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mardi 12 avril 2022

Le journalisme littéraire bientôt primé

EDIT: C'est "Bélhazar", de Jérôme Chantreau (Phébus, août 2021), qui a été choisi comme premier lauréat. Un enseignant y revient sur la mort d'un ancien élève.
Jean Daniel (1920-2020). (AFP).

Peut-on faire du journalisme et de la littérature dans le même livre?
Beaucoup d'auteurs croient à la "narrative non fiction", beaucoup la pratiquent avec bonheur. 
Et leurs lecteurs en sont enchantés. Le problème? Ces auteurs n'entrent pas dans les cases. Notamment, en Belgique, dans celles des aides à la création. Pourquoi ne pas créer celle d'une "écriture littéraire en non fiction"? La création en France du prix Jean-Daniel pourrait-elle faire avancer la cause de cette très noble discipline?

Deux ans après la mort du fondateur du "Nouvel Observateur", un prix qui porte son nom récompensera, le 13 juin, un livre qui réconcilie le journalisme et la littérature. Parce que le journalisme peut être une forme de littérature. Parce que la littérature peut relever du journalisme. "Je poursuis une carrière littéraire en faisant une forme de journalisme un peu dissidente, hérétique, marginale", disait-il. "Mais on est victime des classifications." Combien de livres ne rendent-ils pas compte d'une réalité sociale, par un journalisme écrit avec le soin et les techniques d'un roman, par des romans informés, documentés, comme des enquêtes?

Le prix Jean-Daniel, doté de 2.000 euros, "couronnera un ouvrage s'inscrivant dans l'esprit du “new journalism” que partageait Jean Daniel, appelant le récit journalistique à se distinguer grâce à son talent littéraire et le roman à se documenter solidement. Autrement dit, le prix pourra récompenser autant l'enquête d'un journaliste célébré pour ses qualités littéraires qu'un récit ou roman renforcé par une investigation journalistique." Dix livres ont été sélectionnés pour la première compétition. Deux sont peut-être plus spécifiquement français mais les autres se lisent partout.

Les 10 livres sélectionnés 
  • "La Tour", de Doan Bui (Grasset, janvier 2022)
  • "Les Fossoyeurs", de Victor Castanet (Fayard, janvier 2022)
  • "La Femme qui s'est éveillée", de Solène Chalvon-Fioriti (Flammarion, mars 2022)
  • "Bélhazar", de Jérôme Chantreau (Phébus, août 2021)
  • "La France goy", de Christophe Donner (Grasset, septembre 2021)
  • "Les Uns contre les autres", de Noémie Halioua (Cerf, mars 2022)
  • "Souvenirs du rivage des morts", de Michaël Prazan (Rivages, juin 2021)
  • "Le Dernier Secret", de Solenn de Royer (Grasset, octobre 2021)
  • "Une chambre en exil", d'Omar Youssef Souleimane (Flammarion, mars 2022)
  • "Les Loups", de Benoît Vitkine (Les Arènes, février 2022)

Jury: Sara Daniel (présidente), Jean Birnbaum, Sylvain Courage, Kamel Daoud, Sophie des Déserts, Marie-France Etchegoin, Bernard-Henri Lévy, Amin Maalouf, Laure Mandeville, Martine de Rabaudy, Marie-Lorna Vaconsin. Son secrétaire général est Benoît Kanabus.



dimanche 24 mai 2020

Décès de l'artiste et académicien, Jean-Loup Dabadie, "l'homme amical" dont rêvait Moinot

Temps de lire, de relire, de découvrir, de se souvenir, de faire fondre sa PAL,
pour les petits et pour les grands #confinothèque40

Jean-Loup Dabadie.


On a appris ce dimanche 24 mai, le décès ce même jour à 13 heures à Paris, de l'artiste et académicien Jean-Loup Dabadie. Il avait 81 ans et est mort d'une maladie autre que le Covid-19, a précisé son agent.

Né le 27 septembre 1938 à Paris, Jean-Loup Dabadie a exercé ses talents dans des domaines variés, littérature, journalisme, cinéma et chanson. "Femmes je vous aime", "Ma préférence", de Julien Clerc, c'était lui, "Lettre à France" et "Tous les bateaux, tous les oiseaux" de Michel Polnareff, c'était lui aussi. Ainsi que de nombreux textes écrits pour Guy Bedos dont évidemment LE sketch "La drague". Il venait de terminer l'adaptation pour le cinéma d'un roman de Georges Simenon, "Les volets verts".

Son élection au fauteuil 19 de l'Académie française le jeudi 10 avril 2008 avait fait grincer bien des dents (vraies ou fausses) sous la Coupole. La preuve: les vingt-cinq académiciens français avaient élu le romancier-parolier par 14 voix pour et 2 voix contre 2 mais aussi 9 bulletins blancs signifiant le rejet du candidat. Il n'empêche que Jean-Loup Dabadie s'était bien rattrapé un an après, lors de sa réception officielle sous la Coupole.

Portant avec élégance l'épée et l'habit vert de rigueur, "de drap noir, brodé d'un feuillage d'olivier", mais signé Cerruti, son couturier habituel, Jean-Loup Dabadie avait fait le jeudi 12 mars 2009 son entrée officielle à l'Académie française, devant plusieurs de ses interprètes (dont Guy Bedos et Julien Clerc) et des personnalités des médias, Philippe Bouvard, Philippe Labro, Patrick Poivre d'Arvor ou encore Michel Drucker.

Après avoir été reçu par Frédéric Vitoux, le scénariste et parolier avait fait résonner un ton inhabituel sous la Coupole quand il a fait l'éloge chaleureux et charmant de son prédécesseur, l'écrivain un peu oublié Pierre Moinot – qui fut aussi procureur général de la Cour des comptes et conseiller d'André Malraux quand ce dernier était ministre de la Culture.

Décédé en 2007, l'ancien occupant du fauteuil 19 avait répondu naguère à la question "N'aimeriez-vous pas savoir qui va vous succéder et faire votre éloge?", par la phrase suivante "A la réflexion, j'aimerais qu'il soit fait par un homme amical, un esprit de la même famille que le mien". "Eh bien, c'est fait", s'était exclamé Jean-Loup Dabadie, en finale de son discours, clôturant son intervention ainsi: "Et pour m'avoir donné cette chance, pour m'avoir accordé l'honneur d'être cet homme amical, Mesdames et Messieurs de l'Académie, pour la vie, en tout cas pour la mienne, je vous remercie."

Si Hélène Carrère d'Encausse s'était montrée ravie et émue, Guy Bedos avait commenté la prestation plus simplement: "Il m'épate, ce con."


Guy Bedos et Jean-Loup Dabadie en 2012,
aux funérailles de Félicien Marceau.







dimanche 8 décembre 2013

LE triste: Yvon Toussaint est mort



Yvon Toussaint.
Une dédicace précieuse et vraie, car je n'étais pas bien grande quand Yvon Toussaint (1933-2013) m'a engagée à la rédaction du "Soir". En compagnie d'une série d'autres jeunes journalistes. Ce devait être en 1981, ce sera finalement en 1982, contraintes administratives obligent. Le rédacteur en chef nommé en 1978 avait incroyablement rajeuni sa rédaction. Se doutait-il alors du nombre de visites de naissance qu'il allait rendre les années suivantes à ses jeunes recrues devenues mamans?

Quelle époque que la rédaction installée au 120 rue Royale, à l'étage C! Au-dessus des rotatives bien visibles de la rue qui fournissaient le matin, l'après-midi et la nuit, leurs brassées de journaux aux camions massés aux quais de la rue de Ligne.
Le cliquetis des machines à écrire, toutes mécaniques, la sonnerie des téléphones fixes, les réunions de rédaction dans une salle ovale nommée "l’œuf". J'y allais souvent dans cette pièce aux cloisons de bois sombre, sidérée par l'aura de ce rédacteur en chef hors du commun, intelligent, brillant, à l'écoute, qui fédérait derrière lui et ses idées lumineuses toute sa rédaction.

Yvon Toussaint, je l'ai côtoyé de près les week-ends, un sur trois, puisque nous étions en binôme les samedis matins et les dimanches après-midis. Maintenant, je peux le dire: quand l'actualité était calme, ce fou de cinéma se rendait souvent à la séance de midi, avant la fin de l'édition, et renvoyait à la rédaction le chauffeur qui l'avait déposé et savait dans quelle salle aller le récupérer au cas où... Cela ne s'est jamais produit. Il était aussi celui qui apportait le champagne à tous les soirs de bouclage des jours de Noël et de l'An.

Débordant d'idées et de projets, il a aussi lancé les grandes enquêtes journalistiques, les jeunes, les catholiques, l'argent, les femmes... auxquelles j'ai eu la grande satisfaction et le plaisir de participer. Puis il a quitté le journal en 1989, à l'arrivée de Robert Hersant parmi les actionnaires.

J'allais le revoir de temps en temps, au marché le long des étangs d'Ixelles, le dimanche. J'entends encore son sonore "Bonjour, ma belle!".
Plus étrangement, je l'ai croisé deux fois à un carrefour du quartier parisien de Montparnasse. Il sortait de chez son éditeur Fayard, et moi je courais à un rendez-vous avec un auteur d'une autre maison d'édition.
Incroyablement, nous sommes tombés nez à nez deux fois sur la gigantesque place du marché à Bastia, presqu'aussi grande qu'un terrain de foot. Il séjournait souvent en Corse, moi une seule fois par an. Mais de là à s'y croiser... La deuxième fois, nous avons été prendre un café pour remercier le destin.

Et puis, dès 2002, tous les anciens du "Soir" ont retrouvé avec gourmandise sa plume brillante, sa culture inouïe, son goût pour les citations, son amour pour les idées et les mots dans la chronique bimensuelle qu'il a donnée au "Soir" pendant dix ans. Ces fameux "Contrepieds" (Genèse éditions, 256 pages) qui ont été rassemblés en un volume en janvier dernier. D'"Alechinsky" à "Xénophonie", ces chroniques alphabétiquement classées, rappellent quel grand homme a été Yvon Toussaint.

Né journaliste, Yvon Toussaint s'est découvert une vocation d'écrivain de livres à son départ du "Soir". Toujours son amour pour les mots. Il a signé plusieurs livres érudits, de genres divers, tous chez Fayard: l'enquête "Les barons Empain" (1996), le roman "Le manuscrit de la Giudecca" (2001), la biographie romancée "L'autre Corse" (2004).

Et surtout, son œuvre majeure, "L'assassinat d'Yvon Toussaint", paru en 2010. A la fois un roman passionnant, une enquête de grande ampleur et une discrète autobiographie. Car trois Yvon Toussaint se côtoient dans cet ouvrage vertigineux et époustouflant. L'auteur qui, en tapant son nom dans Google, découvre qu’un Yvon Toussaint a été assassiné à Port-au-Prince. Un sénateur haïtien, par ailleurs médecin, qui a fait ses études à l’ULB comme lui! Un troisième Yvon Toussaint, le narrateur, mènera l'enquête. Il ira jusqu'en Haïti, plusieurs fois, rencontrera des personnages-clés autour du sénateur assassiné et surtout se heurtera au vaudou et à la question des doubles. Le tout traité avec une maîtrise magistrale dans une langue prodigieuse où l'homme vivant, l'homme mort et l'homme qui enquête se superposent au point de parfois se confondre.

La présentation de ce nouveau roman dont le titre suscitait évidemment la curiosité a permis à Yvon Toussaint de réapparaître plusieurs fois en public. A la Foire du livre de Bruxelles où il était invité de la rédaction du "Soir" en compagnie de l'écrivain Dany Laferrière. Presqu'instantanément, il reprenait la main du débat où il était convié à répondre aux questions... Mais avec quel talent.
Il allait refaire le coup quelques mois plus tard à Saint-Malo où l'avait convié le Festival Etonnants Voyageurs. Avec le même appétit.

Sacré Yvon, tu resteras un fameux exemple pour les journalistes présents et futurs. Et pour les écrivains aussi.