Nombre total de pages vues

Affichage des articles dont le libellé est Flagey. Afficher tous les articles
Affichage des articles dont le libellé est Flagey. Afficher tous les articles

vendredi 26 janvier 2018

Chuuuuuuut, c'est la "semaine du son"!

Ecouter les sons.

La "Semaine du son" est un festival sonore qui se tient du lundi 29 janvier au dimanche 4 février. Bilingue et gratuite, elle s'inscrit à Bruxelles dans un mouvement international créé en 2011 et se soucie de faire découvrir au public le son dans tous les aspects et à sensibiliser la société à l'importance de la qualité de l'environnement sonore.

John Cage (c) Chr. Felver.
Pour la première fois, une journée entière, celle du dimanche, sera consacrée à un compositeur, l'Américain John Cage (1912-1992). Stephane Ginsburgh, pianiste et coordinateur artistique de la journée dit de lui: "John Cage est bien plus que le célébrissime compositeur de 4'33 - de silence. Il n'était pas non plus tout à fait à l'image de son sourire pacifique, un doux rêveur, mycologue et philosophe, mais plutôt comme le dit Michael Finnissy, un loup en costume d'agneau. C'est le compositeur que nous vous invitons à découvrir sous ses nombreuses facettes."

La "Semaine du Son" de Bruxelles organise une belle série d'événements liés au son en de nombreux lieux bruxellois. De la balade sonore avec Radio Syria à un rallye sonore sans oublier les ateliers et les expositions.

Plusieurs activités sont destinées aux enfants. Par exemple, le vendredi 2 février, exposition à la Monnaie des travaux de l'école de musique anversoise Ma'Go qui apprend aux enfants aveugles et malvoyants à faire de la musique grâce au braille.  Ou, le samedi 3 février, au Château de Karreveld, l'atelier ludique des Jeunesses musicales de Bruxelles pour se rendre compte du son, des vibrations et du silence (à partir de 5 ans). Ou encore, le dimanche 4 février, les deux ateliers pour enfants de 7 à 12 ans organisés à Flagey dans le cadre de la journée spéciale John Cage.

Pour découvrir le programme complet, c'est ici.




mardi 6 septembre 2016

Gosh! Un prélude bruxellois au festival America de Vincennes


Le week-end prochain, du 8 au 11 septembre précisément, se tiendra en divers lieux de Vincennes (Paris) la huitième édition du formidable Festival America, conviant tous les deux ans le public à rencontrer une fameuse brochette d'écrivains américains. On y a croisé les plus grands, de Toni Morrison à Russell Banks en passant par Margaret Atwood et Richard Ford, et ceux qui font que les titres qui nous parviennent de la littérature américaine sont des découvertes ou des enchantements (ou les deux). Mais aussi ceux et celles qui sont en train de devenir les plus grands de demain.

En effet, l'équipe du festival fondé en 2002 par Francis Geffard, également libraire et éditeur de littérature étrangère, a à cœur de braquer les feux des projecteurs sur les auteurs dont les textes, même les premiers, sont excellents et donc à découvrir grâce aux mots de leurs traducteurs (souvent) attitrés. Chaque édition suit un thème (lire ici, iciici et ici). Cette fois-ci, ce sera "L'Amérique dans tous ses états": commémoration du 240e anniversaire de l'indépendance des Etats-Unis, fin du deuxième mandat de Barack Obama, préparation des nouvelles élections présidentielles, quinzième anniversaire des attentats du 11 septembre. De la politique, mais surtout de la littérature car les écrivains présents reflètent à merveille l'état de leur société, l'interrogent, la bousculent ou la recréent. Ce qui enchante chaque fois le public présent en nombre à Vincennes (plus de 36.000 personnes en 2014).

Si une cinquantaine d'écrivains américains se retrouveront pour quatre jours de débats, de rencontres et de tables rondes avec le public français, cinq d'entre eux seront à Bruxelles ce mercredi 7 septembre (20h15) en prélude au week-end à Vincennes. Et pas des moindres! James Ellroy, Rachel Kuschner, Kevin Powers, Jane Smiley et David Treuer. Cela se passera, en anglais, à Flagey, à l'initiative de Passa Porta, de Flagey et du Festival (infos ici).

La soirée se déroulera en deux parties. D'abord un débat, modéré par Frank Albers, entre Rachel Kushner, Kevin Powers, Jane Smiley et David Treuer qui se penchent tous sur l'histoire de leur pays dans leurs livres. Ensuite, ce sera la figure mythique du roman noir américain qui répondra aux questions de Jérôme Colin.

Après cela, retour à Paris pour la tenue du festival America lui-même. Une cinquantaine d'écrivains donc, dont Marlon James, Laura Kasischke, Greil Marcus, Colum McCann, Stewart O'Nan,  Don Winslow, Joseph Boyden, Laird Hunt, Hector Tobar... Cela commencera dès jeudi soir avec la soirée James Ellroy. Soirée d'hommage à Jim Harrison le lendemain. Puis deux jours débordant de rencontres, débats, tables rondes, dédicaces, expositions, joutes de traduction, prix littéraires... Le catalogue complet se trouve ici, les infos pratiques ici.

Dans cet énorme programme, j'aurai le plaisir d'animer quatre rencontres.

  • "L'Amérique des humbles" avec David Joy, Alice McDermott et Willy Vlautin (samedi  à 15 heures)
  • "Destins de femmes" avec Cynthia Bond, Molly Prentiss et Andria Williams (samedi à 17 heures)
  • "Les jeunes années" avec Derf Backderf, Christopher Bollen et Cynthia Bond (samedi à 19 heures)
  • "Les drames de la vie" avec Karen Joy Fowler, Forrest Gander et Bret Anthony Johnston (dimanche à 16 heures).


En guise d'apéritif à cette extraordinaire littérature américaine, je vous propose l'épais recueil "20 + 1 short stories/nouvelles" (Albin Michel, "Terres d'Amérique", 648 pages) qui fête les vingt ans de la collection "Terres d'Amérique", créée par Francis Geffard en 1996. Oui, celui de la librairie Millepages à Vincennes, oui, celui du Festival America, oui, celui du Grand prix de littérature américaine (lire ici). De "Bonnes nouvelles d'Amérique" comme dit à juste titre le bandeau qu'on déguste comme autant de saveurs différentes.

Le principe du livre est tout simple: composer une anthologie des meilleures nouvelles parues dans la collection "Terres d'Amérique" qui a, au fil de ses 20 ans pour le moment, fait connaître au public français un nombre incroyable de fabuleux écrivains américains. Avec le choix éditorial fort de la nouvelle, genre boudé par le public français, souvent à tort, par méconnaissance en général de ce genre que l'autre côté de l'Atlantique transforme en bijoux de textes.

Voilà 21 textes courts donc, à lire ou redécouvrir. Vingt d'entre eux proviennent de recueils déjà publiés dans la collection au cours des vingt années écoulées. On y retrouve avec joie les noms de ces auteurs aussi aimés que différents: Sherman Alexie, Joseph Boyden, Dan Chaon, Michael Christie, Charles D'Ambrosio, Craig Davidson, Anthony Doerr, Louise Erdrich, Ben Fountain, Holly Goddard Jones, Richard Lange, Benjamin Percy, David James Poissant, Eric Puchner, Jon Raymond, Elwood Reid, Karen Russell, Wells Tower, Brady Udall et Scott Wolven. Ainsi qu'un inédit, dû à Callan Wink, dont le livre paraîtra au printemps prochain. Un festival d'écritures, un foisonnement de littérature.

Pour feuilleter le recueil "20 + 1 short stories", c'est ici.

Pour écouter Francis Geffard parler de sa collection, c'est ici.


Parcours d'un éditeur hors du commun

Francis Geffard.
Lecteur, libraire, éditeur de la collection "Terres d'Amérique", directeur littéraire du département étranger d'Albin Michel, organisateur du festival America,... Francis Geffard a publié près de 200 livres en vingt-cinq ans, dont les trois quarts sont de la littérature. Un parcours où différents éléments du destin semblent s'être donné la main.

Lecture. "Petit, je lisais. J'ai toujours adoré les livres, pour ce qu'ils renvoient d'évasion, de distraction et apportent de connaissances. La richesse de la littérature, c'est de donner la possibilité d'être dans la peau de tas de gens, d'époques, de cultures et de pays différents, de parvenir à une expérience collective alors qu'on est un individu."

Littérature nord-américaine. "Dès l’adolescence, j’ai trouvé chez les auteurs américains quelque chose de particulier, un dynamisme, une modernité. J’ai lu des auteurs qui n’étaient pas forcément des contemporains: Hemingway, Dos Passos, Fitzgerald, Faulkner, etc. A 20 ans, je suis allé pour la première fois en Amérique du nord. J’ai découvert le pays et sa littérature en anglais."

Librairie. "La même année, j'ai ouvert une librairie, contre l'avis de mes parents. J'ai beaucoup soutenu la littérature américaine dont on découvrait la diversité. Longtemps, les seuls auteurs traduits étaient ceux qui étaient connus chez eux. Depuis les années 80 s'est mis en place un travail pointu sur la littérature étrangère. La France s'ouvrait sur le reste du monde."

Edition. "Les Indiens ont joué dans le fait que je devienne éditeur. De par le caractère récent de leur rencontre avec les Européens et le reste du monde, les Indiens ont dans leur histoire les grands mécanismes qui ont été à l'œuvre sur terre et ont prévalu à ce qu'on impose notre mode de vie et nos façons de penser au reste de la planète. Le monde indien était l'occasion de porter un regard décalé sur l'Amérique. Les écrivains indiens n'étaient presque pas traduits! Il y avait quelque chose à faire. En les publiant, j'ai mis les doigts dans la prise."

Direction littéraire. "Tous les ans, je reçois 500 manuscrits et j'en choisis huit ou neuf. Ce sont des parcours avec des gens chez qui on perçoit quelque chose de particulier ou de différent, une petite musique un peu singulière. Quand j’ouvre un livre, je ne cherche rien, si ce n'est que quelqu'un m'emmène quelque part et me fasse ressentir des émotions, éprouver des sentiments, naître des réactions. Je suis persuadé que ce sont les écrivains qui font les éditeurs, et non l'inverse. Nous sommes des chiens truffiers un peu particuliers."








lundi 19 mai 2014

L100 va écouter Aharon Appelfeld à Flagey

Aharon Appelfeld. (c) Hannah/Opale.
Aharon Appelfeld, c'est simple, je l'aime.

J'aime l'homme, né à Czernowicz en 1932, sa force, son esprit de résistance, sa capacité d'adaptation.

J'aime l'écrivain. Celui qui écrit pour les adultes, beaucoup (plus de 40 livres) et  depuis longtemps, en hébreu, cette langue qu'il a apprise à l'adolescence. Celui qui s'est décidé, à 80 ans passés, de se lancer dans un roman pour enfants.

Aharon Appelfeld, c'est simple, je l'aime.

Et, merveille des merveilles, l'écrivain israélien est à Bruxelles cette semaine!

Le mercredi 21 mai, à 20 h 15,  il sera à Flagey, à l'initiative de Passa Porta.
L'écrivain Joseph Pearce s'entretiendra avec lui, en anglais. Ce sera l'occasion de l'entendre à propos de son œuvre magnifique et nécessaire.
Il reste des places. Ne passez pas à côté d'une telle rencontre. Pour réserver, c'est ici.

Autre chance exceptionnelle: Aharon Appelfeld est annoncé à la librairie La Licorne le vendredi 23 mai de 17 h à 18 h 30. Lectures d'extraits de son œuvre par Patricia Ide à 17 et 18 h, signatures et dégustation de thé.


**
*


L'actualité littéraire francophone d'Aharon Appelfeld, c'est la sortie de la traduction française de son premier roman pour enfants, dense et bref, le prenant et superbe "Adam et Thomas" (traduit de l'hébreu par Valérie Zenatti, illustré par Philippe Dumas, L'école des loisirs, grand format, 154 pages). Difficile de ne pas vibrer et frissonner à sa lecture tant il capte ses lecteurs. Sa sortie a enthousiasmé Israël. Normal, c'est un nouveau chef-d’œuvre.

Les deux garçons du titre, ces deux prénoms d'Adam et de Thomas, ont neuf  ans tous les deux. Ils représentent les deux visages de l'écrivain israélien. Petit, il avait déjà l'âme forte.

Le lecteur adulte reconnaîtra dans ce nouveau livre -  qui ne doit pas être réservé aux enfants même s'il leur est destiné - certains thèmes présents dans l’œuvre de l'écrivain en littérature générale. La guerre, la forêt comme refuge, la solitude, la protection invisible d'une mère, la foi en l'avenir, les rencontres improbables et salvatrices...

Ici, tout commence quand Adam est conduit par sa mère dans la forêt, un lieu qu'il connaît bien car il l'a souvent exploré avec ses parents, avant la guerre et le ghetto. Elle viendra le rechercher le soir. Adam est confiant. Il a son pique-nique et apprécie l'endroit. La journée se déroule tranquillement quand le gamin entend des pas. C'est Thomas qui déboule, lui aussi confié à la forêt par sa maman. Les deux garçons se connaissent de loin. Ils sont en classe ensemble mais n'ont pas vraiment sympathisé. Thomas est trop bon élève.Ils se découvrent toutefois vite un point commun, celui d'avoir oublié les consignes maternelles identiques: aller chez Diana, si leurs mères n'arrivent pas en fin de journée. Et ils vont vite se trouver de nombreuses complémentarités au-delà de leurs divergences.

Une illustration de Philippe Dumas.
Le roman raconte dans une belle langue au vocabulaire riche et précis les mois qu'Adam et Thomas vont passer dans la forêt. Car les jours vont devenir des semaines et les semaines se transformer en mois. Leur survie.
Que faire quand les provisions sont épuisées? Changer de nid, précaire abri construit dans un arbre, et continuer à chercher à résister. Découvrir la nature nourricière et hostile, la nuit, soigner les hommes blessés qui fuient l'ennemi. Avoir faim, très faim, froid, très froid. Etre mouillé, gelé même.

Aharon Appelfeld a vis-à-vis des enfants le même talent fou qui raconte les choses de l'intérieur. La guerre dans ce cas, qui a obscurci son enfance puisqu'elle lui a volé sa mère. Et ensuite son père et toute sa famille.

Avec l'écrivain israélien,on est vraiment dans le nid édifié dans l'arbre, en compagnie d'Adam et Thomas. On grimpe avec eux, on mange avec eux. On se baigne dans le ruisseau avec eux, on observe tout avec eux. On a peur pour eux. On frémit quand ils s'opposent. Mais on se réjouit quand des aides imprévues et providentielles leur permettent de tenir encore, quand leur arrive un compagnon inattendu, porteur d'une missive d'espoir.

On voit leurs forces et leurs faiblesses. Leurs différences, leurs complémentarités. L'un est croyant, l'autre pas. L'un est habile de ses mains, l'autre est plutôt intellectuel. L'un parle aux animaux, l'autre apprend à le faire. Mais tous deux s'interrogent sur la haine qui les  prive des leurs, qui envoie les pères au travail obligatoire, qui chasse les habitants. Les Juifs doivent-ils toujours souffrir?, se demandent-ils. Est-ce que tout ce qui nous arrive est un hasard?, est une autre de leurs questions.

"Adam et Thomas" est un roman exceptionnel par la manière dont il aborde la guerre et le ghetto. Habilement construit entre narration, dialogues entre les garçons et extraits du journal que tient Thomas, il compense la dureté de ses pages, obligatoire vu le contexte, par un espoir constant en la vie et une fin heureuse. Il glisse aussi des conseils: "Il n'y a pas de raison d'être en compétition. Chacun doit être fidèle à lui-même", dit ainsi Adam. Valérie Zenatti a trouvé les mots pour faire ressentir le texte de l'auteur dans notre langue. Les aquarelles de Philippe Dumas, extraordinaires, le rendent encore plus présent.

Ci-dessous, un entretien qu'Aharon Appelfeld a accordé à son éditeur français.

Et, en fin de note, deux de ses chefs-d’œuvre en littérature générale.













**
*

Invité à la Villa Gillet, à Lyon, en 2009, on pose à Aharon Appelfeld la question "Quelle est votre position sur le débat entre histoire et mémoire? La littérature ne peut-elle pas servir de "casque bleu" entre les deux?" Il répond.
"La bonne littérature devrait rester modeste. Et devrait comprendre que son pouvoir est limité. La littérature, par nature, ne peut pas changer les hommes, ne peut pas changer la société. Mais elle est comme la bonne musique: cela fait germer en nous quelque chose d’essentiel, cela purifie notre vie, cela donne un parfum à notre vie et nous donne de la lumière. Donc la littérature, on ne connaît pas exactement son effet, mais elle porte le germe de quelque chose qui préserve notre humanité."



Toute l’œuvre littéraire d'Aharon Appelfeld, magnifique, est plus ou moins fortement inspirée par son propre chemin dans l'existence. Pas pour nous faire pleurer mais pour nous rendre plus humains.

C'est évidemment le cas de "Histoire d'une vie" (traduit de l'hébreu par Valérie Zenatti, L'Olivier, 2004, Points, 2005), prix Médicis 2004.
Dans ce livre autobiographique, l'écrivain trace les contours de la mémoire pour résister à la souffrance.

Il partage les souvenirs de sa petite enfance à Czernowitz, en Bucovine où il est né en 1932. Il offre les portraits de ses parents, des Juifs assimilés, et de ses grands-parents, un couple de paysans à la spiritualité simple dont il est proche. Après le cauchemar de l'assassinat de sa mère, le ghetto, la séparation d'avec son père et les camps d'extermination, après les années d'errance d'un gamin de dix ans évadé d'un camp, après l'arrivée d'un garçon de quatorze ans en Palestine, vient le temps du silence, du travail, de l'invention d'une langue. L'hébreu, encore une nouvelle langue pour celui qui est né en allemand et en yiddish, a appris l'ukrainien et le russe.

"Plus de cinquante ans ont passé depuis la fin de la Seconde guerre mondiale", écrit-il dans "Histoire d'une vie"." Le cœur a beaucoup oublié, principalement des lieux, des dates, des noms de gens, et pourtant je ressens ces jours-là dans tout mon corps. Chaque fois qu'il pleut, qu'il fait froid ou que souffle un vent violent, je suis de nouveau dans le ghetto, dans le camp, ou dans les forêts qui m'ont abrité longtemps. La mémoire, s'avère-t-il, a des racines profondément ancrées dans le corps. Il suffit parfois de l'odeur de la paille pourrie ou du cri d'un oiseau pour me transporter loin et à l'intérieur."



Dans "Le garçon qui voulait dormir" (traduit de l'hébreu par Valérie Zenatti, L'Olivier, 2011, Points, 2012), autre récit exceptionnel au titre a priori énigmatique quoique idéal, Aharon Appelfeld se penche cette fois avec davantage de précision sur son adolescence.

Il met en scène le jeune homme qu’il a été, un Erwin juif de 17 ans, originaire de Bucovine, sorti vivant du ghetto, d’un camp de déportation, de la forêt, et qui a rejoint une cohorte de réfugiés. Un garçon qui a frappé ceux qu’il a côtoyés par son besoin inouï de sommeil. Partout où il était durant cette errance, il dormait. "Dans mon sommeil j'étais relié à mes parents, à la maison dans laquelle j'avais grandi", écrit Aharon Appelfeld. Certains de ses compagnons de voyage étaient d’avis de le laisser sur place, mais il s’en est toujours trouvé un pour transporter également "le garçon du sommeil" endormi.

A l’ouverture du livre, Erwin se trouve à Naples et tente de sortir de ses torpeurs. Eveillé, il croit reconnaître en ceux qui l'entourent un oncle ou une tante. Ces illusions vont toutefois lui donner la force de reprendre pied dans l'existence. Là, sur les plages italiennes, il sera contacté comme d'autres jeunes gens par Efraïm, un émissaire de l'Agence juive. Il suivra un entraînement physique intensif et apprendra l'hébreu, moyen aux yeux de ceux qui veulent créer l'Etat d’Israël d'unifier les apatrides. On le convaincra même de changer de prénom. Erwin deviendra Aharon.

Il embarquera ensuite clandestinement à destination de la Palestine, alors sous mandat britannique. Nouveau séjour en camp, puis établissement d'une ferme dans les montagnes de Judée. Il y construira des terrasses agricoles. Et tombera, salement blessé aux jambes, lors d'un des premiers combats. Il n'a pas dix-huit ans et sa vie n'a été que zigzags! Suivront l'hôpital, les opérations multiples, la maison de repos, les amis qui viennent ou ne viennent pas, la convalescence, d’autres espoirs…

Ces épreuves alignées sans pathos sont ponctuées de rendez-vous nocturnes magiques, quasi quotidiens, qu'Aharon entretient avec sa famille tant aimée et disparue dans la guerre. Sa mère affectueuse, attentive à son enfant unique, son père plus lointain mais présent à sa façon et qui lui transmet l’idée d'être écrivain, ses grands-parents qui habitent les Carpates et lui donnent le goût de la nature. Ces rêves nocturnes le rassurent et l'accompagnent le jour. Il y tient de véritables conversations avec ses disparus, et en garde le souvenir au réveil.

Tant d'amour vibre entre lui et les absents qu'il lui donne la force de vivre et de s'ouvrir aux autres, parfois aussi mal lotis que lui. Que de rencontres lumineuses, de moments de grâce, d'inventivité littéraire, dans ce roman superbe qui n'élude aucune question. En une langue magnifique, le citoyen israélien aborde aussi bien la perte des siens et de sa langue maternelle, l'allemand,  que la force de l'amour et la naissance d'un écrivain extrêmement exigeant avec lui-même: il recopie la Bible en hébreu pour pénétrer sa nouvelle langue et attendre qu'elle lui souffle les mots à écrire lui-même. Des mots qui offrent bonheur de lecture et réconfort total.


jeudi 9 février 2012

LA pprend qu'il y a de la demande

Voici donc l'entretien que j'ai réalisé avec David Grossman, avant la rencontre qui a eu lieu à Flagey (Bruxelles) le mardi 7 février, à laquelle étaient présentes plus de 450 personnes.
Son dernier roman en date, "Une femme fuyant l'annonce" (Seuil) est de toute beauté.
Le genre de lecture qui vous rend différent, meilleur même.
Un prix Médicis étranger largement mérité.









 David Grossman
"Je suis
un pickpocket 
de visages"

C'est en 2003 que David Grossman a entamé l'écriture de ce qui sera "Une femme fuyant l'annonce" (Seuil), roman où une mère part en randonnée de crainte qu'on vienne lui annoncer la mort de son fils militaire. Soit bien avant la mort de son propre fils, Uri, tué avec d'autres soldats le 12 août 2006, à la toute fin de la guerre du Liban. Après une semaine de deuil, l'écrivain israélien s'est remis à écrire. Il nous donne un roman magnifique, dans lequel résonne l'écho de la réalité. Prix Médicis étranger 2011, livre préféré de l'année pour "Lire" et "Les livres du Soir", cet épais ouvrage conjure la perte et célèbre l'amour.

Vous parlez anglais et hébreu, quand utilisez-vous chacune de ces langues ?

Je préfère parler hébreu, c'est ma langue naturelle, celle dans laquelle je suis le plus à l'aise. Mais peu de gens la parlent, alors je parle anglais avec eux. En Israël, je parle de tout en hébreu, de la politique, de la littérature, de la vie. C'est une langue très ancienne et qui, soudainement, est nouvelle. Mais elle n'a pas été parlée pendant 1800 ans. Parfois nous disons des choses très modernes, et ces choses font écho à ce qui se trouve dans la Bible.

Vous êtes journaliste et écrivain de romans et d'essais. L'un et l'autre sont-ils liés ?

Bien sûr, c'est une seule personne qui écrit. Je préfère parler de fiction. J'aime imaginer, inventer. A mon avis, la fiction est plus appropriée que le reportage pour rendre compte de la réalité. Quand j'en écris, je peux ajouter plus de nuances aux scènes. Je m'autorise davantage de contradictions dans les situations. Mais même quand j'écris des articles et des essais, je reste un écrivain de fiction parce que je suis plus intéressé par la complexité des choses que par leur conclusion. Peut-être que la fiction est-elle plus intime. Je n'écris pas pour quelqu'un mais pour moi-même ; quand j'écris un article, je l'adresse à un public déterminé, je le rends plus compréhensible.

La presse parle des gens, la littérature des individus, selon vous.

C'est dans la nature des mass media d'écrire pour les masses, même le nom le dit. Mais les médias orientent les gens à être des masses tandis que la littérature s'adresse aux individus. Si plusieurs personnes d'un même groupe social lisent un article, elles lisent toutes la même chose. Mais si cent personnes lisent le même livre, il y a cent lectures différentes.

Vos livres sont traduits en différentes langues. Certains le sont en arabe. Quelle impression cela vous fait-il ?

Oui, certains de mes livres sont traduits en arabe, Le livre de la grammaire intérieure, Le sourire de l'agneau, Le vent jaune… Des pourparlers sont en cours pour Une femme fuyant l'annonce. Dans les pays arabes, on ne veut pas trop savoir qui est Israël. Mais c'est pareil chez nous, il n'y a que peu de livres arabes traduits en hébreu. Quand deux pays sont en guerre, ils préfèrent croire en leurs stéréotypes plutôt qu'aller à la rencontre des êtres humains. Par contre, ce qui est nouveau c'est que mon dernier roman a eu une critique très élogieuse dans "Al Hayat", un journal arabe de Londres. L'article disait que le livre parle d'amour, pour deux hommes, pour un fils, pour un frère, et pour un pays. Pour la première fois, un article semblait comprendre pourquoi ce pays, Israël, est important pour nous. C'est là que nous avons nos origines, c'est là que notre langue est née… tant que les Arabes n'accepteront pas cela, il n'y aura pas de paix.

Vous semblez très sensible à la notion de frontière.

En tant qu'Israéliens, nous n'avons toujours pas de frontières fixes. Tous les dix ans, elles changent. Vous ne pouvez pas avoir votre place sur terre si vous ne savez pas où sont les frontières. J'étais si heureux de traverser la frontière entre la Belgique et la Hollande en le sachant seulement par le changement d'opérateur sur mon téléphone portable. Je pense que la frontière entre Israël et Palestine est nécessaire, le temps que se cristallisent les identités. Mais j'espère qu'à terme nous n'en aurons plus besoin. Pour le moment, nous sommes sur une mauvaise route. Je ne veux pas de ce mur. Je veux des frontières claires mais avec de nombreuses portes de passage. Pour devenir des gens normaux comme partout dans le monde. C'est la tragédie des Juifs depuis le début d'être un peuple sans frontières établies.

L'écrivain a-t-il un rôle à jouer dans la société ?

L'écrivain est obligé d'écrire des bonnes histoires. Si c'est son inclination naturelle, elles peuvent aider. L'art d'écrire est de prendre différents points de vue. Par exemple, si quelqu'un est marié, a un chat ou un chien, ou même des poules ou des tortues, je pourrais écrire du point de vue du mari, du chat, du chien, ou même de celui de la poule ou de la tortue. C'est ce que l'écrivain peut faire, donner le point de vue palestinien et aussi l'israélien. Par ailleurs, l'écrivain doit insister sur la précision de la langue, ne pas autoriser le gouvernement ou l'armée à manipuler le langage.

Est-il important de raconter des histoires en temps de guerre ?

Dans tous mes souvenirs, il y a la guerre. Raconter des histoires est essentiel dans ma vie. L'imagination est la libération. Elle empêche la paralysie, elle empêche d'être une victime. Si on peut raconter une histoire, on n'est pas une victime. Parfois la seule liberté est de raconter son histoire avec ses propres mots.

Que signifie le nom d'Ora, la "femme fuyant l'annonce" ?

J'aime ce nom qui signifie lumière et aussi halo. Je peux attendre un an ou deux avant de trouver un nom qui convienne à un personnage. Quand j'écris, je cherche d'abord les particularités physiques d'un personnage, sa voix, ses yeux, son look, etc. J'ai besoin de le sentir. Puis je vais à l'intérieur, du côté du mental. Puis je trouve le nom. Je suis fasciné par les visages. Je suis un pickpocket des visages. J'aime aller à l'étranger, où personne ne me reconnaît, uniquement pour regarder les visages des gens qui passent.

Vous faites très souvent référence à la nature dans ce roman ; c'est important pour vous ?

Le livre raconte une randonnée de mille kilomètres. Je l'ai faite moi-même mais après avoir terminé l'écriture. J'ai été si heureux d'être dans la nature, surtout en Galilée. La traduction qui est sortie en mandarin à Taiwan comporte même une carte du chemin parcouru. De nombreuses personnes effectuent maintenant cette randonnée. Dans la nature, on est plus ouvert à ce qui nous arrive. J'ai eu de belles rencontres avec les gens, en marchant là, sans suspicion, avec des visages qui sourient immédiatement. Les gens rencontrés ainsi sur la route forment une communauté immédiate que rassemble l'acte de marcher. Je pense que c'est un effet de la nature.

"Quand nous écrivons", dites-vous, "le monde n'a plus prise sur nous. Il ne se rétrécit pas de jour en jour. Quelle chance!"

Quand j'écris, même sur les choses les plus difficiles ou les plus tristes, je ne suis pas victime des situations. J'ai le pouvoir de parler de mes sentiments personnels. C'est une grande paix et une grande chance.