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vendredi 26 septembre 2025

Diane Arbus, la photographe des invisibles

Des scènes oniriques complètent le propos. (c) Casterman.
 
Les jumelles de Diane Arbus.
Pensez à Diane Arbus et arrive illico dans la tête sa photo des petites jumelles du New Jersey prise en 1967. Parfois une image de la photographe au Rolleyflex. Pour le reste, pas grand-chose. Bien sûr, l'artiste américaine est née il y a plus de cent ans, le 14 mars 1923 à New York. Et elle a disparu il y a plus de cinquante ans, le 26 juillet 1971 à Greenwich Village. Elle avait quarante-huit ans quand elle s'est suicidée, vaincue par sa santé mentale devenue chancelante. Elle laisse une œuvre magistrale, davantage appréciée des spécialistes alors qu'elle mérite d'être connue de tous. Pourquoi? Sans doute parce que Diane Arbus une femme qui ne marchait pas dans les clous de son époque. Ni dans sa vie professionnelle où elle a quitté la photo de mode pour se consacrer aux invisibles dont elle faisait ressortit l'humanité, ni dans sa vie personnelle où ses amours furent compliquées. Combien de ses modèles n'ont-ils pas eu une vraie relation d'amitié avec elle?
 
On découvre tout cela dans la magnifique bande dessinée biographique d'Aurélie Wilmet, "Diane Arbus - Photographier les invisibles" (Casterman, 216 pages). Un épais grand format cartonné et toilé en boucle dont chaque page est de toute beauté. Des vagues de bleus et de mauves sur un doux papier crème portent ce destin conté en cases non bordées aux coins arrondis sauf pour les dessins sur une page. Des images tout en douceur, qui se juxtaposent ou se superposent et racontent une vie et des choix au moins autant que les mots, discrètement posés.   
 
 
L'humanité de la photographe new-yorkaise. (c) Casterman.

Dix questions à Aurélie Wilmet

Comment vous êtes-vous intéressée à Diane Arbus?
Quand j'ai découvert son travail, j'ai tout de suite voulu faire quelque chose sur elle. Comprendre qui est Diane Arbus derrière ses photos. J'ai commencé par rassembler de la documentation. J'ai lu beaucoup de livres qui avaient plongé dans sa vie, avec des interviews, de son enfance à sa mort. J'ai lu ce qu'a écrit sa famille, des lettres. J'ai lu tout cela pour entrer dans sa tête. Hélas, pas son journal intime qui a été donné au MET de New York. Comme l'archivage n’est pas encore terminé, il n'est pas encore disponible pour le public. 
Est-ce un album ou une bande dessinée?
C'est la forme de l'un, le référencement de l'autre.
Comment êtes-vous arrivée chez Casterman avec cette biographie de Diane Arbus?
C'est mon premier album chez un grand éditeur. L'éditrice Nathalie Van Campenhoudt a pris contact avec moi via Instagram. 
Le bleu est omniprésent.
C'est ma couleur historique, j'aime beaucoup l'utiliser dans mes illustrations. Elle va bien avec les photos en noir et blanc. J'y ai ajouté du mauve pour les passages plus oniriques. Mais elle est difficile à retranscrire à l’impression. Le livre est imprimé en trois pantones, bleu, mauve et noir.

Quelle technique avez-vous utilisée?
Ce sont des crayons de couleur et des marqueurs. J'ai choisi des bleus qui fonctionnent bien ensemble même s'ils sont de marques différentes. J'achète ce dont j'ai besoin pour la bande dessinée au début de mon travail.
Comment s'est passée la réalisation de l'album?
L'album est venu assez facilement. J'ai écrit le scénario, en choisissant les sujets à aborder et le fil du rêve. Puis, j'ai divisé le scénario en scènes. Diane Arbus est très inspirante. Elle s'est permis de faire ce qu'elle voulait en tant qu'artiste et en tant que femme. Elle a eu à la fois le courage de faire des photos qui étaient un travail précurseur et en tant que femme dans les années 50-60. 
Le livre témoigne d'une manière lente.
J'aime bien ce côté contemplatif. La lenteur me va très bien pour arriver à la fin. Cela permet de comprendre tous les stades par lesquels passe Diane Arbus. De comprendre l'artiste. De comprendre son travail photo qui évolue tout au long de sa vie. De suivre aussi le personnage intérieurement, d'avoir le temps de rentrer dans sa tête.
Qu'avez-vous découvert d'elle?
Diane Arbus était maniaco-dépressive, comme on disait à l'époque. Elle était une petite fille riche. Mais il est important de ne pas l'associer à sa famille dont elle a toujours voulu se différencier. Je lui mets un Rolleyflex dans les mains du début à la fin parce que je voulais rester sur le même appareil photo. Elle a voyagé à Paris pour des photos de mode, pour des magazines, mais c'était trop lisse pour elle.
Que lui diriez-vous si vous la rencontriez maintenant?
Si je la croisais, j'aurais envie de la remercier. Elle m'a apporté une autre vision de la photo. Elle m'a donné l'image photographique. Elle m'a inspirée pour ma bande dessinée, me montrant qu'il y a plus à faire que la simple photo documentaire.
Des projets?
Mon prochain livre est un livre jeunesse pour Cotcotcot éditions, "Ramson & Aki", qui sortira en mars 2026.
 
 
Aurélie Wilmet sera en dédicace au BD Comic Strip festival de Bruxelles (Gare Maritime), au stand Casterman ce vendredi 26 septembre de 13 à 15 heures et le samedi 27 septembre de 14 à 16 heures.
 
 
L'amour. (c) Casterman.


 Pour feuilleter en ligne les premières pages de "Diane Arbus", c'est ici.
 
 

dimanche 1 décembre 2024

Le bonheur en couple, le couple du bonheur

LU & approuvé
 
Interrogations. (c) Esperluète.
 
On avait rencontré Madame dans "Bientôt l'été" (Esperluète, 2007, 178 pages). Elle s'inquiétait de son apparence physique. On a fait la connaissance de Monsieur, le "mari" de Madame, dans "Déjà Noël" (Esperluète, 2010, 178 pages). Il s'essayait au libéralisme. Frédérique Bertrand les réunit dans un nouveau roman graphique, "Encore heureux" (Esperluète, 192 pages), dans le même format que les précédents mais en polychromie alors que les précédents étaient respectivement en rouge et en noir. A nouveau un titre qui titille le lecteur selon la syllabe ou le mot qu'il accentue. 

En page de titre. (c) Esperluète.
Il y sera question de couple bien entendu, dès la page de titre, avec des interrogations, se laisser le temps, faire autrement, pour un mieux ou pas, quel présent, quel futur... Des questions, pas de jugement. Une quête, le bonheur. Dans tout le roman graphique, Frédérique Bertrand pose des éléments de la vie d'un couple. Elle nous les dépose. En long, en large et en travers. Une très longue vie en commun avec ce que cela suppose de complications, d'hésitations, de réflexions. Elle nous les propose. A nous de nous les approprier.
 
On parcourt avec un intérêt qui s'aiguise de page en page ce "Encore heureux" qui ne suit jamais le chemin de la facilité. On y retrouve la façon de l'auteure, son exigence. Ses jeux sur les mots et leurs sens. Ses séries visuelles ou écrites. On découvre chez elle de nouvelles variations graphiques, des jeux sur le plein et le vide, entre le noir et la couleur. En filigrane, l'éternelle question du couple et de sa durée heureuse. Mais sans drame. Avec des rires souvent, des sourires encore plus souvent. De l'imagination et de la légèreté. De l'humour quand cet homme-table inaugural galope, des surprises dans les expressions, "depuis des lustres et des lampadaires", des variations sur ses thèmes préférés, la maison, sa table et sa chaise... Comme on s'y reconnaît.

Les pages sont le miroir des existences des deux personnages entre sentiments et tâches domestiques. Le porte-voix d'espoirs de vie réussie, heureuse, que viennent parfois chambouler les objets ou les sentiments. Avoir l'espoir d'aimer et d'être aimé est une entreprise qui fait parfois perdre des plumes. Mais aimer et être aimé est aussi une base précieuse. On oscille, on vacille, on se rattrape, on continue. L'auteure-illustratrice nous partage les hésitations, les fulgurances, les doutes, les joies de ce couple dans son style graphique si personnel. Elle serpente entre le noir des fusains et la couleur des portraits, entre les textes manuscrits et les calligrammes, entre les croquis séquencés d'une même scène et des images carrément abstraites, entre Madame et Monsieur qu'on voit ensemble ou séparément. Tout son art est de ne jamais tout dire, de laisser le lecteur choisir entre la farce, le drame ou la comédie. Une façon aussi de pointer l'absurdité de la vie par moments. 
 
"Comme si", répété, charcutant la pensée. (c) Esperluète.
 
Eminemment graphique, allant jusqu'à utiliser les textes écrits tellement petits qu'ils sont illisibles et en deviennent image eux-mêmes, cet épais moyen format dissèque la relation d'un couple longue durée à la recherche du bonheur avec humanité et humour, réalisme aussi quand planent des nuages et s'achève avec une image finale, définitive.

Paroles en calligrammes. (c) Esperluète.



Ce que j'avais écrit à l'époque dans "Le Soir" à propos des deux premiers titres.


Une saison avec Carbelle

"Bientôt l'été" est une chronique illustrée attachante du temps qui passe et des lendemains qui chantent.

Une couverture sombre, mate. Une silhouette esquissée s'y avance. Bientôt l'été, annonce le titre. Avant de compléter: "25 décembre déjà Noël… bientôt l'été". Et de dérouler, de flûtes en bûches, le calendrier ombreux de la fin décembre. Opus délicieux que ce roman graphique que signe chez l'éditeur belge Esperluète la Française Frédérique Bertrand. La Frede dit avoir fait un "livre de filles". Plein de dessins et de mots. De rires et d'émotions. De grandes choses et de petites, mélangées, liées, imbriquées. Plein de vie, en résumé. Un livre de filles, mais garçons admis.

Il commence ainsi:  "Comme chaque année au premier jour, elle s'éveille ankylosée et nausée, enkilosée comme toujours…" Verdict de la balance, route jusqu'à l'été (bronzage, lecture), bonnes résolutions. "Réagissez tant qu'il est temps d'agir", est-il glissé à Carbelle. Et l'auteure de lâcher une immense tirade sur ce qui est bon pour les fesses: des exercices de gym dont on ne voit pas la fin mais qui, dans leur insolence, acquièrent la poésie d'un Prévert ou d'un Queneau. Les dessins s'emparent du sujet, le triturent, s'en détachent avant de laisser l'héroïne conclure, "non, entamer un régime n'est pas insurmontable".

Au fil des pages, on suit tout le maillage de la petite vie de Carbelle. Les bonnes résolutions, les matins heureux, les jours plus sombres, les pensées légères, les frustrations et les idées noires, les habitudes ou les surprises…

Tout l'art de Frédérique Bertrand est d'emporter la lectrice réjouie dans ses variations pleines de surprises. Un jeu de cadavres exquis ici, une idée (écrite ou dessinée) en appelant une autre. Là, une étude poussée d'une réalité féminine, telle une séance d'épilation. Essayages, repassage, brossage de cheveux, c'est avec une infinie douceur que l'auteure appelle les femmes à parfois lâcher prise, se faire plaisir. A lire sans attendre l'été.

"Bientôt l'été", Frédérique Bertrand, Esperluète éditions, 178 pages.
8 janvier 2008


Après Madame, voici Monsieur !

 
On avait rencontré et apprécié Carbelle il y a trois ans, dans "Bientôt l'été", beau et délicat roman graphique de la Française Frédérique Bertrand – mais publié en Belgique, chez Esperluète. On découvre aujourd'hui le "mari" de la dame dans "Déjà Noël", nouveau roman graphique de l'auteure, dont le titre apparaissait en annonce dans le précédent. Aussi masculin que l'autre était féminin. Aussi rouge que l'autre était noir, même si quelques notes foncées ponctuent à intervalles réguliers la teinte festive. Mais toujours réalisé selon ce très beau et délicat procédé du papier carbone qui donne un superbe aspect velouté aux dessins.

"Déjà Noël" est donc l'histoire d'un homme qui a le bonheur pour idéal mais vit terriblement sous pression. Il est plein de bonnes intentions mais semble souvent dépassé par les événements. Dès le début: la cravate qu'il est en train de s'attacher au cou lui échappe… Mon beau sapin? Une course folle plutôt, entre tout ce qu'il y a à faire. Car Monsieur vit en couple et travaille.

Autant de sujets d'interrogations que Frédérique Bertrand arrange avec humour et tendresse. Ses dessins savoureux semblent également se jouer du personnage. Ses textes en lettres imprimées, quelques mots ou de grandes pages, traduisent magnifiquement le temps qui passe et nous file entre les doigts, haché par les us de la société. Un anti-héros très attachant, un roman graphique percutant.
17 décembre 2010



lundi 11 décembre 2023

Les "25 images" de l'Américain Landis Blair

Le dessin de couverture de "Vers le Sud". (c) Editions Martin de Halleux.

"25 images" est le nom d'une collection créée en 2020 par les Editions Martin de Halleux en hommage à l'artiste belge Frans Masereel (lire ici). En résumé: un récit en 25 images, une image par page, en noir et blanc, sans texte. Après Thomas Ott, Joe Pinelli, Lucas Harari, Nina Bunjevac et Tardi, le défi est honoré en cette sixième fois par l'Américain Blandis Lair. Et de quelle façon! "Vers le Sud" (Editions Martin de Halleux, 32 pages) est un formidable album, à la narration aussi impeccable que terrible et à l'emballant graphisme tout en hachures et quadrillages. De l'encre de Chine sur papier en réalité.
 
Dès la couverture, on y décèle l'influence du maître de l'absurde morbide américain Edward Gorey (lire ici). Toutefois, dans "Vers le Sud", Landis Blair s'approche davantage du style Gorey par le graphisme que par le propos. Il s'y donne par contre à fond dans "The Envious Siblings and other Morbid Nursery Rhymes" (traduction littérale: Les frères et sœurs envieux et autres comptines morbides, W.W Norton & Company, 2019, non traduit). Les "enfants fichus" de Gorey ne sont pas loin.

 

Des empreintes dans la neige. (c) Ed. Martin de Halleux.
 
Dans cette création en solo, Landis Blair entame son récit dès les pages de garde - les gardes arrière le clôtureront. On y voit, de dos, un homme bien équipé sortir dans la neige. Dans la partie réellement "album" de "Vers le Sud", il marche dans la neige, chapeau sur la tête, bottes aux pieds, jumelles en suspension, sac au dos et manche à air à la main. L'ambiance est hivernale, alignement de sapins et nuages bien ronds dans un ciel immense. Affairé, le randonneur va, vient, il court parfois sur la vaste étendue neigeuse. Ses empreintes creusent le blanc. Que prépare-t-il?
 
Follement expressifs, d'une incroyable beauté, les dessins répondent aux questions de façon limpide. Parfois, c'est dans le ciel que cela se passe et l'équipement du promeneur montre sa raison d'être. D'autres accessoires permettent au héros d'entamer son voyage "Vers le Sud", cette migration en une compagnie ornithologique choisie, au terme d'un rituel de bon vivant. Un départ dans la joie et un vol ultime, choisi, assumé, mêlant intimement la vie et la mort.

Âgé de quarante ans, l'artiste américain signe ici une merveilleuse fable graphique dont la philosophie s'appuie sur des éléments très concrets. On lit ses images sans aucune difficulté. Originales, surprenantes, elles disent les goûts d'un homme et sa décision une fois l'âge venu. Elles laissent aussi deviner qui est la jeune personne déboulant en fin d'histoire. Rien de morbide dans "Vers le Sud" mais la vision en images de la fin d'une vie bien remplie, dans une nature magnifiquement rendue par les dessins à la plume et par l'excellente qualité tant de l'impression que du papier choisi. Un album sensible et apaisant dont on détaille les images avec admiration.
 

Compagnons choisis et décor de rêve. (c) Ed. Martin de Halleux.

 
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Le public francophone a découvert l'illustrateur américain Landis Blair dans le roman graphique "L'accident de chasse" (scénario de David L. Carlson, traduit de l'américain par Julie Sibony, Sonatine éditions, 2020), Fauve d'or au Festival d'Angoulême 2021.

Au printemps de cette année, les enfants ont pu découvrir l'excellent album jeunesse de Landis Blair, "Le chemin des étoiles" (traduit de l'anglais (Etats-Unis) par Julie Sibony, Kaléidoscope, 36 pages). Hommage évident au "Max et les maximonstres" de Maurice Sendak, il met en scène un jeune Watson en proie à des terreurs nocturnes qu'il va dominer en suivant un passionnant chemin sous les étoiles de sa couverture. 



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Une exposition de l'ensemble des originaux de "Vers le Sud" se tient jusqu'au 27 janvier 2024 à la galerie Philippe Labaume à New York. Un peu loin, mais tous les originaux de l'album et même son chemin de fer sont visibles en ligne sur le site de la galerie (ici). 

 

 

mardi 10 janvier 2023

Un colibri pour repartir dans la vie

LU & approuvé

La rencontre entre Célestin et Lotte. (c) La joie de lire.

En littérature générale, la romancière franco-suisse Elisa Shua Dusapin est déjà bien connue, notamment par les prix littéraires qu'elle engrange crânement, alors qu'elle est née en 1992! Son premier roman, "Hiver à Sokcho" (Zoé, 2016) a reçu le prix Révélation de la Société des gens de lettres 2016, le prix Régine Deforges 2017, l'estimé prix suisse aujourd'hui bisannuel Robert Walser et... le National Book Award américain 2021 pour sa traduction par Aneesa Abbas Higgins ("Winter in Sokcho") en catégorie "littérature traduite". Son deuxième roman, "Les billes du Pachinko" (Zoé, 2018) a reçu le Prix suisse de littérature 2019 et été finaliste, comme son troisième, "Vladivostok Circus" (Zoé, 2020), du prix Blù - Jean-Marc-Roberts. Elle vient de recevoir la Bourse-écrivain de la Fondation Jean-Luc Lagardère (20.000 €) pour mener à bien le projet de son quatrième roman, portant "sur les liens complexes d'une sororité". 

Sait-on seulement qu'en parallèle, Elisa Shua Dusapin a aussi écrit une pièce de théâtre musicale (musique de Christophe Sturzenegger), à la demande du Théâtre Am Stram Gram de Genève, et qu'elle y fut jouée en mai 2022 avec la participation de l'Orchestre de la Suisse romande?


Pièce de théâtre à l'origine, "Le colibri" se présente aussi comme un magnifique et épais roman graphique à destination de la jeunesse (à partir de  12 ans), délicatement illustré par l'artiste suisse Hélène Becquelin (La joie de lire, collection "Somnambule", 160 pages, avec un QR code permettant d'écouter la version audio longue de près de deux heures). Il s'agit de la première contribution de la romancière en littérature de jeunesse. Dans cette puissante bande dessinée au très bon rapport texte-images, il est question d'identité, d'amitié, de deuil, d'espérance et de liberté.

Tout commence quand le jeune Célestin et ses parents quittent leur petite maison en bord de mer pour s'installer en ville, dans un appartement au troisième étage. Dans le ciel, les corneilles remplacent les mouettes. Dès le départ, on sent Célestin triste, porteur de choses trop lourdes pour lui. De fenêtre à fenêtre, ou de toit à toit, il fait la connaissance de sa jeune voisine. Lotte, au nom de poisson. Particulière, imaginative, sensible, fantaisiste, "bizarre" pour Célestin.

Du ciel, le frère Célin veille et agit. (c) La joie de lire.

L'histoire se déroule en une succession de brefs chapitres. On voit apparaître Célin, le frère aîné mort devenu "explorateur du ciel", que Célestin ne peut évoquer avec ses parents, porteur d'un colibri endormi dont il lui confie la responsabilité. Une responsabilité qui va rapprocher Lotte et Célestin, faire grandir la toute jeune amitié de ces gamins de treize ans, leur permettre de se raconter. Ils ont chacun souffert mais profitent l'un de l'autre pour parler de tout souvent et de rien parfois. Les soins au colibri, les visites de Célin, la nouvelle du départ prochain de Lotte les incitent à ne pas perdre ce temps d'attente. Quand l'oiseau sortira de sa torpeur, il incitera Célestin à faire de même. A affronter enfin le passé, aussi douloureux soit-il, pour vivre le présent et envisager l'avenir.

L'écriture d'Elisa Shua Dusapin a une finesse et une force qui n'empêche pas les notes d'humour et de fantaisie. A l'économie de ses mots se mêlent agréablement les illustrations douces d'Hélène Becquelin, dans une très belle palette de gris qui ne sont éclairés que par le vert du colibri et les couleurs des fleurs qui lui sont apportées. Avec sa mise en page sobre et aérée, rendant grâce aux dialogues, "Le colibri" s'avère être un roman graphique de toute beauté, d'une grande force tout en étant d'abord aisé.

Le colibri est sorti de sa torpeur. (c) La joie de lire.







samedi 10 septembre 2022

L'héritage familial de David Sala

(c) Casterman.


Tout est dit dans le titre: "Le poids des héros". David Sala est l'auteur de cette magnifique bande dessinée (Casterman, 176 pages) consignant en regards croisés l'histoire de sa famille en France, des Espagnols ayant fui le franquisme et ayant souffert du nazisme dont le souvenir est perpétué de génération en génération. Quitte à peser sur l'épanouissement des plus jeunes. Le fameux devoir de mémoire. "Ma mère était très investie dans le devoir de mémoire", me dit-il lors d'un précédent passage à Bruxelles. "A sa disparition, quelque chose s'est déclenché en moi. L'idée n'était pas à ce point présente de son vivant car elle maintenait cette mémoire. A sa disparition, j'ai voulu transmettre cet héritage. Il n'y avait plus que moi pour le faire. Mes frères ne sont pas dans le domaine du livre."

Il y a un enchaînement entre l'album "Le joueur d'échecs" (lire ici) et "Le poids des héros". "L'album donne des solutions graphiques au thème historique. Quand je passe à un autre album, il y a un héritage du précédent mais aussi une transformation."

(c) Casterman.

Dans ce nouveau livre, tout est vrai dans les trajectoires des deux grands-pères de l'auteur, Espagnols résistants. "Quand j'étais petit, le devoir de mémoire était omniprésent, la guerre, l'injustice du monde. Tous ceux qui avaient une conscience politique revenaient toujours au même sujet". Dans les pages splendidement illustrées en cases non bordées, on voit le petit David évoluer, avec son débardeur tricoté typique des années 1970. Les années hippies sont encore très présentes, en tout cas dans sa famille. "Mon sujet est l'héritage mémoriel, pas le souvenir mondial. Je ne voulais pas faire un récit historique. Ce qui m'intéressait, c'était de trouver un autre angle, de me rapprocher de moi. Les choses se sont alors éclaircies."

(c) Casterman.

L'aspect particulièrement intéressant de cette bande dessinée, outre ses qualités graphiques bien entendu, est justement ce travail, ce regard que David Sala a posé sur lui-même. Sur la manière dont son histoire familiale l'avait affecté. Sur ce carcan, cet étau qui peut conduire à une violence. "Réaliser le livre, c'est finalement remplir une mission parce que c'est dur, les sentiments sont difficiles. J'ai dû négocier avec ma pudeur. Je suis allé jusqu'au bout malgré la difficulté et la douleur de me dire. J'ai aussi voulu protéger mes enfants. Non pas sur le sujet du livre, mais sur la manière dont cette mémoire familiale m'a été transmise à moi."

(c) Casterman.
Graphiquement, l'album est époustouflant, cadrages, couleurs, découpage... "Les choses se sont d'abord mises en place dans ma tête. Je voulais être à hauteur d'enfant, le faire grandir au quotidien. En même temps, un enfant transforme le réel. Je me suis accordé une grande liberté dans le dessin et les couleurs. Le travail a été laborieux mais quelle exaltation quand on part de rien! Je voulais que les couleurs traduisent la narration et l'émotion de la manière la plus juste de façon à ce que le lecteur ressente plus profondément la séquence. Je suis un dessinateur. Je raconte par les images. Je déforme, ou non, les personnages, les perspectives, les couleurs. Pour cet album, j'ai utilisé des encires de couleurs et de l'aquarelle, et de l'eau, beaucoup d'eau pour obtenir cette transparence et les couleurs qui fusent."

Pour lire en ligne le début de l'album "Le poids des héros", c'est ici.

Ici, une vidéo dans l'atelier de David Sala.











vendredi 9 septembre 2022

JeanLouis Tripp, lauréat du Prix Première du Roman graphique avec "Le petit frère"

Ce vendredi 9 septembre commence à Bruxelles le BD Comic Strip Festival 2022 (aka La Fête de la BD) qui se déroulera à Tour & Taxis jusqu'à dimanche soir. Parmi les prix Atomium qui seront dévoilés, le prix Première du Roman graphique. Le lauréat 2022 est le Français JeanLouis Tripp pour son imposante bande dessinée parue au printemps, "Le petit frère" (Casterman, 344 pages).

Dans la sélection de dix romans graphiques nommés pour ce 6e prix Première du Roman graphique, le jury d'auditeur·rice·s de La Première, présidé par Laurent Dehossay, a choisi de récompenser un livre intime, touchant et qui atteint l'universel.
"Le petit frère" est Gilles, onze ans, le petit frère de l'auteur alors âgé de dix-huit ans, tué par un chauffard dans un accident de la route en 1976, lors des vacances familiales en Bretagne. Pendant quarante-cinq ans, JeanLouis Tripp n'a rien dit. Et quand il a raconté sa vie sexuelle dans les deux volumes "Extases" (Casterman, 2017 et 2020), il n'a qu'effleuré ce douloureux sujet .

Aujourd'hui, il le prend de front dans un très épais album d'une sincérité absolue où le lecteur entre en communion avec lui. Un tombeau au sens littéraire. Il raconte ces lointaines vacances en Bretagne, en roulotte, en famille, les trois garçons et leur mère - le couple des parents s'est séparé peu avant - des oncles et des tantes. Cette route tranquille où rien ne devait arriver. Cette voiture qui a surgi, a happé le gamin et a filé, le laissant au sol. L'accident affreux, qui ne serait pas arrivé une minute plus tôt ou une minute plus tard. La culpabilité du frère aîné avec qui Gilles parlait l'instant précédent.

JeanLouis Tripp raconte les gendarmes, à une époque où les téléphones portables n'existaient pas, l'ambulance, l'hôpital, la mort du petit frère. A moins de douze ans. Il raconte le choc pour chacun des membres de la famille, la bascule de chacune de leurs vies, la panique, la détresse, le déni, la colère, l'impuissance, la négation, le deuil, le chagrin. Immense. Le procès qui ravive les douleurs. Le temps qui passe, les questions qui restent, obsédantes, les blessures, les plaies qui ne guérissent pas, les tentatives d'avancer. Partout, le souvenir de Gilles. Gilles. Gilles. Déchirant. Un jour, la décision de rendre une forme de vie à l'absent avec ce tombeau, de célébrer sa mémoire. D'affronter ce qui s'est passé. Sans pathos.

(c) Casterman.

"Le petit frère" est bouleversant de bout en bout. On y pleure régulièrement. Des larmes de compassion, de partage avec l'auteur. Si on a subi un décès, on s'y sent un peu moins seul. Les deuils ne s'apparentent-ils pas un peu? Ou les endeuillés? "Je ne suis pas dans une démarche analytique", prévient l'auteur. Il rassemble ses souvenirs, le temps vécu et le temps reconstitué, les sensations de la mémoire dont ces flashs répétitifs. Le drame terrible qui l'a marqué lui et les siens à jamais apparaît dès les premières pages. "Le livre s'est imposé à moi. C'est un livre sur le deuil, sur l'après, sur la vie qui continue." Tripp explique en postface les circonstances qui l'ont poussé à écrire et dessiner son histoire.

(c) Casterman.


Si l'album évoque le jeune Gilles, il scrute aussi les déflagrations qu'occasionne à plus ou moins long terme un drame aussi brutal. JeanLouis Tripp dit que la planche du choc fatal lui est venue toute seule. "Je n'ai eu aucune difficulté à la dessiner." Elle est extraordinaire. Comme de nombreuses autres où les dessins montrent mieux que les mots les épreuves endurées. Qu'écrire? Les regards parlent d'eux-mêmes. Ce que ressentent les personnages, nous pouvons le ressentir.

(c) Casterman.

Pour la première fois, JeanLouis Tripp a utilisé un iPad pour dessiner, à raison d'une page par jour environ. Ses cases organisées horizontalement passent parfois à la verticale ou à la page entière, à bords perdus ou pas, selon l'intensité du récit. Les pages en lavis gris tirant vers le rouge sont ponctuées de couleurs jusqu'à la séquence finale de l'apaisement. Ses sources sont les souvenirs des uns et des autres ainsi que les archives familiales consignées dans une valise gardée par sa mère. Les mots sont les siens et ceux qu'il a entendus chez ses proches. "Autant je peux témoigner de comment j'ai vécu les événements, autant je ne présuppose jamais des pensées des autres. Je leur fais dire des choses que j'ai entendues, dont je me souviens, mais je ne leur prête jamais de réflexion intérieure. La théorie de mon frère Dominique est que personne n'a les mêmes souvenirs du drame, je suis assez d'accord avec ça. Tout ce que je dis est vrai, mais cette vérité reste la mienne."


Les autres titres retenus pour le prix étaient:
  • "Le poids des héros", David Sala (Casterman)
  • "L'échelle de Richter", Raphaël Frydman & Luc Desportes (Gallimard)
  • "La bibliomule de Cordoue", Wilfrid Lupano (Dargaud)
  • "Amalia", Aude Picault (Dargaud)
  • "Le songe du corbeau", Atelier Sentô & Alberto M.C. (Delcourt)
  • "Lettres perdues", Jim Bishop (Glénat)
  • "L'étreinte", Jim & Laurent Bonneau (Grand Angle)
  • "La Dame Blanche", Quentin Zuttion (Le Lombard)
  • "Vivian Maier, à la surface d'un miroir", Paulina Spucches (Steinkis)


Pour feuilleter en ligne le début de l'album "Le petit frère", c'est ici.


Ce samedi 10 septembre à 13 heures, au BD Comic Strip Festival, JeanLouis Tripp et David Sala ("Le poids des héros", Casterman) échangeront sur le thème des "héritages familiaux". Modérateur Cédric Wautier (RTBF).



mardi 14 juin 2022

Là-haut sur la montagne


N'y-a-t-il que les hommes et les bêtes à l'alpage? (c) Helvetiq.

Des montagnes découpées, un inquiétant ciel rouge et une silhouette de femme qui court. La couverture du nouvel album du jeune auteur de bande dessinée suisse Fabian Menor frappe davantage que son titre, "Derborence" (Helvetiq, collection "Ramuz graphique", 140 pages). Trois syllabes qui parleront toutefois à l'amateur de géographie car c'est un lieu du Valais suisse, à l'amateur d'histoire car il s'y déroula une tragédie il y a plus de trois siècles et au lettré car ce drame a inspiré l'immense écrivain suisse Charles-Ferdinand Ramuz (1878-1947). Publié en 1934, "Derborence", un de ses derniers romans donne la trame de ce splendide roman graphique dont la lecture coupe le souffle. Par son histoire, ses histoires plutôt, et par son traitement graphique de toute beauté. Si Fabian Menor est entré en littérature par la jeunesse (lire ici), ce nouveau travail qui le consacre est destiné aux ados et aux adultes.
Comment expliquer que Charles-Ferdinand Ramuz soit si peu connu en Belgique? Il n'y a que 800 kilomètres entre Derborence et Bruxelles. Je me souviens encore des gloussements de joie de ma consœur vespérale qui parcourait les deux volumes de ses romans parus dans la Bibliothèque de la Pléiade en 2005. Mieux faire connaître les auteurs helvètes était évidemment une des missions du festival Allegra, quinzaine du livre suisse en Belgique qui vient de se terminer (lire ici et ici).
Près de cent ans après Ramuz, plus de trois cents ans après le drame, Fabian Menor crée avec "Derborence" un formidable pont entre passé et présent. "Le livre est une commande des éditions Helvetiq", m'explique le dessinateur, 25 ans, passager de l'allègre Blablabus. "Elles ont décidé de se lancer dans la bande dessinée avec la collection "Ramuz graphique". Pour cela, elles ont choisi trois de ses livres qu'elles ont confiés à trois dessinateurs différents. J'inaugure la collection." 

Fameuse inauguration car "Derborence" est un album aussi beau que fort dont la lecture bouleverse. Nous sommes en 1714 dans le Valais. Dans la montagne d'alors, vide, silencieuse, refuge d'un diable et de ses diabletons. Comme chaque printemps, les hommes montent les vaches à l'alpage de Derborence. Les femmes et les enfants restent au village. Les couples doivent se séparer, les familles se partager. Telle est la vie là-bas. Jusqu'à cette nuit où la montagne s'écroule sur l'alpage, tuant hommes et animaux. En bas, c'est le deuil et le désespoir. Sauf pour Thérèse, jeune mariée, enceinte, qui ne veut pas croire à la mort de son Antoine. Elle ignore alors quel mari elle va voir revenir un jour de cet enfer, hébété, hagard, persuadé qu'il a abandonné Séraphin, son vieux compagnon, et résolu à le retrouver. Quand le futur père repart dans cette montagne ennemie, hantée par un fantôme, la future mère sait ce qu'elle va faire, envers et contre tous. Parce que Thérèse est la vie et l'amour.

Thérèse, sûre d'elle. (c) Helvetiq.

Histoire poignante et intemporelle, le "Derborence" de Charles-Ferdinand Ramuz explose dans ce puissant roman graphique. On sent que Fabian Menor s'est rendu sur les lieux du roman, s'en est imprégné. "Derborence est un lieu touristique", dit-il. "Le Valais y apparaît dans toute sa splendeur, avec ses forêts, ses montagnes. J'ai été séduit par l'aspect du lieu et par le côté littéraire du texte. C'est à la fois une histoire vraie, celle d'un éboulement, et une histoire d'amour et de confiance."
"Je connaissais Ramuz, j'ai découvert son écriture. J'ai lu le livre sans appréhension de la grande figure littéraire qu'il est. Il y a beaucoup de liberté chez Ramuz. J'ai essayé d'avoir la même liberté pour moi. J'ai d'abord lu le texte comme un lecteur lambda. Puis je l'ai relu pour choisir les passages les plus intéressants. Enfin j'en ai fait un récit qui est ma vision du livre. Lors du découpage, j'ai créé un effet d'entonnoir pour chaque scène. J'ai fait mes choix instinctivement, en me laissant aller. Personne ne sait exactement d'où vient l'inspiration."
Superbe réussite que cet album qui porte le récit par le texte comme par l'image et le découpage. Toute en tons de noir bleuté, l'excellente scène de l'éboulement se poursuit sur plusieurs doubles pages, violentes à l'égal des éléments furieux. "Pour ce livre, j'ai travaillé à l'encre de Chine pour le noir et en lavis pour les gris. La couleur est numérique", commente l'illustrateur. Fabian Menor joue sur toutes les ressources du roman graphique pour rythmer son récit, pages à deux, trois, quatre, cinq ou six cases, pleines pages à bord parfois perdu, choix des couleurs. Celles-ci distinguent les scènes du haut où planent les superstitions et les scènes d'en bas où la vie va. Après la nuit de bruit, de fumée, de stupeur d'où émergent des survivants et où sont comptés les absents, les couleurs coulent de noir en gris, de gris en sépia. Toujours justes, les tons s'allument et s'éteignent selon les épisodes. "J'ai voulu qu'il y ait beaucoup de pages en cases car il y a beaucoup d'histoires et j'ai voulu beaucoup de pages avec des paysages parce que c'est cela, ce coin du Valais. J'ai placé les ambiances couleur que "Derborence" m'inspirait. Je ne pratique pas le coloriage à la Tintin. Pour moi, la couleur est à la fois une émotion et un personnage du livre."

(c) Helvetiq.
"Derborence"
est aussi une magnifique histoire d'amour. "Quelle foi cette femme a en la survie de son mari! Il y a des fantômes aussi, des mystères, des diablotins, c'est l'époque qui veut cela. Mais quelle force, quelle force que son amour! Il n'y a pas de gestes tendres dans le couple dans le livre original, à l'inverse de la bande dessinée où je les ai représentés. L'éboulement a été comme la fin du monde là-bas, le bruit terrible de la falaise qui se détache, le peu d'infos qui ont circulé. Cela a été une forme d'enfer sur terre." Adapté par Fabian Menor, "Derborence" ouvre magnifiquement la collection "Ramuz graphique". 





jeudi 19 mai 2022

Lela, Sri et Ali, candidats réfugiés en Suisse

LU & approuvé


Magnifique roman graphique en noir et blanc, pour tous à partir de 10 ans, que "Trois histoires de réfugiés", travail de trois étudiants,  Melisa Ozkul, Robin Phildius et Jonas De Clerck, à présent publié en un album dont la couverture est illustrée par Joe Sacco (La joie de lire, collection "Somnambule", 136 pages). D'autant plus nécessaire aujourd'hui parce qu'il n'y a pas que les réfugiés ukrainiens, parce que s'il est normal de les aider, leur sort n'a pas ouvert les yeux de l'Europe et de ses citoyens sur tous ceux qui viennent d'ailleurs et d'autres guerres lui demander l'asile.

Le livre est le résultat d'une très belle idée. Lors de l'édition 2020 du Festival du film et forum international sur les droits humains (FIFDH) de Genève, l'Hospice général (acteur du mieux-vivre ensemble à Genève) s'est associé à l'Ecole supérieure de bande dessinée et d'illustration (ESBDI) et au créateur de la bande dessinée de reportage et journaliste américano-maltais Joe Sacco, pour mettre en lumière le parcours des migrants. Dix étudiants ont pu s'entretenir avec un réfugié au centre d'hébergement collectif de Rigot à Genève et à Fribourg. Les éditions La Joie de lire ont décidé de publier trois de ces récits transposés en une bande dessinée. Trois récits glaçants qui montrent que la Suisse n'est pas toujours la terre d'accueil qu'on croit.

Trois histoires vraies, trois trajectoires broyées par le destin, la guerre ou la discrimination ethnique, nous sont confiées par ces trois dessinateurs aux graphismes personnels. Melisa Ozkul nous partage en encres de Chine vigoureuses le témoignage de Lela, originaire de Géorgie, menacée d'y être renvoyée avec son fils alors que la Suisse veut bien garder son mari gravement malade et le soigner faute de papiers. En délicats crayons gris, Robin Phildius retrace l'incroyable périple à travers le monde que lui a confié Sri, tamoul du Sri Lanka, que ni les guerres, ni la prison, ni les difficultés n'ont fait trahir ses valeurs. Jonas de Clerck a choisi un style plus onirique pour rendre compte de sa conversation avec Ali, un Afghan de 20 ans de l'ethnie hazara pourchassée par les talibans notamment, qui a fui son pays avec un passeur pour survivre. 

Les parcours de cette femme et de ces deux hommes sont aussi émouvants que révoltants. Les ont-ils mérités? Non, bien sûr. Ont-ils failli quelque part? Non, bien sûr. Ils doivent obtenir l'asile et l'assistance. Ils doivent pouvoir vivre comme nous, tout simplement. Les discriminations dont ils sont victimes sont-elles acceptables? Ce sont les lois? Mais quand les lois sont mauvaises, ou devenues mauvaises, il faut les changer. Ces "Trois histoires de réfugiés", sobres dans les textes et aux illustrations très informatives, nous obligent à voir notre monde tel qu'il est. Et à éventuellement y réagir.

L'histoire de Lela. (c) La joie de lire.

L'histoire de Sri. (c) La joie de lire.

L'histoire d'Ali. (c) La joie de lire.





vendredi 13 mai 2022

La mère/mer d'Elena Tognoli

Les originaux des entrées de chapitre, exposés l'an dernier au Clignoteur.

Toute blanche excepté son bonnet de bain sombre, une femme s'embrouille en couverture dans un immense filet flottant sur une mer d'un bleu d'encre. Un bleu magnifique, tirant sur le sombre, tracé au stylo, griffé des petits traits blancs de l'onde. Si on pose le superbe roman graphique en bleu foncé et blanc d'Elena Tognoli "Mater Baltica" (traduit de l'italien par Eloisa Del Giudice, Esperluète, collection "Hors formats", 128 pages) à plat, le dessin de couverture laisse apparaître une algue ondulant dans un coin et un filet encore plus agité.

Mère Baltique, mer Baltique, les deux idées s'enchâssent dans ce magnifique et énigmatique long poème illustré. "On a trouvé une femme dans la mer Baltique, elle était remplie de petits œufs". La première phrase est précédée de dessins sans texte, un œuf posé sur une chaise paillée en entrée de chapitre, trois scènes où la femme approche de la mer. 

Textes et dessins racontent en dix chapitres s'ouvrant sur un siège où s'accumulent des œufs et où revient la phrase "On a trouvé une femme..." une femme, nageuse mystérieuse qui pose mille questions, sur elle-même, sur le monde, sur les animaux, sur les humains, sur leurs connaissances, sur leurs rêves et leurs cauchemars, sur leurs désirs et leurs peurs. 


Deux doubles pages de "Mater Baltica". (c) Esperluète.

Tantôt joyeuse, tantôt songeuse, tantôt peureuse, pleine de désir ou de larmes, la femme s'interroge sur la féminité, la maternité et la filiation dans un monde dont l'état inquiète. Et si les matriarches que sont les baleines et les éléphantes disparaissaient sans descendance? Et si ses petits œufs donnaient naissance à des monstres? Et si... Autant de questions qui trouveront réponse quand l'héroïne découvrira que ses petits œufs éclosent en mots et que ces mots font des phrases et que ces phrases font des histoires...

Avançant autant par le texte que par les dessins, "Mater Baltica" nous pousse à nous questionner, sans toutefois apporter de jugement ou de réponse. Les mots d'Elena Tognoli, fort bien traduits, ont la force de ce qui a été vivifié par les embruns. Ses dessins, qu'ils soient en vignettes, en pages ou en doubles pages, de toute beauté, à la fois fluides et expressifs, renforcent ses propos. Ce roman graphique a la force de sa douceur, et la douceur de sa force. Comme une mère/mer.
"Je dessine pour comprendre le monde", explique Elena Tognoli. "J'ai étudié l'illustration au Camberwell College of Art (Londres) parce que j'étais attirée par l'idée d'un art reproductible et peu coûteux, qui tienne entre les pages d'un livre. Cependant, je me suis rapidement éloignée des conventions du monde de l'illustration pour me consacrer au dessin, à la création de livres d'artiste et à l'impression artistique, en particulier la sérigraphie.

Je crée des séries d'images reliées par des récits ouverts et non linéaires, souvent complétées par des textes courts et des poèmes. Je m'intéresse aux contradictions générées par la juxtaposition du langage visuel et du langage verbal (...).

Les thèmes récurrents de mon travail sont le corps humain et la proprioception (NDLR: sensibilité du système nerveux aux informations provenant des muscles, des articulations et des os), et ce en raison d'expériences personnelles de maladie et de résilience. Je décris la construction de l'identité individuelle entre la mémoire personnelle, familiale et collective.

Je préfère les matériaux et les formats facilement diffusables, tels que le papier, le tissu, les estampes et les éditions d'artiste en édition limitée."

Les originaux de "Mater Baltica" ont été exposés en mai 2021 à la galerie bruxelloise Le Clignoteur.

Sur Instagram, Elena Tognoli s'amuse en jouant sur les séries de trois du réseau social. En témoignent ses variations sur le thème de "Mater Baltica".


Elena Tognoli sur Instagram.