tourments. A son enfance bien entendu qui remonte à la surface, déplaçant la chape de plomb qui la maintenait, muette, au fond d'elle-même. Elle était une petite fille qui aimait la solitude, inquiétant ainsi ses proches. Elle a tâché de ne plus les effrayer. Elle s'est perdue, malgré le soutien de son père.

De photo de Diane Arbus en texte ou en entretien audio de la photographe américaine, la narratrice va trouver la force de se confronter à son passé. Une autre l'a vécu avant elle et cela la réconforte. Mieux, ces portes anciennes qui s'ouvrent enfin la poussent vers le présent et vers l'avenir. Monsieur mon passé, laissez-moi passer, semble-t-elle dire.

"J'avançais, mot par mot, vers le vivant", écrit Laurence Tardieu vers la moitié de ce roman en trois parties, tout en finesse, en recherche de l'honnêteté, de la vérité. C'est à sa vie de femme adulte qu'elle se coltine maintenant, les encouragements paternels, la maladie maternelle, la chute du père, condamné pour corruption. Toujours, Diane veille avec ses photos, soulevant un pan sombre ici, dévoilant un ciel lumineux là. Quelle confiance en cette femme, guide de vie au-delà de la mort. "Diane, Diane, montre-moi encore le chemin."

Durant une année, Laurence s'agrippe à Diane, au moment où elle était "en train de glisser ailleurs". Et elle émerge, elle redevient vivante. Elle a écrit un nouveau livre pour lequel elle s'est à nouveau jetée dans le vide. Mais elle a découvert une chose:
Il n'y a rien que j'aimais plus que vivre.
"Une vie à soi" est un roman auquel on s'attache pour sa luminosité et sa quête de vérité. Basé sur une coïncidence salvatrice, il entraîne le lecteur à la suite de la narratrice, des deux narratrices pourrait-on même dire, et lui montre avec une infinie finesse que la vie peut se réveiller à tout moment.







vendredi 7 février 2014

LC qui est la fée de Laurence Tardieu

Laurence Tardieu.

Laurence Tardieu entre discrètement en littérature avec un premier roman, "Comme un père", paru en 2002 chez Arléa, maison grandement découvreuse de nouveaux talents.
Après un autre publié à la même enseigne, "Le jugement de Léa", deux ans plus tard, elle part chez Stock et son flamboyant patron, Jean-Marc Robert, un ami et une oreille pour ses auteurs. Les titres se suivent: "Puisque rien ne dure" (2006), "Rêve d'amour" (2008), "Un temps fou" (2009) et "La confusion des peines" en 2011. Depuis ce roman autobiographique et libérateur (lire ci-dessous) où la romancière revenait, dix ans après les faits, sur la condamnation de son père pour corruption, rien, aucun roman, le trou noir.

C'est cette période de vingt et un mois où elle n'est pas parvenue à écrire une seule phrase admissible à ses yeux que Laurence Tardieu analyse, dissèque, examine de loin et de près dans "L'écriture et la vie", un petit ouvrage sensible et vrai, lové derrière la couverture rose vif des Editions des Busclats (104 pages) que dirigent Marie-Claude Char et Michèle Gazier. Un livre qui a été relu peu de temps avant sa mort par Jean-Marc Roberts, qui lui en a glissé le titre, même s'il n'était pas cette fois son éditeur...

"L'écriture et la vie" est consacré à une panne d'écriture, puisque c'est écrire que Laurence Tardieu a choisi de faire dans sa vie, mais son propos peut s'étendre à  d'autres situations. Pourquoi, à un moment donné, est-on incapable de faire ce qu'on a choisi de faire?

Laurence Tardieu était de passage à Bruxelles, je l'ai rencontrée.

Quand on lit votre analyse de ces vingt et un mois d’arrêt de l’écriture, on ne peut qu'avoir de la tendresse devant cette détresse. Composer "L'écriture et la vie" a-t-il été comme une convalescence? 
La convalescence est la sortie de la maladie, c'est rare en littérature. En général, on a la chute et pas la remontée. Ecrire le livre m’a pris six semaines. Je l’ai commencé très vite, dix jours après que me soit parvenue la demande des Editions des Busclats. Michèle Gazier ne savait rien de mon état. Ma chance a été de pouvoir écrire sur ce qui m’obsède. J’étais encore dans la maladie alors. Mais après trois phrases, j’ai su que c’était ok. Après, cela n’a été que du bonheur. J’ai avancé à tâtons, mais j’avançais vers la clarté. Je retrouvais des mots qui ne soient pas faux. L’écriture a été comme un bonheur.
Votre première qualité est sans doute l’honnêteté, la recherche de la vérité. Mais vous semblez parfois dure envers vous-même, presque inquisitrice.
Après "La confusion des peines", la justesse et la vérité sont encore devenues plus importantes à mes yeux. Je ne m’étais jamais coltinée à l’autobiographie avant ce roman. J'en suis sortie pleine d’effroi. Il y a eu la bataille familiale. Mon éditeur, Jean-Marc Roberts, est tombé malade. J’étais extrêmement fragilisée. Je craignais de ne plus arriver à écrire. Et la peur a grandi. Je suis dure… j’étais en combat avec moi-même. Même dans le désespoir, on est très lucide.
Vous donnez l'impression d'une pelote qu’on démêle sans casser le fil.
Oui, je voulais dérouler tout doucement le fil vers la lumière, après vingt et un mois de ruminations, et chasser la peur.
La langue très importante dans votre œuvre, vous avez un travail de plasticienne.
Après le silence ouaté de "La confusion des peines", la langue a été mon meilleur allié, comme le dit si bien Annie Ernaux. Avant, je recherchais la musicalité de la langue. Après, j’ai éprouvé la nécessité de la précision, pour rendre compte de la complexité du réel. Rien n'est ni noir ni blanc ni gris. Les nuances sont justement permises par la langue.
"La confusion des peines" apparaît comme un alpha et un omega dans votre bibliographie, vous ouvrant à l'autobiographie et clôturant un cycle familial.
Je l'ai écrit pour me sauver et face à un mur. Ce livre a été la fin du premier temps d’un travail, un écho à "Comme un père", mon premier roman. "L’écriture et la vie" marque un virage. J’étais dans la nuit et je cherchais la lumière. J’ai retrouvé ma liberté d’auteur. Tout a un temps, il faut trouver son chemin. Aujourd'hui, il y a la magie, la joie, de la publication de ce nouveau livre, sorti en janvier. Les renvois des lecteurs me rendent très heureuse.
Vous analysez les frontières de l’écriture mais aussi les frontières en soi-même comme cette apparente nécessité pour vous d’écrire face à un mur.
J'ai toujours envie de creuser à l’intérieur. Avant, j’avais peur que l’extérieur m’en empêche et j'écrivais face à un mur. Quand je me suis installée près des fenêtres, j’ai eu comme une sensation d'élargissement.
Depuis tout cela, avez-vous écrit un nouveau livre?
Oui. Mon nouveau livre est fini. Il sortira à la rentrée chez Flammarion. Je suis en train d’en chercher le titre. Mais "Le carnet d’or" de Doris Lessing figurera en exergue. Je l’ai commencé tout de suite après avoir terminé "L'écriture et la vie". Michèle Gazier est ma fée. La peur m’empêchait d’écrire car quand j’écris, je plonge la tête la première dans le livre.

A propos de "La confusion des peines" (Stock, 2011, Le Livre de Poche, 2013), roman que Laurence Tardieu a osé contre l’avis de son père.

"Tu ne veux pas que j’écrive ce livre. Tu me l’as dit. Tu me l’as demandé. (…) Ce livre, Laurence, tu l’écriras quand je serai mort." Les premières phrases interpellent. Que s’est-il passé dans cette famille? Qu’y a-t-il à cacher? Qui est ce père qui pèse sur sa fille trentenaire? On l’apprendra tout au long de ce très beau roman. Autobiographique et libérateur, il dit "je" et interroge "tu". "Tu", un père qui, à sa fille qui lui confiait vouloir écrire, le rêve de sa vie, et abandonner son travail, avait dit: "Fais-le, autrement, tu le regretteras toute ta vie."

La romancière met fin avec ce livre à un silence long de dix ans, né lors de la condamnation de son père pour corruption, suivie de la mort de sa mère, à 59 ans, la même année 2000. Pas que la parole ait été la règle de vie de ses parents. C’était plutôt ne rien dire, ni la douleur ni l’amour. Ne rien montrer. Cacher le bonheur comme le malheur.

"J’ai toujours su qu’un jour, ce livre, je l’écrirais", me disait en 2011 Laurence Tardieu. "Il m’a fallu du temps. Il m’a fallu écrire d’abord d’autres livres, plus doux, plus feutrés, inventer des histoires, sans doute tentatives d’approche de celui-ci."  En août 2009, la romancière d'alors 37 ans comprend qu’elle doit affronter ce autour de quoi elle tourne depuis toujours: "Pour la première fois de mon existence, je fais quelque chose que tu m’as priée de ne pas faire. Je prends la parole parce que je ne peux pas faire autrement. Je prends la parole pour reprendre mon souffle."

C’est son histoire que Laurence Tardieu raconte ici, comme une nouvelle naissance. Il s’agit du livre d’une fille à son père, mais combien universel! Ecrit sans chercher la vérité absolue. "On a tous des petits arrangements avec le désordre du monde, et notre propre désordre", note-t-elle.

Ce superbe texte, en petites touches, compose, de souvenirs en phrases dites, le portrait d’un père. En creux, celui d’une mère, maillon essentiel de cette famille. En miroir, celui d’une adulte qui s’extrait de sa chrysalide. Car un moment vient où il n’est plus possible de refuser de comprendre, même si l’ignorance est confortable. Laurence Tardieu a voulu se rapprocher de son père, tenter d’expliquer pourquoi il a trahi son idéal, s’est laissé corrompre, a gardé le silence avant de se rétracter au procès.

Le monde n’est pas en ordre, le monde ne se range pas, a-t-elle découvert en reconstituant enfin le passé. Elle ajoute: "Ecrire, c’est aussi tenter de mettre en ordre ce qui dans ma vie l’était si peu." Ne plus buter contre l’image qu’elle a de son père, mais être confrontée enfin à lui, voilà le fruit de cette démarche familiale vitale, à laquelle chacun peut s’identifier.