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vendredi 20 septembre 2024

La paréidolie selon Bobi+Bobi et François David

La puissance évocatrice de nuages bleus. (c) Le Voyageur assis.


Bleu, la couleur du ciel.
Bleu, la couleur qu'a choisie l'artiste Bobi+Bobi pour représenter des nuages. A l'aquarelle, à la gouache.
Dans ces formes mystérieuses, elle a distingué un animal, un visage, un objet...
Elle en a dessiné le contour au crayon bleu.
Elle a transmis ces nuages étiquetés à François David.
Il les a regardés, les a laissé infuser en lui.
Sous la puissance évocatrice de ces nuages bleus, ses mots ont surgi.
Et voilà couchées sur le papier ces phrases surprenantes, ondulantes, pénétrantes.
Posées chaque fois en vis-à-vis de "leur" nuage.
 
Poésie, philosophie, humour, actualité, vocabulaire sont autant de perles qu'égrènent l'album "Que du bleu" de François David et Bobi+Bobi (Le Voyageur Assis, 100 pages).
On passe de l'une à l'autre, avide de découvrir la prochaine réjouissance littéraire.
On sourit, on savoure, on découvre, on se laisse porter par ce bleu en formes et en lettres.

PS: la paréidolie consiste donc à identifier des formes familières dans des éléments naturels ou aléatoires.
 
 
Leçon souriante de vocabulaire. (c) Le Voyageur Assis.

 

jeudi 4 août 2022

Trois cabinets de curiosités et d'autres bouts rimés, ou pas, illustrés, ou pas

"Les morts vivent plus longtemps qu'avant".
(c) Le Vistemboir.

Pour entamer cette douzième année de mon blog, cap sur la poésie.
Pour les grands et pour les petits. Trois cabinets de curiosités pour commencer, d'autres recueils ensuite.


Les morts vivent plus longtemps qu'avant
François David
Le Vistemboir, 80 pages

Sont-ils tous morts, les animaux photographiés par François David dans son nouveau recueil illustré de poésie? Le titre semblerait pencher pour, "Les morts vivent plus longtemps qu'avant". Mais les textes nés selon le principe déjà appliqué à "Et c'est moi que je vois" publié il y a deux ans (lire ici) le contredisent parfois.

Rappelons la genèse des textes de François David. Ce dernier prend des photos sur son téléphone. Beaucoup de photos. Beaucoup de très belles photos. Ensuite, il sélectionne, trie, jusqu'à souvent n'en conserver qu'une. Cette photo-là  déclenchera un texte qui n'aurait pu naître sans elle, mais qui vagabonde en toute liberté.

Dans un format identique au précédent volume auquel il fait écho, soit carré et moyen, "Les morts vivent plus longtemps qu'avant" tient davantage du cabinet de curiosités que du portrait mosaïque qu'était "Et c'est moi que je vois". Mais si François David dessine au fil de ses petits textes prenants un portrait de ses semblables, le couple, les terreurs, l'amour, les rêves, la pseudo-sagesse, en creux, c'est évidement lui qui se raconte à nouveau. Ses mots bien choisis composent des phrases vibrantes qui nous conduisent à la pharmacie, chez le coiffeur ou sur les sentiers, et en divers autres lieux qu'on ne considérera jamais plus comme avant après cette exaltante lecture.


Je suis un génie
Susie Morgenstern
illustrations de Serge Bloch
L'Iconoclaste, collection "L'iconopop", 80 pages

Chaque matin, Susie Morgenstern écrit un poème qu'elle envoie à ses amis. Une vieille habitude qui n'avait pas donné lieu à publication. Ici Susie Morgenstern écrit un livre de poèmes qui se range aisément dans la catégorie "cabinet de curiosités". Elle y convoque en effet tous les génies à ses yeux, Bach, Hannah Arendt, Einstein, Jeanne d'Arc et d'autres en une rythmée alternance masculin-féminin. Surgit immédiatement la question, partagée entre auteure et lecteur/trice: "Et moi?" Pas question de se faire du mal. Les mêmes génies sont rappelés pour nous aider. Voilà reparti sur les chapeaux de roue, en plusieurs chapitres thématiques, cet irrésistible texte poético-humoristique, élégamment soutenu par les dessins de Serge Bloch. On le déguste, on s'y sent bien, on s'y sent grand. Quel génie, cette Susie!


Aussi les gens
Jean-Louis Massot
Editions du Centre de créations pour l'enfance
collection "PetitVa!", 40 pages

Pas d'image en couverture de ce petit format à l'italienne à reliure spirale. On ne perd rien pour attendre. Dès la première page tournée, on tombe sur de curieux dessins en noir où l'on peut beaucoup imaginer, des silhouettes, des lieux... A moins que ce ne soit la poésie elle-même qui soit représentée, Jean-Louis Massot dédiant tout le recueil à la recherche de cette dernière. A lire ses textes pétillant d'amour pour la vie dans les instants quotidiens, célébrant les choses simples dans lesquelles se cache la beauté pour peu qu'on pense à la regarder, vibrant avec la nature qui nous nourrit et nous protège, on se dit qu'il a bien raison: c'est dans ce cabinet de curiosités que se trouve la poésie. Ouvrons les yeux, le nez, les oreilles, la bouche... Derrière les mots du poète, on retrouve si bien l'homme.


Piéton du monde
Carl Norac
choix anthologique et postface de Jean-Luc Outers et Gérald Purnelle
Espace Nord, 294 pages

Poète national en Belgique de mars 2020 à mars 2022, années de confinement et de mort qui lui ont fait créer les "fleurs de funérailles" auxquelles ont participé plus de 70 poètes belges (lire ici), Carl Norac écrit de la poésie depuis toujours, mettant ses pas dans ceux de son père, l'instituteur et poète Pierre Coran, et ceux de Norge, son "bon génie".
"(...)Un poème à la fois, ce n'est pas grand-chose
et c'est tout l'univers."
La phrase vaut pour son auteur et pour ses lecteurs.

C'est dire si on n'aurait pas aimé être à la place de ceux qui ont composé cette anthologie, couvrant "l'ensemble de le production poétique de l'auteur à ce jour". On devine les choix cornéliens pour que l'ouvrage ait de la classe graphiquement parlant. Les pages accueillent les textes, laissent de la place au blanc, cette parure typographique, cette respiration pour le lecteur. "Piéton du monde" invite à suivre le poète dans ses voyages, extérieurs et intérieurs, sans oublier ses poèmes pour la jeunesse.

Extrait.
"Pierre Coran"
"(...) Marchant sur une drève,
il y a cet homme libre,
jamais sans la part des autres,
et cet homme est mon père." 
Extrait de "Une valse pour Billie" (2013)


Les animaux rêvent aussi
Un abécédaire en poèmes
Pierre Coran
Iris Fossier
Casterman, 64 pages
à partir de 5 ans

L'alphabet a déjà donné lieu à divers poèmes animaliers. Mais cet album grand format se distingue par la fantaisie de ses textes et la créativité de ses dessins gravés. La preuve que les enfants méritent mieux que des niaiseries. "Cet album est une commande que m'a faite Anne-Sophie Congar, éditrice chez Casterman", explique Pierre Coran. "Elle souhaitait que j'invente des rêves d'animaux. J'ai répondu oui pour deux raisons, parce qu'il s'agit d'animaux (j'ai 155 fables éditées) et parce que c'est mon retour chez Casterman." C'est l'ancien instituteur qui a souhaité en faire un abécédaire afin que les enfants puissent aussi apprendre les lettres.

"La particularité de cet album", poursuit le poète, "est que les textes sont venus après les dessins." Pierre Coran s'est donc trouvé face à une abeille et des fleurs pour le "A", à un bonobo et un robot pour le "B", à un chien et un chat pour le "C". Il s'en est divinement bien sorti, évidemment, comme en témoigne le "G" de la girafe (et les autres) reproduit ici.

Les plus attentifs auront remarqué la présence d'une abeille virevoltant sur les pages. "Celle-ci est arrivée en toute fin de mise en page", nous dit-il, "quand les pages étaient déjà montées."

Il y a du monde à la lettre "G". (c) Casterman.



Une seconde, papillon!
Pierre Coran & Carl Norac
Cécile Gambini
Rue du monde
collection "Une petite poignée de poèmes", 36 pages
pour tous à partir de 7 ans

Pierre Coran avait choisi d'écrire sous pseudonyme, son fils Carl a fait pareil, avec le même nom de famille mais en ordonnant ses lettres autrement: Norac. L'histoire est tellement ancienne qu'on s'en souvient à peine. Dans ce mini-livre, père et fils ont composé ensemble une quarantaine de brefs poèmes sur des thèmes qui leur sont chers, la poésie, l'enfance, le rêve. Les images de Cécile Gambini les accompagnent à la façon de doux papillons.



Poèmes cueillis dans la forêt de vos yeux
Françoise Lison-Leroy
Nathalie Novi
Rue du monde
collection "Une petite poignée de poèmes", 36 pages
pour tous à partir de 7 ans

De ses innombrables rencontres avec des enfants, Françoise Lison-Leroy a ramené quarante poèmes chaque fois introduits par le prénom d'un enfant. Des mini-portraits en quelques lignes, mais quelques lignes qui disent tant de ces garçons et de ces filles d'aujourd'hui: d'ici ou d'ailleurs, tristes ou joyeux, chanteurs ou observateurs, portant souvent de si lourds poids déjà. Défenseuse des enfants, notamment de Syrie (lire ici et ici), Nathalie Novi illumine de six merveilleux portraits ces enfants de notre monde.



De la terre dans mes poches
Françoise Lison-Leroy
Matild Gros
CotCotCot éditions, 20 pages
collection "Matière vivante"
pour tous à partir de 4 ans

D'avant-garde quand il parut en 2005 sous le titre "Jean jardinier" dans le recueil "Dites trente-deux" (Editions Luce Wilquin), le poème de Françoise Lison-Leroy a acquis une actualité brûlante, une nécessité urgente. Avec des mots tout simples, il dit la terre, le petit garçon qui découvre le jardinage, sa maman qui l'encourage et lui révèle combien la terre peut être nourricière. Les splendides illustrations de Matild Gros, ici épurées, là plus baroques, se posent magnifiquement sur ce texte qui ouvre la collection "Matière première", terrain de recherche poétique permettant de relier les êtres vivants à la nature, à l'écologie. Dans une démarche logique, l'éditrice a choisi d'imprimer le livre en Belgique avec des encres à base végétale sur un papier recyclé écologique et a demandé à un atelier protégé bruxellois de procéder à la reliure.

Mère et fils les mains dans la terre. (c) CotCotCot éditions.

 

Ma Matriochka
Anne Herbauts
Casterman
11 pages tout carton avec des rabats
pour les plus jeunes

Tout le monde connaît les matriochkas, ces poupées de plus en plus petites qui s'emboîtent les unes dans les autres. Anne Herbauts en reprend à sa façon le principe pour cet album "méli-mélo" qui s'articule verticalement et est dédié aux mamans. Un rabat à tourner en haut, un rabat à tourner en bas, ensemble ou séparément pour faire surgir le texte, les images et leurs surprises: une matriochka bien entendu, sous diverses apparences, mais aussi un chat qui sourit, une souris, un noyau d'abricot, un biscuit, un nuage et bien d'autres trouvailles poétiques qui s'apparient comme on veut.


Idylle
Agnès Domergue
Valérie Linder
CotCotCot éditions, 58 pages
pour tous à partir de 6 ans

Un paysage idyllique saisi à l'aquarelle pour une idylle entre une oiselle et un poisson que réunit la lune. Un amour improbable qui se construit d'étape en étape devant le lecteur enchanté. Ciel et eau, soleil et pluie, elle et il, saisons, surgissent en des jeux constants sur les sons et les mots. La formule "IL a une île./ ELLE a deux ailes" introduit cet album virevoltant mais sobre où Agnès Domergue tricote les mots à l'endroit et à l'envers, multipliant les réjouissantes trouvailles, où Valérie Linder complète et détaille cet amour peu commun en de très plaisantes illustrations. Musical, espiègle, pastoral, cet album au si joli titre réjouit autant le cœur que les yeux et les oreilles.

"Idylle". (c) CotCotCot éditions.










vendredi 27 août 2021

Le décès du poète Alain Boudet

Alain Boudet.

François David des éditions Motus nous informe du décès du professeur de lettres et poète Alain Boudet (une trentaine de recueils destinés aux adultes ou aux enfants). Né le 1er août 1950 au Mans, il avait 71 ans: "Je viens d'apprendre la mort d'Alain Boudet. Il était non seulement bon poète (et Motus avait été heureux de publier son très beau texte "Le rire des cascades"), mais un homme de grande qualité, vraiment. Disponible, tendrement souriant, généreux et d’une modestie qui n’était pas feinte. Sur son site, La toile de l'un, il avait mis en lumière et fait découvrir tant de textes, tant de poètes.
On peut y lire, encore, les deux derniers poèmes qu'il y a placés."

L'amitié qui se lit
de la main à l'épaule
ressemble aux mots qui n'ont pas d’âge
La lumière est sans faille
Le temps qui passe
reste sans prise
Rien ne s'efface
rien ne se brise
chaque visage est un sourire
Alain Boudet
(Au coeur le poème
La vague à l'âme)



D'un jour à l'autre
je ricoche ma vie
vers des ondes affaiblies
Viendra une heure
inattendue bien que certaine
où le rebond sera absent
L'heure où s'effaceront nos mots
Où commencera le silence.
Alain Boudet
Ici là, sur le rivage
(Les Éditions de la Renarde Rouge, 2010)


Un autre poème sur le site accompagne l'annonce du décès d'Alain Boudet.

Rien n'est à nous
Ni le vent
ni la mer
ni l'écume
Ni les odeurs
ni l'ombre qui nous accompagne
Notre envie de marcher
justifie le chemin
Notre envie et rien d'autre
Et quand nous avançons
à chaque mouvement du corps
nous réinventons la lumière.
Alain BOUDET
Sur le rivage, Écho Optique


Alain Boudet
, je l'avais découvert en 2001, à la sortie du recueil "Le rire des cascades", librement illustré par Michelle Daufresne (Editions Motus). Des poèmes courts, très courts, souvent drôles. Aussi denses que brefs. Telle est l'œuvre d'Alain Boudet, découverte sur l'internet par l'éditeur François David. Délicat recueil que "Le rire des cascades". Un souffle de fraîcheur et d'imagination, ancré dans le quotidien. Les textes s'égrènent sur trois ou quatre lignes. "Dans le lait d'un nuage/la paille traînante d'un avion/ Ravitaillement en vol" ou "Perdu au coeur du pré/le brin d'herbe/croit peut-être/qu'il est seul". Ce petit format a permis un retour aux sources à la maison Motus: elle débuta en 1988 par de la poésie brève. "Souvent les poèmes très brefs offrent paradoxalement beaucoup à la pensée et à l'imaginaire", explique François David. Les textes de Boudet parlent de nature, d'oiseaux, d'arbres, de lumière, de liberté... 


Alain Boudet a publié dans plusieurs maisons d'édition  jeunesse, chez Didier Jeunesse, chez Rue du Monde, aux Carnets du Dessert de lune (lire ici) et dans de toutes petites maisons.







vendredi 8 janvier 2021

Chiens, chats, pluies

"Nom d'un chien". (c) Møtus.

L'expression anglaise "It's raining cats and dogs" peut se traduire par "Il pleut des cordes" ou "des hallebardes" ou "Il pleut à verse". Pas très imagé. Ce qui ne m'empêchera pas de la prendre au pied de la lettre avec des livres poétiques de chats, de chiens et de pluies.

Les chiens et les chats d'abord


En couverture de l'album jeunesse "Nom d'un chien" écrit par François David et illustré par Henri Galeron (Møtus, 64 pages), un Boston terrier est assis. N'attendrait-il pas qu'on joue avec sa baballe multicolore? Il va faire mieux, et nous aussi, menés par le duo de créateurs, à l'œuvre pour la neuvième fois si on compte l'adaptation des poèmes d'Edward Lear. Ils s'amusent ensemble autant qu'ils nous enchantent avec des poèmes pleins d'humour illustrés avec gaieté et ironie, longue boucle autour du titre. Des noms de chien (espèces) aux noms des chiens (Zip, Saxo, Achille, Naïa, Puce, Iso).

Combien de chiens défilent-ils dans ces textes bien troussés qui explorent avec humour et compétence tout ce qui a trait à "Médor"? dans ces dessins qui répondent aux poèmes tout en les prolongeant avec dérision ou intelligence? Des dizaines, grands, petits, gros, minces, attachants, jouettes ou bienheureux qui sont campés dans les délicieux textes des saynètes, d'autres pages se mesurant aux expressions en rapport avec les chiens, de la vie au temps, du corniaud au cabot, du jeu de quilles à la mémère, du battu à ceux de faïence,.. Il s'agit bien ici, nom d'un chien, en filigrane, d'un hymne aux chiens qui aiment tellement fort les humains. François David joue des mots et des sons pour composer des phrases qui chatouillent agréablement l'oreille, Henri Galeron reste fidèle à son style graphique réaliste fouillé, mêlant avec sûreté la réalité et l'imaginaire, nous propulsant dans un monde où le sujet mène la danse. Ses chiens composent une formidable farandole et sont des acteurs pleins de ressources. Un album débordant d'humour et de sagesse. Pour tous en lecture orale, dès 7-8 ans en lecture solo.

Une double page de "Nom d'un chien". (c) Møtus.


Le duo François David-Henri Galeron, la preuve par 9.
  1. "Nom d'un chien" (Møtus, 2019)
  2. "Le bout du bout" (Møtus, 2018, lire ici)
  3. "Les bêtes curieuses" (Møtus, 2011, lire ici)
  4. "Papillons et mamillons" (Møtus, 2015, lire ici)
  5. "Une petit flamme dans la nuit" (Bayard, 2014, lire ici)
  6. "Bouche cousue" (Møtus, 2010, lire ici)
  7. "Poèmes sans queue ni tête" d'Edward Lear (Møtus, 2004)
  8. "Les enfants de la lune et du soleil" (Møtus, 2001, lire ici)
  9. "Comptines pour donner sa langue au chat" (Actes Sud Junior, 1998)


Compter les livres publiés par François David est une entreprise ardue. Il y en a plus de cent, chez une trentaine d'éditeurs, très souvent en jeunesse, mais pas que (lire ici). La dernière parution en date de l'écrivain et éditeur est un livre de poèmes dont le thème est évident, "Il pleut des chats" (La Feuille de thé, 72 pages) - il s'achève sur une bibliographie partielle de l'auteur. Un contrepoids à l'album "Nom d'un chien"? Une imagination démultipliée? Peu importe, c'est très réussi.  Si l'ouvrage s'adresse plutôt à des adultes vu la maison où il est publié (lire ici), rien n'empêche les enfants de se l'approprier. Les textes sont courts, resserrés et sonnent bien.

Le premier nous ramène à l'expression anglaise.
"Il pleut des chats
en Angleterre
des crachins de chats et de chiens
En France
ils restent dans les nuages"
Ensuite, c'est un feu d'artifices d'impressions personnelles, d'hommages aux chats, de célébrations de leurs qualités, de leurs habitudes, même du "miaou" dans toutes les langues, de pointes d'humour et de comparaisons drôlissimes, celle sur les moustaches par exemple, d'allitérations et de jeu sur tout ce qui fait qu'on adore les chats.
"J'écris comme un chat
jadis on disait cela
encore aujourd'hui parfois
mon chat par-dessus mon épaule
découvre l'expression
s'en offusque
lui préfère
pattes de mouches"
On trouve encore dans ce recueil les noms des différentes espèces, des déclinaisons des expressions en lien avec les chats et des scènes sûrement vécues.
"Sous mon nez tu passes
tu repasses puis te frottes
contre mon menton
tu t'installes sur le papier
et d'un sourire de ta patte
en duel tu provoques le stylo"
Des chats bien vivants dans "Il pleut des chats", mais aussi des chats qui meurent et nous laissent seuls. Les amoureux des chats se sentiront chez eux dans cet excellent recueil de François David et ceux qui ne le sont pas auront peut-être envie de revoir leur position.
"Il
est
mort
il
pleut
sur
la
terre
chat
grin"

 


Les pluies ensuite


Dans le charmant et enrichissant album pour enfants "Et pluie voilà" de Christophe Pernaudet, illustré par Lauranne Quentric (Rouergue, 2019, 40 pages), on suit un petit nuage, un nuage de pluie qui voyage de pays en pays. Curieusement, les promeneurs ne prennent pas de parapluie là où il passe. Et pour cause! Le livre parcourt le monde à travers les expressions qui sont utilisées ici et là pour désigner les grosses pluies. Il tombe des grenouilles en France, des chats et des chiens en Angleterre, des couverts au pays de Galles, des tasses et des soucoupes à Amsterdam.... Les promeneurs locaux sont donc successivement équipés d'épuisettes, de croquettes, de bons habits ou de plateaux.

Le périple se poursuit dans d'autres pays, toujours grâce à un excellent rapport texte-images, chacun des auteurs apportant sa pierre à l'histoire. Les mots aussi joliment rythmés que rimés accompagnent les illustrations très délicates réalisées en découpages de papier de soie. A moins que ce ne soit l'inverse. A la fin de son voyage, le petit nuage avoue que toutes ces expressions imagées n'empêchent pas les vraies gouttes d'eau de tomber: "Et pluie voilà". A partir de 4 ans.

"Et pluie voilà". (c) Rouergue jeunesse.







vendredi 31 juillet 2020

François David en 43 doubles autoportraits

"Auto-port-trait". (c) Le Vistemboir.

Fondateur des éditions Møtus, François David est aussi, on le sait, écrivain. Le Breton a publié largement plus de cent livres, des albums, des romans, des recueils de poésie, principalement en littérature de jeunesse chez une petite trentaine d'éditeurs.

Aux titres "tout public" répertoriés sur son site, il convient d'en ajouter un tout juste sorti, le très intéressant "Et c'est moi que je vois" (Editions Le Vistemboir, 98 pages) où on découvre que François David est aussi un photographe fameusement doué. Le moyen format carré est composé de photos et de textes sous-titrés en regard qui font bien plus que se répondre. Ils s'observent, se fouillent, s'obligent à creuser les impressions nées. Ce livre photographique choie l'œil et l'esprit tout en répondant parfaitement à l'observation faite par son titre.

"C'est un livre formé d'autoportraits", me précise François David, "d'une part, par des photographies prises avec mon téléphone portable sans qu'il ne s’agisse jamais de selfies, d'autre part, par des textes déclenchés par ces photographies et ouvrant vers d'autres perspectives."

"Et c'est moi que je vois" (c) Le Vistemboir.

Dans sa préface, l'artiste peintre Marie Morel dit son admiration pour les photos de François David, à la fois, fortes, poétiques et plastiques et laissant une place, souvent invisible mais bien présente, à leur auteur. "En fait", écrit-elle, "tout comme il écrit, il photographie avec son âme."


"Et c'est moi que je vois" (c) Le Vistemboir.

François David.
Ni position selfie donc, ni retardateur, ni filtre, ni trucage, ni vergogne pour ces photos émanant du téléphone portable de François David mais autant d'interrogations sur le hasard de l'effet-miroir, la découverte de soi dans l'image, sans trop savoir s'il s'agit du soi intime ou de celui que les autres voient. Un questionnement qui, on connaît l'auteur, peut-être complètement ludique ou extrêmement  profond. Des textes en petites phrases courtes, qui partent de souvenirs nés des photos, ou de jeux sur les mots présents, des interrogations de vie, des transmissions. La vie et son universalité. Et c'est en ça que "Et c'est moi que je vois" peut toucher chacun d'entre nous, trouvant sans peine la porte de nos cœurs, de nos sensations, de nos émotions. Les photos où se glisse plus ou moins visiblement leur auteur sont autant de séquences de la vie d'un éditeur/auteur qui a autant le sens des mots que celui des images. Et évidemment du rapport entre les deux.

On ne peut pas mieux dire que l'écrivain Thierry Cazals: "Ce livre est une quête de soi à travers les mots et l'œil d'un poète. Singulier, hypersensible, profond, sans concession, "intranquille", affûté en sa langue comme dans ses images, un livre rare qui déconfine l'espace du dehors et du dedans."


"Et c'est moi que je vois" (c) Le Vistemboir.

jeudi 18 juin 2020

CotCotCot Editions, ce ne sont pas des carabistouilles!

#confinothèque50
Aujourd'hui, des albums jeunesse qui ont croisé la covid-19 et sont arrivés en librairies juste avant ou en même temps que la fermeture de ces dernières à cause des mesures de confinement.

Les catalogues CotCotCot prêts pour la Foire du livre de Bruxelles.

Foire du livre de Bruxelles oblige, plusieurs éditeurs belges ont sorti différents titres début 2020 à cette occasion. Encore davantage que leurs collègues français ou suisses, ils se sont trouvés bien marris quand le confinement est arrivé.

Parmi eux, en littérature de jeunesse, CotCotCot Editions, une "aventure éditoriale qui a commencé en 2011", explique sa fondatrice, Odile Flament. Elle a débuté en version numérique uniquement ("Bleu de toi", de Dominique Maes, non mis à jour en 2020, "Qui fait bzzz?" de Sabine De Greef, application disponible, "On tient la forme" de Cécile Eyen, application disponible)

Puis, en 2017, l'éditrice a eu l'occasion de passer au livre papier, sur beau papier plutôt car les albums sont très soignés, son "rêve depuis la création de la maison d'édition", avec "Ma mamie en poévie" de François David et Elis Wilk dont la version numérique était sortie un an plus tôt.

"La rencontre avec François David nous a permis de passer au papier en 2017", indique Odile Flament. "Sans ses encouragements et ses conseils, je n'aurais pas osé me lancer."





L'an prochain, CotCotCot Editions, volontairement absente d'Amazon, fêtera donc ses dix ans. "Pour l'instant", précise l'éditrice, "nous avons dix titres au catalogue, parmi lesquels le livre-application de Sabine De Greef que nous aimerions bien adapter en livre à rabats cartonné. Il me faut encore trouver un imprimeur en Europe, ce qui n'est pas chose aisée pour ce format. Nos neuf derniers titres sont en papier et tous n'ont pas vocation à être proposés en numérique. Actuellement, seul "Ma Mamie en Poévie" de François David et Elis Wilk est interactif. Nous travaillons à une version enrichie de l'album "Le Sourire de Suzie" d'Anne Crahay, mais nous sommes assez circonspects sur le manque de suivi de l'IDPF (International Digital Publishing Forum) dont l'extension de lecture Readium n'est plus mise à jour par Google."

Trois nouveautés étaient sorties pour la Foire du livre de Bruxelles, "Le chant du phare", "Allers-retours" et "De ville en ville". Trois albums confinés donc.
L'éditrice de CotCotCot Editions relativise toutefois l'impact de la covid-19 sur sa maison: "Durant le confinement, nous avons rapidement créé des versions numériques homothétiques - avec quelques adaptations indispensables pour assurer la fluidité et la lisibilité de l'ensemble des éléments des albums. Nos lecteurs et lectrices ont ainsi pu avoir accès aux livres en attendant de pouvoir en recevoir les versions papier. Il y a eu un certain intérêt et cela nous a permis d'être plus ou moins sereins jusqu'à la réouverture des librairies indépendantes."


"Le chant du phare". (c) CotCotCot Editions.


"Le chant du phare", d'Alizée Montois qui a fait les Beaux-Arts à Tournai, frappe par ses eaux-fortes aux teintes sombres de toute beauté et son histoire sans gras. Celle d'un "marin au creux de la vague" qui construit un phare au milieu des champs, à vingt kilomètres des côtes, en attendant que la mer vienne le chercher. Petit à petit, on va apprendre, avec beaucoup de délicatesse, comment ce solitaire anime ingénieusement son sémaphore, quel drame l'a mené là et comment il en sortira. Le quotidien comme les villageois, les boîtes de sardines siglées et le recours aux mouettes donnent une belle assise à cette histoire qui fait appel aussi aux émotions et aux sentiments. Un album de vie et de mort, un peu triste au sens noble du terme, d'espoir et de désespoir, de petits arrangements avec le destin. A partir de 5-6 ans.

"Le chant du phare". (c) CotCotCot Editions.



Album à l'aquarelle sans texte, fruit de son travail de fin d'études en illustration à Saint-Luc Liège, "Allers-Retours" de Nina Le Comte dit formidablement l'épouvantable chemin qui est réservé aux migrants quand, ayant survécu à la mer, ils arrivent sur notre terre ferme. Même Kafka ne s'y retrouverait pas. "Quand j'ai vu l'album, ce fut un coup au plexus dont je ne suis pas totalement remise", se rappelle l'éditrice. On la comprend. On ressent pareil.

La couverture donne déjà une belle idée de l'immensité à laquelle un réfugié va être confronté. On le suit à partir de son arrivée solitaire dans un port. Parcours d'une complication atroce, remarquablement symbolisée par la main de la loi d'abord, les escaliers, les ascenseurs, les labyrinthes des procédures ensuite. Le héros s'y lance courageusement, dans l'espoir d'une vie décente. Quel chemin infernal! En finale, on découvre que si les espoirs peuvent être cruellement déçus, la volonté de survivre peut être encore plus forte. Quitte à ce que cela prenne des années. Un itinéraire vécu par des milliers de demandeurs d'asile.

Très épuré, l'album joue sur les symboles et les couleurs des aquarelles et des fonds d'image pour permettre à chacun de ressentir les difficultés kafkaïennes auxquelles sont soumises certains êtres humains qui ne sont pas nés du bon côté de la Terre. Pas besoin de mots pour le dire, les illustrations sont éloquentes. Elles parlent fort, hurlent parfois. Un sujet terrible mais une merveille d'album. A partir de 5-6 ans.


Les trois premières doubles pages de "Allers-retours". (c) CotCotCot Editions.



Premier texte jeunesse de la traductrice littéraire Emmanuèle Sandron chez cet éditeur,  l'album "De ville en ville", illustré des très beaux collages de Brigitte Susini, est un grand format toilé qui se tient reliure vers le haut. On y suit un narrateur inconnu qui chemine de ville en ville à la recherche de lui-même. En route, il découvrira le monde, sa variété et sa richesse, et, par effet de soustraction, sa propre identité. Ce n'est qu'à la dernière page que le lecteur apprendra qui est le narrateur - à retrouver dans chaque image - de cet album un peu compliqué dans sa construction mais très agréablement illustré.

"La ligne éditoriale de la maison", dit encore Odile Flament, "est mue par la volonté première de construire un catalogue de fond autour de textes poétiques, justes, humanistes. En bref, pas d'histoire de princesse (je suis phobique) et des illustrations qui parlent probablement plus à l'adulte à venir chez les enfants et  à l'ancien enfant chez les adultes."


CotCotCot Editions, ce sont des albums exigeants sur le plan du graphisme et du rapport texte-images mais parfois plus rigolos que ceux ci-dessus.

Comme "De l'embarras au choix" de Romane Lefebvre (Saint-Luc, Liège), sorti il y a un an. Bien lire le titre, ce n'est pas l'embarras du choix comme il est dit souvent mais les choix effectués après avoir ressenti des embarras.
"Maurice me fait rire", dit simplement Odile Flament. Il nous fait rire aussi, avec toutes ses interrogations si joyeusement traduites par un graphisme inventif. Des lignes de couleurs, des traits, des bulles. Non pas gratuites mais au service de l'histoire. Par moments, on pense aux bouliers d'adresse des plus petits. On suit Maurice avec beaucoup de plaisir dans ses tergiversations et on arrive à la dernière page où se trouve un texte qui nous fait revoir l'album. Un très beau travail, profond et léger à la fois. Dès 4 ans.







Quelques images des embarras de Maurice. (c) CotCotCot Editions. 



Après "Ma Mamie en poévie", l'aventure éditoriale "papier" s'est poursuivie en 2019 avec l'acquisition des droits de l'album flamand aux somptueuses illustrations et au propos joyeusement mené "Eléphant a une question" de Leen van den Berg et Kaatje Vermeire (traduit et adapté du néerlandais par Emmanuèle Sandron).






Ont suivi plus tard en 2019 "Le Sourire de Suzie" d'Anne Crahay et "La brodeuse d’histoires" de Martina Aranda (Académie royale des Beaux-Arts de Bruxelles).

Le premier a été réalisé à partir de cinq  illustrations primées à la Foire du livre pour enfants de Bologne 2010. Il traite avec douceur du sourire comme moyen de défense, du besoin d'être aimé.

Le second est l'émouvante rencontre entre une petite fille, Mila, grande amatrice de livres, et une vieille dame, ancienne mercière, Lucia, qui aime broder et raconter des histoires. En traits de crayon noir plus ou moins gras et points de croix d'un joli bleu, la naissance d'une amitié forte.



Le temps de réaliser ces deux albums, Odile Flament a laissé mûrir le projet "Des haïkus plein les poches" de l'écrivain, poète et animateur d'ateliers français Thierry Cazals et l'illustratrice gantoise sortie de la KASK  (Académie royale des Beaux-Arts de Gand) Julie Van Wezemael (260 pages en format A5, deux versions papier, cartonnée et brochée). "Ce projet paru en octobre 2019 a évolué en un objet hors-normes", se rappelle l'éditrice, "qui a, paraît-il, accompagné de nombreuses personnes (souvent des adultes) pendant le confinement."

On comprend bien qu'il ait eu du succès durant le confinement tant ce recueil est un accompagnement chaleureux de la personne qui le lit. Il vous prend par la main et vous emmène en promenade. Il vous interroge et vous propose des tas et des tas et des tas de haïkus (bref poème venu du Japon qui cherche à saisir, en quelques mots, la beauté mystérieuse de chaque instant) de mille provenances. Ceux de différents poètes, maîtres du genre, ceux de l'auteur puisque Thierry Cazals pratique le haïku depuis toujours et ceux d'enfants qu'il a rencontrés au cours d'ateliers menés en France durant ces vingt dernières années.


Le narrateur. (c) CotCotCot Editions.
Un vieux poète, le narrateur, commence par raconter sa vie et les visites qu'il reçoit d'enfants jumeaux tout en faisant des tas de propositions au lecteur et en le conviant aimablement à diverses introspections. Le ton est agréable et les illustrations en totale adéquation avec le propos. Repos pour l’œil et l'esprit ou tremplin vers d'autres aventures au pays des mots, des sensations, de la nature, des instants,de la beauté. Les illustrations de Julie Van Wezemael combinent peinture acrylique et fils soigneusement cousus ou brodés.






"Des haïkus plein les poches" (c) CotCotCot Editions.

Le narrateur se raconte mais c'est en réalité un dialogue qu'il établit avec son lecteur qu'il invite, le moment venu, à se lancer à son tour dans l'écriture. Avec un tel guide, c'est une aubaine! Thierry Cazals qu'on sait doué, a réussi ici à établir un climat de douceur, une atmosphère de confiance et  de curiosité, propices à l'apprentissage - l'écrivain aborde tous les aspects des haïkus  - et à la création personnelle, dans ce livre inclassable et bénéfique. Un livre pour tous les âges.

"Ecrire des haïkus," y lit-on, "c'est repartir à zéro.
Redécouvrir le monde avec un cœur tout neuf."



Deux autres doubles pages. (c) CotCotCot Editions.