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samedi 27 octobre 2018

Pieter, Maeke, Hendrika et Jean-Yves

"Les chasseurs dans la neige".

Qui était en réalité le peintre Pieter Bruegel dit Bruegel l'Ancien dont une gigantesque rétrospective présente, 450 ans après sa mort,  nonante œuvres (trente tableaux sur les quarante ou quarante-cinq qui existent de par le monde ainsi que soixante dessins et gravures) en ce moment au Kunsthistorisches Museum (Musée des Beaux-Arts) de Vienne jusqu'au 19 janvier 2019 (plus d'infos ici)?
En réalité, on sait peu de choses de lui. Il est né vers 1525 près de Breda, aux Pays-Bas. En 1551, il est reçu comme maître à la Guilde de Saint-Luc, à Anvers, après s'être formé auprès du peintre Pieter Coecke Van Aelst dont il épousera la fille, Mayeken, en 1563, à Bruxelles.  En 1552-1553, il fait son voyage en Italie en compagnie du peintre Marteen de Vos. De 1555 à 1563, il travaille à Anvers pour l'éditeur Jérôme Cock, réalisant des dessins et des gravures. Il se consacre ensuite à la peinture. Son épouse lui donne deux fils, Pieter Bruegel le Jeune en 1564, Jan Bruegel en 1568. Il meurt à Bruxelles le 5 septembre 1569.

Pour le reste, c'est le blanc. Comme les neiges que Pieter Bruegel a si bien représentées. Le visage du peintre? Son mode de vie? Ses goûts? Sa technique? On n'en sait rien, ce qui permet de tout imaginer, mais pas n'importe comment. En étudiant son œuvre, en se basant sur elle. Ce que fait fort joliment Jean-Yves Laurichesse qui s'est glissé dans un des tableaux les plus célèbres de Bruegel l'Ancien, daté de 1565, "Les chasseurs dans la neige", dont il fait le titre de son nouveau roman (Ateliers Henry Dougier, 92 pages). Une plongée énergisante dans l'art, le processus créatif et le mode de vie de la Flandre du XVIe siècle.

Avec brio, l'écrivain français installé à Toulouse nous fait entrer dans un village de Flandres en 1565, sous l'emprise de l'hiver. Une jeune fille, Maeke, brode près de la fenêtre. Elle repense à cet homme, un bourgeois venu de Brussel comme on dit alors, qui avait participé à la fête du village quelques semaines auparavant. Il avait arrêté de dessiner pour l'inviter à danser. Il lui avait dit qu'il était peintre. Rien de louche mais une étincelle jaillit alors entre eux. Maeke brode à côté de sa mère... Dehors, des chasseurs rentrent chez eux avec leurs chiens. Ils sont tous fatigués, fourbus même.

Jean-Yves Laurichesse nous conte d'une belle plume, simple et attentive, imaginative mais dans la vraisemblance, ce qui se passe dans ce village de Flandre où le peintre fait étape, le temps de prendre des croquis des scènes d'hiver qui se proposent à lui. Il dessine, parle avec l'un et avec l'autre, tente de comprendre ces vies qui ne sont pas les siennes mais qu'il a envie de reproduire avec honnêteté. En face de lui, les villageois et les villageoises sont ce qu'ils sont. Accueillants mais pas trop, méfiants devant ce bourgeois de quarante ans. Que veut-il, cet artiste? Que cherche-t-il?

Lui nous est présenté en contre-point, peintre sensible, avide de montrer le vrai dans ses tableaux, de peindre ces paysans de village, leurs drames comme l'incendie qui ravage une ferme, leurs joies comme la séance de patinage sur glace. Il s'est passé quelque chose entre lui et la jeune Maeke, quelque chose de beau, d'ordre artistique. Ne lui demande-t-elle pas de pouvoir voir le tableau qu'il réalisera après son séjour? Il est aussi sur la même longueur d'ondes que Hendrika, la mère, brodeuse elle aussi. Une veuve qui est prête à laisser partir sa fille unique à la ville de Brussel parce qu'elle a confiance en lui. Il partage avec cette femme fière et courageuse l'idée qu'"ils font un peu le même métier d'embellir le monde avec des moyens matériels".

"Les chasseurs dans la neige" nous fait vivre la création du tableau de l'intérieur, chacune de ses scènes peintes intervenant dans le schéma romanesque du livre. Avec la liberté que permet l'imagination, avec la science que donne le savoir. En parallèle, on suit le parcours de Pieter Bruegel jusqu'à sa mort, de Maeke qui renoncera finalement à la ville pour retrouver son village, forte de nouvelles connaissances, de Hendrika et sa confiance en ceux qui en sont dignes, de ce village qui prend consistance sous nos yeux, tout comme la rue Haute de Brussel où vivait le peintre ainsi que son épouse, la délicieuse Mayeken, pure et généreuse.

Vraiment, c'est un beau roman, imaginatif et documentaire, sur la vie au XVIe siècle et l'acte de créer. Une démarche originale qui vaut le détour.


"Les chasseurs dans la neige" d'après Bruegel l'Ancien. (c) Percival Barrier.


Hasard de la grande toile, j'ai croisé hier la version des "Chasseurs dans la neige" pixellisée par l'illustrateur Perceval Barrier! Elle fait partie d'une série de tableaux célèbres que l'artiste lyonnais a reproduits en pixels sur son site en 2011 et 2012 (ici).

Pour le plaisir, en voici deux autres.

"Le Printemps" d'après Botticelli. (c) Perceval Barrier.

"Les époux Arnolfini" d'après Jan Van Eyck. (c) Perceval Barrier.









mardi 18 juillet 2017

DTPE 5: parce que la littérature, c'est la vie

De tout pour l'été, DTPE.
L'été, le temps de lire, du lourd et du léger, du français et de l'étranger, des romans, des récits, des essais et des BD. L'été, le temps de relire aussi.


Jean-Yves Laurichesse.

Ce n'est un secret pour personne. Des milliers de livres paraissent chaque année. Bien plus qu'il n'est possible d'en lire. Malgré l'envie. Merci donc à la bonne fée qui m'a permis de rencontrer "Un passant incertain", le sixième roman de Jean-Yves Laurichesse (Le temps qu'il fait, 160 pages). Une petite merveille à découvrir dans le texte plutôt que dans son résumé. Car tout le charme réside dans l'écriture de l'auteur, aussi professeur de littérature à l'université de Toulouse et auteur d'essais de critique littéraire.

"Un passant incertain" est l'histoire d'un professeur de lycée, grand amateur de lecture et de littérature. Le jour où il achète chez un bouquiniste le livre d'un auteur des années 30 demeuré inconnu, son existence va être bouleversée. Mais il ne le sait pas encore. Il va en prendre conscience peu à peu. D'abord en lisant d'une traite ce roman qui l'a attiré pour une raison énigmatique. Comme si le livre l'attendait. Puis en le relisant. Après en en cherchant d'autres exemplaires. Ensuite, en faisant des recherches sur Paul Monestier, cet auteur de province prometteur mais qui semble n'avoir pas écrit la suite attendue de son texte. Enfin, en accumulant ici et là d'incroyables découvertes sur les vivants comme sur les morts. Et en se découvrant lui-même aussi.

On suit cette enquête à la première personne du singulier par la voix de l'enseignant solitaire Le narrateur nous entraîne à sa suite dans une succession inouïe de faits et d'enchaînements, de coups de théâtre et de fines observations de la nature humaine. Le "je" omniprésent est ici une petite musique pas du tout gênante, bien au contraire. On est pris par l'histoire qui nous emmène à la campagne, chez un autre bouquiniste et sa nièce, dans les obscurités de la guerre et ses sinistres conséquences. Petit à petit, l'auteur avili du "Passant incertain" est réhabilité, prend corps en même temps que le narrateur se perd dans de sombres et curieux projets d'édition. Rendre justice à un auteur injustement condamné et oublié ou satisfaire son ego? Les frontières ne sont pas claires, rendant la lecture d'autant plus intéressante. Surtout que la langue qu'utilise Jean-Yves Laurichesse est de toute beauté et que chaque paragraphe de cet ouvrage agréablement mis en pages se découvre avec délices. Voilà un livre à ne pas manquer tant il enthousiaste son lecteur. Comme l'avait fait le "Passant incertain" original auprès du narrateur du "Passant incertain" contemporain.


Le premier chapitre du "Passant incertain"
"Quand je poussai la porte, le libraire somnolait près d'un ventilateur posé sur son bureau et répondit à peine à mon salut. Il n'y avait pas d'autre client. De l'extérieur déjà la boutique ne payait pas de mine, avec sa vitrine poussiéreuse où finissaient de se décolorer, à côté de quelques ouvrages de théologie et de médecine reliés en veau, des livres de poche aux couvertures démodées et des bandes dessinées des années soixante. L'intérieur était exigu et les étagères ne suffisaient pas à contenir tous les livres, revues et boîtes de cartes postales qui débordaient un peu partout sur des chaises et des tabourets. Mais j'avais l'habitude de ces lieux encombrés et me glissai facilement jusqu'au rayon de littérature. Les auteurs s'y côtoyaient sans nul souci de l'alphabet, ce qui ne me gêna pas car je ne cherchais aucun titre en particulier. Bien au contraire, je me sentais disposé au hasard, par cette trop chaude après-midi qui rendait vain tout effort de maîtrise et pouvait porter aussi bien à l'inertie sans remède qu'aux décisions imprévisibles.
Je ne trouvai en parcourant les rayons que des rééditions tardives d'œuvres connues, non ces premiers tirages que je recherche de préférence comme le témoignage émouvant de leur venue au monde. Pour le reste, il s'agissait surtout d'auteurs depuis longtemps déclassés, dont je m'étais souvent demandé qui pouvait encore acheter leurs livres, présents en abondance dans ces boutiques où viennent se déverser les greniers poussiéreux ou les trop vieilles bibliothèques. Et pourtant, sans préméditer mon geste, je me vis extraire un livre de l'alignement monotone, le tenir dans mes mains avec perplexité. C'était un assez gros roman. Sa couverture jaune avait pâli, son papier s'était piqué, ses coins écornés, sa tranche mal découpée et salie lui donnaient un aspect à la fois triste et banal. J'enregistrai mécaniquement le nom de l'auteur et le titre – Paul MONESTIER, Le passant incertain – qui n'éveillèrent en moi aucun écho. La quatrième de couverture présentait un extrait du catalogue de l'éditeur où figuraient, parmi nombre d’inconnus, quelques auteurs célèbres. Par habitude, je cherchai l'achevé d'imprimer : le quinze avril mil neuf cent trente cinq.
C'était donc bien l'un de ces romans oubliés que l'on trouve par centaines sur les rayonnages des librairies d'occasion. Il n'était même pas de ceux qui suscitent dans les profondeurs de la mémoire un léger frémissement, le souvenir d'un souvenir peut-être. Il s'était tout entier abîmé dans le temps. Mais c'était un roman, il faisait partie de la famille, à la manière de ces lointains ancêtres dont les contemporains ont négligé d'inscrire le nom dans les albums de photographies et qui semblent attendre qu'on les délivre de l'oubli, mais nul ne peut plus rien pour eux. Il ne me vint même pas à l'esprit de lire les premières phrases comme je le fais d'ordinaire. J'avais déjà décidé, contre toute raison, d'acheter ce roman dont un quart d'heure plus tôt j'ignorais l'existence.
Je me dirigeai vers le bureau du libraire et le lui tendis. Il ne manifesta aucun étonnement, trop heureux sans doute de s'en débarrasser, et d'ailleurs habitué aux lubies de ses clients. Il encaissa les quelques euros qui, sans que je puisse deviner sur quel étrange chemin je m'engageais, me rendaient possesseur du Passant incertain."

Rappel
DTPE 1: "La fissure", Carlos Spottorno et Guillermo Abril (Gallimard bande dessinée).
DTPE 2: "Pour une poignée de degrés", collectif de photographes, Marie Desplechin, Thierry Salomon (Light Motiv).
DTPE 3: "La lecture", Jan Baetens et Milan Chlumsky  (Les Impressions Nouvelles).
DTPE 4: "Troisième Personne", Valérie Mréjen (P.O.L.)