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lundi 11 octobre 2021

Un hymne à la nature, poétique et illustré

Prendre soin de la Terre. (c) Saltimbanque Editions.

Quel plaisir de retrouver le duo complice Susie Morgenstern au texte et Chen Jiang Hong aux illustrations dans le très délicat album "Je balayerai la Terre" (Saltimbanque Editions, 40 pages)! Un grand format quasiment carré qui se déploie en doubles pages à l'italienne pour accueillir ce cri d'amour à la Terre et cette confiance infinie en les enfants. Un album graphiquement très réussi dont les splendides illustrations accueillent le texte rimé. Une thématique d'espoir sur un sujet crucial. 

La Terre va mal, on le sait. Mais plutôt que de se lamenter, les artistes préfèrent inciter les enfants à agir. Le texte touche autant dans ses mots amples comme "Je la [la Terre] tiens comme un bébé que je berce/ Avec tout la tendresse que je lui verse" que plus précis "Je réfléchis bien avant d'acheter/ Je préfère plutôt tout réparer./ Ou trouver l'objet de seconde main./ Consommer moins est le bon chemin."

Les conseils se suivent, faciles à suivre et présentés de façon engageante. Sans jugement ni critique. Magnifiquement portés par les illustrations, superbes avec leurs immenses fonds aux couleurs délayées sur lesquelles se pose un tout petit garçon bien décidé, présenté en différentes situations, écrivant, triant, éteignant la lumière, roulant à vélo, plantant un arbre... Plein de bonnes idées pour aimer "notre grande chérie la Terre" et une finale qui ramène avec humour le jeune héros sur terre.

Prendre soin de la Terre. (c) Saltimbanque Editions.



La même paire, Susie Morgenstern - Chen Jiang Hong,  avait signé en 2006 l'album "Je ferai des Miracles" (La Martinière Jeunesse, 32 pages, indisponible) dans un format presque analogue et un titre manuscrit dont ont été repris ici et l'idée du "je" et la typo. Un album qui répondait de façon naïve et humoristique à l'éternelle question: que veux-tu faire plus tard? Le jeune héros avait de formidables idées, à croire qu'il se prenait pour Dieu lui-même!

vendredi 26 mars 2021

Le premier album jeunesse de Matthieu Ricard

Matthieu Ricard et son premier livre pour enfants.


On connaît bien Matthieu Ricard, moine bouddhiste tibétain et proche du Dalaï Lama, moins l'écrivain et psychothérapeute américain Jason Gruhl. Ensemble, ils publient "Nos amis les animaux", un album jeunesse en grand format carré agréablement illustré par la Britannique Becca Hall (traduit de l'anglais par Marie-Anne de Béru, Allary Editions, 32 pages). Un livre précieux qui incite les enfants à traiter les animaux avec compassion en leur montrant clairement la situation actuelle.

"Nous partageons notre maison, la Terre, avec des créatures de toutes les tailles et de toutes les formes", plaide Matthieu Ricard. "Nous semblons très différents, mais nous avons beaucoup de points communs avec les animaux. Ils sont nos amis."

Un plaidoyer entendu. (c) Allary Editions.

L'ouvrage illustré entend sensibiliser les enfants à la protection de la Terre, notre maison commune. Pour cela, il explique simplement ce qui se passe: comme les humains, les animaux sont très différents les uns des autres. On découvre les capacités des uns et des autres, leurs goûts et leurs besoins, parfois opposés, et aussi les menaces ou les mauvais traitements exercés sur les animaux. Très réussies, les illustrations de Becca Hall rappellent le style de l'Américain d'origine néerlandaise Peter Spier (1927-2017), grand observateur du monde lui aussi. Ses groupes d'humains et d'animaux en début de livre sont des merveilles à détailler longuement.

Dessin choc. (c) Allary Editions.
De facture classique mais avec un rien de tremblé qui suscite l'adhésion, joyeuses et permettant un excellent rapport texte-image, colorées et offrant mille détails ou liens à observer, expressives et disant ce qu'il est, en bien ou en mal. Autant les doubles pages sur les lieux de vie, en ville, dans la forêt ou en mer célèbrent la vie ou l'amour symbolisé par une famille d'ours blancs, autant la page sur l'abattoir apparaît frontale. Nécessaire bien sûr mais rare en littérature de jeunesse. 

"Nos amis les animaux" s'achève sur des conseils pour mieux vivre ensemble. Une double page mêlant les humains et les animaux croisés précédemment célèbre l'amitié et se complète de faits et de chiffres sur l'écologie, le végétarisme et le bien-être animal.

Sept questions à Matthieu Ricard

On présente cet album comme votre première intervention en littérature de jeunesse. Comment y êtes-vous venu?
Ecrire pour les enfants est le défi ultime, car il faut être parfaitement vrai et trouver plus que jamais les mots justes. Cela faisait un certain temps que j'envisageais de le faire mais l'occasion ne s'était pas présentée avant.

Pourquoi, vous qui êtes francophone, avoir publié le livre d'abord en anglais, l'an dernier?
L'éditeur américain de "Plaidoyer pour les animaux" (essai, Allary Editions, 2014, 350 pages) m'a proposé de travailler avec un scénariste et une illustratrice pour extraire le message principal du livre et le transmettre de manière simple et inspirante pour les enfants. Il a simplement fallu ensuite le temps de le produire pour la version française. En ce qui me concerne, je suis bilingue et ce n'est pas le premier livre que je fais en anglais ("Shabkar", autobiographie d'un yogi tibétain, par exemple, ou encore "Cerveau et méditation" avec Wolf Singer initialement paru en anglais au M.I.T. Press ("Beyond the Self").

Comment s'est passé le travail d'écriture avec Jason Gruhl et avec l'illustratrice Becca Hall, peu présente dans l'édition?
J'ai travaillé en étroite collaboration avec Jason Gruhl. Ensuite, nous avons passé en revue un certain nombre d'illustratrices et illustrateurs, et avons aimé les dessins de Becca Hall. Elle a fait un premier essai, qu'elle a peu à peu adapté à nos suggestions. L'ensemble a donc été un travail très coopératif et agréable.

Qui a choisi les thèmes et les a mis en mots?
Les thèmes sont en général ceux de "Plaidoyer pour les animaux". Nous avons finalement retenu, toujours dans un processus collaboratif, ceux qui étaient les plus pertinents pour les enfants. Jason a fait une première rédaction des phrases et je lui ai fait part de mes suggestions.

Vous abordez une thématique connue en littérature de jeunesse, une terre pour tous, des besoins communs, mais vous y ajoutez des sujets plus rares, les dangers qui nous menacent, dont un quasiment casse-gueule, celui de l'abattage des animaux pour en faire des hamburgers. Le sujet est-il passé facilement chez votre éditeur et dans le public?
La réalité est ce qu'elle est. Or, une enquête réalisée à Chicago a montré que plus de la moitié des enfants vivant dans cette ville répondaient lorsqu'on leur demandait d'où venait la viande qui était dans leur assiette:
— Du supermarché
— Et avant cela?
— De l'usine.
Les enfants sont souvent choqués lorsqu'on leur apprend que leur viande vient bien d'animaux qui étaient sur pattes quelques jours avant et nombre d'entre eux veulent spontanément arrêter de manger de la viande. Ils ont le droit de savoir.
Cette question n'est "casse-gueule" que pour ceux qui affectent de détourner le regard — "loin des yeux, loin du cœur".

Le titre original "Our animals neighbors" donne une notion de voisinage, moins le titre français "Nos amis les animaux".
Personnellement, j'aimais bien la notion que de co-citoyens sur la planète, mais c'est un peu abstrait pour un titre et pour des enfants. Le titre français évoque la phrase de George Bernard Shaw: "Les animaux sont mes amis et je ne mange pas mes amis."

Vous terminez par une page d'informations sur les conséquences d'un partage entre humains et d'un meilleur respect des animaux, un appel ou un espoir?
Il ne faut pas sous-estimer les enfants. Voyez Greta Thunberg. Enfant, j'ai décidé moi-même de ne pas chasser et j'ai arrêté la pêche à treize ans, en m'imaginant à la place du poisson. Encore une fois, nous ne devons par reporter sur les enfants la duplicité des adultes. Les choses sont ce qu'elles sont: nous tuons tous les deux mois plus de 100 milliards d'animaux terrestres et marins, le même nombre que celui des homo sapiens qui ont vécu sur Terre depuis que notre espèce est apparue. Il y a là un problème éthique majeur qui, je l'espère, sera comblé par les jeunes générations.

Nageurs en piscine qui rient, nageurs en piscine qui pleurent. (c) Allary Editions.


 

jeudi 9 novembre 2017

Les pingouins-manchots sont de retour

Dring! Le rendez-vous du matin. (c) Hélium.


Dans le genre "on vous en met une centaine en plus?" - rapport à l'album "Fourmi" présenté ici il y a peu -, il faut saluer la réédition, avec une couverture légèrement modifiée, allégée, du sensationnel album "365 pingouins" de Jean-Luc Fromental et Joëlle Jolivet (Hélium, 48 pages). On s'aperçoit à peine que la typo est un peu différente entre les deux versions, tout comme le placement des textes entre les images des pages.

L'album était paru en 2006 chez Naïve et personne n' a oublié cette histoire dingue, graphiquement épatante, où une famille humaine orange découvre chaque matin de toute une année un nouveau pingouin livré devant sa porte. Dont Frileux, le petit pingouin aux pieds bleus à retrouver de page en page. Tous étant à nourrir. Une rare fiction mettant le réchauffement climatique à hauteur d'enfant, ce qui, en ce moment de conférence de Bonn, n'est pas négligeable. Une histoire jubilatoire qui aborde aussi en rigolant les rudiments du calcul et reçut en 2008 le prix Sorcières de l'album. Bref, cet album devenu indisponible depuis 2013 nous manquait.

Voilà les "365 pingouins" de retour, toujours aussi drôles, avec leur première phrase prometteuse:
"Le premier de l'an, à neuf heures du matin, un livreur sonne à la porte."
Dans le paquet se trouve un pingouin. Aucun nom d'expéditeur mais une note d'accompagnement:
"Je suis le numéro un, nourrissez-moi quand j'ai faim."
Avec aussi une note des auteurs qui expliquent pourquoi ils utilisent le terme de "pingouins", en usage dans la plupart des langues pour ce genre d'oiseaux, au lieu du "manchot" français, scientifiquement adéquat mais bien moins rigolo.

Fin de la première semaine. (c) Hélium.

C'est donc reparti pour le défilé hilarant des pingouins anonymes, accompagnés de leurs billets de recommandation. On suit la famille, deux parents, deux enfants, dans ce compagnonnage imprévu. Scènes cocasses quand l'espace de la maison se remplit de pingouins, problèmes pratiques quand il s'agit de les nourrir, de les ranger, de les laver... Au passage, on prend quelques leçons de calculs tout simples. Ou de jeux de mots comme quand arrive le numéro 100 et sa note: "Je suis le n° 100 et bon 100, je 100 que pour moi vous allez vous donner à 100 pour 100!" Toujours aucune information sur l'expéditeur à part son humour crétin....

Proposition de rangement. (c) Hélium.

Visuellement, l'album est aussi un bonheur. Drôle par cette accumulation de pingouins dans tous les coins et recoins de la maison, graphique par les aplats de couleur judicieusement posés. "365 pingouins" se poursuit avec l'expansion des oiseaux, le désespoir des habitants, les jeux de mots de l'expéditeur jusqu'au 31 décembre et sa surprise finale dénonçant le réchauffement de la planète. Suivie d'une autre surprise quand le livreur arrive avec un gros paquet le 1er janvier suivant.
Quel bonheur de les retrouver et de pouvoir les partager avec les nouvelles générations d'enfants.

A voir ici, une courte vidéo qui présente l'album.


Pour prolonger la lecture, et calculer en utilisant ses doigts pour manipuler des éléments, on se référera à l'album en gros papier mat épais, "Compte avec les pingouins" des mêmes Jean-Luc Fromental et Joëlle Jolivet (Hélium, 32 pages).
Avant de se lancer dans la résolution des douze problèmes, il faut détacher 41 éléments prédécoupés - on les rangera ensuite dans un igloo en dernière page.

Chaque double page largement illustrée présente un problème de calcul, mis en situation dans le monde des pingouins et rédigé en vers. Les éléments prédécoupés permettent de le mettre en situation pour trouver plus facilement la solution.

Problèmes de calcul dans l'univers des pingouins. (c) Hélium.

Le duo Fromental-Jolivet s'est distingué dans d'autres collaborations, à découvrir ici ou ici.





mercredi 12 juillet 2017

DTPE 2: changement climatique, récits d'artistes

De tout pour l'été, DTPE.
L'été, le temps de lire, du lourd et du léger, du français et de l'étranger, des romans, des récits, des essais et des BD. L'été, le temps de relire ou de se rattraper aussi.

Ours blancs sur la banquise.

Tout le monde a en mémoire cette photo de l'an dernier montrant une famille d'ours blancs sur un bout de banquise qui dérive. Y a-t-il meilleure illustration pour le réchauffement climatique?

Une image analogue mais largement antérieure puisque prise en 2007, celle d'un ours polaire au zoo de Stuttgart, illustre la couverture de "Pour une poignée de degrés" (photographies de Klara Beck, Antoine Bruy, Cyrus Cornut, Charles Delcourt, Tim Franco, Lek Kiatsirikajom, Olivia Lavergne, Simon Norfolk, Nyani Quarmyne et Sébastien Tixier, textes de Marie Desplechin et Thierry Salomon, Light Motiv et MRES, 112 pages).

Un paysan chinois contraint de migrer en ville.
(c) Light Motiv.
L'ouvrage composé de dizaines de photos relatives au changement climatique et de deux textes coup de poing illustre de façon originale et efficace le réchauffement de notre planète, un processus irréversible qui peut encore être contrôlé si on s'y prend vite. Plus question de le nier, d'accuser les autres, de tergiverser ou de se mettre la tête dans la sable. Il faut agir et vite. On s'en rend aisément compte en parcourant ces pages richement illustrées, notre planète est encore belle mais elle est en danger.

Le livre est issu d'une exposition photographique collective menée à l'occasion de la COP21: des photographes étrangers et français renommés pour leurs œuvres liées à la transformation du paysage naturel ou urbain et la participation du public invité à y réagir par ses propres photos. L'expo, augmentée de 400 photographies du public, a été présentée à Lille, Nantes et Dunkerque. Une fameuse matière qui a servi pour construire aujourd'hui ces pages éditées.

Chaque artiste bénéficie de quatre doubles pages: une photo sélectionnée, une courte explication et sa biographie, la photo sélectionnée agrandie et trois autres, une belle série de vignettes, un dernier choix de trois ou quatre en face duquel se tient un haïku en accord avec la thématique du photographe.




(c) Light Motiv.


Entre ces séquences d'images agréablement mises en pages, invitant à la rêverie et à la réflexion, on tombe, pile au milieu du livre, sur un magnifique texte de sept pages de Marie Desplechin, intitulé "Aux enfants". Elle l'avait écrit dans le cadre du Parlement sensible des auteurs, à la demande de la MEL (Maison des écrivains et de la littérature) qui avait proposé à trente écrivains (31 en réalité) d'écrire sur le thème du climat - l'ensemble des contributions a paru chez Arthaud en novembre 2015 sous le titre "Du souffle dans les mots".

Voici le début de "Aux enfants"

"Chers amis de sept à dix-sept ans, chers amis,
Ce discours s'adresse aux enfants et aux adolescents, à eux d'abord, et même à eux seulement. Après tout, la plupart des gens qui prennent les décisions aujourd'hui seront morts ou dans un sale état quand les conséquences du changement climatique se feront sentir. Je veux dire:quand ça va chauffer pour de bon. Les vieux ont fait de bonnes choses, l'imprimerie, les droits de l'homme, le vélo, les vaccins, le cinéma, la contraception, l'Internet, bravo, très bien. Mais compte tenu de l'état dans lequel ils vont laisser la planète en partant, ils devraient évaluer courageusement ce qu'ils ont fait, pas fait, et ce qu'ils ont laissé faire. Ils devraient faire preuve d'un peu de modestie. Parce que franchement, il n'y a pas de quoi se vanter. Personnellement, je ne serais pas choquée qu'on accorde demain le droit de vote à des enfants de sept ans. Ce sont eux qui vont boire la tasse."

Marie Desplechin poursuit sa lettre en rappelant les goûts d'un enfant de sept ans, "simples et peu coûteux". Elle les compare à ceux des adultes, compliqués et chers. Et elle exhorte ses lecteurs:
"Vous allez grandir. Mais n'oubliez jamais la personne que vous avez été à sept ans."
Ensuite, elle explique l'état de la planète, les choses déplaisantes et la réversibilité de l'état actuel de la terre. Un texte à partager tant il est explicatif, imagé et limpide. Et qu'il pose noir sur blanc les bonnes questions.

"Pour une poignée de degrés" se termine par un texte fort de Thierry Salomon, vice-président de l'association négaWatt. Il reprend la thématique de l'évolution du climat en évoquant le budget carbone, les états de réaction de l'humanité, entre incroyants, aquoibonistes, autruches et foutus-pour-foutus, les actions possibles. Un appel vibrant où il reprend la phrase de Bergson, "Nous avons du mal à croire ce que nous savons" et qu'il termine de ces mots: "Puissent ces photographies nous aider à croire en la venue de la catastrophe afin de nous convaincre d'éviter qu'elle ne survienne."

Pour feuilleter "Pour une poignée de degrés", c'est ici.

Marie Desplechin était l'invitée de Giulia Foïs ce mercredi matin sur France Inter ("Dans quel monde on vit", à réécouter ici).


Rappel
DTPE 1: "La fissure", Carlos Spottorno et Guillermo Abril (Gallimard bande dessinée).