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mardi 19 novembre 2024

Des originaux de 43 artistes jeunesse exposés

"Collectionner l'image" aux Brasseurs à Liège.

L'espace est vaste et le lieu joli avec son carrelage en ciment peint au sol et sa galerie aux rambardes de fer forgé en mezzanine. La galerie d'art liégeoise Les Brasseurs était dans le passé, nous dit-on, un magasin de linge de maison. Elle accueille aujourd'hui la très belle et très riche exposition "Collectionner l'image", soit la collection d'illustrations originales d'artistes de la Fédération Wallonie-Bruxelles (FWB) réalisée par les ATI. Kesako? Ce sont les Ateliers du Texte et de l'Image, nés à Liège à la fin des années 2000 pour pérenniser le Fonds Michel Defourny, critique de littérature jeunesse. L'histoire de leur logotype se trouve ici. Il s'agit d'un des trois centres de littérature de jeunesse de Belgique francophone. Complément d'infos en fin de note.
 
Cadres et dessins sous plexi aux cimaises...




... complétées des albums correspondants aux originaux.

Une scénographie soignée jusque dans le détail du banc.

On sait que depuis 2022, les ATI collectionnent des illustrations originales d'artistes de la Fédération Wallonie-Bruxelles (FWB). Comment les voir? En se rendant actuellement à la galerie Les Brasseurs. L'exposition "Collectionner l'image" présente dans une attirante scénographie 151 œuvres de 43 artistes de chez nous, œuvrant en littérature de jeunesse. Le titre n'est pas usurpé. Il s'agit effectivement de collectionner l'image. Les images. De montrer l'éventail de ces talents variés. Avec des artistes confirmés comme Louis Joos, Kitty Crowther, Benoît Jacques, Bernadette Gervais, Jean-Luc Englebert, Thisou Dartois, José Parrondo et d'autres encore. Avec des pousses plus jeunes aussi. Toutes les images exposées ont en commun d'être des originaux de livres publiés. Pour chacun des artistes sont montrés quelques dessins, parfois assortis de dessins préparatoires, de croquis ou d'un chemin de fer, ainsi que l'album qu'ils ont engendré. A l'intérieur de celui-ci, les indications bibliographiques. Le tout dans un plaisant arrangement.

Quelle joie de pouvoir quasiment poser son nez sur tant d'originaux, d'en découvrir les moindres détails, de se laisser surprendre par une texture ou un format, pas toujours perceptible à la lecture du livre imprimé. Quelle joie de baguenauder dans ce lieu magnifique où les panneaux de bois clair inclinés comme des chevalets rendent hommage au talent des artistes. La plupart des œuvres sont encadrées. Celles qui ne le sont pas figurent sous plexi. Quelques-unes sont simplement fixées par des aimants à l'apparence de punaises. L'album dont elles sont originaires est posé sur des tiges métalliques fixées dans la série de trous qui courent sur toute la largeur de tous les panneaux. Le goût du détail des scénographes va jusqu'à assortir aux cimaises le banc invitant les visiteurs à regarder les vidéos des carnets des artistes annoncés en vitrine. Soit Anne Brouillard, Mélanie Rutten, Valfret, Anne Herbauts, Fanny Dreyer.

Avec 43 artistes, "Collectionner l'image" propose un excellent panorama de la création francophone. On y découvre un rouleau de tissu de Benoît Jacques, brodé à Madagascar par Harizo Rakotomalala, des broderies de Thisou Dartois pour "Le petit Poucet" et d'autres, plus coquines, d'Aurélie William Levaux ("Le verre à moitié vide"). Les autres œuvres présentées sont peintes ou dessinées ou collées. Comme les aquarelles de Louis Joos de son merveilleux "Oregon", les splendides pochoirs de dahlia et de doryphore de Bernadette Gervais d'"ABC de la nature", les dessins à l'encre de Thomas Lavachery de "J'irai voir les Sioux", les pastels très colorés d'Etienne Beck ("Jack et le haricot magique"), les originaux et les croquis d'"Akim court" de Claude K. Dubois, les dessins préparatoires de Valfret pour l'affiche du Picture Festival 2022 (lire ici), sans oublier la réelle découverte que sont les fins collages d'Anne Crahay pour "Le sourire de Suzie". Pour ne citer qu'eux.

Quelques vues de l’exposition
 
"Le sourire de Suzie", Anne Crahay.

Broderie d'Aurélie William Levaux.

"Le voyage d'Oregon", Louis Joos.

"Face the day", Kitty Crowther.

José Parrondo et Noémie Favart.

Geneviève Casterman.

Un rouleau de Benoît Jacques.

Broderies de Thisou Dartois.

Pochoir de dahlia par Bernadette Gervais.

Loïc Gaume.
 
Les artistes exposé.e.s
 
Martina Aranda, Jeanne Ashbé, Étienne Beck, Mathilde Brosset, Anne Brouillard,
Anne Brugni, Geneviève Casterman, Sarah Cheveau, Anne Crahay, Kitty Crowther,
Thisou Dartois, Fanny Dreyer, Claude K. Dubois, Peter Elliott, Jean-Luc Englebert,
Noémie Favart, Loïc Gaume, Bernadette Gervais, Sara Gréselle, Anne Herbauts,
Benoît Jacques, Émile Jadoul, Louis Joos, Valentine Laffitte, Thomas Lavachery,
Pascal Lemaître, Marie Mahler, Vincent Mathy, José Parrondo, Chloé Perarnau,
Catherine Pineur, Rascal, Lisbeth Renardy, Françoise Rogier, Mélanie Rutten,
Elisa Sartori, Marine Schneider, Émilie Seron, Valfret, Michel Van Zeveren,
Giulia Vetri, Aurélie William Levaux, Gaya Wisniewski
 
Pratique
Quoi? Exposition "Collectionner l'image".
Qui? Les Ateliers du Texte et de l'Image (scénographie de Maud Dallemagne et Benjamin Dupuis, avec la participation de DesignWithGenius).
Où? Galerie Les Brasseurs,  Rue du Pont, 26/28, 4000, Liège.
Quand? Du mercredi au samedi, de 11 à 18 heures, jusqu'au 14 décembre
Visites guidées de l'exposition les 21 & 28 novembre, à 9h30 (durée de 2h30, 10 euros par personne, inscription et information: nina.cavillot@ccrliege.be).
Combien? Entrée libre.
 
 
Le catalogue
 
L'exposition se complète d'un remarquable catalogue illustré de bon format, répondant au même titre, "Collectionner l'image", fruit de la collaboration de Ateliers du Texte et de l'Image et de l'Atelier du Livre de Mariemont (160 pages, 20 euros).
 
Derrière la couverture stylisée, on trouve un très beau travail d'information. Chacun des 43 artistes de la collection 2022-2024 des ATI bénéficie d'une ou deux doubles pages illustrées. Chaque fois, côté texte, un portrait bio-bibliographique joliment écrits, une brève déclaration de l'artiste, des mots-repères et une bibliographie sélective. Côté-image, une ou deux de celles qui sont exposées aux Brasseurs. Un répertoire amélioré qui se consulte mais aussi se lit avec intérêt et plaisir.

Les deux doubles pages du catalogue sur Sarah Cheveau.

La double page consacrée à Giulia Vetri.

Si l'ouvrage s'achève sur un utile répertoire d'adresses belges (lieux d'enseignement, de stages, de résidences, d'aides à la création, de recherche en littérature de jeunesse), il s'ouvre sur plusieurs textes de réflexion. Dont un sur l'histoire de la littérature de jeunesse belge. Et c'est là qu'on tique. Car comme les mousquetaires étaient quatre, les "pionnières du livre illustré en Belgique francophone" ne sont pas trois mais quatre. Aux trois citées à raison, Elisabeth Ivanovsky, Albertine Deletaille et Gabrielle Vincent, il manque Marie Wabbes (lire ici). Elle qui a près de 200 albums pour enfants à son actif, a publié en Belgique, en France, à Londres et à New York chez les meilleurs éditeurs. Elle qui a figuré dans le premier catalogue de l'école des loisirs en 1965. Elle qui a reçu en 2006 - lors de l'attribution du premier Grand prix triennal de littérature de jeunesse à Kitty Crowther- et en même temps que Pierre Coran pour le texte, le prix de la Communauté française pour le rayonnement de la littérature jeunesse. Elle qui a été faite Commandeur de l'Ordre de la Couronne cette année (lire ici). Elle qui a souvent eu le tort de traiter de sujets avant qu'ils ne soient "dans le vent": autonomie financière, chasse, écologie, divorce, inceste, migrants...

 
Les conférences (gratuites, sauf mention contraire)
  • 19 novembre à 19 heures: rencontre avec Pascal Lemaître animée par Patrick Corillon (Le Corridor, Rue Vivegnis, 411 – 4000 Liège).
  • 25 novembre à 18 heures: conférence de Loïc Boyer, "Exposer le livre jeunesse" (Le Corridor, Rue Vivegnis, 411 – 4000 Liège).
  • 27 novembre à 14 heures: conférence d'Anne Quévy, "La Belgique: terre d’illustrateurs" (Centre Culturel Les Chiroux, Place des Carmes, 8 – 4000 Liège).
  • 10 décembre à 19 heures: conférence ABCDefourny (Le Corridor, Rue Vivegnis, 411 – 4000 Liège).
  • 11 décembre à 17 heures: rencontre avec Bernadette Gervais et Brigitte Morel (éditions Les Grandes Personnes) animée par Anne Quévy (B3, Place des Arts, 1 – 4020 Liège, sur inscription à info@leb3.be).
 
 
Trois centres plus un = réseau Cailloux
"Y a-t-il un centre de littérature de jeunesse en Belgique?", me demande-t-on parfois à l'étranger. Il y en a trois, étais-je obligée de répondre à la stupéfaction souvent de l'interlocuteur, qui se sont ouverts au milieu des années 2000, à Bruxelles (2005), La Louvière (2005) et Liège (2009), la nouvelle appellation officialisant parfois une initiative déjà existante. Aujourd'hui, je devrais lui dire qu'a été créé le réseau Cailloux, rassemblant les trois centres existants, le Centre de Littérature de Jeunesse à Bruxelles (CLJBxl), le Centre André Canonne à La Louvière, les Ateliers du Texte et de l'Image à Liège (ATI), auxquels il est adjoint Le Wolf - La Maison de la Littérature de Jeunesse de Bruxelles. L'idée, vieille de quatorze ans? Mettre en réseau les centres de littératures jeunesse et graphique. Bonus pour tous.
 
 

vendredi 24 octobre 2014

Vive les chroniques dessinées de "La pause"

Les exercices d'admiration sont souvent compliqués à réaliser. Jusqu'où aller? Où s'arrêter?  Comment être crédible surtout, déployer un tapis rouge assez vif vers un livre qu'on a apprécié,  tenter de partager un enthousiasme? Vraiment, ce n'est pas simple. Il est tellement plus facile de descendre un bouquin qu'on n'a pas aimé ou de dégommer un auteur énervant. C'est même, il faut l'avouer, très amusant. Et les exécuteurs ne manquent pas. Flinguons, flinguons. Mais que reste-t-il à lire alors?

Il est donc d'autant plus agréable de découvrir un ouvrage positif comme "La pause" de Jean-Baptiste Gendarme et Alban Perinet (Calmann-Lévy, 96 pages). En format en hauteur, ce "Petit panorama de la littérature contemporaine" comme le présentent ses auteurs, compères à la revue littéraire "Décapage" (où existe déjà la rubrique "La pause",  consultable ici) donne une furieuse envie de lire, ou de relire, les livres présentés de cette si belle façon.

L'ouvrage illustré a la forme d'une bande dessinée, soit nonante planches où des personnages, un, deux, trois ou quatre selon les pages, s'expriment à propos d'une parution récente. A leur manière. Nonante chroniques dessinées en douze cases chaque fois où des individus discutent ou présentent un livre. Barack et Michelle Obama ouvrent "La pause" avec "La très bouleversante confession de l'homme qui a abattu le plus grand fils de pute que la terre ait porté", de Stéphane Adely, sur les soldats américains en Afghanistan. Ils ont cet honneur car "La pause" suit l'ordre alphabétique des auteurs choisis - toutes les références bibliographiques figurent en dernière page.

In "La pause". (c) calmann-lévy.

Souvent ce sont des paires qui sont à l’œuvre, dont le choix n'est bien sûr pas anodin: des pompiers pour "Place de Manaccora, 16h30" de Philippe Jaenada, des Français pour "La disparition de Jim Sullivan" de Tanguy Viel. des femmes enceintes pour "Tom est mort" de Marie Darrieussecq, des catcheurs pour "En finir avec Eddy Bellegueule" d'Edouard Louis... Autant de personnages de papier bien trouvés qui devisent avec pertinence. Le ton des textes de Jean-Baptiste Gendarme est très plaisant car les soliloques ou les dialogues entre les personnages multiplient les manières de présenter le thème des livres. Et les images d'Alban Perinet, répétées à raison de douze à chaque planche, créent une ambiance particulière, attisant l'attention.

In "La pause". (c) calmann-lévy.

L'ensemble est extrêmement réussi. "La pause" présente une sorte de bibliothèque idéale en nonante titres, dont deux albums pour enfants et six romans graphiques. Bien sûr, il y a des manques ou des oublis, ou des injustices, les auteurs sont les premiers à le reconnaître. "Nous avons sélectionné les romans qu'on recommanderait à un correspondant américain qui souhaiterait découvrir la littérature française contemporaine." Mais il y a surtout nonante livres lus et autant d'enthousiasmes communicatifs. D'Adely à Weyergans, en passant par Carrère, Djian, Ernaux, Ferrari, Houellebecq, Modiano, Topor, sans oublier Almendros, Bizot, Blexbolex, Kuperman, Le Huche, Oster, Ovaldé, Perret, Sattouf, Vinau et les autres.

In "La pause". (c) calmann-lévy.