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lundi 30 mars 2026

Le futur a été défié par 92.000 personnes

(c) Clara Vandenbroucke/HELB/FLB.

La 55e Foire du livre de Bruxelles s'est terminée dimanche soir à la grande satisfaction des organisateurs. Du 26 au 29 mars, 92.000 visiteur·ses ont été décomptés à Tour & Taxis (contre 85.000 l'an dernier). Durant les quatre jours de la manifestation, ils sont venus à la rencontre de 1.100 auteur·ices (1.200 l'an dernier), 528 éditeurs, 306 exposants, 160 stands (chiffres stables).
 
Déployée autour de la thématique "Défier le futur", et la météo belge pourrait-on ajouter, la programmation générale a proposé plus de 350 activités pour tous les publics. La programmation scolaire, elle, a rassemblé 7.500 élèves.
 
Plusieurs prix ont été remis, dont, jeudi le prix Prem1ère à Jeanne Rivière pour "Lorraine brûle" (Gallimard, lire ici), vendredi le Prix Première Victor du livre jeunesse, attribué à Josepha Calcerano pour "Le Grand Test" ( Le Muscadier) et samedi le Prix Première du roman graphique, qui a récompensé "Détroit Roma" d'Elene Usdin et Joseph Boni (Sarbacane).
 
 
La Foire du livre 2027 aura lieu du 18 au 21 mars. 
 
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Et pour passer une année à lire, en cadeau, le texte poétique que Susie Morgenstern, invitée d'honneur 2026 (lire ici) a déclamé lors de l'inauguration de la Foire mercredi soir. Merci à elle. 
 
Susie Morgenstern.
(c) Théodore Renard/HELB/FLB.


Pourquoi je lis

Je lis pour rire
Je lis pour pleurer
Je lis pour pétiller
Je lis pour améliorer mon français
Je lis pour aller dans les librairies
Je lis pour recommander des livres à mes amis
Je lis parce c'est toute ma vie
Je lis pour tomber amoureuse sans tomber
Je lis pour faire du sport sans me fatiguer
Je lis pour faire le tour du monde sans empreinte carbone
Je lis parce que ça me passionne
Je lis pour ne pas manger
Je lis pour m'endormir
Je lis pour me réveiller
Je lis pour me souvenir
Je lis pour oublier
Je lis parce que je n’aime que les lecteurs
Je lis pour me faire peur
Je lis pour me faire surprendre
Je lis pour me faire prendre
Je lis parce que je ne suis pas un homme
    et que je veux les comprendre
Je lis pour mieux me connaître
Je lis pour vous connaître
Je lis parce que j'aime les êtres
Je lis parce que j'écris
Je lis parce que je lis au lit
Je lis pour peupler mon lit
Ceci n'est que le début de ma liste et il y a bien d’autres pistes
Pour justifier ma vie égoïste, à consommer sans modération. 

Et vous, quelles sont vos raisons ?

 
 

vendredi 27 mars 2026

Le prix Prem1ère 2026 à Jeanne Rivière

Jeanne Rivière entre Laurent Dehossay, président du jury, et
Jean-Paul Philippot, administrateur général de la RTBF. (c) Jan Van de Vel.

Comme chaque année depuis 2007, les auditeurs ont choisi le prix Première 2026 (4.000 euros, 1.000 de moins que l'an dernier) parmi les dix titres finalistes (lire ici). Il a été décerné pour la vingtième fois ce jeudi 26 mars à la Française Jeanne Rivière pour "Lorraine brûle" (Gallimard, collection Sygne, 2025, 182 pages). Habitant Metz, elle est venue à Bruxelles recevoir son prix et rencontrer le jury, composé de dix auditeurs et auditrices de La Première qui ont lu la sélection de dix premiers romans proposés par un comité de professionnels du livre (lire ici).
 
 
Blouson léopard, deux bagues à chaque main, mais pas aux mêmes doigts, stylo à encre violette, Jeanne Rivière enchaîne les interviews à propos de son prix Prem1ère. Avec naturel et élan. Cash. Sans se cacher derrière les mots. "Lorraine brûle" est un excellent premier roman. On le dit punk, je ne sais pas trop ce que cela veut dire. Je dirais plutôt un roman du réel, des petites choses, de la vie comme elle vient, comme elle va et comme elle ne va pas. Des routines et des galères dans cette Lorraine sinistrée. Des nuages et des éclaircies. De grands soleils aussi. Un milieu rare en littérature, ce n'est pas Zola mais ce n'est pas Versailles, porté par une écriture fluide à la première personne qui tape, se remarque, accroche et séduit. De courts chapitres, une voix qui s'adresse au lecteur, qui lui raconte, en choisissant toutefois des mots qui vont ensemble, qui sonnent bien. Écho à la batterie dont joue l'auteur? Dans des groupes punk, forcément. 
 
Jeanne Rivière.

On va rencontrer une tribu foutraque autour d'une narratrice non nommée mais "elle aurait pu s'appeler Daisy", me glisse la primo-romancière. Et de son fils Tarzan, douze ans, qui se désespère de ne pas savoir faire de roulades arrière. Jeanne Rivière, elle, elle peut toujours. "Je suis toujours capable de faire une roulade arrière. Mais pas le grand écart. A 44 ans, mon corps est un peu usé."

A 44 ans, elle publie son premier livre, un roman: "J'ai toujours écrit. Petite, je tenais des journaux sur tout ce qui se passait dans la maison, j'écrivais de la poésie, je lisais des poèmes dans ma chambre, je faisais des fanzines, des publications sur les réseaux sociaux, quelques textes pour mes groupes de musique. Et puis, un jour, j'ai décidé d’écrire ces quiproquos de la vie en un texte plus long. Pendant un an, j'ai écrit en cachette de tout le monde. Avant d'écrire un livre, on ne sait pas qu'on écrit un livre. Dire qu'on écrit un livre, je trouve cela prétentieux. J'ai envoyé mon texte aux éditeurs. C'est devenu un livre dans la collection Sygne de Gallimard."

"Lorraine brûle" ouvre les portes d'un monde entre Metz et Nancy. On suit la narratrice dans son quotidien, au boulot, avec son fils préado, avec les cochons d'Inde malades, avec Pablo, son mari quitté après dix-sept ans de compagnonnage avec qui elle s'entend bien. Elle travaille, mais elle joue aussi de la batterie, donne des concerts, sort. Elle écoute beaucoup ses proches, principalement des amies. "Il y a beaucoup de femmes dans le livre. Je suis toujours mieux avec des femmes. Je ne lis que des femmes depuis dix quinze ans. J'ai lu assez d'hommes avant."

Une galerie féminine qui nous emmène dans des clubs BDSM ou à l'hôpital, en excursion à la mer ou à Berlin. En filigrane, la quête de l'amour, le spectre de la mort. Bien visible, une bonne dose d'humour, souvent noir. Autant de raisons de penser que la narratrice et la romancière pourraient ne faire qu'un. "Non, non", se récrie-t-elle en souriant, "elle n'est pas moi." Ah bon?
 
Ce premier roman nous entraîne là où on ne va pas souvent, auprès de ces déshérités magnifiques qui s'en sortent à leur façon. "Écrire pour moi, c'est une solution pour trouver l'unité, pour réparer. Écrire m'aide à trouver l'unité. Nager aussi mais c'est arrivé plus tard." 
 
Nager, comme les lignes en lien avec la natation que pratique quotidiennement la narratrice qui closent les chapitres, bouées subtiles qui aident à garder la tête hors de l'eau. "Les lignes en fin de mes textes n'étaient pas systématiques au début. Il y en avait beaucoup mais pas partout. C’est Thierry Laroche, mon éditeur, qui m'a suggéré d'en rajouter quelques-unes. Comme il est éditeur, je me suis dit qu'il savait."
 
"Le point de départ", reprend Jeanne Rivière, "c'est que j'avais envie de parler de tout ce dont on parle peu. De ce qu'on ne dit pas chez la boulangère ou dans la salle de café et qui est constitutif de l'humanité. Le point de départ, c'est comment dealer l'existence au quotidien, la tragédie du quotidien, dans ces mondes invisibles, ces communautés dont on parle peu. Ça m'intéresse. Je le fais de manière frontale, dans les phrases, dans les mots. Je n'ai pas envie d'y aller par quatre chemins dans la littérature. Un livre, ce n'est rien d'autre que des mots. La musique que je fais est dans cette esthétique-là. Punk sans grande maîtrise technique."

Avec son titre en écho au tatouage de l'amie Delfine, trouvé au moment d'envoyer aux éditeurs le texte dans lequel il figure sur un bracelet, "Lorraine brûle" est une très belle découverte qui fait espérer d'autres textes... punk.
 
Pour lire en ligne le début de "Lorraine brûle", c'est ici.
 
 
 
Lauréats précédents
  • 2025 Pauline Valade pour "Bruno et Jean" (Actes Sud, 2024, lire ici)
  • 2024 Sébastien Bailly pour "Parfois l'homme" (Le Tripode, 2023, lire ici)
  • 2023 Anthony Passeron pour "Les Enfants endormis" (Globe, 2022, lire ici)
  • 2022 Mario Alonso pour "Watergang" (Le Tripode, 2021 lire ici)
  • 2021 Dimitri Rouchon-Borie pour "Le Démon de la Colline aux Loups" (Le Tripode, 2020, lire ici)
  • 2020 Abel Quentin, pour "Sœur" (Editions de l'Observatoire, 2019, lire ici)
  • 2019 Alexandre Lenot, pour "Écorces vives" (Actes Sud, 2018)
  • 2018 Mahir Guven, pour "Grand frère" Editions Philippe Rey, 2017, lire ici)
  • 2017 Négar Djavadi, pour "Désorientale" (Liana Levi, 2016, lire ici)
  • 2016 Pascal Manoukian, pour "Les échoués" (Éditions Don Quichotte, 2015, lire ici)
  • 2015 Océane Madelaine, pour "D'argile et de feu" (Les Busclats, 2015, lire ici)
  • 2014 Antoine Wauters, pour "Nos mères" (Verdier, 2014, lire ici)
  • 2013 Hoai Huong Nguyen, pour "L'ombre douce" (Viviane Hamy, 2013)
  • 2012 Virginie Deloffre, pour "Léna" (Albin Michel, 2011)
  • 2011 Nicole Roland, pour "Kosaburo,1945" (Actes Sud, 2011)
  • 2010 Liliana Lazar, pour "Terre des affranchis" (Gaïa Éditions, 2009)
  • 2009 Nicolas Marchal, pour "Les Conquêtes véritables" (Les Éditions namuroises, 2008)
  • 2008 Marc Lepape, pour "Vasilsca" (Éditions Galaade, 2008)
  • 2007 Houda Rouane, pour "Pieds-blancs" (Éditions Philippe Rey, 2006) 

 

mercredi 25 mars 2026

Les 10 finalistes du Prix Prem1ère 2026

(c) RTBF.

C'est à 14 heures ce jeudi 26 mars, premier jour de la 55e Foire du livre de Bruxelles, que sera dévoilé en direct, et remis, le prix Prem1ère 2026, le vingtième du nom. Rappelons que ce prix est un prix de lecteurs, les jurés étant choisis sur base des dossiers qu'ils envoient à la RTBF. Ils lisent les dix premiers romans écrits en langue française qui ont été retenus par un comité de professionnels du livre, libraires, journalistes et critiques littéraires.


Les finalistes

Nassera Tamer
"Allô la Place"
Verdier
 
(c) Miliana Salomé Rahouadj.
 
La narratrice tente de renouer avec une langue-chimère, le darija, l'arabe vernaculaire du Maroc, et en particulier le darija de ses parents, qui mélange l'arabe, le chleuh, l'espagnol, le français et bien d'autres choses encore. Une culture familière et pourtant étrangère.


David Ducreux Sincey
"La loi du moins fort"
Gallimard
 
(c) Francesca Mantovani.

Le narrateur a passé une grande partie de sa vie dans le sillage de Romain Poisson, son ami d’enfance dont il est devenu l'homme à tout faire et le complice. 
 

Jean Ciantar
"La Ballade des garçons-poussière"
Les Avrils

(c) Chloé Vlommer-Lo.

Yacob vit avec sa chienne dans une maison. Une vie solitaire et taciturne, hantée par le suicide de David, dix ans plus tôt, deux semaines après leur rencontre.


Maïa Thiriet
"Sans Eden"
Emmanuelle Collas

(c) DR.

Un huis clos aux airs de thriller, dans lequel l'amour et la folie ne sont jamais très éloignés. 


Jeanne Rivière
"Lorraine brûle"
Gallimard

(c) Francesca Mantovani.

Approche sociale et féminisme se conjuguent dans un roman tour à tour trash et poétique, intime et politique.


Catherine Denne
"La Loi Denton"
Asmodée Edern

(c) RTBF.

Un roman dystopique ou science, écologie, mémoire et révolte s'entrelacent autour de figures féminines puissantes, confrontées à un monde en perte d'équilibre.


Ramsès Kefi
"Quatre jours sans ma mère"
Philippe Rey

(c) Philippe Matsas.

Un chant d’amour aux mères qui portent le poids de leur famille, sans bruit et sans reconnaissance, aux hommes fragiles, impétueux mais débordant de tendresse, à ceux qui ont le courage d'aller chercher dans le passé les remèdes aux maux du présent.


Céline Bagault
"Ici commence mon père"
L'Olivier

(c) Patrice Normand.

Une exploration de la période anxiogène pour une fille dont le père atteint de la maladie d'Alzheimer a disparu de son EHPAD et que l'on ne retrouve pas.
 

Camille Bordenet
"Sous leurs pas, les années"
Robert Laffont

(c) Philippe Matsas.

Constance doit rentrer en Isère à la mort de sa grand-mère. Elle appréhende d'y croiser Jess, cette presque sœur de l'adolescence qu'elle a quitté à 18 ans. 
 

Julien Fyot
"Décrochages"
Viviane Hamy

(c) Quentin Houdas.

 
Le mal-être en milieu scolaire, la satire mordante d’un système à bout de souffle, une réflexion profonde sur la paternité et une enquête policière haletante.

 
Comité de sélection des titres
Bénédicte Plovier, chargée de communication, Laurent Dehossay, journaliste, Christine Pinchart, journaliste, Emmanuelle Jowa, journaliste, Deborah Danblon, chroniqueuse littéraire et Régis Delcourt, libraire.
 
Jury 2026
Le jury est composé de 10 auditeurs de La Première: Alice Duponcheel, Lisa Bouguerra, Valérie Grimmiaux, Romane Bouillon, Nadège Duvivier, Diane Lecart, Pierre Deutsch, Olivier Deviviers, Olivier Melis et Thomas Bodart. 
 
 

mercredi 12 mars 2025

Selon La Libre et la FLB, les 15-25 ans lisent

(c) FLB.

Courant février, un sondage a été publié sur les sites des journaux du groupe de presse IPM ("La Libre", "l'Avenir" et la "DH"), partenaire de la Foire du Livre de Bruxelles qui s'ouvre demain. Le thème? "Que lisent les jeunes en 2025?" Que lisent les jeunes de 15 à 25 ans plus précisément. Ces derniers étaient sollicités par voie de presse sur leurs pratiques de lecture, mais aussi leurs parents – observateurs espions des façons de lire de leurs enfants. Trois cents adolescents ont répondu ainsi que soixante-neuf parents. Cette enquête non scientifique apporte néanmoins un éclairage sur les tendances actuelles dans un secteur en constante évolution.

Les jeunes qui lisent le journal lisent donc aussi des livres.
  • La fiction se taille la part du lion, leurs préférences allant à 89,3 % pour les romans. Au sein de cette catégorie, la romance remporte 57,9 %, la fantasy 46,9 %, le policier 40,1 % et la fiction contemporaine 34,3 %. A l'image des films et séries populaires.
  • Les bandes dessinées séduisent 32,3 % des jeunes interrogés. Surtout les mangas qui attirent 43,7 % des répondants.
  • Les ouvrages de non-fiction et les livres pratiques n'attirent que 20% des répondants.
Le livre papier reste leur support privilégié (91,5 %), loin devant les formats numériques (7,1 %, dont 49 % sur smartphone et 28,3 % sur tablette) et audio (1,3 %). Cette préférence pour le papier semble s'expliquer par un besoin de se connecter à son imaginaire tout en s'éloignant des écrans.

Malgré une forte consommation digitale dans leur quotidien, les jeunes restent attachés aux librairies physiques pour leurs achats (81,2 %).

Les recommandations d'amis (33,5 %) et les réseaux sociaux (35,5 %), en particulier Instagram et TikTok, jouent un rôle important dans leur découverte de nouveaux livres, témoignant de l'influence des plateformes numériques.

Près de la moitié des jeunes qui ont répondu à l'enquête (47,6 %) lisent tous les jours, 34,3 % lisant plusieurs fois par semaine. Où lisent-ils? A la maison (96,1 %), mais aussi dans les transports en commun (54,4 %). Quand? Pendant les vacances pour 48,9 % des répondants.

La durée moyenne des sessions de lecture oscille entre 30 minutes (27,8 %) et une heure (35,6 %). 65% des répondants disent fréquenter des événements littéraires, foires, festivals et dédicaces en librairie. Les verra-t-on à la Foire du livre de Bruxelles qui se déroule du 13 au 16 mars à Tour & Taxis avec "Habiter le monde" comme thème (infos ici)?

Ces bons chiffres, réalisés sur base de réponses volontaires suite à un appel dans des médias, sont à toutefois à relativiser par ceux de l'ADEB (Association des Editeurs belges) qui se montrent plus alarmistes mais ne concernent que la production belge. Un communiqué de l'ADEB et des Editeurs singuliers alertait en novembre 2024: "Le secteur de l'édition en Belgique traverse actuellement une période compliquée. Avec des changements potentiels dans la fiscalité, des réformes encore imprécises du soutien financier et une pression économique grandissante, la filière du livre fait face à des défis importants."
 
Le projet de TVA à 9 % sur le livre en Belgique peut en effet avoir des répercussions économiques considérables en renchérissant le prix final des livres, et impactant donc directement les lecteurs. Quid aussi de la compétitivité sur le marché européen des éditeurs belges, déjà confrontés à des hausses considérables des matières premières? Un repli sur les ventes est à craindre, mettant les petites maisons d'édition en difficulté et, in fine, réduisant l'offre littéraire. Quid du soutien institutionnel et de l'élaboration d'une véritable politique intégrée du livre en Belgique francophone? Actuellement, les instances d'avis sont suspendues et les subventions donc bloquées. La ministre de la Culture Elisabeth Degryse n'a pas encore signé l'arrêté portant exécution du Décret relatif au subventionnement des secteurs professionnels des langues, des lettres et du livre. 
 
EDIT 12 mars 16 heures: Selon Le Soir, le décret serait débloqué mais, modifié, il devra être relu par le gouvernement, passer au Conseil d'Etat, subir une deuxième lecture puis être voté par le Parlement.
 
Attendons donc, que faire d'autre, mais lisons comme les jeunes lecteurs de La Libre.
 
 
 
 
 
 
 

vendredi 5 avril 2024

Le prix Prem1ère 2024 à Sébastien Bailly

Sébastien Bailly. (c) Le Tripode.

 
Il est content, Frédéric Martin, et fier! Sa maison d'édition, Le Tripode, vient de remporter pour la troisième fois - en quatre ans - le prix Prem1ère de la RTBF. A la Foire du livre de Bruxelles, le jury d'auditeurs et d'auditrices a tranché entre les dix livres finalistes (lire ici). Et il a choisi de récompenser le premier roman de Sébastien Bailly, "Parfois l'homme" (Le Tripode, 192 pages), une exploration sévère mais jubilatoire de la condition masculine. Venu de Rouen où il a été longtemps journaliste avant de se tourner vers la consultance en rédaction, le lauréat n'a pas caché sa joie d'avoir été choisi par des lecteurs d'abord, belges ensuite et donc dotés d'humour.
 
"De la naissance à la mort, vivre n'est pas une mince affaire, mais cela a-t-il, au moins, un sens? Déceptions, abandons, rancœurs, courage, exaltation, grâce et un peu de beauté pour faire passer le tout: la condition masculine serait-elle hésitante et égarée? Dans son premier roman, Sébastien Bailly nous le rappelle avec lucidité, humour et panache", ont estimé Laurent Dehossay et les jurés du Prix Prem1ère 2024.

Cent dix nuances de l'homme

En huit chapitres présentés comme les romans d'aventures de Jules Verne ("Où l'homme pousse un premier cri,..") et cent dix séquences numérotées où le mot "l'homme" apparaît, le plus souvent en ouverture, moins souvent dans le corps du texte, deux fois pas du tout, Sébastien Bailly nous raconte un homme, lui?, de sa naissance (notice n°1) à son décès (notice n°110), pas lui. Entre les deux, des notices de longueurs variables abordent une existence masculine de façon chronologique en autant de thématiques. Exemples: 1, la naissance; 2, le choix du prénom; 3, l'accouchement; 4, la raison de la conception... Mais aussi l'enfant maltraité (6) ou choyé (7). Et encore le journal intime (13) ou l'art de collectionner (15). Sans oublier le quotidien, école, études, boulot, chômage, retraite, vacances, incidents de parcours, et la politique dont l'extrême-droite (60) ainsi qu'une impressionnante liste de ratages potentiels (71). On découvre des suites logiques comme des coqs à l'âne.
 
Bailly distille sa critique sociale d'un ton amusé ou au second degré. Pince-sans-rire ici, carrément noir là. De petites phrases percutantes réveillent un sujet banal. D'autres jouent sur le sens des mots. Elaborent des analyses rocambolesques (31) ou vantent la clef de douze (65). Quand il ne s'adresse pas directement à son lecteur. Sa couverture en spermatozoïdes multicolores, symbole masculin absolu, abrite un constat plutôt désenchanté sur la condition masculine. Mais les observations fines et bien rendues offent un réel plaisir de lecture tout en transpirant d'humanité. L'auteur sculpte ses différents tableaux tout en se lançant des défis littéraires. Une liste ici, une note là. Au final, un premier roman lettré dans le bon sens du terme, pesé, rythmé, dans lequel on circule facilement grâce à la numérotation. On pourrait même lire "Parfois l'homme" comme un "livre dont on est le héros". Et on le perçoit différemment après avoir entendu les réponses de l'auteur.

 
Sept questions à Sébastien Bailly

Ecrire un premier roman à votre âge, est-ce tard?
Je publie mon premier roman à 56 ans, mais cela ne veut pas dire que j'ai commencé à écrire maintenant. J'ai été journaliste pendant vingt-cinq ans, dans la presse informatique et dans la presse écrite, notamment locale pour "Ouest-France". On fait tout en locale. On est en prise réelle avec ce que vit la population. Sillonner Rouen a été nourrissant pour l'écrivain qui arrive derrière le journaliste.
En réalité, j'ai écrit mon premier livre à sept ans et demi. C'était un cahier de poèmes que j'ai fait en plus de mon cahier de poésie à l'école. Mon enfance et mon adolescence se sont déroulées avec l'écriture. Toujours de la poésie. Et des bouts de roman. Le travail d'écriture a toujours été là. Ensuite, j'ai fait des études de lettres et j'ai opté pour le journalisme afin d'écrire. C'était aussi une manière de repousser le moment où j'allais faire de la littérature. Comme écrire des livres techniques et non de la littérature blanche. "Parfois l'homme" est nourri de mon expérience. Évidemment, après cinquante-six ans, il n'est pas autobiographique. Et avant, pas complètement...

Mais la première scène l'est?
Oui.

Être un homme, un défi?
Le plus difficile à réussir, de mon point de vue, n'est pas que mon premier roman ne présente pas d'histoires, ni de personnages, mais qu'il se lise comme un page-turner. En l'absence de trame narrative tout en étant grand public. C'est cela qui a été mon défi.
L'écriture, cela s'apprend, le rythme, cela s'apprend. Sans technique, ce livre n'existe pas. Où mettre l'humour, comment l'intégrer? Il faut faire ses gammes. Se faire mal, comprendre ce qui ne marche pas.
 
Qui est cette Germaine Tribochon qui signe l'épigraphe "Parfois l'homme naît; parfois, l'homme meurt."?
C'est une blague. Elle n'existe pas. Comme il n'y a aucun personnage nommé dans le livre, je l'ai inventée pour avoir un nom. Accessoirement, sa phrase est le titre de mon manuscrit initial. Tout le livre est dans le point-virgule.

Comment s'est écrit "Parfois l'homme"?
J'ai composé le livre en suivant la chronologie de l'homme de la naissance à la mort. La numérotation des séquences est une idée de mon éditeur. Au départ, je n'en avais pas mise. C'étaient des blocs de texte. La numérotation donne des repères au lecteur. On découvre comment les gens s'approprient le livre, s'envoient des passages en les identifiant par leur numéro. Les différents paragraphes donnent aussi une idée très claire de tout ce que je pense. Le climat actuel en Europe est incroyable.

Quand écrivez-vous?
J'écris le matin, de cinq à sept heures, quand la maison dort. Dans les mêmes conditions d'écriture, jour après jour. Cela me permet, je pense, de maintenir le même style d'écriture. J'écrirais en fin de journée, les mots me viendraient différemment. Chaque numéro du roman a été écrit d'un coup, selon l'inspiration du jour et dans l'ordre du livre publié.

A part Perec, quelles sont vos admirations littéraires?
L'auteur Alexandre Vialatte qui m'a inspiré mon rythme et le décalage humoristique.
Eric Chevillard pour sa fantaisie et sa noirceur. Mais je ne l'ai découvert qu'a posteriori. Comme d'autres choses dans mon livre.


Lauréats précédents

  • 2023 Anthony Passeron pour "Les Enfants endormis" (Globe, lire ici)
  • 2022 Mario Alonso pour "Watergang" (Le Tripode, lire ici)
  • 2021 Dimitri Rouchon-Borie pour "Le Démon de la Colline aux Loups" (Le Tripode, lire ici)
  • 2020 Abel Quentin, pour "Sœur" (Editions de l'Observatoire, 2019, lire ici)
  • 2019 Alexandre Lenot, pour "Écorces vives" (Actes Sud, 2018)
  • 2018 Mahir Guven, pour "Grand frère" Editions Philippe Rey, 2017, lire ici)
  • 2017 Négar Djavadi, pour "Désorientale" ;(Liana Levi, 2016, lire ici)
  • 2016 Pascal Manoukian, pour "Les échoués" (Éditions Don Quichotte, 2015, lire ici)
  • 2015 Océane Madelaine, pour "D'argile et de feu" (Les Busclats, 2015, lire ici)
  • 2014 Antoine Wauters, pour "Nos mères" (Verdier, 2014, lire ici)
  • 2013 Hoai Huong Nguyen, pour "L'ombre douce" (Viviane Hamy, 2013)
  • 2012 Virginie Deloffre, pour ;"Léna" (Albin Michel, 2011)
  • 2011 Nicole Roland, pour "Kosaburo,1945" (Actes Sud, 2011)
  • 2010 Liliana Lazar, pour "Terre des affranchis" (Gaïa Éditions, 2009)
  • 2009 Nicolas Marchal, pour "Les Conquêtes véritables" (Les Éditions namuroises, 2008)
  • 2008 Marc Lepape, pour ;"Vasilsca" (Éditions Galaade, 2008)
  • 2007 Houda Rouane, pour "Pieds-blancs" (Éditions Philippe Rey, 2006)


jeudi 6 avril 2023

Cinq moments de la Foire du livre de Bruxelles

Louis Joos.


Record d'affluence pour la 53e Foire du livre de Bruxelles qui s'est tenue à Tour & Taxis du 30 mars au 2 avril. Les organisateurs annoncent qu'elle a généré 80.000 tickets. S'ils n'ont peut-être pas tous donné lieu à une visite, il y a eu un monde inouï dans les allées tout au long du week-end. Et partout, une fois que la signalétique avait été améliorée, indiquant en grand que la visite se poursuivait dans un autre bâtiment, celui de la Gare Maritime. Comme chaque fois, il y a eu les auteurs qui généraient des files incroyables de chasseurs d'autographes, Amélie Nothomb, Eric-Emmanuel Schmitt, Grégoire Delacourt pour ne citer qu'eux, et il y a eu ceux qui ont attendu le client/le lecteur. Comme chaque fois, il y a eu les maisons d'édition et les librairies qui ont super bien vendu, et il y a eu les maisons d'édition et les librairies qui ont dû remballer leur stock. Comme chaque fois, il y a eu les rencontres qui faisaient salle comble et il y a eu celles où les sièges sont restés vides. C'est la loi d'une Foire du livre à Bruxelles, le côté positif 2023 étant l'enthousiasme des visiteurs qui y sont revenus en masse.


Louis Joos à l'honneur

Parmi les rencontres peu suivies, celle organisée dimanche après-midi autour de Louis Joos. Notre merveilleux illustrateur était accompagné de Rascal, son vieux complice, et de son ami auteur-illustrateur Pascal Lemaître. La conversation précédait la remise, des mains de Nadine Vanwelkenhuyzen, directrice générale adjointe au Service général des Lettres et du Livre, du Prix de la Fédération Wallonie-Bruxelles pour sa contribution au rayonnement de la littérature jeunesse en Belgique francophone.  Un maigre public d'une petite vingtaine de personnes, membres du jury l'ayant couronné, membres d'une fondation privée, personnes de sa maison d'édition ou famille du lauréat. Quel dommage!

Quoi qu'il en soit, ces lauriers sont une excellente nouvelle et une juste consécration, couronnant un immense artiste en littérature, jeunesse, BD et jazz, et en peinture (lire ici). Autre motif de réjouissance, la sortie en septembre d'un nouvel album jeunesse illustré par Louis Joos sur un texte de Rascal, "Buffalo Kid" (l'école des loisirs, Pastel). Cette histoire de bisons en Amérique arrivera plus de dix ans après la précédente, "Mère magie" (texte de Carl Norac, même éditeur). Un projet dont Louis Joos m'avait déjà parlé fin 2017 (lire ici en pages 32 à 37). Un album qui s'est créé comme les précédents du duo Rascal-Louis Joos: le premier compose une ébauche de texte, le second dessine et fait quelques suggestions, le premier écrit le texte définitif sur base des dessins réalisés.

Editeur jeunesse écoresponsable

Maison d'édition jeunesse créée à Nantes en 2019, La cabane bleue publie des livres illustrés pour sensibiliser les enfants à la protection de la planète dans une démarche 100 % écoresponsable. C'est-à-dire, quatre titres par an maximum, bien conçus et accompagnés, tous sur le même format pour optimiser l'impression réalisée en France, sans couverture à pelliculage plastique, avec des droits d'auteur supérieurs à la moyenne, distribués en Belgique par Makassar.

Les titres des différentes collections montrent bien combien chaque album apparaît original dans l'océan de livres jeunesse publiés sur tout et n'importe quoi. La collection "Mon humain et moi" présente des personnes célèbres par le biais de leur animal. "Les herbes folles" évoquent la nature et l'écologie autrement. "Suis du doigt" invite l'enfant à déterminer son parcours dans les pages qui lui présentent une espèce menacée. "Les histoires" réunissent des fictions sur les questions écologiques. Catalogue complet ici.

Aglaé, par Giulia Vetri. (c) La cabane bleue.

Revenons sur l'album documentaire "Charles et moi" d'Emmanuelle Grundmann aux textes et Giulia Vetri aux illustrations (La cabane bleue, 2019, 28 pages). Bien sûr, il y sera de la découverte de la théorie de l'évolution par Charles Darwin. Mais toute l'originalité de l'album tient dans le fait que la narratrice en est Aglaé, le poulpe que le naturaliste a capturé en 1832 près des îles du Cap-Vert et installé dans un bocal posé sur son bureau à bord du Beagle. Aglaé nous raconte l'homme en face d'elle, ses recherches, ses découvertes et l'évolution de leur relation. Un point de vue original et percutant porté par de somptueuses illustrations. Dès 8 ans.


Poésie jeunesse voyageuse

Quelle belle rencontre que les mots de la Belge Béatrice Libert et les dessins de Kotimi, une Japonaise vivant depuis longtemps à Paris (lire ici). Leur recueil de poèmes, "Voyages à perdre haleine" (Motus, 64 pages) est une puissante invitation à bouger. Qu'on soit une valise, un voyageur, un chapeau, un vaisseau spatial, un éléphant ou un escargot... C'est que chez la poétesse à la belle imagination, à la toute aussi grande tendresse et à l'humour très présent, tout peut voyager. Les humains comme les animaux ou les objets. Cela donne lieu à de formidables petits textes, souvent fantaisistes, où la première phrase ne permet en général pas de deviner la dernière. Ce merveilleux pouvoir de la poésie de tout déménager est transcendé par les illustrations de Kotimi qui a réinterprété chaque poème pour le porter encore plus loin. Combien de kilomètres parcourt-on dans cet excellent recueil? La question ne demande pas de réponse car le plus important est l'envie de remuer, de bouger, de voyager, que distillent irrésistiblement toutes ces doubles pages. Pour tous dès 6 ans.

In "Voyages à perdre haleine". (c) Motus.


Multiples familles animales

On ne cesse de parler de la multiplicité des familles chez les humains. Qu'en est-il chez les animaux, s'est demandé Karine Granier-Deferre dans son premier album documentaire junior, "Naître animal", fort bien illustré par Marie Caudry (Casterman, 48 pages). En vingt-six histoires, elle démontre que chez les animaux, la famille est tout aussi diversifiée que chez les humains, lesquels apparaissent en dernière double page. Il y a ceux qui inversent les rôles traditionnels comme la hyène. Il y a des mères célibataires, chez l'orang-outan par exemple. Il y a ceux qui changent de sexe par nécessité, cela arrive chez le poisson-clown et chez l'albatros.

L'auteure nous raconte tout cela avec force détails dans de petits textes ciselés, aux titres littéraires, le noms des espèces présentées apparaissant dans le cartouche scientifique. Ils sont superbement accompagnés par les dessins de Marie Caudry.

Présente à la Foire du livre de Bruxelles, Karine Granier-Deferre a répondu à mes questions.

Pourquoi "Naître animal"? "C'est un documentaire différent. Il fait écho aux changements de modèles familiaux dans la société. Je ne porte pas de jugement mais je veux montrer aux enfants les différentes familles qui existent. C'est une façon de parler de la différence, d'inciter à ne pas souffrir de la différence. Quand on voit toutes ces différences, on comprend que plus personne ne l'est, puisqu'on est tous différents. J'ai fait énormément de recherches, j'ai beaucoup lu, je me suis constitué mon réseau, j'ai échangé avec des chercheurs. J'ai fait un livre d'éthologie, de comportement."

Comment avez-vous établi votre sélection? "Je présente 26 animaux, dont l'être humain en finale. Pour les choisir, j'ai pris un peu dans toutes les espèces, avec des schémas très  différents, contre les clichés répandus comme celui que chez les mammifères, ce sont les mamans qui s'occupent des petits et non les papas. J'ai aussi opté pour des animaux qui plaisent aux enfants."

L'histoire qui vous a le plus étonnée? "Le nombre d’animaux qui grandissent sans parents. Autres étonnements: sur les quatre types de hyène, le fait qu'une soit complètement différente, et aussi que les campagnols soient les plus proches de la famille nucléaire."

Pourquoi Marie Caudry? "C'est l'éditeur qui a choisi l'illustratrice. J'aime le côté onirique de Marie Caudry, proche du conte. Elle a créé un vrai rapport texte-images, sans anthropomorphiser mais avec une touche affective pour l'émotion. Elle a choisi un pantone orange comme fil conducteur entre tous ses dessins."


La tortue Arrau. (c) Casterman.


Une plume adulte à suivre

Son recueil de nouvelles s'intitule "Incisives" (Lamiroy, 233 pages). Normal, Caroline Wlomainck y montre les crocs dans une écriture au scalpel épinglant divers faits de notre société. Cinq textes courts bien mordants qui, en réalité, enchantent. Qui secouent, dégoûtent, sidèrent et perturbent. Dans le bon sens du terme.
On avait découvert la Tournaisienne  en septembre dernier sous le nom de Kro. Déjà les crocs. Elle prêtait sa plume à une voyante, "Madame Irma" dont elle a égrené les lettres en deux volumes, "Perles fines" (lire ici), suivi en janvier de "Perles rares" (Lamiroy).

Sous son nom, Caroline Wlomainck se lançait aussi en janvier dans la nouvelle, plutôt noire, avec l'excellent opuscule "Little paradise" (Lamiroy, lire ici). Un texte qui se retrouve au milieu du recueil "Incisives" tout juste paru. Avant, dans un texte à deux voix, un jeune couple de "Vautours" qui se montre aimable avec sa vieille voisine, dans l'unique but de lui rafler sa maison au joli jardin. Sans imaginer que la fine Eliane allait déployer de redoutables ruses. Dans "Débordement", un journaliste déçu et dégoûté par l'ultralibéralisme décide de faire justice lui-même. Il enlève le big boss d'une multinationale de l'agroalimentaire, un pourri de la pire espèce. Ce sera la grande malbouffe! Des scènes incroyables et une finale inattendue. 

Après "Little paradise" arrive un texte tout aussi incisif, "Eté 89", où un ancien gamin se remémore les étés de sa jeunesse, au camping dans le sud. Les balades avec son meilleur ami, les explorations, les découvertes, les paris et les défis… Un texte à deux voix, leurs surnoms de l'époque, vingt ans plus tôt, car le destin a sacrément rebattu les cartes des inséparables. Enfin, "Joker" porte un grand coup dans la vie de couple. Vingt-cinq ans après leur mariage, Fred, le narrateur, travaille toujours (à la police) mais Hélène tourne en rond (syndrome du nid vide). Les bonnes intentions suffisent-elles?

Dans ces cinq nouvelles, Caroline Wlomainck pointe d'une écriture acérée, porte la plume, comme on disait avant, dans ce qui émerge de notre monde, l'argent, encore l'argent, le couple, les remords... Elle a de l'imagination et du style. Elle nous secoue pas mal et ça fait du bien.




dimanche 2 avril 2023

Le prix Prem1ère 2023 à Anthony Passeron


Les habitudes printanières ont repris à Bruxelles. La Foire du livre est revenue à Tour & Taxis, dans un espace légèrement décalé par rapport aux années antérieures : une partie seulement des magasins habituels, désormais dénommés Shed 1 et Shed 2, mais toute la Gare maritime voisine, à portée de passerelle. L'inauguration a eu lieu mercredi soir, drainant le tout-Bruxelles littéraire. Les jours suivants, le public a été présent, les auteurs et les éditeurs aussi - des centaines d'éditeurs, regroupés la plupart du temps selon leur origine géographique. Pire que les giboulées autorisées, la pluie a douché avec régularité les amateurs de livres.

Selon la tradition, le premier jour de la FLB a été celui de la proclamation du lauréat du 17e prix Prem1ère de la RTBF (5.000 euros). Sur les dix primo-romanciers francophones finalistes (lire ici), c'est le Français Anthony Passeron, auteur de "Les Enfants endormis" (Globe, 278 pages, août 2022), qui a été couronné par le jury d'auditeurs/trices. Un roman formidable. Encore un homme lauréat, diront peut-être ceux qui se souviennent des éditions précédentes, toutes masculines, alors que le prix a déjà récompensé huit femmes (lire en fin de note). Ont également été appréciés par le jury cette année les premiers romans "La mémoire de nos rêves" de Quentin Charrier (Grasset) et "Brûleurs" de Neïla Romeyssa (JC Lattès/La Grenade, collection dirigée par Mahir Guven, lauréat du prix 2018).

Le premier roman d'Anthony Passeron, né en 1983, a en réalité été remarqué dès sa sortie en août 2022. A raison. Ce livre surprend et emporte par sa double narration sans pathos. D'une part, un récit autobiographique teinté de fiction où le narrateur brise le silence sur un déni familial. D'autre part, une enquête sociologique où il détaille les débuts de la recherche sur le sida. Nous sommes dans les années 80. Du nom de ces gamins qui se piquent à l'héroïne jusqu'à tomber, abattus, en pleine rue, "Les Enfants endormis" a figuré dans le top 15 des meilleures ventes en France de la rentrée littéraire automnale. Il est apparu dans trois sélections de prix littéraires, Décembre, Flore, Wepler, avant de remporter ce dernier. Réimprimé à plusieurs reprises, il est actuellement en lice pour un autre prix d'auditeurs, le prix du Livre Inter (France Inter).

L'écrivain, par ailleurs musicien, est issu d'une famille vivant dans l'arrière-pays niçois, régentée hier par des grands-parents ayant "réussi" dans la vie professionnelle. Sans doute moins dans la sphère familiale où il y a ce qui se fait et ce qui ne se fait pas, ce qui se dit et ce qui ne se dit pas. Par exemple, on n'y parle jamais de Désiré, son oncle, le premier de la fratrie, le fils aîné, le fils préféré. Mort quelques années après sa naissance, et depuis, comme effacé de l'arbre généalogique. Mort de quoi ? Du sida. Impossible à admettre pour ses grands-parents à une époque où le virus était associé à l'homosexualité.

Anthony Passeron.
(c) Jessica Jager.
Professeur de lettres et d'histoire-géographie dans un lycée professionnel, le lauréat portait en lui depuis longtemps ces douleurs familiales, ces dénis engendrant jalousie et colère, ces morts qu'on ne pouvait pleurer. Que faire de ce fardeau ? Un livre ? Quel livre ? Jusqu'au jour où ce qui était en latence a germé : "Je ne suis pas d'un endroit où on écrit", me dit Anthony Passeron, venu à Bruxelles  recevoir son prix Prem1ère. "Tout d'un coup, en 2017, dans la salle des profs, j'ai eu l'inspiration. J'allais faire alterner un chapitre sur la famille et un chapitre scientifique. Avant, j'ai traîné cette idée de livre sur ma famille dans une réflexion qui existait depuis des années. J'ai tout de suite écrit le prologue. Pour la suite, autant mener l'enquête scientifique était reposant alors que l'enquête familiale m'était pénible. Les souvenirs sont tellement douloureux."

Dans ce prologue, l'auteur explique comment, ses grands-parents décédés, il a pu se lancer dans son enquête familiale, comment dans sa famille, "chacun à sa manière a confisqué la vérité", effaçant cette histoire qu'il a voulu écrire, sachant, lui, "que la vie de Désiré s'est inscrite dans le chaos du monde." Ensuite, dans les deux parties du livre comme dans l'épilogue, on trouvera en alternance un chapitre sur les recherches scientifiques à propos du sida et un chapitre retraçant l'histoire familiale à travers le prisme de Jacques, le deuxième garçon, le père du narrateur. En face de lui, le prisme de la grand-mère, force incontestable. Une belle écriture, sans gras, posant les choses sans juger, associant régulièrement les mots de façon originale.

Du côté familial, on suit l'ascension sociale de grands-parents devenus bouchers de village pendant les Trente Glorieuses. Ils ont bossé comme des fous. Ils ont suivi et organisé les conventions sociales. Quelle revanche pour la grand-mère italienne qui avait fui la guerre dans son pays! Ils ont eu des enfants, quatre, dont deux interviennent dans le roman. "Il y a d'autres membres de la famille à qui j'ai peu donné la parole dans ce roman. Ils apparaîtront dans d'autres livres, traitant d'autres sujets", me glisse l'écrivain. On découvre le frère aîné, le préféré qui peut tout faire, et même ne rien faire, est adulé, le frère suivant qui va tout tenter pour se faire aimer de ses parents. Désiré le flambeur qui, comme beaucoup de jeunes de son âge dans le coin, va tomber dans les drogues dures et en hériter du sida. Une maladie que ses parents vont nier jusqu'à la dernière limite. C'est une terrible comédie humaine qui s'égrène dans les belles pages d'Anthony Passeron. Lui qui a voulu rendre à la lumière tous les protagonistes de son histoire.

En parallèle se joue une autre comédie humaine tout aussi désastreuse, dans les milieux scientifiques cette fois qui se bagarrent entre continents. La recherche sur le sida débute tôt en France, mais n'est portée que par une petite équipe de médecins inquiets, les autorités sanitaires préférant se voiler la face. De son côté, la recherche américaine fait fausse piste et refuse de l'admettre pour ne pas perdre son prestige établi de longue date. Lire "Les Enfants endormis", c'est aussi retrouver les noms d'hommes et de femmes, pour peu qu'on ait suivi les informations sur le mystérieux virus apparu en 1981. Vertigineux, cet effet rétroviseur permet de réaliser tout ce qu'on doit à ces chercheurs et ces chercheuses qui n'ont voulu ni se taire ni s'arrêter. Une mise en lumière bien nécessaire.

Six questions à Anthony Passeron

Votre écriture peut se dire blanche. Est-ce en hommage à Annie Ernaux ou Didier Eribon que vous avez lus ?
Pas du tout, j'ai opté pour l'écriture blanche pour que ma famille adhère à ce projet de livre. Ma famille qui avait fait le choix du silence. J'ai fait ce choix pour que ma famille puisse se reconnaître dans ce livre, avec sa pudeur. Je ne voulais pas esthétiser leur douleur, pas les froisser non plus. Ma forme a été guidée par la forme de leur expression à eux, ne pas se faire remarquer, ne pas se plaindre, ne pas revenir sur cet événement très factuel. 
On ne voit pas aujourd'hui la parole de la même façon qu'hier.
Oui, c'est une question de générations. Maintenant, la parole est libératoire. Pas pour mes grands-parents qui visaient l'ascension sociale. Eux sont de la génération de l'immédiat après-guerre. Pensant qu'il ne faut jamais se plaindre, qu'il y a toujours plus grave. Il était impossible pour ma grand-mère de parler d'un sujet comme la toxicomanie ou le sida qui, à l'époque, était systématiquement associé à l'homosexualité. Ils ne voulaient pas parler mais quand il s'agissait d'agir, comme de s'occuper des malades, ils le faisaient. Ma grand-mère en est d'ailleurs morte. C'était un déni géographique.
Vous parlez souvent de la colère de votre père contre son frère, Désiré. Ne s'agit-il pas aussi de jalousie ?
Mon père essaie de s'assurer l'affection de ses parents par son travail de boucher dans le commerce familial. Mais la jalousie entre les deux frères est terrible. La jalousie de mon père pour son frère Désiré, l'aîné, le mieux aimé, est cristallisée par le sida et son déni. 
On a un peu de peine à catégoriser votre livre.
C'est à la fois un roman, autobiographique, et un récit des découvertes de l'époque. J'ai lu Annie Ernaux, Marguerite Duras, Pierre Bergounioux et leur manière de raconter l'intime. Ce sont les membres de ma famille qui apparaissent mais revus par la fiction.
Je voulais montrer la solitude d'une famille, et en parallèle, le désarroi des professions médicales, leur ténacité, leur courage. La ténacité de ma grand-mère aussi, qui a soigné son fils, puis sa petite-fille, et y a laissé finalement sa vie. Je voulais montrer ces deux solitudes qui finalement ne se rencontrent jamais.
Vous rappelez aussi tout ce que la science ignorait à l'époque.
On espère que les traitements vont aboutir pour ma cousine Emilie, la fille de Désiré et Brigitte. Avec la bithérapie, cela crée un suspense. Mais elle est née trop tôt. Une autre question arrive : pourquoi ses parents lui ont-ils donné la vie ? Ils étaient contaminés sans symptômes. Il faut se remettre dans les hypothèses de l'époque. On ne savait pas grand-chose. Avant d'écrire, j'ai beaucoup fréquenté les associations. Quand le risque existe, quel droit a-t-on de décider pour eux ? L'histoire de ma cousine est une tragédie d'une telle violence. La mort d'une enfant ! Cela a sûrement causé une partie de la colère de mon père.
La littérature ne s'est jamais intéressée à des enfants séropositifs comme Emilie.
Non, un enfant séropositif comme Emilie n'apparaît pas dans la littérature. Aujourd'hui, avec les nouveaux traitements, ces enfants séropositifs ont eux-mêmes des enfants qui ne sont pas contaminés. Tout cela n'aurait pas été possible sans cette épopée scientifique. On a oublié ce qu'on doit à ces médecins. Je voulais leur rendre grâce. Montrer aussi la détresse des toxicomanes, la culpabilité des familles, rappeler que le pays n'a pas pris conscience du risque malgré les alertes et n'a rien mis en place.

Lauréats précédents
  • 2022 Mario Alonso pour "Watergang" (Le Tripode, lire ici)
  • 2021 Dimitri Rouchon-Borie pour "Le Démon de la Colline aux Loups" (Le Tripode, lire ici)
  • 2020 Abel Quentin, pour "Sœur" (Editions de l'Observatoire, 2019, lire ici)
  • 2019 Alexandre Lenot, pour "Écorces vives" (Actes Sud, 2018)
  • 2018 Mahir Guven, pour "Grand frère" Editions Philippe Rey, 2017, lire ici)
  • 2017 Négar Djavadi, pour "Désorientale" ;(Liana Levi, 2016, lire ici)
  • 2016 Pascal Manoukian, pour "Les échoués" (Éditions Don Quichotte, 2015, lire ici)
  • 2015 Océane Madelaine, pour "D'argile et de feu" (Les Busclats, 2015, lire ici)
  • 2014 Antoine Wauters, pour "Nos mères" (Verdier, 2014, lire ici)
  • 2013 Hoai Huong Nguyen, pour "L'ombre douce" (Viviane Hamy, 2013)
  • 2012 Virginie Deloffre, pour ;"Léna" (Albin Michel, 2011)
  • 2011 Nicole Roland, pour "Kosaburo,1945" (Actes Sud, 2011)
  • 2010 Liliana Lazar, pour "Terre des affranchis" (Gaïa Éditions, 2009)
  • 2009 Nicolas Marchal, pour "Les Conquêtes véritables" (Les Éditions namuroises, 2008)
  • 2008 Marc Lepape, pour ;"Vasilsca" (Éditions Galaade, 2008)
  • 2007 Houda Rouane, pour "Pieds-blancs" (Éditions Philippe Rey, 2006)