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mercredi 15 avril 2026

Foire de Bologne, jour 3, avec un prix espagnol

Les murs où les jeunes illustrateurs tentent de se faire connaître.

La ville de Bologne est aussi magnifique que pleine de travaux. Qu’il s’agisse de restaurer palais anciens, églises ou autres merveilles historiques ou d’y installer un tram jugé indispensable mais dont les travaux transforment la ville en gruyère. Le capitale de l’Emilie-Romagne s’arpente facilement à pied, sur d’agréables trottoirs sous colonnades parfois illustrées de fresques. Il y a aussi un impressionnant système de transpors en commun par bus. Certaines lignes ont des fréquences de machine, d’autres, dont le fameux bus 28, l’unique qui mène à la Foire du livre pour enfants, en extérieur de ville, depuis le centre et le quartier universitaire, beaucoup moins. Le pratiquant depuis plusieurs années, je peux en témoigner. Il n’est pas rare de l’attendre 20 minutes, de le voir arriver et snober l’arrêt parce que bondé. On imaginerait un renforcement des fréquences en période de Fiera del libro per ragazzi, mais non. Ce mercredi, troisième jour de foire, c’est le pompon, 50 minutes d’attente à l’aller, 30 au retour. Pour voyager serrés comme des sardines. La veille, le bus était tombé en panne, heureusement pas loin de l’entrée de la Foire, mais il pleuvait. C’est dire s’il est difficile de suivre un agenda en Italie.

L’exposition des illustrateurs.

Ce troisième jour de foire se révèle toujours très animé. Des centaines d’illustrateurs et d’illustratrices parcourent les cimaises, dessinent sur les murs dédiés, laissent leurs coordonnées avec l’espoir un peu fou d’être remarqués. Qui a envie d’examiner les milliers de papiers collés en quelques heures? Les réseaux sociaux servent souvent maintenant de meilleures cartes de visite.

Par contre, l’exposition des illustrateurs (lire ici), largement déployée et fort bien scénographiée cette année, est toujours très visitée par les professionnels comme par les étudiants et les artistes. Née en 1967, elle célèbre sa soixantième édition et donne toujours lieu à un très beau catalogue. Il est illustré en alternance par le lauréat du prix Andersen illustration - ce sera Cai Gao en 2027 (lire ici), et le lauréat du Grand Prix de la Biennale d'illustration de Bratislava (BIB Bienále ilustrácií Bratislava ). En l’occurrence, la lauréate de la BIB 2025, l'artiste iranienne Noushin Sadeghian. Annoncée en Italie, elle n’a finalement pas pu quitter son pays pour la rencontre à laquelle elle devait participer.

L’annonce de l’absence de Noushin Sadeghian. (c) Claude Combet.

C’est aussi dans cette exposition que se trouve le ou la lauréate du prix Fundacion SM. Une récompense qui existe depuis 2010 et a déjà boosté quinze jeunes illustrateurs de trois continents. En effet, le prix espagnol offre la publication d’un livre et une exposition à la Foire de Bologne suivante. La seizième édition du prix Fundacion SM va cette année à l’Italienne Margaux Romano.



La Foire de Bologne, ce sont aussi d’autres expositions dont je rendrai compte à mon retour.




mardi 14 avril 2026

Foire de Bologne, jour 2, avec le prix Lindgren

La bibliothèque BRAW.

À la foire de Bologne, il faut de bonne chaussures car on marche des kilomètres dans les différents pavillons vitrés qui abritent les centaines d’exposants, les nombreuses expositions et les lieux de rencontres et de discussions. Un parapluie n’est pas superflu cet année pour rejoindre la Foire et passer d’un pavillon à un autre. Pour une fois, il pleut durant cette gigantesque manifestation dédiée à la littérature de jeunesse de À à Z, de l’auteur et/ou illustrateur, en passant par l’éditeur, l’agent, le traducteur et l’imprimeur. À ses produits dérivés aussi, de plus en plus nombreux, que ce soient des dessins animés, des applications, des jeux en trois dimensions. Même si le message général de la foire demeure le soutien à la création et à l’imagination, on sent bien qu’il faut vendre. Et que certains réinventent tout pour vendre.

Samy Ramos.
Bien sûr, il y a des moments de grâce, comme la découverte de Samy Ramos, lauréate d’un des Bologna Ragazzi Awards (lire ici) en train de signer tout sourire.
Ou la découverte des BRAW Outstanding Books virevoltant au bout de leurs ficelles.

Ou la rencontre inopinée avec Rita Marshall de l’excellente maison américaine The Creative Company, revenue à Bologne après douze ans et qui craint ne pas y revenir avant douze ans. Pendant quelques minutes, l’âme de son défunt mari, le merveilleux auteur-illustrateur Étienne Delessert (lire ici) a plané sur nous.


Cette année, des protections auditives n’étaient pas inutiles tant l’annonce de certains prix étaient sonores. À croire que Kevin De Bruyne avait marqué un goal en finale de la Coupe du monde de foot. Tout comme les lunettes solaires tant certains stands brillent de mille feux. Comme toujours, le pire côtoie le meilleur, parfois côte à côte. Côté odorat, on est davantage gâté avec les arômes de café qui flottent ici et là. Ou de pizzas. Ou même de plats asiatiques quand on se promène dans le coins des imprimeurs chinois.

Du monde devant les stands italiens.

Dans les allées de stands italiens, c’est la grande foule. Et il devient difficile d’apercevoir les livres sur les tables. Non seulement des auteurs et des illustrateurs dédicacent leurs livres, mais là, et pour ceci comme partout ailleurs dans la foire, les illustrateurs viennent présenter leur travail. Carton de dessins sous le bras ou tablette en main. Ils font la queue un peu partout, rappelant le Bologne du tournant du siècle. Et, au fil des ans, la Foire de Bologne leur alloue de plus en plus de place. Bien sûr, il y a la traditionnelle exposition des illustrateurs (lire ici) mais aussi des rencontres, des master classes données par des maîtres du genre, des murs à envahir… Sans oublier les écoles dédiées à l’illustration qui occupent de nombreux stands.

Suspense avant la proclamation du prix Astrid Lindgren.

Le deuxième jour de la Foire du livre pour enfants de Bologne est aussi celui où est décerné le prix Astrid Lindgren, récompense annuelle qui va à un auteur, un illustrateur ou un outil de promotion de la lecture. Il a été créé en 2002 à la mort de la merveilleuse écrivaine suédoise et est généreusement doté : 5 millions de couronnes suédoises, soit 464.000 euros.

Le lauréat 2026 est le Canadien Jon Klassen.

L’excellent choix des jurés 2026 s’est porté sur l’artiste canadien Jon Klassen, l’homme aux différents chapeaux lors de ses débuts, l’homme aux crânes plus récemment. Il a été choisi entre 263 candidats provenant de 74 pays. Il perpétue en effet merveilleusement l’esprit d’Astrid Lindgren, qui a toujours encouragé et célébré l’imagination, le courage et l’empathie.

La motivation du jury:
« À travers sa narration subtile et évocatrice en mots et en images, Jon Klassen ouvre de nouvelles perspectives sur notre place dans l'univers. Que se passe-t-il lorsqu'un rocher tombe du ciel, lorsque les chapeaux disparaissent ou qu'un crâne commence à vivre sa propre vie? Avec précision, émotion et esprit inventif, les défis de l'incertitude et de l'espoir de la vie sont dépeints dans une interaction de couleur et de forme. Les contes brillants de Jon Klassen se démarquent par leur élégance sans effort et leur profondeur ambiguë, où le lecteur devient un co-créateur. »
 Jon Klassen est né en 1981 à Winnipeg, au Canada. Son premier album, « I Want My Hat Back » (2011), révèle déjà son talent, l’excellence de son rapport texte-images et sa complicité avec l’enfant lecteur.  Il inaugure une trilogie qui s’est poursuivie avec « This Is Not My Hat » (2012) et « We Found a Hat » (2016). Ces trois titres ont été publiés en français chez Milan: « Je veux mon chapeau », « Ce nest pas mon chapeau » et « On a trouvé un chapeau » (2020, 2021 et 2024).


Depuis l’album « The rock from the Sky » (« Le rocher tombé du ciel ») en 2022, il est traduit en français chez Pastel, imprint belge de l’école des loisirs. Trois cartonnés pour les plus jeunes y ont suivi en 2025, le trio « Your Forest », « Your Farm » et « Your Island », devenus « Ta forêt », « Ta ferme », « Ton île ». Juste avant, en 2024, on y avait eu le très drôle et intriguant « Le crâne ».


Jon Klassen est aussi l'illustrateur de la série « Pax » de Sara Pennypacker, en français chez Gallimard Jeunesse. Et il a publié toute une série de livres pour enfants renommés avec Mac Barnett, y compris une trilogie sur les formes géométriques.

Jon Klassen a le talent de traiter les questions existentielles avec astuce et humour, bousculant gentiment ses lecteurs. Je reviendrai à ses livres plus en détail.

lundi 13 avril 2026

Foire de Bologne, jour 1, avec les prix Andersen

« Together we are better ».

Première heure du premier jour de la Foire du livre pour enfants de Bologne, tout le monde s’embrasse, tout le monde s’enlace, tout le monde se saute dans les bras. Les retrouvailles à la Bologna Children’s Bookfair sont un incontournable de la littérature de jeunesse. Même si les éditeurs du monde entier sont en contact par téléphone et par internet tout au long de l’année.

Annoncée à 10h30, la cérémonie d’ouverture commence à 10h56, sous la présidence chaleureuse d’Elena Pasoli, la directrice de l’événement annuel, qui en est à sa 63e édition et s’avère de plus en plus  internationale depuis la fin de la pandémie de Covid. Environ 1500 éditeurs de quasi cent pays, 20 expositions importantes, 500 événements en trois jours. Il faut des jambes et de la résistance pour parcourir les immenses halls, patrouillés discrètement par la Polizia et des agents de sécurité privée.

Chacun des intervenants a salué la pouvoir de l’imagination, surtout en ces moments de tensions internationales, a rappelé l’importance du respect des droits humains, de la solidarité, de la paix et de l’engagement. Le slogan de l’année est « Together we are better ». Certains ajoutent « Together we are stronger ».

À 11h48, la Foire de Bologne est officiellement déclarée ouverte. Rappelons que la Norvège en est le pays invité d’honneur.

L’après-midi a lieu la traditionnelle conférence de l’IBBY, rappelant les événements de l’année et ponctuée par l’annonce des lauréats des prix Hans Christian Andersen. Choisis depuis janvier, ils n’ont souffert d’aucune fuite. On connaissait les finalistes et le composition du jury, uniquement féminin pour cette édition (lire ici), voici les lauréats.

En catégorie auteur, c’est le Britannique Michael Rosen qui a été choisi. Peu traduit en français alors qu’il a deux cents livres à son actif (lire ici). L’écrivain était annoncé en Italie, comme invité de la Foire, mais il n’y est pas arrivé, arrêté à son départ d’un aéroport britannique et refoulé car son passeport n’avait plus une validité de six mois. Encore un coup du Brexit! En catégorie illustrateur, c’est l’artiste chinoise Cai Gao qui est lauréate. On ne connaît hélas pas en français son travail où elle intègre l’illustration chinoise classique dans une version contemporaine. Bravo à eux! Et des détails au retour de la foire.






Deux hommages à l’artiste May Angeli



Les Éditions des Éléphants :
« Nous avons appris avec une grande émotion la disparition de notre chère May Angeli, le 11 avril 2026 lire ici).
Depuis ses débuts en 1961 aux éditions de La Farandole, May Angeli a éclairé de ses gravures sur bois une centaine d’albums pour la jeunesse. « Dessiner, c’est regarder », disait-elle, observant la nature qui l’inspirait, en France ou en Tunisie, pour chacun de ses livres. Elle nous a fait l’honneur et la joie de nous confier son travail quand nous avons créé Les Éditions des Éléphants en 2015, avec La Flaque qui fut le tout premier ouvrage que nous avons publié. Nous ne comptons pas les réunions joyeuses autour de ses chemins de fer et gravures, les délicieux déjeuners qu’elle nous concoctait chez elle, les immuables coups de téléphone du lundi matin pour prendre de nos nouvelles, les interventions en bibliothèques à ses côtés, les dédicaces en librairie et les expositions nombreuses. Elle aura aussi marqué nombre d’auteurs et artistes qui ont eu la joie de la rencontrer lors de salons. 
Sa contribution à la littérature jeunesse française est inestimable, le don de centaines d’illustrations qu’elle fit en 2019 à la BNF et l’exposition qui s’ensuivit en resteront un témoignage flagrant.

Si May était une autrice illustratrice hors pair, elle était plus que tout encore une femme exceptionnelle, entière, fidèle en amitié, engagée et d’une générosité immense. À plus de 80 ans, elle avait su conserver de l’enfance une incroyable curiosité du monde et de l’autre. Mère, grand-mère et arrière-grand-mère, sa famille était son épicentre. Nos pensées vont vers eux, et vers ses nombreux amis, de France et de Tunisie. 

Elle ne sera plus à l’autre bout du téléphone, et le silence est déjà grand. 
Pour l’entendre à nouveau ou si vous souhaitez découvrir ou revoir son travail, La Charte auteurs illustrateurs a réalisé sur son site une formidable vidéo dans son atelier où May Angeli parle de son travail. Nous vous invitons à la regarder sur le site de la Charte dans l’onglet Nos actions > portraits d’auteur. »

Ce que confirme Anna Angeli, une des enfants de l’artiste, dans son annonce samedi:
« Aujourd’hui ma mère May Angeli s’en est allée. Toutes petites nous regardions ma soeur et moi, les personnages et les animaux s’animer dans la page, la nature s’épanouir au bout de son pinceau. Chacun de ses livres sont des souvenirs de notre enfance puis ceux de nos enfants. Adultes nous étions les premières lectrices et admiratrices de ses bois gravés. Ses albums s’emparent des indignités du monde mais à hauteur d’enfants avec beauté, sensibilité et humour. Son travail a été fortement marqué par la Tunisie, inspirante, magnifique et bouleversée et si affectueuse, aujourd’hui je sais que tous ses amis ici et là-bas la pleurent avec nous. Ce quelle nous laisse est immense, son regard, sa force et son optimisme indéfectible. 
Pour toujours les couleurs de mon enfance. »



dimanche 12 avril 2026

La triste nouvelle du décès de May Angeli

May Angeli en Tunisie, son deuxième pays. (c) Karim Ben Smail.

A l'avant-veille de l'ouverture de la 63e Foire du livre pour enfants de Bologne, on apprend le décès de l'immense artiste May Angeli. Quelle tristesse! L'évoquer, c'est voir tout de suite surgir son sourire malicieux et les merveilleuses gravures sur bois qu'elle utilisait principalement dans ses albums pour enfants. Une technique qui n'allait pas de soi pour les éditeurs à ses débuts - elle me l'a rappelé ici à Moulins quand elle y a reçu le Grand prix de l'illustration - mais ne rebutait pas ses jeunes lecteurs, bien au contraire. Le choix des couleurs et la justesse du trait comme du propos les ont convaincus depuis belle lurette.

"Le chat qui s'en allait tout seul", de Rudyard Kipling. (c) Seuil Jeunesse.


Combien de générations ont-elles été enchantées par la virtuose de la xylographie, elle qui était née le 6 août 1937 à Clichy, d'une mère catholique de noblesse mi-bretonne, mi-gasconne, et d'un père juif ashkénaze tchèque, sous le nom de May Blumenfeld? Sa bibliographie entamée en 1961 à La Farandole après des études à l’École nationale supérieure des arts appliqués est richissime et une petite centaine de ses titres sont toujours disponibles, le dernier ayant été publié il y a un an (voir ici). 
 
C'est ce que rappelle le Seuil Jeunesse en annonçant son décès sur les réseaux sociaux.
"C'est avec une profonde tristesse que nous avons appris la disparition de May Angeli, autrice et illustratrice dont l'œuvre a marqué plusieurs générations de lectrices et lecteurs.
May Angeli a grandi au croisement de cultures qui ont façonné son regard sur le monde. Cette richesse d'héritage, on la retrouve dans toute son œuvre: une œuvre habitée par la tolérance, l'ouverture et un profond respect de l'altérité.
Formée aux Métiers d'art à Paris, May Angeli s'est d'abord illustrée par ses travaux à la gouache, à l'encre et à l'aquarelle. Mais c'est en 1980 qu'elle découvre ce qui deviendra sa signature artistique: la gravure sur bois, dont elle deviendra l'une des grandes maîtres. Ses albums, qu'elle crée en tant qu'illustratrice ou autrice-illustratrice, portent cette empreinte unique: la force du trait, la vibration de la couleur, la poésie des matières naturelles.
Son talent l'a menée à collaborer pour le livre, le théâtre, le cinéma, et à transmettre sans compter lors d'ateliers auprès des enfants. Tout au long de sa carrière, elle a su faire de ses images des espaces d'émotion, de dialogue et d'humanité.
Nous souhaitons aujourd'hui saluer une artiste lumineuse, engagée, curieuse, généreuse; mais aussi une femme profondément attachée à la liberté, à la beauté du monde et au partage. Son œuvre continuera longtemps d'accompagner les jeunes lecteurs, d'ouvrir des horizons, et de transmettre cette douceur grave qui lui était propre.
Nos pensées vont à sa famille, à ses proches, et à toutes celles et ceux qui ont été touchés par son travail."
Gravure sur bois, encore et toujours.


L'ancien éditeur tunisien Karim Ben Smail annonce aussi la triste nouvelle.
"May Angeli nous a quittés.
Notre amie May était une immense auteure jeunesse, publiée partout, en Tunisie aussi, son deuxième pays, où elle rejoignait tous les ans pour plusieurs mois son compagnon Hassen Filali, qui nous a quittés il y a quelques années. 
May a laissé beaucoup d’amis, beaucoup d'amour et de respect; une femme rare dont l'appartement parisien a toujours été le refuge, la porte ouverte à tous ses amis tunisiens. May savait accueillir, dans la simplicité. 
Farouche défenseure de toutes les libertés, je me souviens de ce jour à Paris où un policier contrôlait un peu trop brutalement un passant noir, elle s'est approchée, très près. Et quand on lui a dit «Circulez», elle a répondu «Non, j'observe, je témoigne». Sacrée nana.
May, c'était un regard de calme et de bonté. Quand elle nous hébergeait à Paris, dans son salon, il y avait une presse d'impression manuelle sur laquelle elle produisait ses belles gravures, une ambiance de magie créative, lumineuse. 
Quand mon beau-père, très malade, a dû aller se faire soigner à Paris, c'est elle qui l'a accueilli, sans hésiter. Comme pour tant d'autres, May était toujours là, bienveillante, intelligente, courageuse et malicieuse. La Tunisie est très présente dans ses livres, dans son cœur, beaux cadeaux à son pays d'adoption.
Nous lui avons rendu visite il y a une semaine à peine, épuisée par la maladie, douleurs et fatigue. Malgré cela, elle a tenu à se lever, à s'installer dans le fauteuil, parlant difficilement, mais trouvant toujours assez d'énergie pour nous sourire, «Je suis entourée de sauvages», manière de dire «Je veux partir», sans le dire. Puis «Sauf vous!». Je garderai toujours le souvenir de sa main dans la mienne, un geste inhabituel entre nous; elle m'a regardé et a esquissé un rire un peu essoufflé, avec un précieux «la main dans la main!», un petit éclair de malice dans les yeux, une dernière fois. 
Je l'avais appelée il y a quelques jours, elle allait mieux, mais était lucide, «Je ne m’inquiète pas», «Tu vas aller mieux, on t'attend à Tunis!». Hésitation, presque gênée, pudique: «Ça n'est pas possible». Lucide, peu de mots. Et quand je lui ai dit qu'on l’embrassait fort, elle a répondu «Oui, très fort, très fort». 
Une douceur profonde, jusqu'à sa dernière phrase pour l'aide-soignant à ses côtés, lors d'un bref et ultime moment, dans les brumes des calmants: «Vous êtes un très bon ami». De la gentillesse, jusqu'à la fin. 
Nous t'embrassons May, fort, très fort. 
Quel privilège de t'avoir côtoyée! 
Merci pour tout." 
"L'école est fermée". (c) La joie de lire.

Nédra Ben S., une autre de ses amies tunisiennes dit ceci:
"Il existe des femmes qui vous apprend ce que c'est que la liberté. May Angeli était de celles-là. Libre, audacieuse, elle ne renonçait pas à son désir. 
Elle vous apprenait aussi la droiture et l'intégrité, intellectuelle et affective. 
May est une amitié et une leçon. Merci."
L'illustrateur français Mathias Friman témoigne:
"Tellement triste de cette nouvelle. May était talentueuse, drôle. J'étais toujours heureux de la croiser, de rigoler avec elle …
Tu vas me manquer May"
Une autre personne rappelle qu'elle avait une collection de cuillères du monde. 
 
 
May Angeli
était beaucoup plus qu'une artiste créatrice de livres.  Au fil de son chemin, elle avait travaillé avec différents éditeurs, La Farandole et le Sorbier à ses débuts, le Père Castor et Syros ensuite. Très vite, Cérès en Tunisie. Les années 2000 la voient rencontrer Thierry Magnier et suivre Françoise Mateu, ex-Syros, au Seuil Jeunesse. En 2015, le titre "L'école est fermée, vive la révolution!" (lire ici), "un album très important pour moi", m'avait-elle écrit, ne trouve pas preneur chez ses éditeurs habituels et paraît en Suisse à La Joie de lire.
 
En 2018, May Angeli suit Caroline Drouot et Ilona Meyer qui quittent le Seuil pour fonder les Éditions des Éléphants qui deviendront sa maison d'édition principale des dernières années, en parallèle aux rééditions au Seuil Jeunesse et à quelques titres chez Didier Jeunesse (dont un avec le Belge Carl Norac, "Le carnaval des animaux sud-américains").
 
En juillet 2019, May Angeli a fait don à la BnF de plus de 900 planches, dessins et matrices originaux représentatifs de son travail. Bonne fée de la bibliothèque de l'Heure Joyeuse, elle a donné maquettes et gravures de plusieurs de ses livres au Fonds patrimonial. Généreuse, elle a aussi offert chaque année des œuvres pour la vente aux enchères du Muz. Sa carrière de plus soixante ans est d'une foisonnante vitalité. Il faut absolument s'y plonger, le bonheur s'y trouve. Que ses titres, souvent animaliers, soient empreints d'expériences quotidiennes, de contes classiques et de fables modernes, d'engagements. Tendresse, humour, narration, engagement, tout ce qui fait un bon livre pour enfants se trouve dans ses merveilleuses illustrations.
 
Une vaste exposition lui a été consacrée en novembre 2021 à la Bibliothèque François-Mitterrand, donnant à voir son exceptionnelle vitalité picturale. En parallèle, un très beau numéro hors-série de la Revue des livres pour enfants lui a été consacré, "May Angeli, les couleurs de l'enfance" (voir ici, commander ici). 
 
 
 
 
 
 
 
Au fil des ans, j'ai consacré plusieurs notes de blog à May Angeli dont j'ai toujours admiré et apprécié le travail (ici). 
 
 
Les derniers titres de May Angeli, nouveautés et rééditions.

vendredi 3 avril 2026

Une Belge en sélection du Prix du Livre Inter 2026


 
La sélection 2026.
Distinction appréciée pour son palmarès qui constitue une excellente bibliothèque, le prix du Livre Inter vient de révéler les dix titres de fiction choisis pour l'édition 2026. Distinction appréciée aussi parce qu'elle est le choix de lecteurs. Ce sont vingt-quatre auditeurs, douze hommes et douze femmes, qui ont auront la tâche de choisir le ou la gagnante le 31 mai sous la présidence cette année de Laurent Mauvignier, prix Goncourt 2025. Le lauréat (deux possibilités)  ou la lauréate (huit possibilités) de cette 52e édition du prix sera annoncé(e) le 1er juin dans la matinale de France Inter. Ces jurés ont été choisis dans les plus de 2500 lettres reçues à France Inter, notamment par la grande organisatrice Eva Bettan.
 

La littérature belge a souvent été présente dans les sélections du prix du Livre Inter. Elle en a même été lauréate à deux reprises: Henry Bauchau (2008) et Antoine Wauters (2022). On connaît l'adage, "jamais deux sans trois". Ce sera peut-être le cas puisque apparaît dans la sélection le magnifique roman de Caroline Lamarche, "Le Bel Obscur" (Seuil), qui alla jusqu'en finale du Goncourt 2025.






La sélection
  • Jakuta Alikavazovic, "Au grand jamais" (Gallimard)
  • Sarah Chiche, "Aimer" (Julliard)
  • Cécile Coulon, "Le visage de la nuit" (L'Iconoclaste)
  • Constance Debré, "Protocoles" (Flammarion)
  • Jérôme Ferrari, "Très brève théorie de l'enfer" (Actes Sud)
  • Ramsès Kefi, "Quatre jours sans ma mère" (Éditions Philippe Rey)
  • Marie-Hélène Lafon, "Hors Champ" (Buchet-Chastel)
  • Caroline Lamarche, "Le Bel Obscur" (Seuil)
  • Pauline Peyrade, "Les Habitantes" (Éditions de Minuit)
  • Julie Wolkenstein, "Chimère" (P.O.L.)
Pour lire quelques pages des livres en compétition, c'est ici.


Le jury 2026
  • Charline Allard - Enseignante - 46 ans - Aubusson, Creuse (23)
  • Thomas Astier - Chargé de mission dans le secteur du patrimoine - 29 ans - Pantin, Seine-Saint-Denis (93)
  • Delphine Bouzy - Responsable de service dans une mutuelle - 51 ans - Le Perreux-sur-Marne, Val-de-Marne (94)
  • Thibault Boyer - En recherche d'emploi - 28 ans - Nîmes
  • Patrick Brault - Artificier - 60 ans - Galluis, Yvelines (78)
  • Rachel Choukroun - Enseignante retraitée - 85 ans - Marseille
  • José Cosse - Délégué départemental Haute-Garonne pour l'association Le Refuge - Toulouse
  • Nicole Crochet - Cheffe de projet budget participatif - 50 ans - Bourg-en-Bresse, Ain (01)
  • Florence Delpal - Psychologue - 50 ans - Valence, Drôme (26)
  • Timothée Dupont - Paysan bio - 41 ans - Ercé-en-Lamée, Ille-et-Vilaine (35)
  • Charlotte Durand - Responsable des affaires réglementaires de la lutte contre le blanchiment de capitaux et le financement du terrorisme dans un grand groupe bancaire - 47 ans - Paris
  • Brice Duthion - Fondateur d'une agence de conseil - 54 ans - Le Cannet, Alpes-Maritimes (06)
  • Richard Francis - Retraité - 73 ans - Sanceray, Saône-et-Loire (71)
  • Sylvia François - Régisseuse d'extérieur - 55 ans - Lieu-dit : Le Clémence, Orne (61)
  • Tom Grandgeorge - Maçon - 25 ans - Lyon
  • Catherine Hardoin - Retraitée de la Caisse Primaire d'Assurance Maladie - 64 ans - Parigné-L'Évêque, Sarthe (72)
  • David Langlois - Infirmier - 48 ans - Couddes, Loir-et-Cher (41)
  • Didier Laulom - Carreleur - 58 ans - Lescar, Pyrénées-Atlantiques (64)
  • Raphaëlle Leriche - Infirmière - 55 ans - Cessières-Suzy, Aisne (02)
  • Philippe Mathieu - Directeur adjoint de Segpa - 60 ans - Fains-Véel, Meuse (55)
  • Jean-Charles Ravion - Retraité du champ médico-social - 65 ans - Saint-Just-Luzac, Charente-Maritime (17)
  • Kareen Rispal - Diplomate - 65 ans - Madrid
  • Delphine Staquet - Professeur des écoles - 45 ans - Villeneuve d'Ascq, Nord (59)
  • Nadia Strzelecki - Assistante de direction dans le secteur social - 42 ans - Paris
 

 
 

jeudi 2 avril 2026

Semez des histoires et le monde fleurira


Depuis 1967, l'International Children's Book Day (ICBD), la Journée internationale du livre pour enfants (JILVE) est célébrée dans le monde entier le 2 avril. Le jour anniversaire de l'auteur danois de contes de fées, Hans Christian Andersen. Chaque année, une section différente de l'IBBY parraine l'ICBD en préparant un message et une affiche diffusés à travers le monde. Ces supports visent à susciter l'amour de la lecture, à souligner l'importance des livres pour enfants et à promouvoir la collaboration internationale pour le développement et la diffusion de la littérature jeunesse. 
 
Le 2 avril est une journée pour célébrer dans tous les pays avec les enfants la lecture et ceux qui la rendent possible, auteurs, illustrateurs, traducteurs, bibliothécaires, éditeurs, enseignants.
 
Cette année 2026, c'est IBBY Chypre qui coordonne le 2 avril avec une affiche et un dépliant (ici, en grec et en anglais). L'affiche a été créée par Sandra Elephteriou et nous invite dans un monde où l'imagination prend racine. Le message est d'Elena Perikleous: "Semez des histoires et le monde fleurira" . Il rappelle l'importance des graines que nous semons dans l'esprit des jeunes lecteurs grâce à la lecture.

IBBY rappelle combien la littérature jeunesse continue de combler les fossés et de mettre des livres entre les mains des jeunes lecteurs du monde entier. "Aujourd'hui plus que jamais, nous reconnaissons la valeur intrinsèque des histoires, des livres et de la lecture. Ils ont le potentiel d'améliorer notre monde, à commencer par le droit fondamental de chaque enfant et de chaque jeune à avoir accès à des livres qui l'inspirent et qui nourrissent son respect pour le monde qui l'entoure."

Continuons donc à semer des histoires, sachant qu'avec chaque livre partagé, nous contribuons à faire fleurir le monde.
 
 

lundi 30 mars 2026

La triste nouvelle du décès de Glen Baxter

Glen Baxter.

Absurde: Glen Baxter est mort. Le grand manitou du non-sens, incarnation de l'humour anglais, est décédé ce dimanche 29 mars d'un cancer généralisé, selon "Libération". Ce merveilleux artiste adepte du second degré, de l'absurde et de l'autodérision avait tout juste 82 ans Forcément, le monde sera moins drôle sans lui. Sans ses cow-boys, ses gangsters, ses explorateurs, ses écoliers... Sa technique était simple: le rapport entre une saynète dessinée à l'encre et au crayon et sa courte légende forcément dissonante.
 
Un des innombrables dessins de Glen Baxter.

 
 
Glen Baxter au Salon d'art en 2022.
L'artiste était venu à Bruxelles mi-mai 2022 pour une exposition que lui consacrait son ami Jean Marchetti au Salon d'art. C'est à relire ici
 
On pourra bientôt retrouver certaines de ses œuvres dans l'exposition au Centre de la Gravure et de l'Image imprimée qui célèbrera les 50 ans de la galerie bruxelloise. Ce sera du 11 avril au 30 août (infos ici). Et bien sûr,  il apparaît dans le livre-catalogue de Jean Marchetti, "50 ans d'images & mots" (La Pierre d'Alun, collection "La Petite Pierre", 256 pages), en vente à La Louvière et au Salon d'Art.
 

 

Le palmarès des prix Sorcières 2026

L'affiche 2026, dessinée par Audrey Poussier.
 
L'ABF (Association des Bibliothécaires de France) et l'ASLJ (Association des Librairies Spécialisées Jeunesse-Librairies Sorcières) ont bien touillé dans leur grand chaudron. Il a parlé. Voici le palmarès des prix Sorcières 2026 (présélections ici). Carton plein pour les Editions des Grandes Personnes qui raflent trois des six trophées, deux allant aux Editions Thierry Magnier et un au Rouergue.
 
 
CARRÉMENT BEAU MINI

36 mois
Julia Spiers
Les Grandes Personnes

CARRÉMENT BEAU MAXI

La chasse aux rainettes
Antonin Faure
Éditions Thierry Magnier

CARRÉMENT PASSIONNANT MINI

Droméo et Chuliette
Marcus Malte
Henri Meunier
Rouergue

CARRÉMENT PASSIONNANT MAXI

La part du vent
Nathalie Bernard
Editions Thierry Magnier

CARRÉMENT SORCIÈRES FICTION

Dia de Muertos
Anne-Florence Lemasson
Dominique Ehrhard
Les Grandes Personnes

CARRÉMENT SORCIÈRES NON FICTION

Voir et savoir. Dans l'intimité du monde végétal
Fanny Pageaud
Les Grandes Personnes
 
 
 

Le futur a été défié par 92.000 personnes

(c) Clara Vandenbroucke/HELB/FLB.

La 55e Foire du livre de Bruxelles s'est terminée dimanche soir à la grande satisfaction des organisateurs. Du 26 au 29 mars, 92.000 visiteur·ses ont été décomptés à Tour & Taxis (contre 85.000 l'an dernier). Durant les quatre jours de la manifestation, ils sont venus à la rencontre de 1.100 auteur·ices (1.200 l'an dernier), 528 éditeurs, 306 exposants, 160 stands (chiffres stables).
 
Déployée autour de la thématique "Défier le futur", et la météo belge pourrait-on ajouter, la programmation générale a proposé plus de 350 activités pour tous les publics. La programmation scolaire, elle, a rassemblé 7.500 élèves.
 
Plusieurs prix ont été remis, dont, jeudi le prix Prem1ère à Jeanne Rivière pour "Lorraine brûle" (Gallimard, lire ici), vendredi le Prix Première Victor du livre jeunesse, attribué à Josepha Calcerano pour "Le Grand Test" ( Le Muscadier) et samedi le Prix Première du roman graphique, qui a récompensé "Détroit Roma" d'Elene Usdin et Joseph Boni (Sarbacane).
 
 
La Foire du livre 2027 aura lieu du 18 au 21 mars. 
 
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Et pour passer une année à lire, en cadeau, le texte poétique que Susie Morgenstern, invitée d'honneur 2026 (lire ici) a déclamé lors de l'inauguration de la Foire mercredi soir. Merci à elle. 
 
Susie Morgenstern.
(c) Théodore Renard/HELB/FLB.


Pourquoi je lis

Je lis pour rire
Je lis pour pleurer
Je lis pour pétiller
Je lis pour améliorer mon français
Je lis pour aller dans les librairies
Je lis pour recommander des livres à mes amis
Je lis parce c'est toute ma vie
Je lis pour tomber amoureuse sans tomber
Je lis pour faire du sport sans me fatiguer
Je lis pour faire le tour du monde sans empreinte carbone
Je lis parce que ça me passionne
Je lis pour ne pas manger
Je lis pour m'endormir
Je lis pour me réveiller
Je lis pour me souvenir
Je lis pour oublier
Je lis parce que je n’aime que les lecteurs
Je lis pour me faire peur
Je lis pour me faire surprendre
Je lis pour me faire prendre
Je lis parce que je ne suis pas un homme
    et que je veux les comprendre
Je lis pour mieux me connaître
Je lis pour vous connaître
Je lis parce que j'aime les êtres
Je lis parce que j'écris
Je lis parce que je lis au lit
Je lis pour peupler mon lit
Ceci n'est que le début de ma liste et il y a bien d’autres pistes
Pour justifier ma vie égoïste, à consommer sans modération. 

Et vous, quelles sont vos raisons ?

 
 

vendredi 27 mars 2026

Le prix Prem1ère 2026 à Jeanne Rivière

Jeanne Rivière entre Laurent Dehossay, président du jury, et
Jean-Paul Philippot, administrateur général de la RTBF. (c) Jan Van de Vel.

Comme chaque année depuis 2007, les auditeurs ont choisi le prix Première 2026 (4.000 euros, 1.000 de moins que l'an dernier) parmi les dix titres finalistes (lire ici). Il a été décerné pour la vingtième fois ce jeudi 26 mars à la Française Jeanne Rivière pour "Lorraine brûle" (Gallimard, collection Sygne, 2025, 182 pages). Habitant Metz, elle est venue à Bruxelles recevoir son prix et rencontrer le jury, composé de dix auditeurs et auditrices de La Première qui ont lu la sélection de dix premiers romans proposés par un comité de professionnels du livre (lire ici).
 
 
Blouson léopard, deux bagues à chaque main, mais pas aux mêmes doigts, stylo à encre violette, Jeanne Rivière enchaîne les interviews à propos de son prix Prem1ère. Avec naturel et élan. Cash. Sans se cacher derrière les mots. "Lorraine brûle" est un excellent premier roman. On le dit punk, je ne sais pas trop ce que cela veut dire. Je dirais plutôt un roman du réel, des petites choses, de la vie comme elle vient, comme elle va et comme elle ne va pas. Des routines et des galères dans cette Lorraine sinistrée. Des nuages et des éclaircies. De grands soleils aussi. Un milieu rare en littérature, ce n'est pas Zola mais ce n'est pas Versailles, porté par une écriture fluide à la première personne qui tape, se remarque, accroche et séduit. De courts chapitres, une voix qui s'adresse au lecteur, qui lui raconte, en choisissant toutefois des mots qui vont ensemble, qui sonnent bien. Écho à la batterie dont joue l'auteur? Dans des groupes punk, forcément. 
 
Jeanne Rivière.

On va rencontrer une tribu foutraque autour d'une narratrice non nommée mais "elle aurait pu s'appeler Daisy", me glisse la primo-romancière. Et de son fils Tarzan, douze ans, qui se désespère de ne pas savoir faire de roulades arrière. Jeanne Rivière, elle, elle peut toujours. "Je suis toujours capable de faire une roulade arrière. Mais pas le grand écart. A 44 ans, mon corps est un peu usé."

A 44 ans, elle publie son premier livre, un roman: "J'ai toujours écrit. Petite, je tenais des journaux sur tout ce qui se passait dans la maison, j'écrivais de la poésie, je lisais des poèmes dans ma chambre, je faisais des fanzines, des publications sur les réseaux sociaux, quelques textes pour mes groupes de musique. Et puis, un jour, j'ai décidé d’écrire ces quiproquos de la vie en un texte plus long. Pendant un an, j'ai écrit en cachette de tout le monde. Avant d'écrire un livre, on ne sait pas qu'on écrit un livre. Dire qu'on écrit un livre, je trouve cela prétentieux. J'ai envoyé mon texte aux éditeurs. C'est devenu un livre dans la collection Sygne de Gallimard."

"Lorraine brûle" ouvre les portes d'un monde entre Metz et Nancy. On suit la narratrice dans son quotidien, au boulot, avec son fils préado, avec les cochons d'Inde malades, avec Pablo, son mari quitté après dix-sept ans de compagnonnage avec qui elle s'entend bien. Elle travaille, mais elle joue aussi de la batterie, donne des concerts, sort. Elle écoute beaucoup ses proches, principalement des amies. "Il y a beaucoup de femmes dans le livre. Je suis toujours mieux avec des femmes. Je ne lis que des femmes depuis dix quinze ans. J'ai lu assez d'hommes avant."

Une galerie féminine qui nous emmène dans des clubs BDSM ou à l'hôpital, en excursion à la mer ou à Berlin. En filigrane, la quête de l'amour, le spectre de la mort. Bien visible, une bonne dose d'humour, souvent noir. Autant de raisons de penser que la narratrice et la romancière pourraient ne faire qu'un. "Non, non", se récrie-t-elle en souriant, "elle n'est pas moi." Ah bon?
 
Ce premier roman nous entraîne là où on ne va pas souvent, auprès de ces déshérités magnifiques qui s'en sortent à leur façon. "Écrire pour moi, c'est une solution pour trouver l'unité, pour réparer. Écrire m'aide à trouver l'unité. Nager aussi mais c'est arrivé plus tard." 
 
Nager, comme les lignes en lien avec la natation que pratique quotidiennement la narratrice qui closent les chapitres, bouées subtiles qui aident à garder la tête hors de l'eau. "Les lignes en fin de mes textes n'étaient pas systématiques au début. Il y en avait beaucoup mais pas partout. C’est Thierry Laroche, mon éditeur, qui m'a suggéré d'en rajouter quelques-unes. Comme il est éditeur, je me suis dit qu'il savait."
 
"Le point de départ", reprend Jeanne Rivière, "c'est que j'avais envie de parler de tout ce dont on parle peu. De ce qu'on ne dit pas chez la boulangère ou dans la salle de café et qui est constitutif de l'humanité. Le point de départ, c'est comment dealer l'existence au quotidien, la tragédie du quotidien, dans ces mondes invisibles, ces communautés dont on parle peu. Ça m'intéresse. Je le fais de manière frontale, dans les phrases, dans les mots. Je n'ai pas envie d'y aller par quatre chemins dans la littérature. Un livre, ce n'est rien d'autre que des mots. La musique que je fais est dans cette esthétique-là. Punk sans grande maîtrise technique."

Avec son titre en écho au tatouage de l'amie Delfine, trouvé au moment d'envoyer aux éditeurs le texte dans lequel il figure sur un bracelet, "Lorraine brûle" est une très belle découverte qui fait espérer d'autres textes... punk.
 
Pour lire en ligne le début de "Lorraine brûle", c'est ici.
 
 
 
Lauréats précédents
  • 2025 Pauline Valade pour "Bruno et Jean" (Actes Sud, 2024, lire ici)
  • 2024 Sébastien Bailly pour "Parfois l'homme" (Le Tripode, 2023, lire ici)
  • 2023 Anthony Passeron pour "Les Enfants endormis" (Globe, 2022, lire ici)
  • 2022 Mario Alonso pour "Watergang" (Le Tripode, 2021 lire ici)
  • 2021 Dimitri Rouchon-Borie pour "Le Démon de la Colline aux Loups" (Le Tripode, 2020, lire ici)
  • 2020 Abel Quentin, pour "Sœur" (Editions de l'Observatoire, 2019, lire ici)
  • 2019 Alexandre Lenot, pour "Écorces vives" (Actes Sud, 2018)
  • 2018 Mahir Guven, pour "Grand frère" Editions Philippe Rey, 2017, lire ici)
  • 2017 Négar Djavadi, pour "Désorientale" (Liana Levi, 2016, lire ici)
  • 2016 Pascal Manoukian, pour "Les échoués" (Éditions Don Quichotte, 2015, lire ici)
  • 2015 Océane Madelaine, pour "D'argile et de feu" (Les Busclats, 2015, lire ici)
  • 2014 Antoine Wauters, pour "Nos mères" (Verdier, 2014, lire ici)
  • 2013 Hoai Huong Nguyen, pour "L'ombre douce" (Viviane Hamy, 2013)
  • 2012 Virginie Deloffre, pour "Léna" (Albin Michel, 2011)
  • 2011 Nicole Roland, pour "Kosaburo,1945" (Actes Sud, 2011)
  • 2010 Liliana Lazar, pour "Terre des affranchis" (Gaïa Éditions, 2009)
  • 2009 Nicolas Marchal, pour "Les Conquêtes véritables" (Les Éditions namuroises, 2008)
  • 2008 Marc Lepape, pour "Vasilsca" (Éditions Galaade, 2008)
  • 2007 Houda Rouane, pour "Pieds-blancs" (Éditions Philippe Rey, 2006)