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lundi 4 août 2025

Un été avec la famille Royer

"Un été 79" de Jean-Philippe Blondel. (c) L'Iconoclaste.

Pour son retour à la fiction (lire en fin de note), Jean-Philippe Blondel a choisi une famille comme il les aime. On va cheminer le temps d'un été, "Un été 79" (L'Iconoclaste, 262 pages), en compagnie de Michel et Andrée Royer et de leurs deux garçons. Pascal, 22 ans, a déjà quitté le nid familial. Il travaille, brille, veut briller encore plus. Philippe, 15 ans, vit chez ses parents, entre l'école, ses livres et ce qu'il écrit, ses tentatives amoureuses et ses ruminations de second enfant. De second fils. Les deux parents travaillent, lui à la SNCF, elle dans l'enseignement. En province, évidemment.
 
On retrouve immédiatement la petite musique de l'écriture Blondel. Des phrases apparemment simples, mais dont chaque mot a été pesé, soupesé avant d'être conservé. Une intrigue qui enveloppe le lecteur, l'insère dans le chœur des personnages. Lui fait vivre des situations, des émotions. Le confronte à ses propres sentiments.
 
Dès les premières pages, l'auteur nous plonge dans l'ambiance de cette époque déjà un peu lointaine, avec les choix, les ambitions, les découvertes du temps. Ah, ces surgelés tellement pratiques, la précieuse Talbot, le disco, le "Nouvel Observateur" des gens de gauche. Car les Royer sont de gauche, comme beaucoup de monde à l'époque. François Mitterrand n'allait-il pas être élu président de la République française le 10 mai 1981? Les lecteurs plus âgés apprécieront les innombrables détails relatifs à l'été 1979. Comme un petit tiroir de souvenirs enfouis qui s'ouvre. Les plus jeunes découvriront l'étendue des changements survenus dans tous les domaines en quarante-cinq ans. Un océan, un gouffre. Dix ans après mai 68, l'émancipation féminine peinait dans un monde encore très patriarcal.
 
Chez les Royer, cela ne va pas fort en ce début d'été. Lui a reçu une promotion impliquant son déménagement à Paris. Comment en parler à son épouse quand tant de nuages se sont accumulés sur leur couple qui préfère se taire et souffrir, plutôt que communiquer? Philippe s'apprête à mourir d'ennui chez ses grands-parents maternels. C'est dire si la soudaine location d'une quinzaine dans un VVF (Villages Vacances Famille) dans le Vercors rebat les cartes. Elle les rebattra même au-delà de tout ce qu'ils auraient pu imaginer. Et dans tous les sens.
 
Blondel mène en chef d'orchestre doté d'une grande finesse ce séjour de vacances inattendu. Il révèle son amour pour ses personnages auxquels il fait vivre ce qu'on appelle la vie, avec ses hauts, ses bas, ses surprises, ses avancées et ses reculades. Pas de jugement, mais un zoom sur une famille à un moment donné. Si Michel, Andrée et Philippe sortiront grandis de cette expérience, ce sera moins le cas de Pascal qui vient les rejoindre quelques jours. "Un été 79" nous fait côtoyer le trio principal et ses personnages secondaires, dans une proximité d'âme réjouissante. Pas de stroboscope qui déchire mais une attention fine aux êtres, assurée par les décors fouillés, tant les lieux que les habitudes et les musiques, et quelques éléments personnels (Jean-Philippe Blondel avait quinze ans en 1979 et a brièvement évoqué ce séjour dans "Traversée du feu"). Comme souvent chez lui, la finale surprend et enchante, bouclant une boucle qui s'était discrètement dessinée.
 
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Si "Un été 79" marque le retour à la fiction de Jean-Philippe Blondel, son sujet était déjà abordé dans le dernier chapitre de son livre précédent, "Traversée du feu" (L'Iconoclaste,208 pages, 2024), sorti au début de l'année dernière. Le récit d'une trentaine de mois entre février 2021 et juillet 2023 où l'auteur a affronté un cancer et son traitement. Avec tout ce que cela suppose de difficultés, d'angoisses et de souffrances. Un parcours d'autant plus difficile pour lui qu'il avait déjà été confronté à la mort quarante ans plus tôt.
 
Mais comme la fois précédente, il ne se laissera pas abattre. Il nous fait donc le récit de son cancer et de son traitement, le confinement dû au Covid augmentant encore son isolement forcé. Mais il le fait à sa manière, résiliente. "Je n'arrivais plus à écrire de la fiction", nous disait-il au moment de la sortie du livre. "J'avais des idées mais je n'allais pas plus loin que vingt pages. Il fallait que je me raconte, que je raconte ça. J'ai aussi voulu écrire les absents, notamment dans la finale en apothéose. J'ai toujours vécu avec l'idée que j'étais le dépositaire d'histoires non terminées ou brutalement achevées."
 
Sa chronologie est piquée de souvenirs et d'interrogations multiples. Les grandes questions sur la place dans le monde et la réussite d'une vie débouchent aussi sur l'amitié, les rencontres, le destin. Le tout est émaillé de petits faits et d'anecdotes bien ancrées dans la réalité, comme l'amitié avec l'écrivain Pierre Bottero ou la naissance de ses filles. Le succès de la chimiothérapie s'assortit de flashs biographiques, dont on a eu des bribes dans les romans précédents de Blondel. "Bâtir des ponts, être prof, être écrivain, c'est toute ma vie." Son récit est plein de surprises et de petites lumières, qu'il est touchant de découvrir.
 
Chacun des sept chapitres est titré d'un verbe: courir, annoncer, absorber, marcher, écouter, envoyer, jouir. "Sept verbes à l'infinitif", précise-t-il, "pour me conjuguer au passé, au présent et au futur. Parce qu'entre chaque infinitif, il y a la vie." 
 
Quel mot, un seul mot, pour "Traversée du feu"?
Réponse de l'auteur: "le chemin".
Réponse de la lectrice que je suis: "la libération"
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 

mercredi 11 mai 2022

Vite! Un Blondel en terrasse, un!

Jean-Philippe Blondel.

Saturés des débats sur la politique française? Lisez!

Il est de ces livres qui vous happent, tant par l'écriture que par leur intrigue, qui vous tirent hors du quotidien, aussi pesant soit-il, qui vous portent et vous emportent. "Café sans filtre", le nouveau et excellent roman de Jean-Philippe Blondel (L'Iconoclaste, 284 pages), est de ceux-là. Partant de la réouverture d'un café après le confinement de 2021, l'écrivain de l'humain met en scène une journée au Tom's en un roman choral magistral. Avec verve, imagination et talent, il confronte de son écriture précise les destins d'une série de personnages qui apparaissant chacun à leur tour au Tom's. Un formidable roman né de la réouverture des terrasses.

Tout commence ce jour de juillet où l'orage menace à 9 heures du matin avec Chloé Fournier, 31 ans. Elle est installée au fond du Tom's. Formule: une maigre consommation et une occupation maximale de la banquette. La jeune femme observe ce qui se passe autour d'elle, dessine parfois, ne cherche guère à socialiser. Qui est-elle? Le Tom's, une jeune femme solitaire... Cela fait furieusement penser à la chanson a capella de Suzanne Vega "Tom's diner".


Effectivement, Jean-Philippe Blondel avoue tenter de décrypter cette chanson depuis quarante ans. L'occasion était belle ici. Sa Chloé ressemble à la femme seule de la chanteuse. Elle a vécu quelque chose de grave dont elle ne parle pas, on le perçoit vite, comme l'héroïne de Suzanne Vega. Sa solitaire sera rejointe au fil des heures et des chapitres par huit autres personnages qui se présentent au fil de la journée, en terrasse ou dans la salle, et déroulent leur histoire.
"La terrasse, c'est la vie."
Il y a ceux qui se connaissent et ceux qui ne se connaissent pas. Il y a ceux qui évoquent leur passé et ceux qui voient leur présent changer. Il y a ceux qui se sont aimés, ceux qui s'aiment et ceux qui s'aimeront peut-être. Il y a ceux qui rêvent, ceux qui espèrent et ceux qui craquent. Il y a des histoires familiales et des histoires amicales. Des rencontres. Des ruptures aussi. Des destins dont on découvre les liens. Il y a des comptes qui se règlent, des secrets qui se dévoilent, des nœuds qui se défont. Il y a de la vie, de l'amour, des trahisons, des joies et des peines. Il y a la vie tout simplement, comme excelle à la dépeindre Blondel en ce dix-septième roman en littérature générale en vingt ans, sans oublier ses dix romans pour ados. On ne lâche pas ce "Café sans filtre" qui nous tend un miroir à facettes multiples où l'on retrouve des bouts de soi ou de ses proches.

Autour du quatuor central, Chloé, Jocelyne, l'ancienne propriétaire à la retraite qui a choisi Fabrice pour lui succéder, et José, le serveur, gravitent cinq clients. Une mère et son fils en conversation houleuse, un homme et son ami d'enfance aimé jadis en secret, une femme qui croise l'ex qui l’a abandonnée en Australie dix-sept ans plus tôt. Autant de parcours de vie, de confessions parfois, qui esquissent une fresque contemporaine. Les voix des personnages les racontent, le café et sa terrasse les font se rencontrer. Jean-Philippe Blondel anime parfaitement la chorégraphie de ce ballet fortuit qui se déroule en moins de vingt-quatre heures au Tom's. Un huis-clos très ouvert, le café étant le point central où convergent les époques et les personnages. Avec son écriture musicale et juste, sans un mot de trop mais dont chaque mot est choisi et pesé, "Café sans filtre" est un roman passionnant, dont le filigrane est les liens qui connectent les humains, même s'ils ne le savent pas. 



mercredi 16 octobre 2019

Une grande escapade réussie dans la France provinciale de 1975 avec Jean-Philippe Blondel

Jean-Philippe Blondel. (c) Marc Melki/Buchet-Chastel.

Le quinzième roman - en littérature générale car il écrit aussi pour les ados - en seize ans de Jean-Philippe Blondel, tout juste 55 ans, est paru pour la première fois à la rentrée littéraire. Le 15 août précisément. Est-ce mieux? Je n'en sais rien. Ce que je sais, c'est que "La grande escapade" (Buchet-Chastel, 268 pages) est un roman formidable où on retrouve le charme de l'écriture de Blondel et même un peu plus, sa première exploration du territoire attachant qu'est l'enfance et le déploiement d'une fresque de personnages à la moitié des années 1970.

"La grande escapade" se déroule dans et aux alentours de l'école Denis-Diderot. En province donc. En briques orange. Une école mais aussi les habitations de plusieurs des enseignants. Un huis clos, avec ce qu'on peut imaginer de secrets, de chagrins, d'espionnages, de commérages, de rêves aussi. Les personnages sont de deux générations, les adultes, personnel de l'école et conjoints, et les enfants, fils et filles des précédents. Ces derniers évoluent dans les mêmes lieux mais aussi dans le jardin public et le terrain vague où se trouve leur cabane secrète.

Il est même étonnant dans un premier temps de découvrir que l'auteur présente les gamins par leur prénom et leur nom de famille. Parce que ces teenagers et leurs questionnements sont importants. L'un d'entre eux, Philippe Goubert, 10 ans, celui qui se rêve écrivain, celui qui scrute la vie en lui et le chemin à prendre, ouvre et ferme ce roman très agréablement composé, dont les protagonistes nous sont tout de suite proches. Par la magie de son écriture, Jean-Philippe Blondel nous les donne à connaître de l'intérieur, sans faire heureusement un roman social. On retrouve le plaisir de savourer ces phrases longues dans lesquelles il excelle, dont chaque mot est pesé et bien placé.

Ce nouveau roman nous plonge dans la France de 1975, celle de Giscard, de la majorité à 18 ans, du long drink à l'apéro et du rosbif du dimanche, de la deuxième voiture, des Rubettes, des Beatles, de Boney M et de Bob Dylan. On s'y observe, on s'y commente, on sait ce qui est bon pour les autres quand on est adulte. En face, les enfants avec leur goût pour l'aventure et même le danger, leurs yeux ouverts sur ce qu'on leur cache, sont les miroirs des changements qui s'instaurent.

Mai 68 vient de passer, faisant enrager les instituteurs de la vieille école, adeptes des châtiments corporels, ouvrant des perspectives aux plus jeunes, attentifs à de nouvelles méthodes telles que celle de Célestin Freinet, plus appropriées pour les élèves non conformes au moule parfait.
"Il [Philippe Goubert] a parfois l'impression d'avoir attendu un instituteur comme celui-là [Charles Florimont] toute sa vie, et il a du mal à se retenir de le clamer sur tous les toits."
La mixité va aussi entrer à l'école. La politique n'est jamais loin des discussions entre ces adultes. La pyramide du pouvoir est bien là, mais fissurée par les femmes qui revendiquent leur place et des droits, par les nouvelles idées d'enseignement, par les premières prises de conscience écologique.
"Les temps changent, Lorrain, ce n'est pas moi qui le dis, c'est Bob Dylan. Nous devons changer avec eux."
Si on se soucie de mieux vivre et sans doute de consommer davantage, les humains restent des humains avec leurs aspirations, leurs mensonges et leurs secrets, leurs coups de foudre et leurs trahisons, leurs blessures et leurs arrangements avec la morale, comme lors de la grande escapade qui mènera quatre des enseignants du groupe scolaire à Paris. Un week-end plus bouleversant qu'on ne l'imaginait car Jean-Philippe Blondel a aussi le sens du romanesque. Il mène ses personnages jusqu'au bout d'eux-mêmes et c'est pour cela que cette escapade dans les années 1970 est aussi réussie et régalante. Pas de regret d'un temps passé mais une plongée dans un quotidien incarné, plein de vie, d'émotions et de rires.


A noter que le roman précédent de Jean-Philippe Blondel, "La mise à nu" (lire ici), vient de paraître en poche chez Folio.








samedi 17 février 2018

Le prof, l'ancien élève et le tableau

Jean-Philippe Blondel.

Dégaine de grand ado, prof d'anglais dans un lycée de province, dévoreur de livres en français et en anglais, Jean-Philippe Blondel a la discrétion dans le sang. Le goût de l'effort et de l'exigence aussi. Confirmation dans les romans à la jolie musique qu'il publie depuis 2003, en littérature générale (lire ici) et en littérature ado. Le quatorzième pour les grands vient de sortir, superbe. "La mise à nu" (Buchet-Chastel, 250 pages) est un roman discret et profond, qui vous emmène dans le bilan d'une existence qui commence à avancer.

Louis Claret, 58 ans, est professeur de lycée de province. Il vit seul depuis que sa femme et lui ont décidé de commun accord de se séparer. Leurs deux filles sont grandes et volent de leurs propres ailes. Le trio féminin se soucie pourtant régulièrement de l'homme seul. Il ne faut pas qu'il n'ait que son travail comme occupation. Il devrait rencontrer quelqu'un. Préoccupations de femmes. Lui regarde sa calme vie avec honnêteté. Qu'a-t-il fait? Il le sait et n'a pas à en rougir. L'autre question, que n'a-t-il pas fait, il ne se la pose pas. C'est plus simple. Ce n'est pas que Louis Claret soit un mauvais bougre. Au contraire. Ce qu'il a fait, il l'a fait du mieux qu'il le pouvait. Pourquoi le feu sacré lui a-t-il manqué? On glane des bribes de réponses dans les textes en italiques qui entrecoupent certains chapitres.

Par contre, le professeur va devoir se poser la question après avoir retrouvé à un vernissage un ancien élève devenu peintre célèbre. Qui est cet Alexandre Laudin, dont il se souvient à peine tant le gamin était effacé? Que réveille-t-il en lui? Pourquoi accepte-t-il de poser pour lui? Cette fois, Louis Claret ne jouera plus l'esquive. Avec cette rencontre intergénérationnelle, à l'occasion de souvenirs qui reviennent et des séances de poses, un bilan de vie l'attend, lui qui en a dépassé la moitié. Plus de faux-fuyants mais un questionnement réel qui nous vaut un roman aussi touchant que réussi, sans effets de manches mais avec une belle avancée du propos, rendu par une écriture soignée. Une fois de plus, Jean-Philippe Blondel récompense son lecteur par une fouille minutieuse de l'âme humaine, dans ses moindres recoins, sans complaisance mais avec empathie. On suit avec ardeur l'histoire de Louis Claret, révélée par Alexandre Laudin, et ses épisodes qui coupent parfois le souffle. Le roman "La mise à nu" ne ressemblerait-il pas à son auteur, discret en apparence mais d'une infinie richesse?

Pour lire le début de "La mise à nu", c'est ici.





mercredi 17 août 2016

DTPE 11: amour, passion, mariage, rupture

De tout pour l'été, DTPE.
L'été, le temps de lire, du lourd et du léger, du français et de l'étranger, des romans et des récits. L'été, le temps de relire aussi.

Jean-Philippe Blondel et Elise Fontenaille.


L'été, le temps de l'amour, la saison des mariages comme le rappelle Jean-Philippe Blondel dans son dernier roman en date, le bien nommé "Mariages de saison" (Buchet-Chastel, 184 pages). Un livre sorti en début d'hiver - comme le précédent, en meilleure adéquation chronologique, "Un hiver à Paris", lire ici - mais qui se déroule en été,  le bon moment pour les unions, l'été 2013 précisément. Un joli roman à la Blondel, doux-amer, provincial comme on aime, léger et évidemment bien plus profond qu'il n'y paraît.

On y suit Corentin, 27 ans, qui reprend comme chaque été son emploi de vidéaste de mariage, en duo avec son parrain Yvan, photographe professionnel. Le temps de cinq week-ends, de cinq cérémonies, on va suivre ces deux hommes que vingt-cinq ans séparent (ou réunissent) et le petit monde des noces qu'ils accompagnent par leur présence et leur travail. En contre-point, des témoignages de proches de Corentin. L'écriture est toujours prenante, et les personnages qui apparaissent intéressants pour leur part d'humanité. Cette année-là, les questions des futures mariées semblent plus troubler Corentin, qui n'est pas très loin dans son cheminement personnel. Amours, boulot, famille, tout semble en attente chez ce gros bébé qui va ici saisir la chance de se poser les bonnes questions et d'y répondre. Bien sûr, Yvan fera partie des questions et des réponses.

"Mariages de saison" est finement construit entre descriptions et récits à la première personne, tendant des ponts entre passé, présent et futur, tant auprès du duo principal que des protagonistes croisés le temps d'un vin d'honneur, d'une messe ou d'une danse endiablée. Jean-Philippe Blondel nous amuse par sa manière de décrire les cérémonies nuptiales autant qu'il nous remue en allant au fond de ses personnages. Au scalpel mais avec empathie. Il est et restera un fin scrutateur de l'humain, qu'il soit côté Corentin ou côté Yvan, doublé d'un narrateur doué. Un treizième roman composé au son d'une musique dont, pour la première fois, l'auteur a oublié le titre.


Avec un titre tel que "Bel-Ordure", on sait qu'Elise Fontenaille ne nous raconte pas une histoire d'amour mais une séparation tragique car encore teintée de passion. Une histoire qu'elle a vécue, qui est presque finie; "Ce livre est de l'autofiction", me disait-elle. "Une histoire récente, où je suis encore." On perçoit l'urgence qu'elle a eue à la poser sur le papier: "L'écrire était pour moi une évidence, une nécessité vitale." Cet homme, surnommé Adama, a été une aventure amoureuse humaine et littéraire. Son livre "le plus abouti", en dit-elle à raison.

Il est grand, elle est petite. Il est mince et musclé, elle a plutôt des formes. Il est Noir, elle est Blanche. Il aime la chaleur, elle n'allume jamais le chauffage. Ils vont se croiser et cela va faire boum. Un grand boum. Une passion longue de neuf mois qu'on va suivre chronologiquement dans ces pages enlevées. Jusqu'à la chute et aux lendemains qui déchantent. "J'ai écrit le livre de manière chronologique", poursuit Elise Fontenaille. "Cela s'est fait naturellement, c'était une évidence, tout jaillissait, les mots, les titres des chapitres, tout coulait de source. J'ai connu un grand bonheur d’écrivain. J'espère qu'à mon plaisir d’écrire correspond le plaisir de lire."

"Bel-Ordure" est un livre magnifique, prenant, émouvant, où on ne se demande jamais pourquoi Eva s'est laissé piéger. On la comprend, on la suit, on admire ses choix, dont celui de vivre cette passion. Mais on sait que si elle est honnête dans ses sentiments, Adama ne l'est pas tout le temps. Eva le savait aussi: "J'ai toujours su ce que j'allais dire. Ce livre est la chair de ma chair. Adama est dans une spirale sans fin entre alcool, bars, fête qui ne finit jamais. Une spirale avec des faces cachées aussi. J'ai été fascinée par lui. Un amour pur, incontrôlable. Une passion. C'est infernal, on est dépossédé de soi-même, il me fallait donc faire ce livre. Mais un beau roman d'amour n'est-il pas forcément tragique?"

Le récit ne laisse pas indifférent tant il scrute avec finesse les sentiments et les émotions "C'est la première fois que j'ai de la tendresse pour mes lecteurs adultes comme j’en ai pour mes lecteurs jeunesse", ajoute la romancière qui se partage entre public jeunesse et public adulte. "Je ressentais la nécessité du don, du partage. Je voulais que les lecteurs ressentent cet amour-là. Le livre peut être l’écho d’histoires personnelles. Tout le monde a une passion dramatique enfouie..."

Pour feuilleter le début de "Bel-Ordure", c'est ici.


Rappel
DTPE 1: "Le Roi René", René Urtreger par Agnès Desarthe (Odile Jacob).
DTPE 2: "Cœur Croisé", Pilar Pujadas (Mercure de France).
DTPE 3: "Sens dessus dessous", Milena Agus (Liana Levi).
DTPE 4: "La reine du tango", Akli Tadjer (JC Lattès).
DTPE 5: le lapin à toutes les sauces.
DTPE 6: "L'enjoliveur", Robert Goolrick (Anne Carrière).
DTPE 7: "Eurêk'art!", Philippe Brasseur (Palette...).
DTPE 8: livres d'art pour enfants.
DTPE 9: "Elvis Cadillac", Nadine Monfils (Fleuve) et "Agatha Raisin", (M.C. Beaton, Albin Michel).
DTPE 10: "Blood Family", Anne Fine (l'école des loisirs) et "Sauveur & Fils saison 1" de Marie-Aude Murail (l'école des loisirs).









vendredi 10 avril 2015

L'hiver à Paris qui servit de tremplin à Victor

Hier, je vous parlais du dernier roman en date de Gilles Leroy, dont le parcours personnel a traversé hypokhâgne et khâgne, les classes préparatoires littéraires en France.
Ces années d'école extrêmement dures sont précisément au cœur du douzième roman de Jean-Philippe Blondel, le très beau "Un hiver à Paris" (Buchet-Chastel, 268 pages). On les vit par l'intermédiaire du jeune narrateur, Victor, venu de province étudier à Paris.

On retrouve bien sûr dans ce superbe livre les thèmes chers à l'écrivain, par ailleurs professeur d'anglais à Troyes et auteur de sept romans pour adolescents chez Actes Sud Junior: la résilience et le lien entre les êtres humains principalement, les années d'apprentissage, la province... Mais la petite musique de Jean-Philippe Blondel les porte encore plus loin que les fois précédentes ("Passage du gué", Robert Laffont, 2006, "A contre-temps", Robert Laffont, 2009, "Et rester vivant", Buchet-Chastel, 2011, Pocket, 2013, "06H41", Buchet-Chastel, 2013, Pocket, 2014 notamment). Résultat, on sort complètement bouleversé de la lecture de ce livre et en même temps paisible. A noter qu'il a été écrit en écoutant en boucle "Here Comes the Flood", de Peter Gabriel, en version acoustique. Une chanson par livre, selon l'habitude, pour l'effet hypnotique.

Jean-Philippe Blondel. (c) Jean-Luc Paillé.
"Un hiver à Paris" commence au présent quand le narrateur reçoit une longue lettre adressée à l'auteur qu'il est devenu et signée d'un certain Patrick Lestaing qui annonce avoir septante-cinq ans. Patrick Lestaing! Le père de Mathieu Lestaing, camarade de prépa du narrateur trente ans auparavant.
Entre quelques nouvelles, le vieil homme lui écrit: "Nous sommes presque des étrangers l'un pour l'autre, d'une certaine façon. Et pourtant, sous un autre angle, nous sommes tellement intimes."

Victor est immédiatement ramené au mois de septembre 1984. Commence alors un long flash-back que l'auteur reconduira jusqu'au présent en une passionnante et émouvante boucle parfaitement bouclée. A ce moment, le narrateur est "en deuxième année de classe préparatoire littéraire - en khâgne". Provincial, il termine ses études à Paris, autant par amour de la littérature que par désir de s'éloigner de ses parents et de sa province. Il a découvert là un monde différent, excluant, mais il est resté. Il n'a pas les codes des autres élèves. Pour les professeurs, il n'est qu'un de ces tâcherons desquels se distinguent les pur-sang, comme ce Paul Rialto qui les devance tous et de loin. Il a donc réussi sa première année.

Comme son créateur, le narrateur est né à la mi-octobre. Il va avoir dix-neuf ans. En deuxième année, il est un peu moins isolé que l'an d'avant. Surtout, il discute de temps en temps avec Mathieu, élève de première, provincial comme lui, le double de celui qu'il était l'année précédente. Il a même le projet de passer sa soirée d'anniversaire avec lui. Mais ce jeudi-là, il n'aura pas le temps de le lui demander: après une énième humiliation de Clauzet, le prof unanimement détesté qui terrorise les élèves, Mathieu claque la porte de sa classe et saute par dessus la rambarde. "Un hurlement. Bref. Violent. Un son mat. (...) Nous avions compris." La bibliothécaire l'a trouvé la première en bas des marches, Victor est arrivé juste après près du corps. Mathieu n'avait plus supporté de se faire détruire. "Clauzet transformait son cours en un numéro de claquettes sadique." 

Secours, émotion, questions, cours suspendus, interrogations, sanglots, tout va d'abord vite après un tel drame. Mais ensuite, que faire? Où aller? Les élèves ne semblent pas pouvoir quitter la zone du lycée. "L'ordre du monde avait été bouleversé. Mathieu avait sauté." Et c'est là que le narrateur prend une certaine importance aux yeux des autres, devient "visible": il était le "copain de Mathieu". Même Paul Rialto, l'inaccessible, vient parler à Victor. Et la jolie Armelle. Et le proviseur. Et M. Lestaing.

Jean-Philippe Blondel décrit avec finesse et pudeur les scènes de deuil. Quand on rentre chez soi parce que plus d'autre lieu, quand on fait des listes d'urgences à accomplir avant la mort, quand on comprend que le souvenir du cri vous hantera toute votre vie, quand on retourne au lycée et qu'on y reprend les cours sans piper mot de l'"accident". Quand les confessions les plus incroyables fusent sans prévenir.

Dans la seconde moitié du livre, il nous convie en détail aux côtés de son narrateur et d'autres personnages dont il nous révèle les personnalités cachées. Paul Rialto, si fragile sous son apparence, Patrick Lestaing qui tente à tout prix de comprendre le geste de son fils. Victor lui-même se dessine  en creux de toutes ces rencontres, lumineux dans ses rêves violemment arrêtés, plus sombre dans le pouvoir qu'il a sur le père, en marge de cette année scolaire qui avance vaille que vaille, coupée par une semaine de vacances et d'autres rendez-vous qui permettront au narrateur de ce roman remarquable de redevenir celui qu'il est. "Ma vie commençait."

Et c'est accompagné de cette troupe rencontrée durant son hiver à Paris que Victor trouvera sa place et dans le monde et dans sa ville de province. Un chemin jusqu'à aujourd'hui qu'il nous confie dans ce texte aussi sobre que bouleversant. Doux-amer comme à l'accoutumée. Pétri de vie et de mort.