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lundi 25 mars 2024

Les dix finalistes du prix Prem1ère 2024


C'est à 14 heures le jeudi 4 avril, premier jour de la Foire du livre de Bruxelles, que sera dévoilé en direct et remis le prix Prem1ère 2024. Lequel/laquelle des dix primo-romancier/ère.s finalistes sera-t-il/elle récompensé.e? L'émission spéciale de Laurent Dehossay, président du jury, vous l'apprendra. Cinq des livres sélectionnés datent de la rentrée littéraire d'août 2023, cinq de celle de janvier 2024.

Rappelons que ce prix est un prix de lecteurs, les jurés étant choisis sur base des dossiers qu'ils ont envoyés à la RTBF. Ils ont à lire les dix premiers romans écrits en langue française qui ont été retenus par un comité de professionnels du livre, libraires, journalistes et critiques littéraires.

Les finalistes

Selon la chronologie de leur passage dans le magazine Le Mug (La Première, ici).


Éléonore de Duve
"Donato"
José Corti, 2023

(c) Bruno de Duve.

L'histoire de Donato, ouvrier mineur originaire des Pouilles venu vivre et travailler au Pays noir, telle que l'imagine Clio, sa petite-fille, dans une très grande inventivité langagière.

Présentation du livre le 21 mars dans Le Mug.


Bruno Markov
"Le dernier étage du monde"
Anne Carrière, 2023

(c) Abigail Auperin.

Bruno Markov réinvente le mythe de la réussite individuelle à l'heure des nouvelles technologies. Captivant, émouvant et subversif, il s'empare des questions éthiques les plus brûlantes autour de l'intelligence artificielle et de l’économie de l’attention.

Présentation du livre le 22 mars dans Le Mug sur La Première.

Virginie Bouyx
"La Varangue"
Le Pommier, 2023

(c) Hannah Assouline.

Avec beaucoup de pudeur et de délicatesse, dans une langue belle et émouvante, ce court roman aux allures de conte écologique nous parle de la disparition des êtres chers, de l'inexorable montée des eaux et de la place du rêve dans nos vies.

Présentation du livre le 25 mars dans Le Mug sur La Première.

Debora Levyh
"La Version"
Allia, 2023

(c) Ayoh Kré Duchâtelet.

Ce récit aux accents anthropologiques nous plonge avec inventivité dans l'observation d'un peuple imaginaire en mue perpétuelle, chez qui la notion d’identité n'a pas de valeur. L'occasion d'analyser finement la question du langage, et la difficulté à parler d'une culture dans une langue qui n'est pas la sienne.

Présentation du livre le 26 mars dans Le Mug sur La Première.

Pascal Lorent
"Retour à Anvie"
Weyrich, 2023

 
Solitaire, rigoureux et austère, un policier va devoir affronter son passé pour résoudre le meurtre qui lui est confié. Affronter un deuil qui se réveille quand il retourne à Anvie, innocente bourgade provinciale.

Présentation du livre le 27 mars dans Le Mug sur La Première.

Sébastien Bailly
"Parfois l'homme"
Le Tripode, 2024

(c) Le Tripode.

Ce roman de la condition masculine et de son agonie nous invite au rire en revisitant toutes les étapes de vies désormais pathétiques, hésitantes, égarées. De la naissance à la mort, des premières craintes aux ultimes lâchetés, des émois adolescents aux dernières rancœurs.

Présentation du livre le 28 mars dans Le Mug sur La Première.

Louis Vendel
"Solal ou la chute des corps"
Seuil, 2024

(c) Astrid di Crollalanza.

Dans ce livre, il n'y a ni personnages inventés, ni histoires imaginées, tout y est strictement vrai. Le rapport au monde de Solal, ami bipolaire du narrateur. Pourtant, on le lit comme un pur roman, au plus proche du réel. Une narration littéraire au service d’une éthique du récit.

Présentation du livre le 29 mars dans Le Mug sur La Première.

Cyril Anton
"Le nain de Whitechapel"
Les Éditions du Sonneur, 2024

A Londres, à la fin du XIXe siècle, la misère rôde. Prostitution, cirques de curiosités, corruption, mendicité, Jack l’Éventreur, Elephant Man, le gang Tabula Rasa... Un nain arrivera-t-il à offrir un refuge à tous les marginaux pourchassés avec son immense boule à neige magique?

Présentation du livre le 1er avril dans Le Mug sur La Première.

Paloma de Boismorel
"La fin du sommeil"
L'Olivier, 2024

(c) Patrice Normand.

Autour d'un architecte devenu malgré lui à la mode, une comédie absurde et pleine d'esprit qui se joue avec vivacité de la tyrannie du bien-être, des vanités et des faux-semblants.

Présentation du livre le 2 avril dans Le Mug sur La Première.

Marion Fayolle
"Du même bois"
Gallimard, 2024

(c) Francesca Mantovani.

Dans une ferme, l'histoire se reproduit de génération en génération: on s'occupe des bêtes, on vit avec, celles qui sont dans l’étable et celles qui ruminent dans les têtes. Les vies se dupliquent en dégradé face aux bêtes qui ont tout un paysage à pâturer.

Présentation du livre le 3 avril dans Le Mug sur La Première.





vendredi 23 août 2019

Déjà la septième édition de l'Intime Festival!


Quand Benoît Poelvoorde a lancé en 2013 son projet de festival littéraire à Namur, le temps d'un week-end à la toute fin de l'été, il a été accueilli par des mines en apparence réjouies mais au fond largement dubitatives. Il avait pourtant rudement bien vu car l'Intime Festival s'est tout de suite imposé dans le calendrier de la rentrée littéraire, prenant sa place dans des agendas souvent bien chargés. Venant de Namur et d'ailleurs, le public est friand de ses lectures, par des acteurs, par les auteurs eux-mêmes, des rencontres avec les écrivains ou entre lecteurs tout simplement, le tout dans le cadre champêtre du Théâtre de Namur. Il faut dire que la programmation de Chloé Colpé est excellente et que les déclinaisons de la littérature vers le cinéma, la photographie, l'illustration ou la musique passionnantes.

Mathieu Amalric lira "Le lambeau" de Philippe Lançon.

Ces 23, 24 et 25 août, ce soir donc, va se tenir la septième édition de l'Intime Festival. Enfin, surtout samedi et dimanche, ce vendredi soir étant consacré à la lecture  de "Un membre permanent de la famille" de  Russell Banks (douze nouvelles traduites par Pierre Furlan, Actes Sud, 2015, Babel 2016), par Jackie Berroyer.

Au programme du week-end


Cinq autres grandes lectures
  • "Trouble" du Belge Jeroen Olyslaeghers (traduit du néerlandais par Françoise Antoine, Stock, 2019), lu par Johan Leysen,
  • "Fuki-No-Tô" d'Aki Shimazaki, Japonaise installée au Québec et écrivant en français (Actes Sud, 2018), lu par Valérie Bonneton,
  • "De pierre et d'os", second roman de Bérengère Cournut (Le Tripode, à paraître le 29 août 2019), lu par Marianne Denicourt
  • "Tout ce que nous allons savoir" de Donal Ryan (traduit de l'anglais (Etats-Unis) par Marie Hermet,  Albin Michel, "Terres d'Amérique", 2019), lu par Jeanne Dandoy 
  • "Le lambeau" de Philippe Lançon (Gallimard, 2018), lu par Mathieu Amalric en soirée finale.
On le voit, le choix est éclectique: grands auteurs, comme Banks ou Shimazaki, découvertes comme Olyslaeghers, apparu à la Foire du livre de Bruxelles 2019 ou Bérangère Cournut, incontournable comme Lançon, justement récompensé par le prix Femina 2018. Des écrivains francophones ou des traductions. De grandes maisons d'édition et des petites.

Des lectures d'un quart d'heure par un comédien suivies d'entretiens par un modérateur avec les auteurs
  • Florence et Jacqueline Aubenas, "En France" (L'Olivier, 2014, lire ici)
  • Yamina Benahmed Daho, "De mémoire" (Gallimard, "L'arbalète, 2019)
  • Patrick Corillon, "Le voyage en Belgique" (Robert Laffont, "Bouquins", lire ici)
  • Bérengère Cournut, "De pierre et d'os" (Le Tripode, à paraître le 29 août 2019)
  • Charly Delwart, "Databiographies" (Flammarion, à paraître le 28 août)
  • Simon et Capucine Johannin, "Nino dans la nuit" (Allia, 2019)
  • Lisa Harding, "Abattage" (traduit de l'anglais par Christel Gaillard, Joëlle Losfeld, 2019)
  • Lieve Joris, "Fonny" (traduit du néerlandais par Marie Hooghe, Actes Sud, 2019)
  • Samy Langeraert, "Mon temps libre" (Verdier, 2019)
  • Jeroen Olyslaeghers, "Trouble" (traduit du néerlandais par Françoise Antoine, Stock, 2019)
  • Donal Ryan, "Tout ce que nous allons savoir" (traduit de l'anglais (Etats-Unis) par Marie Hermet,  Albin Michel, "Terres d'Amérique", 2019)

Deux discussions présentant un livre par un autre biais que son auteur:
  • "Mais leurs yeux dardaient sur Dieu", de Zora Neale Hurston (traduit de l'anglais par Sika Fakambi, Zulma, 2018), avec la traductrice Sika Fakambi 
  • "Hontes. Contes, confessions impudiques mises en scène par les auteurs", de Robin Robertson (traduit de l'anglais par Catherine Richard, Joëlle Losfeld, 2006), avec Denis Saint-Amand, Robert McLiam Wilson et Joëlle Losfeld.

Sans oublier, en l'absence de Ahmet Altan, écrivain et journaliste turc emprisonné à perpétuité depuis 2016 dans son pays, lecture de son livre à paraître le 4 septembre, (traduit du turc par Julien Lapeyre de Cabanes, Actes Sud)

D'autres choses encore:
  • Peut-on apprendre à écrire?
  • Rencontre avec Juan Branco
  • Du théâtre
  • De la musique
  • De la photo
  • Du cinéma
  • De l'architecture

Autres renseignements ici.

mardi 20 novembre 2018

Doublé en blanc et noir pour P.O.L. au Wepler

Marie-Rose Guarniéri, de la librairie des Abbesses
et les lauréats 2018, Bertrand Schefer et Nathalie Léger.

Faille spatio-temporelle. Sept jours se sont écoulés sans que je les voie. Où est donc passée la semaine du 12 novembre? Je reprends pied dans la réalité, en léger différé.

Plaisir de découvrir le verdict du prix Wepler-Fondation La Poste, créé par Marie-Rose Guarniéri, de la librairie des Abbesses (Paris 18e), soutenu par la brasserie Wepler et la Fondation La Poste, et qui pointe chaque année des livres littérairement intéressants.

Affiche pleine des couleurs de Lamia Ziadé pour l'édition 2018 et verdict en noir et blanc, en cette vingt-et-unième édition qui  attribue le prix (10.000 euros) à Nathalie Léger pour "La robe blanche" et la mention spéciale (3.000 euros) à Bertrand Schefer pour "Série noire", deux romans publiés chez P.O.L.

Deux excellents livres et un hommage discret, et même unique, à la mémoire de Paul Otchakovsky-Laurens, fondateur et patron de P.O.L., mort dans un accident de la route le 2 janvier de cette année (lire ici).


Chez Nathalie Léger, la mariée n'était pas en noir, mais en blanc. Et elle était en route vers Jérusalem. Dans ce très beau roman qu'est "La robe blanche" (P.O.L., 144 pages), la romancière met en correspondance la performance que l'artiste conceptuelle milanaise Pippa Bacca tenta en 2008, et l'histoire de sa propre mère dans les années 1970, épouse abandonnée, désireuse que son histoire se sache, que sa fille la venge de son père. "La robe blanche", comme si les mots pouvaient rendre justice à la détresse d'une mère. Comme si une robe de mariée pouvait être un symbole de paix. Comme si des rêves pouvaient être plus forts que le réel.

Ce sont ces deux récits distincts dans le temps et sur la carte, sans rapport l'un avec l'autre, que Nathalie Léger nous donne à connaître et entrecroise tout au long de son troisième roman chez le même éditeur, bref et dense, après "L'exposition" (2008) et "Supplément à la vie de Barbara Loden" (2012, prix du livre Inter), après une biographie au ton original, "Les vies silencieuses de Samuel Beckett" chez Allia (2006).

Pippa Bacca, une artiste italienne de 33 ans, voulait promouvoir la paix mondiale en réalisant un voyage en auto-stop de Milan à Jérusalem, via les pays de l'ex-Yougoslavie, la Turquie, le Liban, la Syrie, la Palestine et Israël, afin de faire "un mariage entre les différents peuples et nations" en portant symboliquement une robe de mariée lors de son voyage. Arrivée à Gebze en Turquie, elle fit une mauvaise rencontre, fut violée et assassinée.
Elles étaient deux jeunes femmes en réalité, Pippa Bacca et Silvia Moro, et leur projet "Brides on Tour" devait se terminer par une exposition, à leur retour en Italie de cette robe blanche portée du début à la fin de la performance, ainsi que la documentation filmée et écrite de ce voyage symbolique. On sait ce qu'il est avenu et l'idée de porter un "message de paix et de solidarité" s'est terminée d'une manière "aussi terrible qu'absurde", selon ceux qui ont soutenu le projet. Il a été décidé d'organiser malgré tout l'exposition autour de cette robe de mariée maculée. Avec une symbolique différente, celle de la défiance entre êtres humains. Et peut-être celle des limites de l'art face à l'horreur humaine.
Quand Nathalie Léger a découvert cette histoire il y a quelques années, elle en a été intriguée et bouleversée. La jeune artiste était-elle artiste ou martyre? Candide ou sacrifiée? Son intention de vouloir faire régner l'harmonie par sa seule présence en robe de mariée captive la narratrice. Mais il la submerge par sa volonté de réparer par ce voyage quelque chose de démesuré et qu'il n'ait pas abouti. Et lui fait réaliser que si cette histoire vraie la touche tant, c'est qu'elle en accompagne une autre, la sienne, plus précisément celle de sa mère. Cette mère qui lui demande inlassablement de raconter son mariage et de l'injustice criante du jugement de divorce qui été prononcé en 1974, pour pouvoir réparer sa propre histoire blessée.

Les mots ont-ils le pouvoir de réparer? Assemblés par Nathalie Léger, ils ont en tout cas celui de nous embarquer dans un livre richement documenté sur différentes performances artistiques, d'une humanité et d'une compassion contagieuses et d'une liberté de pensée précieuse.

Pour lire en ligne le début de "La robe blanche", c'est ici.



Chez Bertrand Schefer et son roman "Série noire" (P.O.L., 176 pages), on découvre aussi un livre épatant, qui tresse habilement la réalité, du côté faits divers, on s'en doute, l'art, cinéma et littérature, et la fiction. Mais dans un tout autre genre que Nathalie Léger. Il s'agit du quatrième roman du cinéaste et romancier chez P.O.L., après "Martin" (2016), le beau portrait d'un ami d'enfance qui s'est marginalisé, "La photo au-dessus du lit" (2014, lire ici) et "Cérémonie" (2012), sur la disparition de la mère aimée, ainsi qu'un premier roman relatant un parcours initiatique chez Allia en 2008, "L'âge d'or".

Avec régulièrement de longs passages sans alinéas, comme écrits d'un souffle, "Série noire" rappelle ce roman qui a inspiré un fait divers et devient lui-même un roman. En 1960, la France vécut son premier grand kidnapping, un enfant de quatre ans de la famille Peugeot enlevé contre rançon, avant de découvrir qu'il était calqué mot pour mot sur un roman américain de la Série noire!

On y rencontre un jeune ouvrier, revenu de la guerre d'Algérie, reconverti dans la vente d'électrophones, grand séducteur arpentant les nuits parisiennes, une jeune Danoise superbe qui découvre Paris et Saint-Germain-des-Prés en compagnie d'Anna Karina et un escroc de trente-neuf ans, antisocial viscéral.

S'appuyant sur une enquête approfondie et des documents judiciaires inédits, Bertrand Schefer raconte ces trois personnages que rien ne destinait à s rencontrer et qui se retrouvent au centre d'un fait divers retentissant. Son livre se déploie comme un roman policier et se déplace peu à peu sur une autre scène où la littérature et le cinéma deviennent les vrais protagonistes de l'histoire. On y croise Antonioni au festival de Cannes, Anna Karina, Françoise Sagan, Kenneth Anger, Jean-Jacques Pauvert, Simenon, Histoire d'O et les tournages de Clouzot et de Truffaut. On y rencontre le monde des artistes de music-hall, des concours de beauté. Une France où les médias de plus en plus puissants prennent désormais en charge le récit des événements. Une enquête autour de photos passées à la loupe et de scènes de films dont on découvre l'envers du décor. Une investigation sur les puissances de la fiction et les frontières de plus en plus floues entre la réalité et ses images. Une lecture épatante.

Pour lire en ligne le début de "Série noire", c'est ici.


Les lauréats 2018, Bertrand Schefer et Nathalie Léger. (c) David Raynal.


Les discours des lauréats

NATHALIE LÉGER
PRIX WEPLER FONDATION LA POSTE 2018

"Ça se passe un dimanche, la nuit est tombée depuis longtemps, il pleut. Une dernière fois, vous ouvrez mélancoliquement le merveilleux petit dossier du Prix Wepler reçu par La Poste, affiches, affichettes, cartons: de toutes façons, il est trop tard maintenant, vous ne l'aurez pas ce fameux Prix, vous ne l'aurez pas, vous décevrez: vos amis, votre éditeur – vous vous dites une fois encore cette phrase dont vous ne savez plus si elle est de Barthes ou de Gide: "Seul un dieu accepte de décevoir" — histoire de vous remonter le moral. Eh bien, voilà! vous décevrez, il faut y consentir.Et puis le téléphone sonne.
La voix de Marie-Rose Guarniéri.
Et derrière: un fond sonore de jubilation, celle de tout un jury, des exclamations, une présence vibrante, euphorique, semble-t-il. Alors brutalement, presque douloureusement tant c'est soudain, l'affolement joyeux chasse toute morosité, c'est une frénésie, une discrète électrisation qui empêche d'ailleurs de répondre intelligemment à l'annonce qui vous est faite. Parce que c'est étrange et c'est bête, mais, à ce moment-là, ce coup de fil ressemble un peu à une annonciation. Vous êtes plongée dans l'écriture, dans la construction d'une abstraction; vous êtes plongé dans ce travail, dans cette solitude — et on vient vous en tirer pour vous annoncer que vous êtes un écrivain. Vous n'y pensiez pas, vous pensiez à cette chose un peu folle (écrire), mais on vous dit: vous l'êtes. Parce que c'est ça un Prix, un Prix, c'est le réel. Et le réel de l'écriture, ce sont les lecteurs, tous ces ardents lecteurs qui ont passé, par exemple ici, au Wepler, leur été dans nos livres, ceux qui autour d'une table hier, ce fameux dimanche de pluie, ont été furieusement attentifs à nos livres, l'ont été dans les livres, attentifs et combatifs, ce sont bien eux qui nous éclairent sur qui nous sommes. Et c'est heureux.
Mais dans cette surprise émue, je voudrais dire surtout ceci: l'émotion vient de ce prix-là, le Prix Wepler, pour ce livre-là. Un Prix à qui le mot de littérature ne fait pas peur, un Prix qui déclare, avec entêtement, que la littérature est follement désirable, c'est plus rare qu'on ne croit. Et si je dis: ce prix-là pour ce livre-là, c'est que j'ai cherché dans la texture de cette "Robe blanche", dans l'intention de cette artiste dont je raconte le périple, cette artiste qui voulait faire régner le bien par la seule grâce de sa robe de mariée, j'ai cherché, dans la force impuissante de sa bonté, à réparer, par les mots, l'humiliation faite à une autre femme, ma mère, j'ai cherché non pas à faire justice, mais, pour sécher enfin ses larmes, à dire le juste.
En reconnaissant ce livre, le jury du Prix Wepler donne de la voix et fait écho à ce désir fou: dire, dans la pesée des mots, l'amplitude du sentiment, l'exactitude de l’émotion.
Et je veux dire enfin, que c'est aussi: ce prix-là pour cette maison-là. P.O.L. Ce prix-là, avec vous, amis, jury, soutiens, ce prix-là pour l'histoire de cette maison, pour sa vitalité, pour la fierté d'y appartenir, la fierté!, ce Prix pour celui qui l'a créée, ce Prix pour celui qui aujourd'hui dessine son avenir, pour toute cette équipe qui lui donne souffle chaque jour. Ce Prix pour une maison qui a tant d'esprit."


BERTRAND SCHEFER
MENTION SPÉCIALE DU JURY DU PRIX WEPLER FONDATION LA POSTE 2018

"Les choses ont parfois du sens… une mention spéciale, pour un livre qui restera pour moi justement très spécial, parce qu'il a marqué un tournant dans le travail entrepris depuis quelques années avec Paul Otchakovsky-Laurens – et ce n'est pas facile à dire aujourd'hui – à qui j'avais donné jusqu'alors des textes sensiblement plus autobiographiques. Paul s'est engagé à m'aider sur ce projet qui nécessitait du temps et des recherches et un tout autre rapport à la fiction. Il m'a épaulé, il a eu la patience d'attendre, il m'a fait confiance. Et pour reprendre le dernier mot de son film "Éditeur", je pense à lui ce soir qui m'a dit "oui" pour la dernière fois, et je remercie Frédéric Boyer, de tout cœur, qui m'a dit "oui" pour la première fois.
Spécial aussi, parce qu'il s'agit d'un livre sur un fait divers inédit en France, le premier grand kidnapping médiatisé, qui s'inspire lui-même pour la première fois à la lettre d'un roman. J'ai tenté de comprendre le lien qui unissait ici la réalité des faits et la réalité des livres, et voir comment les deux pouvaient communiquer et parfois s'échanger au point de brouiller toute notre perception des événements. Et j'ai constaté une chose: ce qui démarrait comme une enquête documentaire devait se transformer en roman pour parvenir à son terme.
Chemin faisant j'ai essayé de retraverser une époque étrange, le début des années 1960, dont je n'arrive pas à savoir s'il reste encore quelque chose aujourd'hui, hormis dans la mémoire de quelques films. Quand on pense que tout a disparu, que la marche du monde a consciencieusement effacé toutes les traces, tous les usages et les modes de vie, il suffit parfois de se promener dans Paris pour sentir ces temps remonter à la surface et les époques se superposer. Les personnages de cette affaire habitaient et hantaient justement le quartier où nous sommes, entre République, les Batignolles, Clichy et Pigalle. Et lorsqu'ils n’étaient pas dans un café de Montparnasse ou un club de Saint-Germain-des-Prés, c'est au Wepler qu'ils se retrouvaient, j'en ai la preuve formelle. Ils élaboraient là un nouveau plan devant des huîtres et une coupe de champagne, et ce plan se retrouverait dans un livre qui, avec un peu de chance, et c'est finalement ce qui rend les choses si spéciales, se retrouverait à son tour au Wepler un soir comme celui-ci, en si bonne compagnie."



vendredi 9 novembre 2018

"Jour blanc", un livre-fleuve au sens premier

In "Jour blanc". (c) Allia.

Tout a commencé par hasard. Et par une blague.
Quand j'ai découvert un jour, bien longtemps après qu'il ait été posté, un commentaire sur une de mes notes de blog. "Très beau travail...mais un peu court jeune fille ;-p. !!!", était-il écrit à propos de "Pauline Kalioujny, lauréate 2018 du Grand prix de l'illustration de Moulins" pour son album "Promenons-nous dans les bois", un leporello (livre-accordéon) de 56 pages paru chez Thierry Magnier en 2017 (lire ici).

L'auteur du commentaire, Alexis Gallissaires, l'avait accompagné d'un lien menant à son "Jour blanc" (Allia, 70 pages), son second livre chez cet éditeur après "Jimmy" en 2006. Un leporello entièrement réalisé au crayon noir, long de 16,10 mètres! Pas d'explication en page de titre. Guère davantage dans les mots de l'auteur en quatrième de couverture: "Ce sera important. Ce sera essentiel. Ce sera faux." 

Il me restait donc à examiner "Jour blanc" en détail, sans chercher davantage à savoir à qui s'adressait le "jeune fille" du commentaire? C'est un ouvrage de bon format, pesant près d'un kilo, en papier épais, et qui cache bien son jeu. Rien en couverture ne laisse imaginer la fresque hallucinante et hallucinée que recèlent ses pages en accordéon. Expérience sensuelle, voyage vertigineux, tourbillon paranoïaque. Pour bien l'apprécier, le livre est à manipuler plutôt posé sur une table que sur les genoux car dérouler ce travail d'artiste double page par double page - ou plus - nécessite de l'espace.

(c) Allia.

L'immense frise est organisée en boucle. Il s'agit en réalité d'un seul dessin gigantesque qui se décline en de multiples séquences s'attelant les unes aux autres. Mots et dessins se répondent et se poussent chacun plus loin. "J'ai longtemps cherché comment organiser cette matière que je voulais asphyxiante", en dit l'auteur. "Jour blanc" est un cheminement échevelé entre rêves et cauchemars, ponctué de bribes de réalité.
"Il y a environ quatre ans", m'explique Alexis Gallissaires, "je songeais à un nouveau projet. Je voulais mêler à nouveau mes dessins à mes écrits. Depuis "Jimmy", mon travail avait beaucoup évolué. Mes envies aussi avaient changé. J'ai commencé à rassembler mes idées et les images affluaient naturellement. Cependant ces visions étaient martelées par le tambour des pages. Je voulais dessiner une rivière mais toutes mes intentions se trouvaient disséquées par l'intransigeance du format du livre. Même mes idées étaient conditionnées par la structure de cahier et les coups de poignard de ses pages. J'étais fatigué de ne pas trouver de solution et de courir après un désir impossible à assouvir. Ma foi en mon travail s'épuisait. J'ai souvent pensé abandonner, m'avouer vaincu.
Une nuit, j'ai décidé d'arrêter et d'enterrer ce rêve de fleuve. J'étais presque heureux. Mon livre était mort, mon avenir aussi.
Parfois l'inconfort a ce talent de changer notre regard sur ce qui nous entoure. Certaines situations hors du commun font resurgir des instincts dont on ignorait jusqu'alors l'existence. Quand j'ai eu devant moi cette longue table dans le lieu où je logeais, elle est apparue comme ma solution. Mon livre est devenu possible. Immédiatement, son hérédité fut révélée. J'ai revu la tapisserie de Bayeux, la colonne Trajan. J'ai repensé aux rouleaux de la Torah, aux codex mayas, aux fresques et bas-reliefs antiques. Je devais revenir à l'origine de la narration, aux bêtes noires et rouges sur les parois des cavernes. Je devais désapprendre le livre. Il me fallait être inculte.
J'ai commencé à dessiner. Dans ma tête, une petite fille chantait: "3 p'tits chats, 3 p'tits chats…" 
C'était évident. Je dessinais et écrivais en même temps. Les mots m'avouaient parfois leurs visages. Les figures démasquaient parfois le texte. J'étais heureux. Tout ceci était certainement inutile. Je ne m'en souciais pas. Tout l'était avant ça et le serait aussi après. J'étais au milieu de nulle part, à ma place. Je n'avais pas peur. Je savais que le papier savait tout, qu'entre les irrégularités du grain s'allongeaient déjà tous les dénouements. Je ne voulais écouter que ses vergetures car elles en savaient plus que moi. Alors j'ai regardé ces nuages et j'ai dessiné les secrets que mon ventre gardait.
Je ne voulais pas l' image comme le miroir de l'histoire. Je ne voulais pas qu'elle radote ce que les mots disaient plus simplement. Je voulais que les dessins soient l'inconscient du texte. Le seul bégaiement qu'il m'importait de montrer était celui de l'obsession, celle de Paul. J'imaginais cet "éternel retour". Dans ses répétitions seulement, l'avenir et le passé pourraient enfin mourir et ne plus jamais montrer que la paisible certitude du jour blanc. Je voulais dire combien la liberté est une épreuve, combien la contrainte peut être un refuge et que dans chaque fascisme, il y a le soulagement de l'obligation. Car, celui qui serre autour de son cou le collier des dictatures, se prémunit des brûlures de la responsabilité. 
Du deuil de cet ouvrage était né ce livre. Aujourd'hui, je ne m'en étonne plus. La mort est le berceau de chaque vie. La matière est en permanence recyclée comme dans un jeu de construction. Je voulais témoigner de ces métamorphoses et j'ai construit cet ouvrage comme une boucle, dans ses rondeurs tournent les miracles de la réincarnation.
"Jour blanc" est un objet unique que nous voulions pourtant rendre accessible au plus grand nombre. Allia a eu le courage de soutenir ce projet et de se battre pour qu'il existe. Chaque instant de sa production fut un défi technique. Le format du livre traditionnel a complètement découragé toutes les autres formes primitives de narration. Elles ont dû s'expatrier et tenter d'exister malgré tout dans la marginalité. Le "livre" est un objet sacré. C'est un lieu de savoir, de liberté et d'émancipation. Il affranchit. Paradoxalement, l'intelligence et l'évidence de sa structure ont aussi invalidé toutes les autres possibilités. Se faisant, ce classicisme formate aussi la pensée et la création. Une des lois fondamentales de la théorie de l'évolution veut que la contrainte engendre l'invention de réponses adaptatives. "Jour blanc" est le fruit de cet instinct."

(c) Allia.

En ouvrant "Jour blanc", on découvre le narrateur dans sa chambre. C'est la fin de la nuit. Il médite. Un hamster joue avec des fleurs de papier peint nées de courbes sinusoïdales comme sorties d'un graphique. Puis, tout de suite, images et propos s'emballent. Des pupilles se multiplient et se déforment, entrent en résonance avec les motifs muraux, glissent vers des analogies de forme comme les bonbons M & M's... Entrent d'autres hamsters, des têtes de Mickey. Le texte nous en dit plus sur l'identité du narrateur et son état de détresse.
"J’ai découpé des bandes de deux mètres dans mes rouleaux de papier et j'ai dessiné. Tout était simple les premiers temps. Quand le doute m’accaparait  alors c’est dans  dans la fatalité et l impossibilité d’abandonner que je trouvais suffisamment d’inconscience pour ne pas reculer.  Impossible de renoncer, j étais allé trop loin. Quand le plaisir a lui aussi disparu, j’ai persévéré en imaginant rembourser ainsi tous les chagrins, toutes les culpabilités et m’acquitter un peu au moins de cette dette contractée des années durant auprès de ceux que j aime tant et si mal pourtant."

(c) Allia.

On s'enfonce dans le rêve, dans des images où tout est à comprendre et à interpréter, ou à laisser infuser. Dans des mots qui ricochent toujours plus fort, s'enfoncer toujours plus loin, dans une quête où le temps et la gravité ont muté. Comme le héros, qui se livre de plus en plus. Son passé de travailleur, dans un autre pays, ses errances actuelles, ses manies et ses observations. Que ce soit dans sa chambre d'hôtel ou au fast-food voisin. Et toujours ce thème des aliénations qui transparaît dans les dessins, souvent très inquiétants, ces souvenirs de jeux d'enfant avec les formes abstraites, ces jeux graphiques qui rebondissent les uns sur les autres, ces images qui prolongent les mots, les déforment. Ici un visage dans un miroir, là des mains soldats, et partout des hamsters, des roues, des bulles, une tête de poisson ici, des yeux en séries là. Le vent du coin rendrait-il fou?
"Je souhaitais uniquement que mes intuitions défilent. J'ai accepté qu'elles n'avaient pas à être justifiées. Je voulais réprimer le consentement narcissique du motif. Les mystères ne seraient jamais des énigmes. Je devais uniquement voir et respecter l'injustice de leur existence. Etre un spectateur médusé par l'incompréhensible."
Les mots reprennent, en longues giclées, comme cédant à une panique. L'imprévu s'annonce-t-il? Inimaginable pour le narrateur qui veut suivre son protocole, se rappeler ces quelques jours de neige recouvrant tout de sa blancheur, ce "jour blanc", ces moments de bonheur, de contrôle, laminés par le retour de la boue.


"Paranoïa". (c) Allia.

"Dans un dessin intitulé "paranoïa", j'ai tenté de mettre en scène ce que modestement j'avais compris de ce mon court séjour dans l'illusion de la persécution. On y voyait un corps entouré d'une foule d'animaux de compagnie.
A mon sens, la paranoïa se manifeste entre autres dans le fait d'appréhender un élément autrefois amical ou au moins indifférent en tant que menace. Ainsi la méfiance naîtrait finalement des images du quotidien.
(c) Allia.
Ce compagnon si docile, dévoué et domestiqué dépendant qu'est l'animal de compagnie me semblait être l'emblème de ce que la folie déroute et enfin retourne contre le paranoïaque.
Les hamsters (les souris, les rats, mais uniquement les blancs sur qui les expériences sont menées en laboratoire) personnifient au sein de la frise les dangers (le fantasme alarmant de tout ce qui encercle la chambre de Paul).  Suivant le même raisonnement, les doigts sont les effets de la loi imparable et organisée de la dépendance."


Un dernier somme mène le narrateur à une autre urgence, une dépendance à de minuscules cailloux blancs, à une chimie dont il connaît le pouvoir et qu'il recherche. S'en suivent des visions graphiquement délirantes et une réflexion sur le noir du pétrole récolté, contagieux sur l'être humain, et le rappel de la rencontre avec Bill, déterminante, minante, les illustrations en attestent. Un évanouissement, une fuite, une halte dans cette chambre. Entre chaînes et jeux d'enfant jusqu'à la disparition finale.

"Jour blanc" est une œuvre d'art rare et exigeante qui récompense ceux qui s'y risquent.





samedi 30 décembre 2017

Garder le meilleur pour la fin (de l'année): Aurélia, Nerval, Wen et Jean François

En bref pour ne pas les perdre, dix livres qui ont aussi fait 2017.


Jean François Billeter.

Dans "Une autre Aurélia" (Allia, 96 pages), Jean François Billeter compose un journal de deuil. Celui qui l'a pris de plein fouet au décès subit de son épouse, Wen, il y a cinq ans, le 9 novembre 2012. Ils se connaissaient depuis quarante-huit ans. Ce texte bref reprend une partie des notes qu'il a prises à ce moment, celles, douloureuses, du premier mois, particulièrement éprouvant, et une partie de celles, plus équilibrées, qu'il a rédigées ensuite, toujours datées pour marquer les moments de sa longue aventure. La dernière est du 16 avril 2017.

Le titre est une allusion à l'"Aurélia" de Gérard de Nerval où le poète raconte sa quête d'une femme inconnue et la folie qui s'empare de lui. Ce drame personnel lui ouvrit de nouvelles portes à la connaissance des "mystères de notre esprit", nota-t-il. Jean François Billeter raconte, lui, une femme qui a existé, qu'il connaît intimement, qui est bien présente, et un homme sain d'esprit même si cette mort le bouleverse complètement. Il parle bien sûr de lui et de Wen mais de façon universelle. "De tels bouleversements", écrit-il, sont riches en enseignements d'une portée plus grande. Ils nous apprennent de quoi nous sommes faits."

On lit cette succession de notes, parfois plusieurs par jour, la plupart du temps assez brèves, quelques lignes formant un court paragraphe, mais s'étendant de temps en temps sur l'espace d'une page. On y découvre une femme exceptionnelle et aussi humaine, un homme désemparé, plein de souvenirs, l'amour qui les a unis, les projets qu'ils ont eus. Pas d'exhibitionnisme dans la douleur mais l'impression qu'elle nous est donnée en partage, comme une étape avant une acceptation du destin et une capacité à vivre à nouveau. Parce que les épreuves, si on accepte de nous y confronter, nous apprennent "de quoi nous sommes faits". Avec le temps de l'apaisement, les notes s'espacent mais Wen reste toujours aussi présente. Quel couple que celui qui se dessine en filigrane!

Pour lire le début d'"Une autre Aurélia", c'est ici.


Et aussi
1. "Tout un monde lointain", Célia Houdart, P.O.L.
2. "Madone", Bertrand Visage, Seuil
3. "Point Cardinal", Léonor de Récondo, Sabine Wespieser Editeur
4. "Mon autopsie", Jean-Louis Fournier, Stock
5. "La beauté des jours", Claudie Gallay, Actes Sud
6. "Traité des gestes", Charles Dantzig, Grasset