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mercredi 14 novembre 2018

Quand l'auteur-illustrateur Claude Ponti s'oppose au McDo au salon de Montreuil

(c) Blaise Anonyme.


Hier, je relayais la pétition lancée contre la présence de McDonald's au Salon du livre et de la presse jeunesse en Seine-Saint-Denis, la réponse du SLPJ et je donnais mon avis sur cette polémique (lire ici).

En un jour, 948 signatures ont été récoltées! Que se passe-t-il?

Voici un soutien de poids aux auteurs de la pétition, en la personne de l'auteur-illustrateur Claude Ponti qui a écrit une lettre à ce salon qu'on appelle encore et toujours Salon du livre de Montreuil. Et clairement, il dit non au Malbouffeur.

Cher Salon du Livre de Montreuil,
Nous autres auteur-es étions présent-es à ta manifestation, pour certain-es d’entre nous depuis ta fondation (sous une tente au début, tu te souviens ? Parfois dans le froid, et les planchers qui tremblent).
Nous étions là. Parce que tu défendais l’idée que tous les enfants avaient droit à la littérature, quel que soit leur milieu ou leur niveau de social. Ton Crédo était:
Respect des enfants. Entrée dans une littérature jeunesse, enrichissante, valorisante, non ségrégationniste, non sexiste. Non soumise aux groupes de pressions, ni aux puissances de l’argent. Tu t’es battu pour les enfants de Seine-Saint-Denis et pour tous ceux d’ailleurs. Tu as participé à la bataille pour la présence de livres jeunesse dans les classes (pas dans les écoles, dans les classes.) Rude bataille. Gagnée.
Tu dis, cher salon, que la facilité n’est pas toujours le chemin le plus efficace. Tu as raison. La facilité, aujourd’hui c’est MacDo. Le 28 novembre ce symbole de malbouffe, employeur attaqué pour son manque d’efforts pour défendre ses employées contre le harcèlement sexuel, tiendra un espace de lecture. Ne jouons pas au jeu d’y ajouter Hachette, son partenaire qui lui édite des livres offerts avec les menus Happy Meal. L’essentiel est MacDo. La facilité consiste à accepter MacDo chez toi. En échange de quoi ? L’année dernière tu répondais « de l’argent ».
Quoi que tu en dises, nous pensons sérieusement qu’en faisant cela, tu développes et soutiens le rayonnement de la marque. Tu dis qu’il te paraît important « que les enfants qui fréquentent familièrement le livre au MacDo de leur quartier se voient invités chez toi à cheminer vers d’autres univers, d’autres livres. » Tu abuses mon cher. Les enfants qui mangent dans un MacDo ne viennent pas nécessairement te visiter. Ils MacDonnent tout simplement. Quelle inversion des choses. Ou tu crois sincèrement que la caution MacDo valorise les livres ? Ce que tu fais, au contraire, c’est inciter des enfants en visite chez toi à aller dans un MacDo.
D’autant que tu fais tranquillement l’amalgame entre livre et lecture. Tu sais pourtant que ce n’est pas la même chose. Tu l’expérimentes régulièrement dans tes ateliers. Ce n’est pas parce qu’on donne un livre qu’on donne la lecture.
Nous autres, auteur-es sommes consterné-es. La culture des enfants ne passe pas par le Malbouffeur. Elle passe par toi et… par nous. Car tu oublies que tu existes parce qu’il y a des auteur-es, des éditeurs et éditrices, des libraires, des médiathèques, des « acteurs du livre », qui œuvrent pour les enfants et leurs familles. Par notre présence, ou la présence de nos livres, nous ne pouvons pas cautionner ton comportement. Et nous ne le voulons pas.
Claude Ponti
Pour nous apporter votre soutien, signez la pétition ici.

mardi 13 novembre 2018

Une pétition contre McDo au salon de Montreuil

McDo à Montreuil en 2017. (c) Actualitté.

L'an dernier, les usagers du Salon du livre et de la presse jeunesse en Seine-Saint-Denis (SLPJ), toujours appelé Salon de Montreuil, s'étaient étonnés, offusqués même, de l'apparition, en annexe du stand Hachette d'un espace McDonald's, le roi du hamburger la justifiant par la présence de livres jeunesse dans ses "Happy meals".

Mon avis sur cette question tout en bas de la note.

(c) Actualitté.

Cette année, les opposants, graphistes, libraires, gens des métiers de l'édition et de l'image, lecteurs, lectrices et militants, sont passés à la vitesse supérieure. A quinze jours de l'ouverture du Salon, le 28 novembre, ils mettent en ligne, via l'ONG ~Le mouvement, une pétition clairement intitulée "McDonald's hors du Salon du livre et de la presse jeunesse" dont les signataires demandent "au Salon du livre et de la presse jeunesse d'annuler la participation de McDonald's" (lien ici).

Ils dénoncent le fait que, sous couvert de promouvoir la lecture des enfants, McDonald's utilise surtout la présence des 175.000 visiteurs, dont 30.000 scolaires, pour faire sa pub et les attirer dans ses temples de malbouffe. Du commerce et rien que du commerce donc, sous un très très très mince vernis culturel. On ne peut que louer cette clairvoyance.

Pour se faire une opinion, voici le texte complet de la pétition, mise en ligne dans la soirée du lundi 12 novembre (la liste des signataires est visible ce mardi 13).

Le Salon du livre et de la presse jeunesse ouvrira ses portes à Montreuil le 28 novembre et la multinationale emblématique de la malbouffe, de l'évasion fiscale et de l'exploitation de ses salarié·e·s, McDonald's, prévoit d'y tenir un stand! Ne les laissons pas faire! Ne nous y trompons pas: ce n'est pas un acteur culturel, mais une chaîne internationale de consommation alimentaire des plus standardisées. Son but est de vendre des hamburgers, sa présence au Salon n'a qu'un objectif publicitaire.
C'est pourquoi nous, signataires de cette pétition, considérons que McDonald's n'a pas sa place au Salon du livre et de la presse jeunesse et demandons l'annulation de sa participation.
Sous prétexte de présenter son action de promotion de la lecture chez les jeunes (principalement le choix d'un livre à la place d'un jouet pour l'achat d'un menu Happy Meal), McDonald's va tenir, comme pour la première fois en 2017, un “espace de lecture” au Salon du livre et de la presse jeunesse (SLPJ). À partir du 28 novembre, ce Salon recevra à Montreuil plus de 175.000 visites, des milliers d'enfants, dont 30.000 inscrits en groupes, notamment des élèves qui viendront avec leurs professeur·e·s. C"est "le plus grand événement européen ouvert au public consacré à l'édition jeunesse": 450 exposant·e·s, des centaines de rencontres avec des auteur·e·s, des illustrateurs et illustratrices, des performances, ateliers, débats, expositions… qui se présente comme "un temps et un lieu de convergence unique des cultures de l'enfance, d'actions et de réflexions autour de la littérature de jeunesse". Que vient faire McDonald's dans ce contexte?
Il est évident que, loin des préoccupations culturelles, le salon offre à McDonald's un public de choix: des dizaines de milliers d'enfants à attirer dans leurs restaurants et une stratégie de communication en or pour tenter de faire oublier les scandales successifs de malbouffe, d'évasion fiscale, d'exploitation de ses salarié·e·s,… McDonald's est la seule entreprise extérieure au monde de l'édition ou de la culture à tenir un stand au SLPJ: tout un symbole, mais aussi, peut‐être, la porte ouverte à d'autres multinationales cherchant à se racheter une conduite ou à toucher un jeune public dans un espace qui jusque-là en était très heureusement protégé.
Nous sommes des fidèles du Salon, fièr·e·s de cet espace magnifique en faveur de l'édition et de la presse jeunesse, conscient·e·s de tout le travail mené par son équipe et ses partenaires en faveur d'une programmation de qualité. Mais nous estimons que McDonald's n'a rien à faire au SLPJ! Ne laissons pas la multinationale emblématique de la malbouffe, de l'évasion fiscale et de l'exploitation de ses salarié·e·s utiliser le salon pour redorer son image et attirer nos enfants dans ses établissements.



Bien informé, le SLPJ n'a pas tardé à répondre via un long communiqué diffusé dès hier, lundi 12 novembre, au matin. Le voici in extenso, afin que chacun puisse se faire son opinion, juger des arguments des uns et des autres et réfléchir à l’éventuel mariage d'une carpe et d'un lapin.

                                                 Montreuil, le 12 novembre 2018
Il semble qu'une pétition circule concernant la présence des espaces de lecture McDonald's / Hachette jeunesse au Salon du livre et de la presse jeunesse. Nous n'en connaissons pas vraiment la teneur, mais il nous a semblé utile d'être transparents sur la réalité de cette présence.
Pour que les choses soient claires, le mieux est de partir des faits. Il n'y a pas de stand McDo au Salon, mais, pour la deuxième année, un espace lecture McDonald's / Hachette jeunesse, associé au stand Hachette, maison d'édition, qui depuis plusieurs années déjà publie la collection d'albums offerts aux enfants qui fréquentent les restaurants. Cet espace occupe 1/1000ème de la surface du Salon. Donc vraiment rien à voir avec la charge symbolique mais fantasmée d'un accueil complaisant et contre-nature de la multinationale de la malbouffe.
La discussion avec les services de McDonald's a été franche, nette et précise. Sur les choix et les rapports que le Salon entretient avec la création et l'idée que nous nous faisons de l'excellence en littérature jeunesse. Nous étions en position pour le faire. Nous avons aussi indiqué qu'il y a des lignes jaunes à ne pas franchir. Rien d'autre que leurs ateliers lecture et la collection réalisée avec Hachette jeunesse, sans vente ni don de livres de leur part.
Pour autant, nous ne sommes ni angéliques, ni naïfs. Nous savons bien que  McDonald's cherche à donner de la visibilité à son opération "un livre ou un jouet" avec son menu Happy-Meal. Nous avons beaucoup réfléchi et discuté à ce sujet. Comme chacun le sait, nous sommes engagés, depuis de nombreuses années, dans un énorme et méticuleux travail dans les quartiers et villes populaires de la Seine-Saint-Denis, pour permettre aux enfants et familles éloignés du livre et de la lecture de découvrir la littérature jeunesse, avec ce qu'elle offre de meilleur, pour leur faciliter et leur offrir l'accès au livre. A moins d'être aveugles, comment ne pas constater que ces publics sont aussi assez massivement ceux des restaurants McDonald's. Et ces derniers leur distribuent 10 millions d'ouvrages par an.
Certes il serait plus facile de ne pas le voir, de ne pas se sentir concernés, d'ignorer ou de regarder de haut ce rapport-là au livre. Tout le monde serait satisfait et tranquille si les espaces de lecture McDonald's /Hachette n'étaient pas au Salon? En tout cas pour nous, ce serait apparemment plus confortable cette année! Mais ce n'est pas le choix que nous avons fait. La facilité n'est pas toujours le chemin le plus efficace. Nous avons accepté cette présence, sans rien retrancher des exigences du salon en termes de contenus et d'offre éditoriale de qualité, au contraire. 
Au vu du nombre d'albums distribués, de la notoriété des auteurs qui les ont écrits, quel que soit l'avis de chacun sur McDonald's, personne ne peut sérieusement penser que le SLPJ va développer le rayonnement de la marque. En revanche, que de très nombreux enfants qui fréquentent familièrement le livre au Mc Do de leur quartier, se voient, en venant au Salon, invités à cheminer aussi vers d'autres univers littéraires, d'autres livres, d'autres médiations nous paraît important.
Proposer cette ouverture, cet enrichissement, c'est ce que nous faisons tous ensemble grâce à la diversité des créations et démarches éditoriales, grâce à l'implication des auteurs dans les rencontres et sur le Salon, grâce au programme d'une grande richesse qui est proposé. Faisons confiance aux enfants pour qu'ils construisent leurs propres chemins littéraires, faits de multiplicités. Invitons plus particulièrement à cette découverte ceux qui n'ont pas facilement la possibilité de  fréquenter la littérature. C'est ce combat qui nous mobilise. 
A tous ceux qui s'alarment, nous disons, que le plus simple serait de nous en parler et surtout de prendre le temps d'échanger. Nous y sommes toujours prêts. 
Le Salon ouvrira cette année ses portes autour du thème Nos Futurs. La grande exposition du Salon et de nombreux événements, aborderont de grands enjeux de société avec la rigueur et l'exigence artistique que l'équipe du Salon défend depuis toujours: problématique des migrations et de l'accueil des réfugiés (avec des auteurs, illustrateurs, La CIMADE, le collectif Encrages), égalité femmes-hommes, questions de genres, avenir de la planète… Un programme de qualité dont nous ne doutons pas qu'il retienne l'attention de toutes et tous. 


Mon avis

Plusieurs personnes m'ont demandé mon opinion à propos de cette polémique. Je la donne donc, et elle n'engage que moi.

Pour moi, l'entreprise McDonald's n'a pas sa place au Salon du livre et de la presse jeunesse en Seine-Saint-Denis (SLPJ) qui va se tenir à Montreuil du 28 novembre au 1er décembre. Ni seule, ni sur le stand des éditions Hachette.

D'abord, parce que les stands du salon doivent être réservés aux métiers du livre, éditeurs, auteurs, libraires, bibliothécaires et associations œuvrant dans le milieu de la littérature. Que McDo glisse des livres dans ses "Happy meals" n'en fait pas un élément de la chaîne du livre.

Ensuite, parce que McDonald's est avant tout une multinationale, spécialiste de la malbouffe de surcroît, et que logiquement, elle fait du marketing, éventuellement culturel en passant par les livres. Elle cherche simplement des clients pour sa chaîne de restaurants. Que son enseigne, même discrète, soit présente sur un stand, dans un salon réputé comme celui de Montreuil, est un aval muet donné aux passants.

Encore, parce que si le SLPJ dit "oui" à McDo, et même "oui mais" à lire son communiqué, à qui pourra-t-il dire "oui" ou "oui mais" lors d’une autre édition? A un marchand d’armes qui entend promouvoir la lecture des plus jeunes, par le geste simple et finalement bon marché du don de livres alors qu'on sait combien la lecture est triangulaire au début (enfant, livre, médiateur) et qu'elle nécessite une présence humaine?

Enfin, parce que dans ce genre de polémique, je ne supporte pas le "mais" qui accompagne un "oui". Dans un autre domaine, on entend "Je ne suis pas raciste mais ces étrangers sont dangereux" ou "Je n'aime pas l'extrême-droite mais elle fait de bonnes choses". Pour moi, la position doit être "oui" ou "non". Donc "non" dans le cas présent. Et pas l'hypocrisie q'un "oui mais".

On me dit que McDo amène des livres aux enfants qui n'en ont jamais. OK, mais si l'initiative est culturelle et sociale, faut-il utiliser le sigle McDo? Le mécénat anonyme en est la plus belle forme.

On me dit que les livres Hachette/McDo ne sont pas terribles mais que c'est mieux que rien pour des enfants qui n'en ont jamais eus. Est-ce vraiment la bonne voie pour les mettre sur le chemin de la lecture quand on sait que ce sont les "bons", notion sans définition fixe mais dont on voit le profil général, qui font les lecteurs. Pour info, les douze nouveautés 2018 sont écrites par Marc Levy, illustrées Carine Hinder par et portent sur l'histoire, "Les peintures de Michel-Ange", "Les jeux d'Olympie", "Le mystère des dinosaures à plume", "La perruque du Roi Soleil", "Les pouvoirs fabuleux de la roue", etc., etc. Tout est dit.

Idéaliste et bisounours, je suis. Idéaliste et bisounours, je resterai. Ce qui ne m'empêche pas de déplorer que la lecture des enfants ne soit pas une cause nationale et qu'elle dépende trop souvent de la bonne volonté d'associations, de militants et de bénévoles.



dimanche 4 mars 2018

Les éditions Milan ont chopé la sagesse

Séverine Clochard - On a chopé la puberté.Depuis quelques jours, les réseaux sociaux s'enflamment à propos de l'album documentaire jeunesse "J'ai chopé la puberté" de Séverine Clochard, Mélissa Conté Grimard et Anne Guillard des éditions Milan (ici), destiné aux 10 ans et plus. Par exemple la communauté La Rage de l'Utérus (ici) ou le groupe Autour de la littérature jeunesse (ici), sur la page Facebook des éditions Milan elle-même (ici) ou en réaction de personnes privées.

A juste titre car l'ouvrage paraît daté, sexiste et plus que réducteur. On se croirait mille ans plus tôt, une fois de plus. Bien sûr, l'argument servi par les auteurs est celui de l'humour. Il y a toutefois des limites, surtout à cet âge-là et cette lamentable publication paraît essentiellement malheureuse.

Cette nouvelle polémique a sans doute pris cette importance parce qu'une nouvelle fois, c'est le corps et l'esprit des filles qui est malmené, nié, instrumentalisé par un éditeur, que les propos apparaissent tout simplement sexistes, basés sur l'avoir et le paraître et non sur l'être. Pourquoi n'y a-t-il jamais de levée de boucliers à propos de livres sur les garçons? Il suffit de se rappeler les affaires précédentes du "Mystère de la vie" (lire ici) ou "Quand ça va, quand ça va pas" (lire ici). Les filles et les femmes y étaient tout simplement maltraitées.

Les pages de "On a chopé la puberté" qui ont circulé sur le net (ici) sont édifiantes. Il y en a d'autres, se justifie l'éditeur. Pour en savoir davantage sur l'ouvrage, on peut se référer à l'article de Lucie Kosmala (lire ici).

Dans la foulée des indignations justifiées, une pétition visant à faire retirer le livre du marché a été lancée. A l'heure actuelle, près de 150.000 personnes l'ont signée. Personnellement, je voudrais dire à ces presque 150.000 personnes qu'elle ne mènent pas le bon combat. On ne fait pas retirer un livre du marché parce qu'il est contraire à ce qu'on défend, même à raison. C'est de la censure, mot qui génère vite toutes les dérives. Mais on condamne le livre, on ne vend pas, on le boycotte, on engueule les éditions Milan, oui. Ou on laisse les enfants exercer leur esprit critique.

Les éditions Milan viennent d'annoncer la non-réimpression du livre qui était en rupture de stock et devait revenir en libraire le 22 mars. En ce moment de crise, c'est une sage décision.
Voici leur communiqué.






lundi 14 novembre 2016

Questions autour du livre "Le mystère de la vie"

De quoi est-il question?


L'éditeur français l'école des loisirs publie un livre documentaire intitulé "Le mystère de la vie", écrit par Jan Paul Schutten et illustré par Floor Rieder ("Het raadsel van alles wat leeft", fort bien traduit du néerlandais (Pays-Bas) par Maurice Lomré, 160 pages).
L'objet apparaît magnifique avec sa tranche dorée, son dos toilé, son signet soyeux, sa mise en pages élégante mettant en valeur le principe des questions-réponses, ses illustrations fifties joyeusement croquées, son papier légèrement crème. Vraiment de la belle ouvrage derrière laquelle on sent les heures et les heures de travail passionné. Y piocher quelques pages ci et là remplit de joie à l'idée de pouvoir en lire bientôt plus. La ligne est donnée dès le début: l'auteur s'adressera directement au lecteur, d'un ton enjoué. Un mode de conversation informative, incluant effets de manche et comparaisons attirant l'attention.

Un exemple de double page. (c) l'école des loisirs.


Quelle est l'ambition du livre?


L'éditeur s'en explique en quatrième de couverture.
"Comment les plantes, les animaux et les humains sont-ils apparus sur Terre? Comment faire surgir la vie à partir d'un ensemble de molécules aussi inertes que des briques de Lego? Pourquoi une simple cellule est-elle plus futée que le robot le plus sophistiqué? (...) [Les auteurs] se sont associés pour nous raconter en mots et en images une aventure unique et fascinante: celle de la vie."
Sur son site, il indique ceci.
"Absolument toute la vie que nous connaissons est née d’une cellule unique, qui s’est multipliée puis diversifiée, il y a des milliards d’années: les dinosaures, les bactéries, les animaux et… chacun de nous. Vertigineux et passionnant! Ce livre est unique. Il met à la portée des enfants curieux l’univers et les questions complexes que nous nous posons à son sujet. Drôle, limpide, éclectique, précis, rythmé, il pourrait bien, à lui tout seul, éveiller de nombreuses vocations scientifiques…"


D'où est venue la polémique sur le net?


L'extrait du dépliant qui a mis le feu aux poudres. (c) edl.
Pour annoncer la sortie de cet ouvrage dont la lecture demande du temps, l'éditeur a largement distribué un dépliant publicitaire de seize pages, en format réduit, qui en présente sept doubles pages. Dont deux qui se suivent, 56-57 "Pourquoi les femelles choisissent-elles un idiot comme père pour leurs petits", et 58-59 "Pourquoi personne n'est-il parfait malgré toutes ces années d'évolution".

Ci-dessous, les deux paragraphes qui ont mis le feu aux poudres.

Après avoir abordé la "sélection sexuelle" dans la nature (en gros, le choix d'un mâle par la femelle), arrivent deux paragraphes titrés de façon provocante "Pourquoi les femmes sont-elles de plus en plus belles et pas les hommes?"
"Chez les humains, c'est différent. Les hommes choisissent souvent les plus belles femmes, alors que les femmes tiennent moins directement compte de l'apparence physique d’un homme. Elles trouvent, par exemple, plus important qu'il soit intelligent, qu'il ait un bon travail ou qu'il excelle dans un domaine ou un autre. Les jolies femmes trouvent donc plus vite un homme et ont plus vite des enfants. Parmi ceux-ci, les filles sont en général de plus en plus jolies. Les hommes n'ayant pas particulièrement besoin d'être beaux, les garçons restent à l'image de leur père, c'est à dire pas terribles… Les femmes sont-elles plus intelligentes que les hommes parce qu'elles ne choisissent pas seulement en fonction de l'apparence physique? Pas forcément. Les jolies personnes ont souvent un visage symétrique. Cela signifie que le côté droit de leur visage est l'image inversée du côté gauche. C'est également un signe de bonne santé. Les hommes choisissent donc les plus belles femmes afin d’avoir une descendance plus saine. Malin, non?"

Que s'est-il alors passé?


Ces deux paragraphes ont déclenché de nombreuses réactions. Sur "Les vendredis intellos" (lire ici), Philippe Aïm copie la lettre qu'il a adressée à l'école des loisirs. Il reconnaît évidemment qu'il n'a pris connaissance que du dépliant publicitaire qui a été joint à un abonnement qu'il a pour un enfant. Le médecin qu'il est avoue avoir bondi "en lisant les erreurs, inexactitudes et autres approximations sur la théorie de l’évolution."

Il ajoute.
"Mais même si j'admettais que, par souci de simplification, on ait été approximatif (ce qui en soi est difficilement pardonnable quand on prétend "éveiller de nombreuses vocations scientifiques"), en revanche j'ai plus de mal avec les préjugés sexistes…"
Et de citer les deux paragraphes ci-dessus.

Il reprend alors.
"Eh bien non, pas malin, vraiment. Il y a tellement d’erreurs et d'aberrations par phrase, qu'on a pas besoin d’être militant féministe pour manquer de s'étouffer en lisant. Je pourrais m'amuser à lister les aberrations scientifiques, études à l'appui (les idioties qui sont dites ici sur les critères de choix du partenaire, la symétrie des visages, l'héritage génétique, sont absolument hallucinantes) mais je voudrais surtout que l'on note bien les messages sexistes qui passent. Le titre du paragraphe, malgré sa forme humoristique, contient tout à fait sérieusement (la suite du paragraphe en témoigne) le présupposé que les femmes sont de plus en plus belles et pas les hommes…mais selon quels critères? L'évaluation subjective de la beauté se mesure et est en évolution?…."
Sur le net, nombreux ont été les soutiens à l'école des loisirs, éditeur historiquement de qualité. Et tout aussi nombreuses les attaques contre Philippe Aïm au prétexte qu'on ne peut pas juger un livre sur base de deux paragraphes.

Certes, mais les paragraphes incriminés ne sont pas tombés du ciel. Ils ont été choisis par l'éditeur lui-même, pour son dépliant publicitaire. Sans doute que ne pas avoir lu le reste du livre, ne pas avoir été imprégné du ton de l'auteur, modifie le jugement. Mais n'est-ce pas tant mieux? L'humour et le second degré ne permettent pas tout, surtout quand on publie un livre présenté comme documentaire aux enfants. L'éditeur le dédie aux 9-12 ans, l'auteur aux 10-12, mais je pense qu'il s'adresse à des enfants un peu plus âgés, en raison des prérequis scientifiques qu'il nécessite et parce qu'il fait naître de nombreuses questions philosophiques.


L'éditeur a-t-il réagi?


Contacté, l'éditeur se justifie en indiquant que le livre vient des Pays-Bas, que son ton est celui de l'humour afin de faire réfléchir les enfants sur les sujets qu'il présente, que lui-même s'interroge sur sa démarche dans les deux pages finales. Celles sur les choix humains en matière de partenaire ne seraient que la preuve par l'absurde que cela ne se passe pas comme cela.

Sauf que rien dans le texte ne remet les choses au clair et que, a fortiori dans un livre considéré comme scientifique et destiné à informer la jeunesse, l'humour peut ne pas être compris. N'oublions pas l'autorité du texte imprimé.

Le second degré se perçoit sans doute mieux dans les images. (c) edl.

Dans son courrier, Philippe Aïm estime que ce qui manque sans doute, ce sont les critères de choix de partenaires chez les humains.
"Oui "chez les humains c'est différent", mais surtout parce que les humains ont des critères de choix de partenaires bien plus complexes, les phéromones les poussent notamment à choisir une personne au système HLA, donc à la génétique différente (bien plus qu’au physique avantageux!) pour protéger l"immunité de leurs enfants et assurer un brassage génétique (contrairement à cette espèce d"endogamie entre beaux et forts que le paragraphe laisse imaginer); les interactions sociales, les sourires et les regards, augmentent considérablement les phénomènes bio-psycho-sociaux qui nous attachent les uns aux autres, plus que le tour de poitrine ou la taille du compte en banque; et puis faut-il le dire, il y a des femmes qui n'ont pas les critères de beauté mais trouvent quand même des hommes qui trouvent leur intelligence attirante…"
Il poursuit.
"Qu'une maison d'édition de cette envergure laisse passer un livre avec de tels sous-entendus à destination du jeune public me semble assez grave. L'idée de base de présenter les connaissances sous une forme provocante, iconoclaste est excellente (...) Mais je suis navré de dire qu'il n’y a ici ni connaissances, ni véritablement humour puisque le paragraphe présenté ne laisse pas de place à une autre interprétation, critique ou mise à distance des propos, que celle d'un déterminisme sexiste, dans lequel des hommes avec de gros bras et de gros métiers choisiront des femmes avec des gros seins et le visage symétriques pour faire des belles filles et des moches garçons.Il y a le reste du livre à lire, sera-t-il aussi inexact et critiquable ? Dans tous les cas, ce paragraphe à lui seul justifie qu'on s'en méfie grandement."
l'école des loisirs m'a indiqué son intention de lui répondre.


Et le reste du livre?

Et bien, pour ma part, je suis terriblement déçue. Le nombre d'erreurs, de confusions et d'approximations (lire ci-dessous) s'ajoute à mon étonnement devant le ton de ce livre dit scientifique qui donne énormément de place à la religion, une seule religion, qui place l'être humain au centre des considérations, ce qui ne clarifie guère le propos à mon sens, même si c'est de l'humour.

Si oui, j'applaudis à la paramécie, non, je ne suis pas une abeille malade qui se réjouit de se suicider. J'ai envie d'être informée correctement, surtout sur un sujet aussi difficile et sensible que celui de la vie et de l'évolution, sans être embarquée sur des chemins de traverse qui m'embrouillent plus qu'autre chose. Pourquoi me parler de manchots qui couvent leur œuf quand le sujet est la poche du marsupial? Croit-on que les enfants ont assez de connaissances pour retrouver leur chemin dans ce fatras? Qu'ils peuvent faire la part entre science et religion? Entre les affirmations de l'auteur et les connaissances scientifiques actuelles? C'est sûr, il se posera des questions. Mais ne faudrait-il pas qu'il trouve des réponses dans les pages?

Applaudissements pour la paramécie. (c) l'école des loisirs.


Finalement, combien de cellules dans un humain? 


On voudrait trouver une réponse claire à cette question et on a trois réponses différentes.
  • page 11 "Tu as 100 milliards de cellules dans ton cerveau." 
  • page 17 "Tu es composé de (...) dix mille billions de cellules", l'illustration de la page étant le chiffre 37.200.000.000.000", sans explication.
  • page 117 "Ce sont les gènes qui déterminent (...) si tu seras constitué d'une seule cellule, comme la paramécie, ou de 37,2 milliards, comme un être humain."
Pas de chance, le chiffre réel est de 3,72 x 10 puissance 13 de cellules dans un corps humain, soit mille fois plus que ce qui est écrit.


Y a-t-il d'autres erreurs factuelles?


Sans passer toutes les lignes du livre au tamis le plus fin, deux sautent aux yeux.
  • page 17 "Pendant que tu lis cette phrase, une dizaine de millions de globules rouges se promènent dans ton corps".
Et bien non, pour les cinq litres de sang que contient en moyenne un corps humain (notion qui n'est pas évoquée), le chiffre réel des globules rouges est de 4 à 5 x 10 à la puissance 12. L'erreur est donc gigantesque, d'un facteur 10 puissance 5! Le chiffre évoqué dans le livre est 100.000 fois trop bas.

  • page 29 "Les pierres ne pourrissent ni ne moisissent. Elles changent seulement après des centaines de milliers d'années, voire même des millions. Mais elles changent bel et bien. Comme tout ce qui existe, les pierres sont composées d'atomes. Et si tu attends assez longtemps, chaque atome finit par se transformer. Certains petits éléments de l'atome disparaissent. On dit alors que l'atome se désintègre. […] Les éléments composés d'atomes qui se dégradent rapidement sont qualifiés de radioactifs. […] Les atomes de l'iode, par exemple, se désintègrent au bout de huit jours."

Ouh lala, erreurs et confusions. D'abord, les atomes ne se "transforment" pas avec le temps. Ensuite, quels sont les "petits éléments" qui sont censés disparaître? Enfin, seuls les atomes radioactifs se désintègrent à une vitesse aléatoire, on ne pas donc pas parler de huit jours chrono pour les atomes d'iode.


D'autres reproches à ce livre?


L'auteur a fait le choix de l'anthropocentrisme. Ce qui est expliqué à propos de la nature l'est par comparaison avec les réalités de l'être humain. Pour bien faire comprendre, par humour, par exagération, me dit-on. Soit. Mais j'ai de la peine à lire en page 21 "Imagine ce qui se passerait si aucun poisson ne mourait serait triste." Triste? Ou plus loin "Mais les poissons n'ont pas de déambulateurs, ni de dentiers, ni de maisons de retraite. Alors il peut être préférable pour eux d'être mangés par un prédateur que de vieillir en mauvais état." Pourquoi ce jugement de valeur?

La page s'achève par une ode à la nature si merveilleuse par rapport à l'homme.
"Dans les jardins, les parcs animaliers et les aquariums, les employés s'échinent chaque jour au travail pour que tout reste en vie et en bonne santé: les animaux doivent être nourris, les plantes arrosées, les mauvaises herbes arrachées, et ainsi de suite. Dans les bois, les forêts tropicales et les océans, cela se fait tout seul. Jour après jour. Eté, automne, hiver et printemps. La façon dont la nature fonctionne est à vrai dire un miracle." 
Cela se fait peut-être tout seul dans la nature mais pas en restant immuable, comme le laisse penser le texte. Il suffit de penser à la manière dont évoluent les forêts.

D'autres exemples d'anthropocentrisme jalonnent les pages.
  • page 54 "Et les oiseaux jardiniers mâles gaspillent des mois à construire une œuvre d'art belle mais inutile."
  • page 56 "Mais comme tu le vois, ils [les oiseaux jardiniers mâles] sont prêts à tout pour trouver l'amour."
  • page 55 "Si les choix de toutes ces dames [les femelles] étaient un peu plus réfléchis, la nature serait un peu moins farfelue."

On peut en épingler plein d'autres partout, dans un livre à vocation scientifique.

Arthur Tellier, de Paris, les commente.
"Page 122, l'auteur déplore que l'évolution soit mal comprise et donc mal expliquée. Toutefois, cette mise en garde ne l'empêche pas de commettre lui aussi des erreurs. Page 51: "Si un environnement change, les espèces qui y vivent changent aussi", et page 98: "Mais les nautiloïdes ont trouvé une solution." Ces deux extraits montrent la confusion qui règne lorsque l'auteur tente de décrire les mécanismes de l'évolution. À aucun moment, le concept de mutations génétiques n'est clairement présenté. Il s'ensuit que l'auteur oscille entre deux positions. D'une part, il présente les mécanismes réels de l'évolution où l'environnement agit en sélectionnant les mutations survenues au hasard (même s'il ne parle pas clairement des mutations). Et d'autre part, et c'est le plus fréquent, l'environnement et ses changements sont présentés comme les moteurs de l'évolution, comme si c'étaient eux qui poussaient les espèces à évoluer. La deuxième citation insinue même que chaque espèce peut avoir une influence sur sa propre évolution!"

Est-ce tout?


Euh, non.
Je n'aime pas le sexisme insidieusement semé dans les textes sous couvert de faire s'interroger ou de faire rire. La femme, forcément passive, est-elle autre chose qu'une mère ou qu'une reproductrice? La "peau douce" est-elle vraiment un critère de sélection sexuelle? L'épilation aurait ainsi un effet sur l'évolution... L'homme, bien sûr, est intelligent et a un "bon" travail. Gloups! C'est pas un peu énorme, même si c'est par provocation ou second degré, sans compter que tout le monde n'a pas le sens de l'humour, a fortiori dans un livre dit documentaire destiné aux préados et ados. 
Sans oublier quevces propos sont déconstruits par les sciences sociales depuis longtemps. Depuis quand la biologie déterminerait-elle les comportements, sans autre influence? 


Je n'aime pas les jugements moraux ou de valeur.
Que la beauté soir objectivable et transmissible (page 59). Que le comportement et le talent proviennent des gènes (page 65).
Devant la page 153,  "Les personnes moins intelligentes ne deviendront peut-être pas professeurs ou directeurs de banque, mais elles ne mourront pas non plus de faim avant d'avoir pu se reproduire", le même Arthur Tellier bondit à nouveau.
"Ici, l'auteur ajoute une hiérarchie des métiers très personnelle: il n'est certainement pas scientifiquement prouvé que les directeurs de banques sont plus intelligents."
On peut ajouter la phrase "Tu as plus de chances de devenir footballeur si tu es le fils d'un footballeur de haut niveau plutôt que le fils d'un pianiste concertiste" pour expliquer la génétique. Ne dirait-on pas également que le livre s'adresse à des lecteurs de sexe masculin plutôt que féminin?

Et j'aime encore moins le recours constant à la religion, affirmé ou caché. On est dans un livre scientifique et on parle sans cesse de la Bible et du créationnisme. Pour rire? Pas plus tard que ce dimanche 14 novembre, l'émission "Les petits bateaux" (France Inter) expliquait que "le darwinisme est une méthode scientifique, le créationnisme est une croyance religieuse. La science ne prétend pas détenir la vérité. Elle s'en approche en éliminant peu à peu les positions fausses. En face, la croyance part d'une vérité acquise miraculeusement et qu'il faudrait défendre." 

Pourquoi aussi parler si souvent de "miracle"? Page 21: "La façon dont la nature fonctionne est à vrai dire un miracle." Ben non, et on croyait justement que la mission du livre était de l'expliquer.

Je redonne la parole à Arthur Tellier dont je partage le point de vue.
"Cette façon de présenter la nature est dangereuse. Bien qu'il me semble judicieux de montrer l'aspect mystérieux de l'apparition de la vie et de son organisation: l'émerveillement est un excellent moteur éducatif. Toutefois, la notion de miracle est une notion religieuse et donc, par définition, non scientifique. L'auteur explique que son parcours et son éducation l'ont rendu sensible à la religion. La discussion est possible mais elle mérite quelques propos introductifs pour poser le cadre du débat. Avant tout, il est primordial d'expliquer, à des enfants, la différence entre les discours scientifiques et religieux. L'un repose sur des postulats démontrés et l'autre sur une vérité révélée. La fusion de l'un dans l'autre mène systématiquement, et cet ouvrage n'y échappe pas, à des erreurs de raisonnement et à des conclusions scientifiques fausses. À ce titre, la conclusion de l'ouvrage est un exemple parfait de la confusion engendrée par ce mélange. Après cent cinquante pages consacrées à la science, l'auteur conclut sur la religion. Il semblerait qu'il ne puisse s'empêcher de vouloir sauvegarder ses idéaux moraux et personnels alors que la science se donne pour objectifs d'établir des faits et des vérités universelles."

En conclusion?

(c) edl.

"Le mystère de la vie" procède d'une démarche salutaire. Il a été traduit en plusieurs langues et a bénéficié de prix prestigieux aux Pays-Bas.

Toutefois, plus encore que les erreurs factuelles, faciles à  corriger, il propose des raisonnements insidieux et faux bien plus difficiles à discerner.

Il semble donc indispensable, si lecture doit en être faite, qu'elle soit accompagnée par un adulte qui y dédie tout le temps nécessaire. Le livre est long, 150 pages bien garnies, dans une typographie agréable et une mise en pages soignée, je le répète et s'accompagne heureusement de nombreuses illustrations pleines de fantaisie, interprétant avec malice ou humour les propos de l'auteur.



jeudi 27 octobre 2016

Violaine Gelly, biographe de Charlotte Delbo, réagit à l'attribution du Prix Femina essai


Depuis mardi et l'attribution du Prix Femina essai à Ghislaine Dunant pour sa biographie "Charlotte Delbo, la vie retrouvée" (Grasset, lire ici), une partie du monde littéraire se fait entendre pour rappeler l'existence d'une autre biographie consacrée à la rescapée d'Auschwitz, "Charlotte Delbo", cosignée en 2013 par Violaine Gelly et Paul Gradvohl (Fayard). Pour indiquer des "emprunts", à tout le moins. Faute de disposer de cette première bio, je m'étais contentée de la rappeler.

Je m'étais toutefois étonnée en parcourant le livre de Ghislaine Dunant qu'elle ne mentionne pas l'ouvrage de Gelly et Gradvohl dans ses références. Il s'agissait pourtant de la première biographie consacrée à Charlotte Delbo! Et fort complète. Et pas ancienne. Et publiée dans le même groupe éditorial.

Quant à lire "Charlotte Delbo, la vie retrouvée", j'avoue en avoir été incapable. J'ai calé. Le "je" utilisé par l'auteure m'a immédiatement dérangée même si cette "résonance" voulue est sans doute ce qui a séduit les jurées. Société gouvernée par l'émocratie... Pas que j'ai un problème avec l'autofiction, même en introduction d'une biographie. Laurence Tardieu avait très joliment expliqué comment sa propre vie était entrée en résonance avec celle de Diane Arbus lire ici). Mais ici, mon capteur de sincérité est resté plat.

Et les auteurs de la première biographie de Charlotte Delbo, fruit d'un long travail, que ressentent-ils devant l'attribution de ce prix? De la colère bien entendu devant ce pillage récompensé, que Violaine Gelly dépasse magnifiquement dans un billet subtil et éclairant publié par Bibliobs et qu'elle m'a autorisée à reproduire ci-dessous.

"Trente-et-un ans après sa mort, Charlotte Delbo est toujours vivante: mardi, le prix Femina a récompensé l’essai que lui consacre Ghislaine Dunant, "Charlotte Delbo, une vie retrouvée", paru chez Grasset. Retrouvée? Quand l'avait-on perdue? Depuis sa mort en 1985, ses éditeurs Minuit et Berg international continuent d'éditer et de vendre l'œuvre de cette écrivaine, résistante, déportée, saluée comme l'égale au féminin d'un Primo Levi. Le 3 février 1995, grâce à la compagnie de théâtre Bagages de Sable, dans les cent cinquante-quatre communes d'origine des femmes du convoi du 24 janvier 1943, trois cent-vingt comédiennes ont lu toute la nuit durant, l'œuvre-témoignage de Charlotte Delbo, "Auschwitz et après".
En France, comme aux États-Unis et au Canada, des mémoires et des thèses lui sont consacrés: plus de soixante d'entre eux sont recensés par le site charlottedelbo.org. Sans oublier, en 2013, l'aboutissement d'années de travail de l'association des amis de Charlotte Delbo pour célébrer le centenaire de sa naissance: des dizaines de conférences, des pièces de théâtre montées dans la France entière, des revues, un colloque international à Paris, la parution de la première biographie de cette femme dont on ne savait rien, jusqu'alors, en dehors de ses écrits, l'édition de l'intégralité de son théâtre chez Fayard… , jusqu'à l’éventualité de son transfert au Panthéon.
Trente-et-un ans après sa mort, Charlotte Delbo n'a donc cessé de vivre à travers tous celles et ceux qui ont été touchés en plein cœur par la force de cette œuvre totalement inclassable, cette voix unique. Des universitaires, des metteurs en scène, des acteurs, des musiciens, des journalistes, des étudiants, des poètes qui ont porté sa mémoire et son talent. Autant de sources auxquelles pendant "sept années de recherche et d'enquête sur la vie de Charlotte Delbo', dans son envie de 'faire découvrir cette femme', Ghislaine Dunant, lauréate du Femina, n'a visiblement pas eu accès. Pas une citation, pas une référence, pas la moindre bibliographie.
On peut se féliciter de voir Delbo recevoir les honneurs littéraires qu'elle n’a pas connus de son vivant. On peut, dans le même temps, s'agacer que ce soit par un livre qui se revendique comme touché par la grâce de l'écrivain. Un écrivain dont l'omnipotente connaissance naît sous l'inspiration de l'émotion ou, comme dit Ghislaine Dunant, de la résonance avec son sujet. Aucun travail n'a jamais été diminué de rendre hommage à ceux qui l'ont précédé.
Dans cet essai qui, à son tour et avec son approche particulière, fait vivre la parole de Delbo, Ghislaine Dunant oublie l'une des plus belles leçons de l'œuvre de son modèle. Pour Charlotte Delbo, qui écrivait si rarement au "je", c'est le "nous", le collectif, qui prévalait. C'est avec et grâce à ses camarades de déportation qu'elle a pu revenir d'Auschwitz; c'est en leur nom qu'elle a pu écrire ces mots charnels, puissants et tellement libres.
Dans "Le Convoi du 24 janvier", Charlotte Delbo retrace chacune des biographies de ses 229 compagnes. Par ordre alphabétique, elle se glisse à la lettre D, au milieu de toutes les autres, les vivantes et les mortes, celles dont l'amitié l'a portée comme celles qu'elle ne connaissait pas. Elle l'a dit et redit: sans les autres, nous ne sommes rien. Ce n'est pas ce message-là qu'a couronné, mardi, le jury du Femina."
Violaine Gelly, 
co-auteur avec Paul Gradvohl 
de "Charlotte Delbo", Fayard, 2013



mercredi 11 mai 2016

école des loisirs, ficelle et autres objets volants













Ting! Un mail entre à l'instant dans ma boîte. C'est un nouveau communiqué de l'école des loisirs, daté du 10 mai. Pas difficile de deviner qu'il concerne à nouveau les "romans" que publie la maison de la rue de Sèvres (on peut le lire ici). En effet, depuis le 5 avril (lire ici), un blog intitulé "la ficelle" publie chaque jour un texte de romanciers et de romancières de l'école des loisirs contant ce qu'était d'écrire pour, et avec, Geneviève Brisac - ou de traduire pour elle. Autant de témoignages qui font à la fois chaud au cœur, vu l'attention portée à des auteurs de livres destinés à des enfants ou à des ados et à leur public, et froid dans le dos puisque, depuis le congé de maladie de l'éditrice historique à la fin de l'an dernier, plusieurs contrats de romans signés ont été déchirés par Arthur Hubschmid, un des co-fondateurs de la maison parisienne née en 1965, un dénicheur d'albums hors pair, qui est aujourd'hui celui qui décide de l'avenir des textes qui lui sont présentés.

J'imagine bien que les textes de "la ficelle" ne doivent pas faire plaisir à tout le monde. Ils disent un passé et un présent et s'inquiètent pour l'avenir. Jamais, ils n'ont remis en question le personnel de l'école des loisirs. Si le communiqué du jour de cette denière est moins langue de bois que le précédent (il rend notamment nommément hommage à Geneviève Brisac), il est de nouveau, et c'est sans doute logique, à côté de la  vraie question, l'avenir des auteurs remerciés ou en voie de l'être.

Je comprends évidemment que les équipes soient déroutées devant cette situation inédite mais faut-il utiliser leur désarroi pour communiquer? Ceux qui semblent les plus perdus dans cette affaire ne sont-ils pas les auteurs dont le manuscrit accepté a ensuite été refusé et ceux qui craignent ne plus être entendus dans cette maison d'édition, dont il n'est pas fait ici mention?  La seule personne incriminée sur "la ficelle" est Arthur Hubschmid, pour les choix qu'il fait aujourd'hui et pour son attitude actuelle. Je n'ai lu aucune remise en cause de son passé d'éditeur d'albums de qualité. Je comprends aussi que le cas des auteurs ne se règle pas dans un texte public. Mais alors pourquoi communiquer?

Moralité: quand tu veux communiquer sans rien dire, tourne sept fois la ficelle dans ta bouche ou ton cerf-volant t'échappera.