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jeudi 9 février 2012

LA pprend qu'il y a de la demande

Voici donc l'entretien que j'ai réalisé avec David Grossman, avant la rencontre qui a eu lieu à Flagey (Bruxelles) le mardi 7 février, à laquelle étaient présentes plus de 450 personnes.
Son dernier roman en date, "Une femme fuyant l'annonce" (Seuil) est de toute beauté.
Le genre de lecture qui vous rend différent, meilleur même.
Un prix Médicis étranger largement mérité.









 David Grossman
"Je suis
un pickpocket 
de visages"

C'est en 2003 que David Grossman a entamé l'écriture de ce qui sera "Une femme fuyant l'annonce" (Seuil), roman où une mère part en randonnée de crainte qu'on vienne lui annoncer la mort de son fils militaire. Soit bien avant la mort de son propre fils, Uri, tué avec d'autres soldats le 12 août 2006, à la toute fin de la guerre du Liban. Après une semaine de deuil, l'écrivain israélien s'est remis à écrire. Il nous donne un roman magnifique, dans lequel résonne l'écho de la réalité. Prix Médicis étranger 2011, livre préféré de l'année pour "Lire" et "Les livres du Soir", cet épais ouvrage conjure la perte et célèbre l'amour.

Vous parlez anglais et hébreu, quand utilisez-vous chacune de ces langues ?

Je préfère parler hébreu, c'est ma langue naturelle, celle dans laquelle je suis le plus à l'aise. Mais peu de gens la parlent, alors je parle anglais avec eux. En Israël, je parle de tout en hébreu, de la politique, de la littérature, de la vie. C'est une langue très ancienne et qui, soudainement, est nouvelle. Mais elle n'a pas été parlée pendant 1800 ans. Parfois nous disons des choses très modernes, et ces choses font écho à ce qui se trouve dans la Bible.

Vous êtes journaliste et écrivain de romans et d'essais. L'un et l'autre sont-ils liés ?

Bien sûr, c'est une seule personne qui écrit. Je préfère parler de fiction. J'aime imaginer, inventer. A mon avis, la fiction est plus appropriée que le reportage pour rendre compte de la réalité. Quand j'en écris, je peux ajouter plus de nuances aux scènes. Je m'autorise davantage de contradictions dans les situations. Mais même quand j'écris des articles et des essais, je reste un écrivain de fiction parce que je suis plus intéressé par la complexité des choses que par leur conclusion. Peut-être que la fiction est-elle plus intime. Je n'écris pas pour quelqu'un mais pour moi-même ; quand j'écris un article, je l'adresse à un public déterminé, je le rends plus compréhensible.

La presse parle des gens, la littérature des individus, selon vous.

C'est dans la nature des mass media d'écrire pour les masses, même le nom le dit. Mais les médias orientent les gens à être des masses tandis que la littérature s'adresse aux individus. Si plusieurs personnes d'un même groupe social lisent un article, elles lisent toutes la même chose. Mais si cent personnes lisent le même livre, il y a cent lectures différentes.

Vos livres sont traduits en différentes langues. Certains le sont en arabe. Quelle impression cela vous fait-il ?

Oui, certains de mes livres sont traduits en arabe, Le livre de la grammaire intérieure, Le sourire de l'agneau, Le vent jaune… Des pourparlers sont en cours pour Une femme fuyant l'annonce. Dans les pays arabes, on ne veut pas trop savoir qui est Israël. Mais c'est pareil chez nous, il n'y a que peu de livres arabes traduits en hébreu. Quand deux pays sont en guerre, ils préfèrent croire en leurs stéréotypes plutôt qu'aller à la rencontre des êtres humains. Par contre, ce qui est nouveau c'est que mon dernier roman a eu une critique très élogieuse dans "Al Hayat", un journal arabe de Londres. L'article disait que le livre parle d'amour, pour deux hommes, pour un fils, pour un frère, et pour un pays. Pour la première fois, un article semblait comprendre pourquoi ce pays, Israël, est important pour nous. C'est là que nous avons nos origines, c'est là que notre langue est née… tant que les Arabes n'accepteront pas cela, il n'y aura pas de paix.

Vous semblez très sensible à la notion de frontière.

En tant qu'Israéliens, nous n'avons toujours pas de frontières fixes. Tous les dix ans, elles changent. Vous ne pouvez pas avoir votre place sur terre si vous ne savez pas où sont les frontières. J'étais si heureux de traverser la frontière entre la Belgique et la Hollande en le sachant seulement par le changement d'opérateur sur mon téléphone portable. Je pense que la frontière entre Israël et Palestine est nécessaire, le temps que se cristallisent les identités. Mais j'espère qu'à terme nous n'en aurons plus besoin. Pour le moment, nous sommes sur une mauvaise route. Je ne veux pas de ce mur. Je veux des frontières claires mais avec de nombreuses portes de passage. Pour devenir des gens normaux comme partout dans le monde. C'est la tragédie des Juifs depuis le début d'être un peuple sans frontières établies.

L'écrivain a-t-il un rôle à jouer dans la société ?

L'écrivain est obligé d'écrire des bonnes histoires. Si c'est son inclination naturelle, elles peuvent aider. L'art d'écrire est de prendre différents points de vue. Par exemple, si quelqu'un est marié, a un chat ou un chien, ou même des poules ou des tortues, je pourrais écrire du point de vue du mari, du chat, du chien, ou même de celui de la poule ou de la tortue. C'est ce que l'écrivain peut faire, donner le point de vue palestinien et aussi l'israélien. Par ailleurs, l'écrivain doit insister sur la précision de la langue, ne pas autoriser le gouvernement ou l'armée à manipuler le langage.

Est-il important de raconter des histoires en temps de guerre ?

Dans tous mes souvenirs, il y a la guerre. Raconter des histoires est essentiel dans ma vie. L'imagination est la libération. Elle empêche la paralysie, elle empêche d'être une victime. Si on peut raconter une histoire, on n'est pas une victime. Parfois la seule liberté est de raconter son histoire avec ses propres mots.

Que signifie le nom d'Ora, la "femme fuyant l'annonce" ?

J'aime ce nom qui signifie lumière et aussi halo. Je peux attendre un an ou deux avant de trouver un nom qui convienne à un personnage. Quand j'écris, je cherche d'abord les particularités physiques d'un personnage, sa voix, ses yeux, son look, etc. J'ai besoin de le sentir. Puis je vais à l'intérieur, du côté du mental. Puis je trouve le nom. Je suis fasciné par les visages. Je suis un pickpocket des visages. J'aime aller à l'étranger, où personne ne me reconnaît, uniquement pour regarder les visages des gens qui passent.

Vous faites très souvent référence à la nature dans ce roman ; c'est important pour vous ?

Le livre raconte une randonnée de mille kilomètres. Je l'ai faite moi-même mais après avoir terminé l'écriture. J'ai été si heureux d'être dans la nature, surtout en Galilée. La traduction qui est sortie en mandarin à Taiwan comporte même une carte du chemin parcouru. De nombreuses personnes effectuent maintenant cette randonnée. Dans la nature, on est plus ouvert à ce qui nous arrive. J'ai eu de belles rencontres avec les gens, en marchant là, sans suspicion, avec des visages qui sourient immédiatement. Les gens rencontrés ainsi sur la route forment une communauté immédiate que rassemble l'acte de marcher. Je pense que c'est un effet de la nature.

"Quand nous écrivons", dites-vous, "le monde n'a plus prise sur nous. Il ne se rétrécit pas de jour en jour. Quelle chance!"

Quand j'écris, même sur les choses les plus difficiles ou les plus tristes, je ne suis pas victime des situations. J'ai le pouvoir de parler de mes sentiments personnels. C'est une grande paix et une grande chance.

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