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mercredi 21 septembre 2016

Tendre, drôle et lumineuse Claire Franek

Claire Franek.

Quand l'auteure-illustratrice jeunesse Claire Franek s'est éteinte en mars de cette année (lire ici), elle avait terminé un ultime album pour enfants, bouclant une belle œuvre de vingt ans. Le voici aujourd'hui en librairie, ce "Grand spectacle" merveilleux (Rouergue, 40 pages). Plus précisément, "Claire Franek présente le grand spectacle", selon la couverture. En rouge orange et bleu moyen. Une sobriété joyeuse pour un album délicieux, complètement à hauteur d'enfant.

Première image du "Grand Spectacle" (c) Rouergue.
Ce sont justement des enfants qui en sont les héros. Zoé, Victor et Aziza d'abord - Noahm, Camille, Raphaël et Bilal les rejoindront plus tard. Ils décident de monter un spectacle. Bien sûr, il leur faut répéter. On assiste à l'élaboration du scénario, deux amoureux et leur bébé, et aux commentaires qu'il suscite (dont des cheveux courts pour une maman?). Les variantes proposées et acceptées (transposer l'action chez les chats) contournent certains écueils mais en créent d'autres... Surtout quand d'autres jeunes acteurs apparaissent et se joignent au jeu.

Dernière image du "Grand Spectacle" (c) Rouergue.
Les scènes sont croquées avec humour et tendresse. Les sujets de discussion, chats, chiens, hippopotames, licornes, coiffures, tricot, ennui, clichés divers, séduction, bagarres, bouderies, mariages, bébés, perlent d'un quotidien observé avec amour et retransmis avec finesse. Ils sont tellement proches de nous, ces enfants qui se déguisent un peu en animaux. Acteurs, ils nous reflètent notre société sans en avoir l'air. Croqués avec expressivité, ils sont bien plus que des enfants de papier. La preuve: ce qu'ils préfèrent, comme presque tous les enfants du monde, c'est répéter encore et encore leur "grand spectacle". Et là ils sont tous d'accord... L'enfance, l'âge du jeu! A partir de 6 ans.

Quel livre lumineux et joyeux que ce dernier album de Claire Franek! Un moment de beauté et de bonheur vibrant de vie qui rappelle discrètement combien le théâtre a toujours été important pour son auteure. Il était d'ailleurs le sujet de son premier album, "Qui est au bout du fil?", sorti en 1996 et que les éditions du Rouergue republient aujourd'hui pour accompagner le "Grand spectacle": la semaine d'un marionnettiste présentée avec originalité. Vingt ans séparent les deux titres mais l'esprit créatif n'a pas changé, contrairement au dessin de Claire Franek qui a fort joliment évolué. On la regrettera toujours.



Pages de garde de début et de fin du "Grand Spectacle". (c) Rouergue.




jeudi 10 mars 2016

Quel malheur! Claire Franek n'est plus

Claire Franek.
Hé bien zut alors! On en a marre. Marre de tous ces décès qui noircissent 2016, perles sombres qui s'enfilent en un collier de deuil. On a appris aujourd'hui la mort hier, le 9 mars, de l'auteure-illustratrice jeunesse française Claire Franek. Elle était née en 1966... Cancer. Moche. On en a marre.

Une quarantaine d'ouvrages jeunesse, principalement des albums, sont nés de l'imagination de la talentueuse et pleine de fantaisie Claire Franek. En vingt ans. La plupart au Rouergue, quelques-uns chez Casterman à ses débuts, quelques-uns chez Thierry Magnier à ce qu'il faut désormais considérer comme la fin. Claire, dont le rire et le regard ont frappé tous ceux qui la connaissaient. Claire, dont l'humour et l'humanisme ont fait du bien à la littérature jeunesse.

Son premier album est sorti en 1996, il y a vingt ans. Il montre bien que Claire Franek n'a pas fait uniquement des études d'arts plastiques mais aussi de scénographie et même de marionnettes . C'est "Qui est au bout du fil?" (Rouergue, 48 pages, 1996). Il raconte en mille questions pleines d'imagination la vie d'un montreur de marionnettes. Mystère, illusion et jeux: les poupées à fil défilent, comme les jours de la semaine, du lundi au dimanche, où le manipulateur fait relâche.


Avec Guislaine Beaudout, sa sœur, au texte, Claire Franek a signé plusieurs titres de la collection "Courant d'air" de Casterman. "La nuit", en 1997, charmante farandole avec chats et souris, fêtards et voyageurs, dormeurs et insomniaques, SDF et voleurs, travailleurs et amoureux... De jolies pages bleu nuit aux illustrations naïves mais combien réussies jusqu'au superbe bouquet final (et mondial).
Deux ans plus tard, le même duo publie "Quel malheur!" où il épingle toute une série de circonstances où des enfants pleurent. Si des torrents de larmes jaillissent des yeux des héros, les chagrins ne sont pas éternels. Et il suffit parfois d'un rien pour que le sourire revienne...

Les livres se suivent alors, surtout des albums, entrecoupés de quelques romans. Projection dans l'avenir avec "Dans 3500 mercredis" (texte d'Annie Agopian, Rouergue, 1999), correspondance familiale dans "Mémé, t'as du courrier!" (texte de Jo Hoestlandt, Nathan, collection "Pleine lune", 128 pages, 1999), suspense dramatique avant une fin libératrice avec "Le drame", réalisé en solo (Rouergue, 2000), expériences au jardin avec "La belle est la bête" (texte de Guillaume Guéraud, Ed. Thierry Magnier, 2002), dénonciation de la société de consommation dans "La ferme hallucinante" (texte de Franck Secka, Rouergue, Zig-Zag, 2003), voyages imaginaires dans "Si j'y suis" (texte de Guislaine Beaudout, Rouergue, 2004).

En 2004, le "Rendez-vous à quatre heures et demie" (Ed. Thierry Magnier, 2004) de Claire Franek se fait remarquer. On n'a pas besoin de GPS pour arpenter la ville en sa compagnie. De 8 heures du matin à 16 h 20, le lecteur sillonne les rues et vit avec les passants mille événements. Une façon originale et réussie de raconter aux enfants ce que font papa et maman pendant qu'ils sont à l'école. Car c'est là que s'achève l'album, réunissant tous les personnages croisés au fil des pages.

C'est toujours du quotidien que traite l'album "Moins une..." d'Annie Agopian et Claire Franek (Rouergue, 48 pages, 2005) mais le point de vue est décalé. Car c'est le bébé à naître lui-même qui traite avec humour de fratrie, généalogie, conception, grossesse... sachant qu'il sera là après 413.280 minutes de "fabrication".



Claire Franek illustrera ensuite plusieurs livres relatant des soucis, la résistance à l'autorité bête dans "Non-Non et Grand ours blond" (Ed. Thierry Magnier, Petite poche Bd,  2006), l'accident et le coma d'une maman dans "Gros dodo" (texte d'Hélène Vignal, Rouergue, collection "Zig Zag", 2007), "Le papa d'Héloïse est au chômage", "Fred se dispute avec tout le monde", "Fred et la fille différente"  (textes de Fanny Joly, Hachette Jeunesse, collection "Les p'tits soucis", 2007 et 2008).

Retour en 2007 à des albums plus drôles: son  plus "marrant" comme elle disait, "Le facteur n'est pas passé" (Ed. Thierry Magnier, 2007), "O" (L'édune, collection "L'abécédaire", 2008), un imagier comportant 32 mots débutant par la lettre "o", "L'almanach bric-à-brac" (textes de Virginie Aladjidi et Caroline Pellissier, Ed. Thierry Magnier, 2008), "Le jeu de cette famille" (texte d'Annie Agopian, Rouergue, 2009) ou une séparation sur un mode ludique, "La fête foraine" (La maison est en carton, 2009), réjouissant livre-paravent de grand format.

En 2011 sort sans bruit "Tous à poil!", texte de Claire Franek, illustrations de son compagnon Marc Daniau (Rouergue, 2011). Il faudra attendre 2014 pour que l'album surgisse sous les feux de la rampe, grâce à Jean-François Copé (lire ici). Succès dont tout le monde se serait bien passé mais qui donne aux auteurs une belle tribune en faveur de la liberté d'expression.

Viendront ensuite un documentaire sur le théâtre, " La fabrique à théâtre" (texte de Ghislaine Beaudout, Ed. Thierry Magnier, 2011), un album sur l'adolescence, "Tout le monde à dos" (texte d'Annie Agopian, Rouergue, 2011), un hyme à la vie dans "Les quatre saisons d'Antonio Vivlavie" (Ed. Thierry Magnier, 2011), un jeu de surprises dans "Je vous présente Gaston!" (texte de Raphaële Frier, L'édune, 2012), une histoire de vacances dans "King Kaloumar" (texte de Guillaume Guéraud, Sarbacane, collection "Série B", 2013), les hasards de l'existence dans le roman illustré "Ma vie dans un grille-pain" (texte de Mikaël Ollivier, Sarbacane, 2014).

Le dernier livre de Claire Franek, "Le Grand Spectacle", sera publié au Rouergue en septembre 2016.

A parcourir l'importante bibliographie de Claire Franek, on ne peut qu'être frappé par le parallèle entre sa vie et ses livres.



mercredi 12 février 2014

LAD couvert la théorie du genre chez les ours


On n'en sourit plus tant la charge contre une littérature de jeunesse libre devient inquiétante en France avec les histoires de "théorie du genre" incriminant le roman à quatre mains de Thomas Gornet et Anne Percin, "Le jour du slip/Je porte la culotte" (Rouergue) l'autre semaine et la sortie récente de Jean-François Copé (président de l'UMP) contre l'album "Tous à poil" de Marc Daniau et Claire Franek (Rouergue).

Des tentatives de censure qui rappellent les épisodes précédents avec, dans les rôles principaux, Marie-Claude Monchaux et son ouvrage "Écrits pour nuire" incriminant notamment le roman de l'Américain Robert Cormier "La guerre des chocolats" (L'école des loisirs, 1984, aujourd'hui sélectionné par le Ministère français de l'éducation nationale), Louis Pauwels qui la présentait dans "Le Figaro" du 24 mai 1985, le FN contre la bibliothèque d'Orange à la même époque. Plus proche de nous, c'est le "Jean a deux mamans" d’Ophélie Texier (L'école des loisirs, 2004) qui a fait l'objet des foudres bienpensantes, menées par la pédiatre Edwige Antier. Et on en passe.

Pour refaire l'historique des deux affaires en cours.

Il y a la note sur le blog d'Anne Percin où elle explique ce qui s'est passé, y compris les menaces contre un libraire et la manipulation des commentaires par les internautes.
La réponse de Sylvie Gracia, l'éditrice des deux ouvrages incriminés.
La réponse de Sylvie Vassallo, directrice du SLPJ (Salon du livre et de la presse jeunesse en Seine-Saint-Denis).
L'article de "Libé" paru hier.

Pour avancer, la réflexion de Claude Ponti.

Tous à poil

Chaque fois qu'une personne parle de ce qu'elle ne connaît pas,
elle se ridiculise. Chaque fois qu'une personne politique parle
de ce qu'elle ne connaît pas, elle se ridiculise, et elle fait du mal,
bêtement, à la politique et sciemment à ce qu'elle vise.

Dire qu'un livre pour enfant est nul parce qu'il n'y a pas
beaucoup de texte c'est dire que la Joconde est sans intérêt
puisqu'elle est sans texte, et que "Mein Kampf" (Mon combat),
le livre de Hitler, est génial, puisqu'il est plein de mots
et sans dessin. C'est être bête et se ridiculiser.

Critiquer un livre pour enfant sans le comprendre est bête.
Oublier qu'un livre pour enfant est toujours acheté par un(e) adulte,
en général de la famille directe de l'enfant, ou présenté
par une personne libraire, enseignante ou bibliothécaire
est bête, ces personnes adultes savent lire et comprendre.
C'est donc insultant et méprisant de la part d'une personne politique
qui pense parler à "ses" électrices et électeurs qu'il juge incapables.

Est-ce utile de parler de la qualité intellectuelle
de la personne politique qui tiendrait de tels propos,
de son intégrité morale, de sa loyauté, de son honnêteté? Non.
De parler de la franchise, de la loyauté, de l'honnêteté
envers les enfants dans la littérature qu'on leur propose?
Oui. Ils y ont droit. Comme vous et moi, quelque soit leur âge.

Les enfants méritent le meilleur de nous.
Pas l'à-peu-près, pas la manipulation ou l'utilisation,
jamais l'ignorance, l'hypocrisie ou l'incompétence.






Pour ne rien lâcher et avancer, voici un très plaisant album tout en hauteur venu du Japon, au titre évocateur: "Ours blanc a perdu sa culotte" (Tupera Tupera,  traduit du japonais par Makiko Saito, Albin Michel Jeunesse, 32 pages). Verra-t-on le héros à poil?

Tupera Tupera.
Derrière le nom de Tupera Tupera, deux créateurs, Tatsuya Kameyama et Atsuko Nakagawa. Depuis 2002, ils imaginent des albums illustrés (un prochain est prévu en avril aux Editions des Grandes Personnes) et créent des objets et des décors de scène.




Donc, soyons bien claire, il n'est pas question ici de slip OU de culotte. Seulement d'une culotte, perdue. Une culotte pour UN ours. Ben oui, car la littérature de jeunesse est libre et c'est ce qui fait son charme et son intérêt.

Ours Blanc est déconfit, mais Souris va l'aider. (c) Albin Michel Jeun.

Tout l'album est composé de collages sobres et expressifs, posés sur des pages ocres à découpes qui laissent entrevoir une ébauche de solution à la question. Celle-ci étant bien entendu: où est donc passée cette diable de culotte que le héros a perdue? Complication supplémentaire: Ours blanc ne se rappelle même plus à quoi elle ressemble. Ce qui n'est pas pour décourager son ami, le minuscule Souris (culotte rouge), bien décidé de l'aider à tout prix.

Les compères se mettent en route. Tout de suite, une culotte à rayures apparaît. Non, Ours blanc ne la reconnaît pas. A qui est-elle alors?


On tourne la page et on découvre l'ensemble de l'image apparue dans la découpe précédente. Un animal à rayures? Mais oui, c'est bien lui.

La chasse à la culotte reprend: une culotte de gourmands, constellée de gâteaux?  Noooooooon, Ours Blanc préfère les manger plutôt que les porter sur ses fesses. Alors que le propriétaire de ladite culotte cumule sans peine les deux activités. On le voit en tournant la page.

L'album se poursuit ainsi par séries de deux doubles pages. Malin et ludique, il nous promène de surprise en surprise: une toute petite culotte, une autre où il est écrit "J'aime les souris", une à trous, même une à l'envers, ce qui me rappelle quelqu'un, jusqu'à la chute, drôlement bien trouvée. Ils sont souvent bien rigolos, les propriétaires des culottes baladeuses.

Le propriétaire de la petite culotte à fleurs.

"Ours blanc a perdu sa culotte" est un album qui pétille de bonne humeur et darde avec joie sa délicieuse fantaisie. Les images sont souvent composées de collages de tissus, ce qui confère un grain original aux pages. Sans oublier l'enfantin plaisir de pouvoir dire, ou entendre, culotte à chaque page... Vive Tupera Tupera!