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mercredi 17 juin 2015

L'écolier blond de Syrie, Riad S.

Il y a un an, on avait découvert avec enthousiasme l'enfance du dessinateur  Riad Sattouf, petit garçon blond dans la Libye de Kadhafi et dans la Syrie d'Hafez Al-Assad, dans "L'Arabe du futur" (Allary Editions,  160 pages), dont le sous-titre était "Une jeunesse au Moyen-Orient (1978-1984)". Une bande dessinée formidable (lire ici) dont l'auteur ne savait pas alors si les suites qu'il prévoyait seraient publiées. Mais son succès en librairie et à Angoulême en janvier (lire ici) effaça ses craintes.

"L'Arabe du futur 1" (200.000 exemplaires vendus à ce jour) existe même maintenant en quatorze autres langues, anglais, allemand, néerlandais, espagnol et catalan, italien, portugais, danois, suédois, norvégien, finlandais, polonais et même brésilien et coréen. Pas encore en arabe donc.

Aujourd'hui vient de paraître "L'Arabe du futur 2" (Allary Editions, 160 pages) du même Riad Sattouf donc, qui se termine par un prometteur "à suivre" - trois tomes sont en effet prévus, et peut-être même quatre. Cette première suite ne concerne que deux années de l'enfance du fils d'un Syrien et d'une Française, 1984 et 1985, toujours aussi blond. Mais quelles années dans une vie que celles de l'entrée à l'école! Surtout là-bas. On s'en rend compte dès les premières pages.

Auréolé du succès de son Fauve d'or 2015, Riad Sattouf est partout dans tous les médias pour parler de son nouvel album tiré à 75.000 exemplaires, aussi réussi que le précédent, plus détaillé sans doute que le premier qui devait planter le décor. Il suffit d'allumer une radio pour l'entendre (je n'ai pas la télé), d'ouvrir un organe de presse écrite pour y reconnaître ses dessins caractéristiques. Vive les podcasts donc parce que je n'ai pas encore eu le plaisir de le croiser. Mais on relira avec plaisir ses réponses à mes questions de l'an dernier (ici). Selon son éditeur, ses inspirations sont les livres "Tintin au pays de l'or noir" de Hergé, "Le tampographe" de Sardon et "Livret de phamille" de Jean-Christophe Menu.

Toujours doté de son incroyable chevelure, le jeune Riad va cette fois aller à l'école et apprendre à écrire. A écrire l'arabe bien entendu. La langue française lui est enseignée par sa Bretonne de mère. L'écolier blond a maintenant six ans et vit avec ses parents et son petit frère dans la Syrie d'Hafez Al-Assad, dans le village de la famille, Ter Maaleh, pas loin de Homs. Pauvreté et patriotisme, nous voilà. L'auteur a repris ses codes couleurs, rose pour les pages syriennes, bleu pour les pages françaises où de courtes vacances le conduisent du Finistère aux Alpes.

On découvre la vie en famille et la vie à l'école du jeune Riad. La Syrie des années 80, c'est déjà terrible, de violence surtout, d'arrangements ensuite. On y réagit sans doute davantage à cause de ce qui s'y passe ces dernières années ou dans l'actualité récente comme quand on découvre les pages sur Palmyre. Mais pour le petit garçon candide, la vie là-bas est normale. Juste s'il a une petite réaction devant les comportements des adultes.

La maîtresse d'école. (c) Allary Editions.

Cette narration blanche donne encore plus de force au récit. On sourit devant l'achat du cartable local, on s'émeut devant les méthodes de la paradoxale maîtresse d'école (hidjab, mini-jupe, hauts talons), tendre, brutale ou même cruelle. On se dresse devant les pratiques familiales à propos d'une femme qui aurait "fauté" et des arrangements avec la justice par rapport au code d'honneur. Ou comme devant la haine des Juifs enseignée dès le berceau.

L'apprentissage de Riad est rude, mais le petit garçon tient bon, surtout qu'il découvre le dessin avec une cousine. Il admire toujours autant son père qui tente de faire de lui un vrai petit Syrien, et aussi de devenir professeur à l'université, quitte à séduire un général. Il est toujours soutenu par sa mère, un peu en retrait dans ce volume, dont on se demande comment elle a résisté à ces années de solitude en Syrie. En même temps, on remarque avec plaisir que sa tenue de Française n'émeut personne. Que de souvenirs consignés dans ces deux années.

Ce qui est extrêmement réussi dans les deux volumes de "L'Arabe du futur", c'est la délicatesse extrême avec laquelle Riad Sattouf conte les scènes, qu'elles soient drôles ou terrifiantes. Ce deuxième tome confirme que la Syrie d'aujourd'hui n'est pas née de rien, et c'est pour cela qu'il faut le lire, ainsi que le premier qui a été retiré à quinze mille exemplaires.


La récré. (c) Allary Editions.








dimanche 1 février 2015

La fin du palmarès pour la fin d'Angoulême


Ce dimanche 1er février s'achève le 42e Festival d'Angoulême et se complète son palmarès.

Trois prix avaient en effet déjà été dévoilés le jeudi 29 janvier, à savoir


le Grand Prix de la Ville d'Angoulême décerné au Japonais Katsuhiro Otomo ("Akira", "Steamboy", Glénat, "Mother Sarah", Delcourt,..) pour l'ensemble de son œuvre, au deuxième tour de scrutin.






(c) FIBD Lewis Trondheim 2015.
 le Grand Prix spécial à Charlie Hebdo











le Fauve jeunesse pour "Les Royaumes du Nord", de Stéphane Melchior & Clément Oubrerie, d'après l’œuvre de Philip Pullman (Gallimard, 80 pages, 2014).

Pour lire le début du premier tome des "Royaumes du Nord", c'est ici.





Ce dimanche a été révélée la suite du palmarès


Fauve d'or, prix du meilleur album: "L'Arabe du futur", de Riad Sattouf (Allary Editions), présenté comme le tome 1...

Bonne nouvelle, quand j'avais rencontré Riad Sattouf, lire ici, ce n'était pas encore sûr. Aujourd'hui que 150.000 exemplaires ont déjà été écoulés...

Pour lire le début de "L'Arabe du futur", c'est ici.

Fauve d'Angoulême, prix spécial du jury: "Building Stories", de  Chris Ware (Delcourt).







Fauve d'Angoulême, prix de la série: "Lastman", tome VI, de Balak, Mickaël Sanlaville et Bastien Vivès (Casterman)








Fauve d'Angoulême, prix révélation: "Yékini, le roi des arènes", de Lisa Lugrin et Clément Xavier (Editions Flblb).






Fauve d'Angoulême, prix du patrimoine: "San Mao, le petit vagabond", de Zhang Leping (Fei)






Fauve d'Angoulême, prix du public: "Les Vieux fourneaux", tome I - Ceux qui restent, de Wilfrid Lupano et Paul Cauuet (Dargaud).




Fauve polar SNCF: "Petites coupures à Shioguni", de Florent Chavouet (Philippe Picquier).








Fauve d'Angoulême, prix de la bande dessinée alternative: "Dérive urbaine", édité par l’association Une autre image (France)













jeudi 3 juillet 2014

LAD couvert l'enfant blond de Syrie, Riad S.

C'est facile! Rien qu'en lisant la couverture du nouveau et remarquable livre de Riad Sattouf , on sait tout. "L'Arabe du futur" raconte "Une jeunesse au Moyen-Orient (1978-1984)" (Allary Editions, 160 pages) comme le précise le sous-titre. Et la quatrième de couverture complète les informations: "Ce livre raconte l'histoire vraie d'un enfant blond et de sa famille dans la Libye de Kadhafi et la Syrie d'Hafez Al-Assad." Un enfant blond!

Evidemment, c'est en bande dessinée, sinon l'auteur ne serait pas Riad Sattouf ("Pascal Brutal", Fluide Glacial; "Manuel du puceau" ou "Ma circoncision", L'Association). Des cases plutôt serrées et bien remplies qui rendent remarquablement compte de ce qu'étaient ces pays alors, il y a trente ans. Parfois, il faut même s'accrocher car on en a oublié les réalités: du code de Kadhafi sur les femmes aux pendus flottant dans le vent de Homs, en passant par les accords de paix entre Israël et l'Egypte et la France baba devant BB. Entre tous ces événements circule un tout petit bout de garçon, l'auteur-narrateur, qui portait alors une incroyable longue chevelure blonde ("C'est parti à l'adolescence", me dit-il, de passage à Bruxelles).

Riad Sattouf.
Riad Sattouf a un père syrien, venu à Paris en 1971 (sous Pompidou, président que l'auteur enfant dessine admirablement) faire sa thèse en histoire contemporaine, et une mère bretonne, également venue étudier à Paris. "L'Arabe du futur" raconte l'improbable rencontre de ses parents, et leur vie avec lui d'abord, avec le petit frère ensuite, en Libye de 1980 à 1982, en Syrie les deux années suivantes, après un bref épisode breton. Six années seulement? "Le reste sera dans le tome suivant", répond-il. Une formule qui va revenir souvent au cours de l'entretien.

Dix questions à Riad Sattouf

Cette bande dessinée est-elle due aux événements d'actualité en Syrie?
Depuis longtemps, j'avais envie de raconter mes années d'enfance en Libye et en Syrie en bande dessinée. Mais je ne trouvais pas le bon ton. Quand la guerre s'est déclarée en Syrie, j'ai dû aider ma famille qui habite près de Homs à venir en France. J'ai eu énormément de difficultés à obtenir les autorisations. J'ai eu envie de dessiner les gens de la mairie, de la préfecture, et les misères qu'ils me faisaient... Mais pour le faire, il fallait que je commence au début de l'histoire, mon enfance là-bas.
Il y a tellement de souvenirs dans le texte, est-ce votre mémoire ou tenez-vous un journal?
Pour moi, il était important de partir de ce que j'avais dans la tête, des visuels, des odeurs, des sons. J'ai beaucoup de souvenirs de la petite enfance, j'en ai même qui datent de l'époque où je ne marchais pas. Mais c'est courant, Amélie Nothomb par exemple, en a parlé dans "Métaphysique des tubes". Bien sûr, j'ai reconstitué les dialogues. Je voulais que mes proches commentent l'histoire. Et ensuite, j'intégrerai peut-être leurs remarques dans des tomes suivants...
En Libye. (c) Allary Editions.

Vous dites que vos maîtres sont Hergé et Crumb. On vous voit lire un album de Tintin dans une case, dans l'avion du retour vers la France, mais il n'y pas de référence à Crumb dans le livre.
J'ai découvert Crumb adulte seulement quand j'étais en Arts appliqués à Nantes. Par contre, Hergé a été le grand héros de mon enfance. Les Tintin qui se passent au Moyen-Orient, c'était génial à lire avec mes cousins là-bas. Dans "L'or noir" notamment, il y a des mots qui sont écrits en arabe et qu'ils pouvaient lire. Ils adoraient les gags qui mettaient en scène les Arabes... ... Hergé, c'est la clarté et la lisibilité, cette façon géniale de pousser le lecteur à tourner la page, cette lecture accessible à des gens qui ne lisent pas de BD. J'essaie de faire ce genre de BD, lisible par ceux qui n'en lisent pas forcément.
Dans "L'Arabe du futur", on remarque que les aplats de couleurs fonctionnent par séquences. Est-ce habituel chez vous?
J'essaie d'adapter mon style graphique à chaque bande dessinée, à chaque histoire que je souhaite raconter. Ici, je voulais qu'il y ait une couleur dominante par pays, un jaune lumineux pour la Libye, le rouge-rose de la terre en Syrie et le gris-bleu de la mer en France. On commence le livre dans le jaune des émotions et, paf, arrive le bleu. L'ambiance a changé. Je voulais créer un dépaysement chez le lecteur.
Partout, vous sembliez à l'écart des groupes auxquels vous étiez censé appartenir.
En Syrie, j'étais mis à l'écart parce que j'étais blond, en France, parce que je portais un nom bizarre. Du coup, j'étais chaque fois observateur du groupe. En Syrie, les gens étaient conditionnés à détester les Juifs et les Israéliens: je me faisais donc traiter de juif... Mais en France, comme j'étais efféminé, je me faisais traiter de "pédé". J'ai été assez tôt sensibilisé au rejet... Etre mis à l'écart pour quelque chose qu'on n'a pas choisi, par une majorité stupide, c'est insupportable! J'ai donc eu très tôt beaucoup d'empathie et de sympathie pour les minorités opprimées.
Votre livre rend remarquablement compte de ce qu'est un pays arabe, avec les maisons non terminées, les sacs plastiques qui volent partout…
Attention, je ne veux pas généraliser! Dans le livre, je ne parle que de ce que j'ai vu, je n'ai pas la prétention de représenter une vision absolue du monde arabe... A Tripoli, nous vivions dans un immeuble pour expatriés arabophones... Nous vivions dans des conditions rudimentaires, mais meilleures que celles des Libyens. En Syrie, j'habitais dans un tout petit village très pauvre, près de Homs. Si le lecteur y trouve des points communs avec d'autres choses qu'il connaît, c'est seulement de son fait! Je ne décris que ce que je connais...
L'arrivée en Syrie. (c) Allary Editions.

Avez-vous eu des commentaires de votre famille, de vos parents par exemple, sur ce livre?
Oui.
Et?
Ce sera dans la suite du livre!
Comment procédez-vous pour une BD?
Je commence par dessiner le story-board de la BD en entier, textes et dessins. Pour ce livre-ci, il comptait 500 pages, pour 160 publiées! Si je suis content du découpage de la page, je la place dans un transparent dans un classeur. Je dessine alors la page au propre, à l’encre. Mais je change les dialogues, la narration, j’ajoute des dessins…
Vos cases fourmillent de détails qui apparaissent soit dans le texte, soit dans l'image. La moustache du père par exemple, évoquée dans le texte et puis dont un dessin rend compte de la disparition.
C'est ce qui est passionnant dans la BD, le rapport texte-images. Ce jeu est ce qui rend la bande dessinée si fascinante. Mais tout n'est pas intellectualisé, il y a beaucoup d'improvisation. La bande dessinée est une écriture, une langue! Elle possède une grammaire, des mots, des verbes, des rythmes...