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vendredi 22 février 2019

E1P2FDL 3 Raser des paysages ancestraux et les remplacer par des sites écologiquement corrects

Chris de Stoop au Flirt Flamand de la FLB.
(c) Michiel Devijver.

Encore un peu de Foire du Livre de Bruxelles, E1P2FDL 

Au hasard de mes pérégrinations, entre rendez-vous fixés et rencontres de hasard.
L'édition 2019, la quarante-neuvième, la quatrième où l'entrée est gratuite, a été illuminée par le déploiement du Flirt Flamand et de l'espace européen qui n'ont pas désempli. Elle marquait les 50 ans de la Foire, créée en 1969. On a dénombré 72.000 visiteurs dans les allées de Tour & Taxis, dont 5.000 scolaires, au cours des quatre jours (du jeudi 14 au dimanche 17 février), soit 5 % de plus que l'an dernier.



Aujourd'hui, interrogations littéraires, paysagères, paysannes même, avec le journaliste flamand Chris de Stoop à propos de l'évolution du monde agricole dans les polders belges. On y détruit les fermes qui existent, nous explique-t-il. On comble les fossés. On rase les haies. Dans quel but? Autoriser le développement industriel du port d'Anvers en saupoudrant ces interventions mortifères d'une dose d'écologie mal pensée. Bien sûr, je caricature un peu, mais pas tant que ça finalement à lire ce texte magnifique où il consigne la vie de ses parents, surtout de sa mère, veuve depuis longtemps et mémoire du lieu, et de son frère fermiers. Déclaration d'amour filial à l'une, hommage posthume à l'autre. Pour nous, lecteurs, plongée dans un monde contemporain quasiment disparu. "Maman, mon frère, la ferme, c'était un trio", note l'auteur.

Quand j'ai vu l'an dernier dans le programme éditorial des Editions Christian Bourgois l'annonce de la traduction du livre de Chris de Stoop "Dit is mijn hof" (De Bezige Bij, 2015), j'ai bondi de joie. Enfin, la société agricole belge traitée de l'intérieur dans une optique littéraire et pas par n'importe qui. Quand le livre est arrivé, je me suis précipitée sur "Ceci est ma ferme" (traduit du néerlandais (Belgique) par Micheline Goche, Editions Christian Bourgois, 2018, 318 pages). Et j'ai été enchantée par ces pages qui racontent un monde que j'ai connu de loin, qui est notre monde et qui est en train de s'éteindre. Qu'"on" est en train d'éteindre plutôt. D'un ton naturel, sans indignation, ses mots suffisent, le journaliste nous conte la disparition de la ferme familiale. L'air de rien, il nous interroge sur la place accordée à la nature dans nos vies, sur le rapport qu'on a aujourd'hui au vivant, animal ou végétal. Il dénonce sans fard les politiques agricoles européennes et remet sans cesse l'humain au centre des préoccupations.

Quand j'ai appris que Chris de Stoop venait à la Foire du livre de Bruxelles dans le cadre du Flirt Flamand, j'ai coché le jour et l'heure dans mon agenda. Et j'y suis allée. J'ai entendu un homme de bon sens consigner l'effacement des fermiers de l'espace agricole, pointer les horreurs dont sont capables les industriels pour augmenter encore leur puissance et leurs profits, jauger le fossé qu'on creuse entre la nature et les enfants qui ne savent plus ce qu'est le pis d'une vache, la saillie d'une jument, pointer l'hypocrisie qu'implique l'établissement de zones artificiellement vertes pour remplacer des champs, des prés, des arbres et des lieux centenaires. J'ai entendu un homme connecté à la vie paysanne traquer toutes les erreurs qui se commettent au nom de l'écologie. J'ai senti un homme amoureux de ses polders meurtri par des décisions imbéciles, un fils de paysan révolté par l'injustice des décisions administratives. J'ai vu un homme rappeler inlassablement son amour à cette terre qui nous rend humains.

En fin de note, on trouvera un extrait du texte "Ceci est ma ferme" que Chris de Stoop a lu à la Foire du livre, assis à sa table fleurie d'un bouquet, devant le public attentif réuni sur les gradins de la bibliothèque ronde du Flirt Flamand. En l'écoutant, je pensais à ces nouveaux arrivants dans un village en France qui ont demandé à l'agriculteur local de tuer ses coqs qui les réveillaient. On a beaucoup ri de cette histoire, non belge, mais française en l’occurrence. Mais fait-on mieux ici en décidant dans des bureaux ce qui s'avérera parfaitement contre-productif sur le terrain? En journaliste aguerri - il a passé trente ans chez "Knack", Chris de Stoop va sur le terrain. Il regarde, il écoute, il fait parler, il constate, il questionne, il enquête, il confronte. Pas de pathos, des faits. Pas de harangue, de la réflexion. Pas d'aigreur, mais une énergie contenue. Son regard d'airain nous permet de réfléchir, de voir plus loin. Ses mots nous ouvrent des horizons larges et nous emportent dans ce coin de Belgique près d'Anvers. La terre de ses parents qui y avaient déménagé, quittant leur village natal à 70 kilomètres de là. Sa terre.

Chris de Stoop.
(c) Lenny Oosterwijk.
Chris de Stoop est né en 1958 dans le polder de Waas, près d'Anvers, où ses parents exploitaient une ferme. Attiré très jeune par la littérature, condisciple de l'écrivain belge flamand Tom Lanoye, il quitte la ferme familiale pour se consacrer à l'écriture. Après des études de philologie germanique et de communication à la KUL, il est engagé en 1982 comme grand reporter par le magazine flamand "Knack" où, pendant plus de trente ans, il signe de nombreux reportages à l'étranger et des articles sur la société belge. Il est également depuis 1992 l'auteur d'une dizaine d'ouvrages relatant ses enquêtes de terrain, traite des êtres humains, prostituées de l'Est, SDF... Il a mis un terme à sa carrière de journaliste en 2016 pour ne plus se consacrer qu'à l'écriture et, à temps partiel, à la ferme familiale où il est retourné en 2010, après le suicide de son frère aîné, qui s'en occupait.

"Ceci est ma ferme", mots que son frère crache à un voisin importun et qui sont repris en titre, consigne la lente destruction d'un paysage, vécue de l'intérieur. Les aberrations des règlements. Le recul d'une nature ancestrale au profit d'une nature reconstituée, évidemment fausse et bancale. La déshumanisation d'un métier. La peur des contrôleurs. L'inquiétude permanente. La disparition des polders nourriciers au profit d'extensions d'un port. Les déséquilibres de la faune et de la flore qui en découlent. Les nouveaux voisins, qui construisent des villas. Les ombres d'une administration inquisitrice qui planent. Cet atroce sentiment d'être perdu. Chris de Stoop le fait à travers les souvenirs de sa mère, désormais en maison de soins à la suite d'une chute, à l'esprit alerte et à la mémoire intacte, et à de multiples rencontres. Des hommes et des femmes du coin qu'il rencontre inlassablement, qu'il fait raconter.

Mais son livre n'est pas une enquête journalistique. C'est un livre, au sens littéraire du terme, grâce auquel on s'offusque. Grâce auquel on s'émeut aussi. On suit l'auteur dans ses enthousiasmes pour le bâti d'une ferme, un labour tout frais, une vache croisée, un paysage qui se dessine, le bleu des fleurs de lin. Ses mots consignent en douceur ces déclins avant que leur sens ne vous claque à la figure. Chris de Stoop, ce sont aussi des phrases qui touchent. "Un polder qui vous interpelle comme un poème", écrit-il. Plus loin, "Emmener la dernière vache, engranger la dernière moisson, arrêter le métier de paysan, cela fait trop mal." Il sait d'où il vient: "La ferme a contribué à faire de moi ce que j'ai été, ou suis, ou ne suis pas."

Son livre, écrit en hommage à son frère qui, un jour, n'a plus pu résister et s'est suicidé, interpelle. Inquiète et rassure en même temps. Ses mots disent la poésie de la nature aux sens ancien et humain du terme.

Là où Chris de Stoop écrit.



Ceci est ma ferme

La crise agricole est partout, et quand même, il y a peu ou pas de solidarité envers les paysans en détresse, si nombreux aujourd'hui. Moi, j'ai parcouru le monde comme reporter et écrivain, mais après 30 ans, je suis retourné à notre ferme familiale où j'ai grandi. C'était après le suicide de mon frère aîné qui avait repris la ferme et à qui ce livre est dédié. Et oui, maintenant je suis officiellement écrivain-paysan, je suis fermier à temps partiel. C'est une ancienne ferme en Flandres, située dans une région agricole, qui a toujours été une véritable terre de fermiers, depuis le Moyen Age, et qui disparaît maintenant à cause de l’expansion du port d'Anvers et des compensations écologiques; donc beaucoup de fermiers doivent céder la place, d'abord pour l’industrie et puis pour les nouvelles réserves naturelles. Pendant ma jeunesse, il y avait encore douze fermiers et un berger dans ma rue; aujourd'hui, il reste un seul fermier (sans successeur). Et tout cela est représentatif pour la crise et l’évolution dans toute l’Europe, mais nulle part, le phénomène n’a été aussi brutal que chez nous.

Mon livre "Ceci est ma ferme" est ce que j'appellerais une œuvre littéraire narrative de non-fiction, avec beaucoup de récits, beaucoup de descriptions, beaucoup d’émotions aussi. Donc c'est une enquête, bien sûr, je visite la terre agricole brisée de ma famille et je parle avec toutes les parties concernées – surtout les paysans - mais c'est aussi un récit littéraire, écrit comme un roman. Et, à mon grand étonnement, ce livre est devenu mon plus grand best-seller, aux Pays-Bas et en Belgique, traduit en plusieurs langues, et il paraîtra aussi en Chine. Donc c'est une histoire personnelle mais aussi universelle. Le livre éveille apparemment un sentiment de perte, un sentiment de manque, je pense, la sensation d'être déraciné. Nous perdons le lien qui nous rattache à notre terre, à notre nourriture, à nos racines.

Non, je pense que non. Chez nous, après que le mouvement écologique a lutté, avec les paysans, contre l'extension mégalomane du port, il a conclu un accord avec ce dernier. Et la population en a été blessée dans l’âme, parce que les vieux polders doivent devenir des marécages, et tout cela se passe contre la volonté des personnes concernées.

Des dizaines de fermes historiques et même des hameaux entiers doivent à présent disparaître devant cette nouvelle nature. Et l'homme est exclu de cette nouvelle nature artificielle. J'ai suivi ça de près.

Je ne suis pas opposé aux réserves naturelles elles-mêmes; au contraire, pour moi, la nature est l'une des valeurs les plus importantes. Mais je m'oppose à ces nouvelles réserves lorsqu'elles s'accompagnent de souffrances humaines, et lorsqu'elles causent la destruction de paysages séculaires, qui sont, à nos yeux, le patrimoine de notre région, la mémoire de notre région.

En plus de sa valeur écologique, notre paysage a aussi des valeurs historique, agricole, culturelle, sociale, familiale et morale. Le paysage détermine aussi notre identité. Je l'écris quelque part dans mon livre: "Cette ferme, c'est nous".

Mon livre, "Ceci est ma ferme", est un hommage au traditionnel monde du paysan, tel qu'il était encore représenté par notre propre ferme. Mais évidemment, c'est aussi un cri d'alarme. J'ai parlé avec beaucoup de fermiers, et ils me posent la question fondamentale de savoir s'ils ont encore le droit d'exister – et cela concerne presque tous les paysans maintenant, en Belgique, en France, partout. Beaucoup d'entre eux ont l'impression d'être la dernière génération. Ils se sentent attaqués de toutes parts, ils veulent simplement une perspective.

Malheureusement, beaucoup de citadins veulent des produits de rebut, à des prix très bas, et ces prix, l'agroindustrie et les supermarchés les pratiquent, en exploitant les fermiers, qui finissent par travailler à perte. Il y a cinquante ans, les prix de certains produits agricoles étaient plus élevés qu'aujourd’hui; il y a cinquante ans, le citadin consacrait la moitié de son budget à son alimentation; maintenant, à peu près douze pour cents, maintenant, il consacre le double à ses loisirs…

Chaque année, des milliers de paysans cessent leurs activités; une longue chaîne familiale, parfois depuis des siècles, est coupée, et cela fait mal. Une étude montre que, dans plusieurs pays occidentaux, près de deux fois plus de paysans que de citadins mettent fin à leurs jours. Et pourtant, pourtant tout cela n'est pas ressenti comme un drame social par notre société, c'est incroyable.

J'écris en dernière page: "Nous sommes peut-être tombés du temps, mais le temps nous a aussi laissés tomber".

Mois, je pense que l'agriculture, malgré toutes les critiques, justifiées parfois, n'est pas un secteur économique comme les autres, mais un service de base, comme l'enseignement ou les soins de santé, et caetera.

Moi, personnellement, en général, je suis optimiste, je pense que l'homme va trouver des solutions pour les problèmes de la planète. Et pour ce qui concerne mon sujet, j'espère, et je crois, que l'esprit de l'époque est en train de basculer, qu'une revalorisation de la campagne et de notre alimentation arrive, et qu'on va redécouvrir qu'il y a là encore une vie, qui n'est peut-être pas à la mode maintenant, qui n'est peut-être pas chic pour notre époque, mais qui est vraie, et qui est authentique. Et ça, c'est aussi important.

Oui, mon livre raconte comment l'agriculture est en train de disparaître sous nos yeux, et que c'est un drame sociale et culturel qui concerne tout le monde. J'espère pouvoir percer une petite brèche dans la pensée économique des dernières années. Pour que tout ne soit pas soumis à la croissance et à l'argent. Pour qu'on puisse garder certaines valeurs fondamentales, comme la personne humaine, l'environnement, le patrimoine, le paysage, et – et, aussi – l'agriculture. Si nous voulons une campagne durable et rentable, nous devons la réaliser avec les derniers paysans, en dialogue avec le mouvement écologique, et pour cela, aucun paysan n'est de trop, au contraire.

Chris de Stoop



Rappel

E1P2FDL 1 "La jeune fille et le soldat", Aline Sax et Ann de Bode (roman enfant, La joie de lire, ici)
E1P2FDL 2 "Le banc au milieu du monde", Paul Verrept et Ingrid Godon (roman ado, Alice Jeunesse, ici)


lundi 3 septembre 2018

101 livres choisis par Payot pour son centenaire



La librairie suisse Payot Lausanne fête le centenaire de ses succursales de Vevey et Montreux, les premières créées en 1918, en mettant en avant cent et un titres parus au cours de ces cent dernières années et qui sont ses coups de cœur. Un par année. Cent et un donc. Les livres vont de Guillaume Apollinaire ("Calligrammes: poèmes de la paix et de la guerre", Gallimard) publié en 1918 à Gabriel Tallent ("My Absolute Darling", traduit de l'anglais (Etats-Unis) par Laura Derajinski, Gallmeister) paru en 2018.

Il est toujours intéressant de voir quel livre est choisi comme coup de cœur pour une année, sachant que pour les traductions en français, c'est l'année de la parution de la traduction qui a été retenue et non l'année de la sortie originale. On retrouve dans cette liste de cent et un titres plein de classiques évidemment mais aussi des titres plus surprenants, quelques livres jeunesse, albums et romans, et quelques bandes dessinées. De quoi solidement donner envie de plonger dans sa bibliothèque.

Curieusement, la liste établie par la librairie  Payot parle de cent livres alors qu'ils sont cent et un quand on les compte bien. Une simple question de mathématiques. Et elle attribue les titres à l'éditeur original quand il s'agit de Gallimard mais aux maisons qui les ont repris en poche pour les autres... J'ai donc complété les listes avec les éditeurs originaux grâce à qui ces livres nous sont parvenus et les passages en poche.

La liste Payot
  1. 1918 Guillaume Apollinaire, "Calligrammes: Poèmes de la paix et de la guerre (1913 - 1916)"  (Mercure de France, Gallimard, GF, Pocket, Larousse)
  2. 1919 Marcel Proust, "A l'ombre des jeunes filles en fleurs" (Gallimard, Folio, Point2, Le livre de poche)
  3. 1920 Bram Stoker, "Dracula"  suivi de "L'invité de Dracula" (L'Édition Française Illustrée, Pocket, Point2)
  4. 1921 Joseph Conrad, "Lord Jim" (Gallimard, Folio, Livre de poche)
  5. 1922 François Mauriac, "Le baiser au lépreux" (Grasset, Le livre de poche) 
  6. 1923 Jack London, "Croc-Blanc" (Gallimard, Gallimard Jeunesse, Hatier, J'ai lu, Hachette, Le livre de poche jeunesse, Libretto)
  7. 1924 André Breton, "Manifestes du surréalisme" (Gallimard, folio)
  8. 1925 Blaise Cendrars, "L'or: La merveilleuse histoire du général Johann August Suter" (Gallimard, Folio)
  9. 1926 Francis Scott Fitzgerald, "Gatsby le Magnifique" (Gallimard, Folio, Le Livre de poche, Cahiers rouges)
  10. 1927 Stefan Zweig, "Vingt-quatre heures de la vie d'une femme" (Stock, Le livre de poche, Folio, Petite bibliothèque Payot)


  11. 1928 John Dos Passos, "Manhattan Transfer" (Gallimard, Folio)
  12. 1929 Sigmund Freud, "Malaise dans la civilisation" (Payot)
  13. 1930 Luigi Pirandello, "Un, personne et cent mille" (Gallimard, L'imaginaire)
  14. 1931 Thomas Mann, "La montagne magique" (Fayard, Le livre de poche)
  15. 1932 Louis-Ferdinand Céline, "Voyage au bout de la nuit" (Gallimard, Folio)
  16. 1933 Franz Kafka, "Le Procès" (Flammarion, Le livre de poche, Folio, Pocket)
  17. 1934 Agatha Christie, "Le crime de l'Orient-Express" (Le Masque, Le Livre de poche) 
  18. 1935 Pierre Véry, "Les disparus de Saint - Agil" (Gallimard, Gallimard Jeunesse, Folio Junior)
  19. 1936 Georges Bernanos, "Journal d'un curé de campagne" (Plon, Le Livre de poche) 
  20. 1937 Rainer Maria Rilke, "Lettres à un jeune poète" (Grasset, Le livre de poche)

  21. 1938 Margaret Mitchell, "Autant en emporte le vent" (Gallimard, Folio)
  22. 1939 Aimé Césaire, "Cahier d'un retour au pays natal" (Présence africaine)
  23. 1940 Georges Simenon, "Les inconnus dans la maison" (Gallimard, Folio)
  24. 1941 Roger Frison-Roche, "Premier de cordée" (Arthaud, J'ai lu)
  25. 1942 Albert Camus, "L'Étranger" (Gallimard, Folio)
  26. 1943 Antoine de Saint-Exupéry, "Le Petit Prince" (Reynal & Hitchcock, Gallimard, Folio)
  27. 1944 Louis Aragon, "Aurélien" (Gallimard, Folio)
  28. 1945 Henri Bosco, "L'enfant et la rivière" (Gallimard Jeunesse, Folio junior)
  29. 1946 Boris Vian, "J'irai cracher sur vos tombes" (Editions du Scorpion, Le Livre de poche) 
  30. 1947 John Steinbeck, "Les raisins de la colère" (Gallimard, Folio)

  31. 1948 Hervé Bazin, "Vipère au poing" (Grasset, Le Livre de poche, Cahiers rouges)
  32. 1949 Simone de Beauvoir, "Le deuxième sexe t.1 / Le deuxième sexe t.2" (Gallimard, Folio) 
  33. 1950 Anne Frank, "Le journal" (Calmann-Lévy, Le Livre de poche)
  34. 1951 Marguerite Yourcenar, "Mémoires d'Hadrien" (Gallimard, Folio)
  35. 1952 Ernest Hemingway, "Le vieil homme et la mer" (Gallimard, Folio)
  36. 1953 Hergé, "On a marché sur la Lune" (Casterman)
  37. 1954 Françoise Sagan, "Bonjour tristesse" (Julliard, Pocket)
  38. 1955 Alberto Moravia, "Le Mépris" (Flammarion, Librio)
  39. 1956 Romain Gary, "Les racines du ciel" (Gallimard, Folio)
  40. 1957 Marcel Pagnol, "La gloire de mon père" (de Fallois, Le Livre de poche)

  41. 1958 Vilhelm et Carla Hansen, "Petzi vol. 1 : Petzi construit un bateau" (Casterman, Place du Sablon)
  42. 1959 Vladimir Nabokov, "Lolita" (Gallimard, Folio)
  43. 1960 Italo Calvino, "Le baron perché" (Gallimard, Folio)
  44. 1961 Harper Lee, "Ne tirez pas sur l'oiseau moqueur" (Le livre contemporain, de Fallois, Grasset, Le Livre de poche) 
  45. 1962 Jean-Pierre Vernant, "Les origines de la pensée grecque" (PUF)
  46. 1963 Pierre Boulle, "La planète des singes" (Julliard, Pocket)
  47. 1964 Violette Leduc, "La bâtarde" (Gallimard, L'Imaginaire)
  48. 1965 Raymond Queneau, "Les fleurs bleues" (Gallimard, Folio)
  49. 1966 Sébastien Japrisot, "La dame dans l'auto avec des lunettes et un fusil" (Gallimard, Folio)
  50. 1967 Roald Dahl, "Charlie et la chocolaterie" (Gallimard Jeunesse, Folio junior)

  51. 1968 Albert Cohen, "Belle du seigneur" (Gallimard, Folio)
  52. 1969 Derib, "Yakari vol. 1 : Yakari et Grand Aigle" (Le Lombard)
  53. 1970 Leo Lionni, "Petit-Bleu et Petit-Jaune" (l'école des loisirs)
  54. 1971 José Mauro de Vasconcelos, "Mon bel oranger" (Hachette Jeunesse)
  55. 1972 John Ronald Reuel Tolkien, "Le Seigneur des anneaux" (Christian Bourgois, Pocket)
  56. 1973 Richard Bach, "Jonathan Livingstone le goéland" (Flammarion, J'ai lu)
  57. 1974 Alexandre Soljénitsyne, "L'archipel du Goulag" (Seuil, Points)
  58. 1975 Romain Gary, "La vie devant soi" (Gallimard, Folio)
  59. 1976 Jean Ziegler, "Une Suisse au-dessus de tout soupçon" (Seuil, Points)
  60. 1977 Jun'ichirō Tanizaki, "Éloge de l'ombre" (Verdier)

  61. 1978 Georges Perec, "La vie mode d'emploi" (Hachette, Le Livre de poche) 
  62. 1979 Jan Pienkowski, "La maison hantée" (Nathan Jeunesse)
  63. 1980 Jean-Marie Gustave Le Clézio, "Désert" (Gallimard, Folio)
  64. 1981 Jean-Patrick Manchette, "La position du tireur couché" (Gallimard, Folio)
  65. 1982 Umberto Eco, "Le nom de la rose" (Grasset, Le Livre de poche)
  66. 1983 Annie Ernaux, "La Place" (Gallimard, Folio)
  67. 1984 Marguerite Duras, "L'Amant" (Minuit)
  68. 1985 Fernand Braudel, "La dynamique du capitalisme" (Flammarion, Champs) 
  69. 1986 Patrick Süskind, "Le Parfum" (Fayard, Le Livre de poche) 
  70. 1987 Primo Levi, "Si c'est un homme" (Robert Laffont, Pocket)

  71. 1988 Fernando Pessoa, "Le livre de l'intranquillité /inquiétude" (Christian Bourgois)
  72. 1989 Salman Rushdie, "Les versets sataniques" (Christian Bourgois, Folio)
  73. 1990 Thomas Harris, "Le silence des agneaux" (Albin Michel, Pocket 
  74. 1991 Assia Djebar, "Loin de Médine" (Albin Michel, Le Livre de poche) 
  75. 1992 Luis Sepúlveda, "Le vieux qui lisait des romans d'amour" (Métailié, Points)
  76. 1993 Zep, "Titeuf vol. 1, Dieu, le sexe et les bretelles" (Glénat)
  77. 1994 Herbjørg Wassmo, "Le livre de Dina" (Gaïa, 10/18) 
  78. 1995 Bernhard Schlink, "Le Liseur" (Gallimard, Folio)
  79. 1996 Stephen King, "La ligne verte" (Librio, Le Livre de poche)
  80. 1997 Alessandro Baricco, "Novencento : pianiste" (Gallimard, Folio)

  81. 1998 J.K. Rowling, "Harry Potter vol.1: Harry Potter à l'école des sorciers"  (Gallimard Jeunesse, Folio junior)
  82. 1999 Philip Roth, "Pastorale américaine" (Gallimard, Folio)
  83. 2000 Ahmadou Kourouma, "Allah n'est pas obligé" (Seuil, Points)
  84. 2001 Frederik Peeters, "Pilules bleues" (Atrabile)
  85. 2002 Anne Cuneo, "Le maître de Garamond" (Stock, Le Livre de poche) 
  86. 2003 Dennis Lehane, "Shutter Island" (Rivages)
  87. 2004 Alain Damasio, "La Horde du Contrevent" (Gallimard, Folio)
  88. 2005 Jean-Luc Benoziglio, "Louis Capet, suite et fin" (Seuil)
  89. 2006 Muriel Barbery, "L'élégance du hérisson" (Gallimard, Folio)
  90. 2007 Marc Dugain, "Une exécution ordinaire" (Gallimard, Folio)

  91. 2008 Cormac McCarthy, "La Route" (L'Olivier, Points)
  92. 2009 Cosey, "Jonathan: intégrale, tomes 1, 2, 3" (Le Lombard)
  93. 2010 Laura Kasischke, "En un monde parfait" (Christian Bourgois, Le Livre de poche) 
  94. 2011 Fred Vargas, "L'armée furieuse" (Viviane Hamy, J'ai lu)
  95. 2012 Xinran, "Funérailles célestes" (Philippe Picquier, Picquier poche)
  96. 2013 Svetlana Alexievitch, "La Fin de l'homme rouge" (Actes Sud, Babel)
  97. 2014 Gong Ji-young, "Nos jours heureux" (Philippe Picquier)
  98. 2015 Virginie Despentes, "Vernon Subutex t. 1" (Grasset, Le Livre de poche) 
  99. 2016 Gaël Faye, "Petit pays" (Grasset, Le livre de poche) 
  100. 2017 Paolo Cognetti, "Les huit montagnes" (Stock, Le Livre de poche)
  101. 2018 Gabriel Tallent, "My Absolute Darling" (Gallmeister)




jeudi 8 octobre 2015

La Biélorusse Svetlana Alexievitch, quatorzième femme à recevoir le prix Nobel de littérature

 

C'était donc une demi-blague quand même, ce tweet du "compte officiel" de Svetlana Alexievich (sans "t" sur Twitter), ouvert seulement le 2 octobre dernier; on a appris depuis qu'il est la création d'un Italien, Tommasso Debenedetti, habitué du genre. On ne sait pas si la vraie-fausse levée de la surprise aura été appréciée par les jurés du Prix Nobel de littérature. En tout cas, elle aura été la saga du jour avant que l'excellente nouvelle soit confirmée par l'académie suédoise à l'heure habituelle, 13 heures, ce jeudi 8 octobre 2015.



Svetlana Alexievitch.
Alexievich, Aleksiévitch, Alexievitch, Bélarusse (terminologie ONU), Biélorusse (terminologie française), les versions varient et coexistent. En tout cas, Svetlana Alexievitch (version de son nom par son dernier éditeur en date) est née en Ukraine le 31 mai 1948. Elle a fait des études de journalisme à Minsk et a toujours mené en parallèle journalisme et écriture de livres. Son équipement: un magnétophone et un stylo. Son ambition: raconter son pays par ceux qui le font.
Sa méthode:
"Je ne cherche pas à produire un document mais à sculpter l'image d'une époque. C'est pourquoi je mets entre sept et dix ans pour rédiger chaque livre. J'enregistre des centaines de personnes. Je reviens voir la même personne plusieurs fois. Il faut d'abord, en effet, la libérer de la banalité qu'elle a en elle. Au début, nous avons tous tendance à répéter ce que nous avons lu dans les journaux ou les livres. Mais, peu à peu, on va vers le fond de soi-même et on prononce des phrases tirées de notre expérience vivante et singulière. Finalement, sur 50 ou 70 pages, je ne garde souvent qu'une demi-page, cinq au plus. Bien sûr, je nettoie un peu ce qu'on me dit, je supprime les répétitions. Mais je ne stylise pas et je tâche de conserver la langue qu'emploient les gens. Et si l'on a l'impression qu'ils parlent bien, c'est que je guette le moment où ils sont en état de choc, quand ils évoquent la mort ou l’amour. Alors, leur pensée s'aiguise, ils sont tout entiers mobilisés. Et le résultat est souvent magnifique."
On a déjà compris combien l'écrivaine a pu souverainement déplaire aux autorités. Scandales, procès, séjours à l'étranger obligés, elle a tout connu. Sa meilleure récompense? Ses livres se vendent à plusieurs millions d'exemplaires en Russie. Aujourd'hui, à 67 ans, elle vit à nouveau à Minsk, en Biélorussie. "Ma notoriété me protège", glisse-t-elle.

Le premier de ses livres à être traduit en français est "Les cercueils de zinc" qui paraît chez Christian Bourgois en 1990, avant même l'édition russe, et qui y sera republié en 2002 dans une version complétée. Il est composé de témoignages de soldats russes partis se battre en Afghanistan. C'est le même procédé de témoignages recueillis qui est la base du premier livre de la lauréate, ceux d'anciennes combattantes de la Seconde Guerre mondiale, "La guerre n'a pas un visage de femme", écrit en 1985 et paru en français aux Presses de la Renaissance en 2004 (traduit du russe par Galia Ackerman et Paul Lequesne). La même année, elle avait aussi publié "Derniers témoins", racontant la guerre par des hommes et des femmes qui étaient alors des enfants. Le livre paraîtra également aux Presses de la Renaissance, traduit du russe par Anne Coldefy-Faucard, en 2005. Avant ces deux titres, le public francophone aura eu d'elle en 1998 chez JC Lattès "La supplication. Tchernobyl, chronique du monde après l'apocalypse", (traduit du russe par Galia Ackerman et Pierre Lorrain) sur la catastrophe nucléaire,  paru l'année précédente et toujours interdit en Biélorussie.


Heureux hasard du calendrier, Actes Sud a publié hier un épais recueil d'"Œuvres" de Svetlana Alexievitch (790 pages), réunissant justement "La guerre n'a pas un visage de femme", "Derniers témoins" et "La supplication", dans les traductions précitées. De quoi lire ou relire la nouvelle Prix Nobel de littérature. Découvrir sa manière de raconter des vies, les entrelacs de voix que forment ses récits donnant à voir les émotions humaines et la tragédie du dernier siècle soviétique.

Les trois livres sont précédés d'un entretien de l'auteure avec Michel Eltchaninoff, publié en novembre 2014 dans "Philosophie magazine". "Je n'écris pas l'histoire des faits mais celle des âmes", s'y explique celle qui a aussi déclaré: "J'ai toujours été curieuse de savoir combien il y avait d'humain en l'homme, et comment l'homme pouvait défendre cette humanité en lui".

Plus proche de nous dans le temps, Svetlana Alexievitch a reçu le prix Médicis de l'essai 2013 pour "La fin de l'homme rouge, ou le temps du désenchantement" (Actes Sud, traduit du russe par Sophie Benech, 2013, 542 pages), également élu par le magazine "Lire" "meilleur livre de l'année 2013". Un livre sur la fin de l'URSS.

Plusieurs débuts des livres de Svetlana Alexievitch peuvent être lus ici.

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Depuis sa création en 1901, le prix Nobel de littérature a été remis 108 fois (il ne fut pas décerné à sept occasions, en 1914, 1918, 1935, 1940, 1941, 1942 et 1943.

Il a honoré 112 lauréats (il a été dédoublé quatre fois), dont quatorze femmes à ce jour, avec l'attribution du prix suprême à Svetlana Alexievitch ce jeudi, première femme de langue russe à être ainsi récompensée . Ce n'est vraiment pas beaucoup, même si on remarque une plus forte présence féminine ces dernières années.

Les lauréates féminines
  • 2015  Svetlana Alexievitch
  • 2013  Alice Munro
  • 2009  Herta Müller
  • 2007  Doris Lessing
  • 2004  Elfriede Jelinek
  • 1996  Wislawa Szymborska
  • 1993  Toni Morrison
  • 1991  Nadine Gordimer
  • 1966  Nelly Sachs
  • 1945  Gabriela Mistral
  • 1938  Pearl Buck
  • 1928  Sigrid Undset
  • 1926  Grazia Deledda
  • 1909  Selma Lagerlöf

Les habitués de la télévision sur le web du prix Nobel auront remarqué que l'annonce a été faite cette fois par une femme, Sara Danius, la nouvelle secrétaire perpétuelle. Historienne de la littérature et professeur d'université en littérature comparée, elle est la première femme à occuper cette fonction, tenue depuis 2009 par Peter Englund, lui-même ayant remplacé le célèbre Horace Engdahl.






jeudi 1 octobre 2015

En route vers le centième anniversaire du Grand Prix du roman de l'Académie française


Bigre! Le premier Grand Prix du roman de l'Académie française a été décerné en 1915. Qui l'eut cru?

En juillet, plus précisément, et il a récompensé Paul Acker à titre posthume, car mort pour la France, comme tous les lauréats de cette année-là. Çà commençait fort, pourrait-on persifler en ignorant l'aspect patriotique du prix cette année-là... Sans imaginer aujourd'hui combien grand était le pas fait alors par le roman, entrant alors officiellement sous la Coupole!

Quelques titres lauréats.
Jusqu'en 1960, le Grand prix du roman est décerné au printemps, en même temps que les autres prix remis par l'Académie française. Dès 1961, il inaugurera les grands prix littéraires d'automne, avec un bref retour au printemps entre 1989 et 1991. Cent deux lauréats, dont quatorze femmes, ont été désignés entre 1915 et 2014.

Une commission établit une première sélection d'une petite dizaine de titres début octobre, la réduit à trois en général, quatre parfois, durant le même mois et propose cette liste réduite en séance plénière le dernier jeudi d'octobre. Notons que le règlement est appliqué avec souplesse si nécessaire. A savoir encore que le quai Conti communique le nom des auteurs choisis et le titre de leurs livres mais jamais les maisons d'édition qui les publient.

Autres particularités
  • Seuls quinze lauréats du Grand prix du roman sont devenus académiciens par la suite. 
  • Patrick Rambaud en 1997 et Jonathan Littell en 2006 ont cumulé Grand Prix du roman de l'Académie française et Prix Goncourt
  • Deux lauréats ont obtenu par la suite le Nobel de littérature: Patrick Modiano en 2014, lauréat en 1972 à l'âge de vingt-sept ans, et François Mauriac en 1952 (lauréat en 1926)
  • Les plus jeunes élus avaient vingt-sept ans, Patrick Modiano (1972) et Joël Dicker (2012), la plus âgée 82 ans: Henriette Jelinek (2005).
  • Sept d'entre eux ont été récompensés pour un premier roman: 1918 Camille Mayran (1918), Marc Blancpain (1945), Jean Orieux (1946), Michel Tournier (1967), Bernard du Boucheron (2004),  Jonathan Littell (2006),  Adrien Bosc (2014).
  • Huit lauréats étaient de nationalité étrangère, dont une Belge, Amélie Nothomb. Quatre lauréats d'origine étrangère étaient devenus français au moment du prix: russe pour Joseph Kessel (1927) et Vladimir Volkoff (1982), suisse pour Guy de Pourtalès (1937), et camerounaise pour Calixthe Beyala (1996).

Voici la première liste pour 2015 
- le prix sera remis le jeudi 29 octobre -, complétée par mes soins des maisons d'édition. Huit auteurs, dont deux femmes.
  • "Vladimir Vladimirovitch", de Bernard Chambaz (Flammarion)
  • "Histoire de l'amour et de la haine", de Charles Dantzig (Grasset)
  • "Ce cœur changeant", d'Agnès Desarthe (L'Olivier)
  • "Les Prépondérants", d'Hédi Kaddour (Gallimard)
  • "La Brigade du rire", de Gérard Mordillat (Albin Michel)
  • "Le Metteur en scène polonais", d'Antoine Mouton (Christian Bourgois)
  • "Victor Hugo vient de mourir", de Judith Perrignon (L'iconoclaste)
  • "2084. La fin du monde", de Boualem Sansal (Gallimard)
Rendez-vous le jeudi 15 octobre pour la deuxième sélection.

Avec l'Interallié la semaine dernière, tous les grands prix de l'automne ont dévoilé leur première sélection. Je fais mes petits calculs et je reviens dans une nouvelle note.


Les derniers lauréats du Grand prix du roman
  • 2014 Adrien Bosc, "Constellation" (Stock)
  • 2013 Christophe Ono-dit-Biot, "Plonger" (Gallimard)
  • 2012 Joël Dicker, "La Vérité sur l’affaire Harry Quebert" (de Fallois)
  • 2011 Sorj Chalandon, "Retour à Killybegs" (Grasset)
  • 2010 Éric Faye, "Nagasaki" (Stock)
  • 2009 Pierre Michon, "Les Onze" (Verdier)
  • 2008 Marc Bressant, "La Dernière Conférence" (de Fallois)
  • 2007 Vassilis Alexakis, "Ap. J.-C." (Stock)
  • 2006 Jonathan Littell, "Les Bienveillantes" (Gallimard)
  • 2005 Henriette Jelinek, "Le Destin de Iouri Voronine" (de Fallois)
  • 2004 Bernard du Boucheron, "Court Serpent" (Gallimard)
  • 2003 Jean-Noël Pancrazi, "Tout est passé si vite" (Gallimard)
  • 2002 Marie Ferranti, "La Princesse de Mantoue" (Gallimard) 
  • 2001 Éric Neuhoff, "Un bien fou"  (Albin Michel)
  • 2000 Pascal Quignard, "Terrasse à Rome" (Gallimard) 
  • 1999 Amélie Nothomb, "Stupeur et Tremblements" (Albin Michel) et François Taillandier, "Anielka" (Stock) 
  • 1998 Anne Wiazemsky, "Une poignée de gens" (Gallimard)
  • 1997 Patrick Rambaud, "La Bataille" (Grasset)
  • 1996 Calixthe Beyala, "Les Honneurs perdus" (Albin Michel)
  • 1995 Alphonse Boudard, "Mourir d’enfance" (Robert Laffont)


Autres sélections
Goncourt et Goncourt des lycéens, ici
Renaudot, ici
Médicis, ici
Wepler, ici
Décembre, ici
Jean Giono, ici
Flore, ici
Femina, ici



mardi 15 octobre 2013

LAÉTMU par Toni Morrison



L'automne dernier, Toni Morrison  participait à l'épatant Festival America (Vincennes, 20-23 septembre 2012). Il y a un an, et c'est comme si c'était hier. Entendre parler cette toute grande dame de la littérature américaine, née en 1931 et récompensée en 1993 par le Nobel de littérature, est un bonheur absolu, une nourriture parfaite pour l'âme et l'esprit. La lire, c'est pareil.
Son dernier roman en date, "Home" (traduit par Christine Laferrière, Christian Bourgois, 2012), est un bijou de finesse. Il vient de paraître en poche, chez 10/18.

Roman bref, dense, magnifique, "Home" a la force du conte. Il met en scène Frank Money, 24 ans, de retour de la guerre de Corée. Le jeune Noir, ce qu'on apprend pas tout de suite, est le seul rescapé du trio d'amis auquel il appartenait, ado, à Lotus, en Géorgie. Hanté par leurs fantômes, il tarde à rentrer chez lui. Sa décision viendra quand il apprend que sa jeune sœur, la naïve Cee, de quatre ans sa cadette, risque de mourir. Il plaque tout, et même la chouette Lily qui l'avait un peu raccroché à la vie. Frank va traverser tous les Etats-Unis pour retrouver Cee et l'arracher à son bourreau. Il la confiera, bien mal en point, à des femmes qui vont parvenir à l'incroyable, la ressusciter.

Cent cinquante pages magistrales, piquetées d'humour, remarquablement traduites, suffisent à Toni Morrison pour donner un roman superbe qui dit tout de l'Amérique des années 50: le racisme, le maccarthysme, le retour des vétérans de Corée, la pauvreté, l'oppression des Noirs par les Blancs, des femmes par les hommes. Brillent les lumières de la solidarité, entre Noirs bien sûr via notamment la Green Card, mais venant aussi de Blancs. "Home" est surtout le roman de l'immense amour fraternel entre Frank et Cee, deux personnages imaginaires, deux enfants malmenés par des puissants dont leur méchante grand-mère, unis mais parfois si faibles face à tout ce qui les entoure. À la fin, grandis tous les deux, ils trouveront, ce "home", cette "maison" du titre à laquelle ils aspirent.


Toni Morrison au Festival America 2012, accompagnée de son interprète, Dominique Chevallier. (c) Sophie Bassouls.





Quels merveilleux souvenirs que cette rencontre à Vincennes en septembre dernier!
Pantalon et pull noirs, veste vert pistache,  une bague étincelante au doigt, longs dreads gris sous son chapeau de paille, les ongles faits, Toni Morrison est tout sourire. Elle nous parle de son dernier livre. "Home" est dédié à son fils Slade avec qui elle créa deux albums pour enfants, illustrés par notre compatriote Pascal Lemaître dont le nom la fait sourire et qu'elle salue par notre intermédiaire.

Pourquoi avez-vous choisi les années 50 ?
Parce que c'est la décennie de ma jeunesse, celle où je suis arrivée à ma majorité, celle où j'avais vingt ans. J'étais à l'époque indifférente, centrée sur moi. C'est la décennie qui précède les droits civiques. Tout était caché, tout était en même temps en germe. C'est tout ce que l'histoire nationale essaie d'effacer dont j'ai voulu parler.

Votre roman est entrecoupé de parties où Frank dit « je » et raconte des passages plus anciens. Comment s'est mis en place ce procédé ?
Je n'avais pas prévu de l'écrire ainsi. Je voulais donner une voix à Frank mais je me suis rendu compte que je ne pouvais pas le laisser tout dire, parce qu'il ne sait pas tout. J'ai donc pris la parole mais je lui ai permis d'intervenir, de critiquer l'auteur, même de mentir à l'auteur. Mais il fallait que je lui laisse la parole au final.

"Home" est le titre du roman et le dernier mot du livre. C'était voulu ?
Au départ, je ne l'avais absolument pas prévu. À un moment, Cee, la sœur, dit: "Je veux rester ici. Ici, c'est chez moi, c'est mon home". Mon éditrice m'a dit: "Si tu enlèves ce passage de là, il faut vraiment que ce soit le dernier mot du roman.". De même pour le titre, c'est elle qui l'a choisi. Je suis très mauvaise pour ça. Mais ma merveilleuse éditrice me permet de m'élargir. Le principe de l'Amérique, c'est que tout le monde vient d'ailleurs. Hier et encore aujourd'hui. Tout le monde est exilé, qu'il soit pourchassé ou riche ou sans autre choix que celui d'aller en Amérique. On a la notion de ce "Home", un chez soi qui est plus qu'un lieu, qui est un état mental, une utopie où on se sent protégé.

Cee a le dernier mot du livre. Cela veut-il dire qu'elle a grandi ?
Oui, elle a grandi, elle a évolué, elle a mûri, elle est devenue une femme indépendante, elle n'a plus besoin de son frère comme protecteur. Et c'est pour cela qu'à la fin, je réunis à nouveau le frère et la sœur et je fais dire à Cee: "Viens, mon frère, on rentre à la maison".

Pourquoi avoir choisi un personnage masculin alors que vous avez souvent raconté des femmes?
Ce qui m'intéressait, ce n'était pas le personnage masculin mais le couple frère-sœur. Un couple dont on ne parle presque jamais en littérature. C'est une relation sans culpabilité, sans arrière-plan sexuel. Frank et Cee sont un peu comme Hansel et Gretel.

Le livre débute par un poème sur une maison, sa serrure et sa clé.
Ce sont les paroles d'une chanson que j'ai écrite. Mais quand j'ai entendu la musique, je ne l'ai pas aimée. J'ai donc retiré le poème et je l'ai mis au début de mon livre.

Suit alors une scène magnifique et mystérieuse avec des chevaux…
C'est celle que j'ai écrite en premier lieu. Je voulais commencer par cette scène mais je ne savais pas comment les chevaux se battent. J'avais une triple idée pour ce début, la beauté, la brutalité et le fait que les chevaux sont comme des hommes. Qu'est-ce qu'être un homme? L'idée court à travers tout le livre. Les rôles s'inversent entre les hommes et les chevaux. Les chevaux se comportent comme des hommes et les hommes se comportent comme des animaux. Cette frontière est très fluctuante. Être viril signifie d'abord pour Frank la brutalité. Il fait un grand voyage, assorti d'épreuves, pour sauver sa sœur. Il vient de Corée, endroit d'une extrême brutalité, et va vers le sud pour sauver sa sœur. Mais les Etats-Unis sont aussi un champ de bataille. Ce n'est qu'au terme de cela que Frank se rend compte qu'il n'est pas obligé de recourir à la brutalité. Cee devient indépendante. A la fin, ils sont sur un pied d'égalité. Tous mes personnages, dans tous mes romans, connaissent la rédemption ou, en tout cas, ils en savent davantage sur eux-mêmes à la fin. Ils ont appris quelque chose sur eux.

Les femmes sont magnifiques, Cee, celles qui la soignent, Ethel.
Ces femmes vont vous rassurer, vous consoler, vous soigner, vous rendre fort mais surtout ne comptez pas sur elles pour s'apitoyer sur votre sort, elles vous veulent fort. Ce sont des affaires de femmes, sans qu'il y ait des hommes autour. Elles sont les vraies citoyennes de "Home".

Votre écriture est très musicale.
La musique est extrêmement importante parce qu'elle est notre voix. Les Noirs étaient forcés au silence, ils étaient empêchés de parler. La musique a servi de code. Les spirituals indiquaient les lieux où se retrouver, mais avec les accents religieux, cela passait. Le blues a exprimé la liberté dans le sud où on ne pouvait pas se marier avec qui on voulait. Le jazz a exprimé entre autres la liberté sexuelle, il est plus joyeux, plus urbain. Les musiciens sont toujours en avance dans la compréhension des changements culturels. Après Hiroshima, cela a été le scat et le be-bop. Ils avaient compris que ce ne serait plus jamais pareil.

Quelles sont vos influences littéraires?
Il y a trois auteurs qui ont compté pour moi. William Faulkner qui, même dans les années 40, était très en empathie avec la culture noire, ce qui se sent dans le rythme de son écriture. James Baldwin qui, surtout dans ses essais, a frappé l'universitaire que j'étais parce qu'il était le premier à avoir ce style  d'écriture, avec des affinités politiques jamais dénuées de tendresse. Gabriel Garcia Marquez enfin, parce qu'il a mis de la magie et des fantômes dans sa narration sans s'en excuser.

Vos romans semblent de plus en plus courts.
Ecrire moins pour dire plus, c'est délibéré de ma part.






mercredi 10 octobre 2012

LM les choix de nos libraires

Chaque année, Livres-Hebdo consulte les libraires de France à la rentrée et publie leurs choix préférés.

A notre échelle, nous avons consulté la librairie indépendante francophone de Belgique.
Les libraires se sont réunis, ont cogité et nous ont soumis la liste de leurs cinq livres préférés de la rentrée.

Les voici.
"Viviane Elisabeth Fauville", de Julia Deck (Minuit)
"Le sermon sur la chute de Rome",  de Jérôme Ferrari (Actes Sud)
"Home", de Toni Morisson (Christian Bourgois)
"La vérité sur l'affaire Harry Quebert", de Joël Dicker (de Fallois)
"Congo, une histoire", de David Van Reybrouck (Actes Sud)

Et nos commentaires.

"Viviane Elisabeth Fauville", de Julia Deck (Minuit)
Un premier roman qui se fait remarquer entre les autres premiers romans et les romans tout court. Une femme, mère depuis peu, tue son psychanalyste. Alors qu'elle craint la police, personne ne semble la soupçonner. Elle utilise cette pseudo-transparence pour aborder les proches du défunt.

 


 

"Le sermon sur la chute de Rome",  de Jérôme Ferrari (Actes Sud)
Deux amis d'enfance abandonnent leurs études de philosophie à Paris pour reprendre le bar du village de l'un. L'affaire qui semble promise à un bel avenir connaîtra une chute à la hauteur des espoirs que tous y avaient placés. Et saint Augustin se rappelle à notre souvenir avec son fameux sermon...





"Home", de Toni Morisson (traduit de l'anglais par Christine Laferrière, Christian Bourgois)

Dans les années 50, un soldat noir rentre de la guerre de Corée et traîne à revenir dans sa famille. Jusqu'à ce qu'il soit appelé parce que sa jeune sœur est mourante. Un magnifique roman sur l'amour fraternel et bien entendu la condition des Noirs dans l'Amérique d'hier.
 
 



"La vérité sur l'affaire Harry Quebert", de Joël Dicker (de Fallois)
Le deuxième roman d'un Suisse, né
à Genève en 1985. L'auteur ydépeint une Amérique qu’il connaît bien pour y avoir beaucoup voyagé et longuement séjourné. Un excellent exercice de révision avant les élections de novembre.


  


 

"Congo, une histoire", de David Van Reybrouck (traduit du néerlandais par Isabelle Rosselin, Actes Sud)
Le sous-titre est important car l'auteur ne prétend pas raconter L'histoire du Congo, mais celle que ses rencontres et ses recherches lui ont permis d'établir.
Un livre dont l'énorme succès en néerlandais semble faire des petits du côté de la traduction en français.





 

 
Et la liste de Livres-Hebdo.
 
Du côté français:  
1. "Les lisières", Olivier Adam (Flammarion)
2. "Le sermon sur la chute de Rome", Jérôme Ferrari (Actes Sud)
3. "Pour seul cortège", Laurent Gaudé (Actes Sud)
4. "La vie rêvée d’Ernesto G.", Jean-Michel Guenassia (Albin Michel)
5. "Oh…", Philippe Djian (Gallimard)
6. "Rue des voleurs", Mathias Enard (Actes Sud)
7. "Peste & choléra", Patrick Deville (Seuil)
8. "Prince d’orchestre", Metin Arditi (Actes Sud)
9. "Barbe bleue", Amélie Nothomb (Albin Michel)
10. "Les désorientés", Amin Maalouf (Grasset)


Du côté étranger:
1. "Home", Toni Morrison (Bourgois)
2. "L’embellie", Audur Ava Olafsdottir (Zulma)
3. "Arrive un vagabond", Robert Goolrick (Anne Carrière)
4. "Le monde à l’endroit", Ron Rash (Seuil)
5. "Certaines n’avaient jamais vu la mer", Julie Otsuka (Phébus)

6. "La vallée des masques", Tarun Tejpal (Albin Michel)
7. "Cinq ciels", Ron Carlson (Gallmeister)

8. "Qu’avons-nous fait de nos rêves?", Jennifer Egan (Stock)
9. "Moi et toi", Niccolò Ammaniti (Robert Laffont)
10 "Le jeu des ombres", Louise Erdrich (Albin Michel)