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lundi 4 août 2025

Un été avec la famille Royer

"Un été 79" de Jean-Philippe Blondel. (c) L'Iconoclaste.

Pour son retour à la fiction (lire en fin de note), Jean-Philippe Blondel a choisi une famille comme il les aime. On va cheminer le temps d'un été, "Un été 79" (L'Iconoclaste, 262 pages), en compagnie de Michel et Andrée Royer et de leurs deux garçons. Pascal, 22 ans, a déjà quitté le nid familial. Il travaille, brille, veut briller encore plus. Philippe, 15 ans, vit chez ses parents, entre l'école, ses livres et ce qu'il écrit, ses tentatives amoureuses et ses ruminations de second enfant. De second fils. Les deux parents travaillent, lui à la SNCF, elle dans l'enseignement. En province, évidemment.
 
On retrouve immédiatement la petite musique de l'écriture Blondel. Des phrases apparemment simples, mais dont chaque mot a été pesé, soupesé avant d'être conservé. Une intrigue qui enveloppe le lecteur, l'insère dans le chœur des personnages. Lui fait vivre des situations, des émotions. Le confronte à ses propres sentiments.
 
Dès les premières pages, l'auteur nous plonge dans l'ambiance de cette époque déjà un peu lointaine, avec les choix, les ambitions, les découvertes du temps. Ah, ces surgelés tellement pratiques, la précieuse Talbot, le disco, le "Nouvel Observateur" des gens de gauche. Car les Royer sont de gauche, comme beaucoup de monde à l'époque. François Mitterrand n'allait-il pas être élu président de la République française le 10 mai 1981? Les lecteurs plus âgés apprécieront les innombrables détails relatifs à l'été 1979. Comme un petit tiroir de souvenirs enfouis qui s'ouvre. Les plus jeunes découvriront l'étendue des changements survenus dans tous les domaines en quarante-cinq ans. Un océan, un gouffre. Dix ans après mai 68, l'émancipation féminine peinait dans un monde encore très patriarcal.
 
Chez les Royer, cela ne va pas fort en ce début d'été. Lui a reçu une promotion impliquant son déménagement à Paris. Comment en parler à son épouse quand tant de nuages se sont accumulés sur leur couple qui préfère se taire et souffrir, plutôt que communiquer? Philippe s'apprête à mourir d'ennui chez ses grands-parents maternels. C'est dire si la soudaine location d'une quinzaine dans un VVF (Villages Vacances Famille) dans le Vercors rebat les cartes. Elle les rebattra même au-delà de tout ce qu'ils auraient pu imaginer. Et dans tous les sens.
 
Blondel mène en chef d'orchestre doté d'une grande finesse ce séjour de vacances inattendu. Il révèle son amour pour ses personnages auxquels il fait vivre ce qu'on appelle la vie, avec ses hauts, ses bas, ses surprises, ses avancées et ses reculades. Pas de jugement, mais un zoom sur une famille à un moment donné. Si Michel, Andrée et Philippe sortiront grandis de cette expérience, ce sera moins le cas de Pascal qui vient les rejoindre quelques jours. "Un été 79" nous fait côtoyer le trio principal et ses personnages secondaires, dans une proximité d'âme réjouissante. Pas de stroboscope qui déchire mais une attention fine aux êtres, assurée par les décors fouillés, tant les lieux que les habitudes et les musiques, et quelques éléments personnels (Jean-Philippe Blondel avait quinze ans en 1979 et a brièvement évoqué ce séjour dans "Traversée du feu"). Comme souvent chez lui, la finale surprend et enchante, bouclant une boucle qui s'était discrètement dessinée.
 
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Si "Un été 79" marque le retour à la fiction de Jean-Philippe Blondel, son sujet était déjà abordé dans le dernier chapitre de son livre précédent, "Traversée du feu" (L'Iconoclaste,208 pages, 2024), sorti au début de l'année dernière. Le récit d'une trentaine de mois entre février 2021 et juillet 2023 où l'auteur a affronté un cancer et son traitement. Avec tout ce que cela suppose de difficultés, d'angoisses et de souffrances. Un parcours d'autant plus difficile pour lui qu'il avait déjà été confronté à la mort quarante ans plus tôt.
 
Mais comme la fois précédente, il ne se laissera pas abattre. Il nous fait donc le récit de son cancer et de son traitement, le confinement dû au Covid augmentant encore son isolement forcé. Mais il le fait à sa manière, résiliente. "Je n'arrivais plus à écrire de la fiction", nous disait-il au moment de la sortie du livre. "J'avais des idées mais je n'allais pas plus loin que vingt pages. Il fallait que je me raconte, que je raconte ça. J'ai aussi voulu écrire les absents, notamment dans la finale en apothéose. J'ai toujours vécu avec l'idée que j'étais le dépositaire d'histoires non terminées ou brutalement achevées."
 
Sa chronologie est piquée de souvenirs et d'interrogations multiples. Les grandes questions sur la place dans le monde et la réussite d'une vie débouchent aussi sur l'amitié, les rencontres, le destin. Le tout est émaillé de petits faits et d'anecdotes bien ancrées dans la réalité, comme l'amitié avec l'écrivain Pierre Bottero ou la naissance de ses filles. Le succès de la chimiothérapie s'assortit de flashs biographiques, dont on a eu des bribes dans les romans précédents de Blondel. "Bâtir des ponts, être prof, être écrivain, c'est toute ma vie." Son récit est plein de surprises et de petites lumières, qu'il est touchant de découvrir.
 
Chacun des sept chapitres est titré d'un verbe: courir, annoncer, absorber, marcher, écouter, envoyer, jouir. "Sept verbes à l'infinitif", précise-t-il, "pour me conjuguer au passé, au présent et au futur. Parce qu'entre chaque infinitif, il y a la vie." 
 
Quel mot, un seul mot, pour "Traversée du feu"?
Réponse de l'auteur: "le chemin".
Réponse de la lectrice que je suis: "la libération"
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 

vendredi 29 novembre 2024

S'immerger dans l'œuvre de Gabrielle Vincent

Une scène d'"Ernest et Célestine et nous" dans "Patchwork".
(c) Éditions Daniel Maghen.

Quelle belle fin d'année pour les enfants! Et pour leurs parents! Et pour toute personne qui s'intéresse à l'œuvre de Gabrielle Vincent, le pseudonyme qu'avait choisi l'artiste peintre Monique Martin pour s'aventurer en littérature de jeunesse. D'abord plusieurs de ses albums pour enfants sont réédités chez Casterman, comme d'habitude pourrait-on dire tant on salue le travail de mémoire continu de l'éditeur. En album simple ou en recueil. Ensuite, un autre titre chéri revient chez Grasset Jeunesse.
 
Et enfin, merveille des merveilles, paraît le beau livre bien épais "Patchwork" signé Gabrielle Vincent (textes de Fanny Husson-Ollagnier, conception et réalisation Emmanuel Leroy & Vincent Odin, Éditions Daniel Maghen, 304 pages) dont le sous-titre, "Une biographie en images de la créatrice d'Ernest et Célestine", se montre particulièrement approprié. C'est en effet par ses images et ses dessins légendés de sa belle écriture ronde que l'artiste s'est toujours racontée. Cette autobiographie de grand format et au beau papier crème en témoigne. Une mine de beauté et de sincérité.

Une planche d'"Ernest et Célestine au jour le jour"
dans "Patchwork" (c) Éditions Daniel Maghen.
 
L'ouvrage commence par une évocation de la personne qu'était la discrète Monique Martin. Un puzzle composé au départ de témoignages de plusieurs de ses proches et de notes extraites de ses carnets. Il se structure ensuite en plusieurs chapitres brièvement introduits: L'Atelier, Les Gens, Bruxelles, Les Voyages, Les Animaux et Ernest et Célestine, cette dernière partie étant la plus fournie avec 130 pages. Imaginez, 130 pages de planches originales en couleur ou à l'encre sépia issues des 26 albums que compte la série. C'est un ravissement de vagabonder dans tant de beauté, tant de sensibilité. Ernest et Célestine sont si délicatement humains. Voir leurs attitudes, leur complicité, leur amour se décliner en de si belles pages qui laissent les traits respirer est un enchantement. Croquis au crayon et commentaires de l'auteur sur son travail ou ses personnages font percevoir l'artiste inquiète qu'elle a été et comment elle a transcendé ces craintes en des scènes de paix et de joie. Elle mariait bic, crayon, fusain, aquarelle et tout ce qui lui semblait idéal pour parvenir à représenter ce qu'elle avait en tête. A ce propos, l'index en fin d'ouvrage donne l'origine et la technique utilisée pour chacune des illustrations.
 
Certaines images paraîtront peut-être un peu étranges à qui connaît bien les livres de Gabrielle Vincent ou qui a visité ses expositions. Rappelons que deux ventes de ses dessins ont été organisées récemment par la galerie Daniel Maghen à Paris et qu'il était aussi possible de les voir en ligne. C'est tout simplement parce qu'elles figurent à bords perdus dans certaines pages. Leur recadrage peut étonner quand on isole une page mais il passe mieux quand on feuillette le livre. Et il faut bien avouer que la plupart des dessins apparaissent dans leur forme originelle. Pour le reste, il convient de saluer la mise en page qui entraîne le lecteur dans ce vibrant parcours en déclinant thèmes, genres et couleurs en une belle harmonie qui rend grâce au talent de l'artiste.
 
Double page de la partie Voyages de "Patchwork",
extraite de "Au désert". (c) Éditions Daniel Maghen.
 
Les chapitres précédents évoquent des aspects moins connus de l'art de Monique Martin. Les scènes d'atelier sont splendides et loin d'être académiques. Les portraits d'hommes, de femmes et d'enfants transpirent d'humanité, qu'ils soient au fusain, à l'encre ou à l'aquarelle. Les vues bruxelloises nous promènent en divers lieux de la capitale belge et bien entendu au Palais de justice où elle allait souvent écouter les procès. Ses voyages au Maroc, en Tunisie et en Égypte montrent une autre facette de son talent: croqueuse d'instants divinement aquarellés, qu'ils saisissent les hommes du désert ou des paysages de ville, de désert ou de mer. Quant à la partie sur les animaux, elle oscille entre le cirque et le merveilleux album qu'est "Un chien" (1982).
 
Carnet de voyage en Tunisie. (c) Éditions Daniel Maghen.
 
Il s'agit en effet d'un somptueux patchwork que ce beau livre composé à partir de quelques-uns des 10.000 dessins que Gabrielle Vincent a laissés, sans oublier ses peintures, ses carnets de travail et certaines de ses correspondances. Combien de lettres n'a-t-elle pas écrites? Allusion à la couverture cousue dans Ernest et Célestine, "Patchwork" est un formidable travail qui a su choisir de ne pas faire écrire un expert mais de laisser l'artiste se raconter à nous par ses illustrations et ses mots.

Études de femmes et vue de l'atelier dans "Patchwork". (c) Éditions Daniel Maghen.




Rééditions 2024

Mon petit Père Noël
Gabrielle Vincent
Grasset Jeunesse, 32 pages

Quelle belle idée de rééditer dans un format cartonné toilé cette fois, avec une image de couverture plus dynamique, un conte de Noël publié pour la première fois par l'éditeur en 1994. L'histoire n'a pas pris une ride. La touchante rencontre un 24 décembre de la jeune Magali et du Père Noël. Un tout petit Père Noël qui est descendu du ciel en parachute, les mains vides. La fillette qu'il croise par hasard n'en croit pas ses oreilles. Elle décide de lui venir en aide. N'écoutant que son grand cœur, elle court vers sa maison, fonce dans sa chambre et revient à l'homme en rouge avec sa poupée en cadeau. De quoi meubler la solitude du visiteur. Tendresse, humour et sensibilité sourdent de cet album magnifique.
 
1994.
Un texte dialogué et des dessins entourés d'un filet peint composent une magnifique histoire dans des tons de neige et d'hiver, faisant ressortir les couleurs des deux personnages. Les plus attentifs remarqueront que la poupée Caroline est devenue Lila dans cette nouvelle édition, "le nom d'une amie épistolaire de Gabrielle Vincent à qui elle confiait apparemment beaucoup de ses secrets de "fabrication"", nous dit l'éditrice actuelle.
 


Ce 24 décembre, Lila a reconnu le Père Noël. (c) Grasset-Jeunesse.

 
Ernest et Célestine
Le sapin de Noël
Gabrielle Vincent
Casterman, 40 pages

Publié en 1995, cet album qui paraît dans une nouvelle édition cartonnée posait déjà la question des habitudes de Noël. Couper un sapin pour le décorer chez soi? Peut-être pas si on suit l'idée de Célestine qui a repéré, dans le grand parc enneigé, un petit sapin solitaire un peu tordu, et qui souhaite passer son réveillon avec Ernest, dehors, dans la neige, près de ce petit sapin.
 
"Le sapin de Noël". (c) Casterman.


Ernest et Célestine
Les plus belles histoires
Gabrielle Vincent
Casterman, 144 pages
 
Une nouvelle édition cartonnée d'un recueil conçu en 2019. On y trouve cinq histoires fondamentales du gros ours et de la petite souris, le B A BA d'Ernest et Célestine.
 
 
  • Ernest et Célestine ont perdu Siméon, la première (1981)
  • Ernest et Célestine - La cabane (1999)
  • Ernest et Célestine au musée (1985)
  • Ernest et Célestine - Un caprice de Célestine (1999)
  • Ernest et Célestine musiciens des rues (1981)
 
 
Ernest et Célestine
Bienvenue les enfants!
Gabrielle Vincent
Casterman, 40 pages

La réédition sous un autre titre de "Ernest et Célestine... et nous", paru en 1990, le seul titre où le duo est confronté à de vrais enfants. Un album que Gabrielle Vincent a imaginé à la suite d'une correspondance qu'elle a entretenue avec les enfants d'un ami. Les lettres y ont toute leur place! Célestine a déjà reçu trois missives  d'Antoine et elle voudrait le voir comme lui voudrait la voir. Le hic, c'est Ernest qui n'invite que ses amis et ne sort guère. Il en faut plus pour décourager la petite souris qui saisit papier et crayon pour envoyer un courrier à Antoine. L'histoire se développe de façon inattendue entre les rebuffades de l'ours et les surprises qu'amène Antoine, qui n'est pas seul dans sa fratrie.
 
"Bienvenue les enfants!". (c) Casterman.

 

Plus tôt dans l'année avaient reparu en grand format cartonné "La chambre de Joséphine", "La naissance de Célestine", "La tante d'Amérique" et "Le labyrinthe" de Gabrielle Vincent, toujours chez Casterman, éditeur que l'on bénit pour cela.
 

Créations 2024

Notre enthousiasme n'est pas le même pour ces albums qui charcutent l'œuvre originale. A-t-elle besoin d'être réinterprétée? Non, bien entendu. Les albums, que ce soient ceux d'Ernest et Célestine ou les autres se suffisent à eux-mêmes. Ils enchantent et élèvent leurs lecteurs.
 

Quel est l'intérêt d'un livre comme "Ernest et Célestine - L'album photo des jours heureux" (Casterman, 40 pages) où Fanny Husson-Ollagnier écrit un texte sur des images de Gabrielle Vincent, utilisées comme autant de photos? Où est la sincérité des histoires originales, qui disaient les jours heureux mais aussi les difficultés, qui disaient la vie tout simplement.

"L'album photo des jours heureux". (c) Casterman.

Pire encore est "Le calendrier de l'Avent - Ernest et Célestine" (texte de Fanny Husson-Ollagnier d'après l'univers de Gabrielle Vincent, Casterman). Un grand format cartonné en diptyque où 24 petits livres souples de 24 pages illustrées en quadri sont glissés dans des pochettes. Une histoire par jour pour attendre Noël.
 
L'idée était bonne. Sauf que les mini-histoires sont terriblement fabriquées, à mille lieues du ton de Gabrielle Vincent même si elles utilisent les éléments scénaristiques de ses albums. Au mieux, elles peuvent servir à un quiz pour qui connaît bien l'œuvre. Il faudrait identifier les albums qui ont servi à composer ces histoires sans saveur, émotion ou sentiment.


jeudi 12 mai 2022

Philippe Herbet, de mots justes en mots rares

LU & approuvé

"Fils de prolétaire"
, le titre sonne comme un couperet et comme un défi. Tout comme les premières phrases de ce bref récit autobiographique, miroir des années 60 et 70, plus triste que joyeux mais sans pathos (Arléa, collection "La rencontre", 80 pages): "Je me suis souvent demandé si mon père était mon père et ma mère ma mère, si je n'étais pas un enfant adopté." A près de 60 ans, l'auteur, le photographe belge Philippe Herbet, grand voyageur de son état, plonge dans sa jeunesse à Seraing, près de Liège. Il convoque des fantômes longtemps cachés qu'il est l'heure pour lui de regarder. Pas d'image dans ce premier récit seulement en mots, après huit livres de photos parfois accompagnées de textes. Pas de photos mais des mots qui en sont autant. Une écriture au scalpel pour évoquer ce père ouvrier à l'usine, "plus aisé à aborder à travers ce qu'il n'est pas et ne possède pas", cette mère toujours vêtue de blanc, qui ressemble à Maria Pacôme, "femme d'ouvrage" alors qu'elle a une formation de couturière. Un gentil solitaire et une rebelle maladroite unis pour la vie envers et contre tout.

Alphonse et Marie élèvent leur fils unique comme on le fait à l'époque, d'ordres en injonctions, d'interdictions en obligations. Une éducation rude impliquant une obéissance totale, sûre que les "tu n'y arriveras pas" sont plus efficaces que les encouragements. Rabaisser plutôt qu'élever. Le fils unique se sauve en voyant le monde tel qu'il n'est pas. "Je rêve la vie." Il fugue sans sortir de sa chambre. Philippe Herbet nous partage son enfance un peu misérable sans être dramatique. Les amies de sa mère, les bricolages du père, les visites à la famille, les promenades. En toile de fond, la société de consommation qui prend ses marques. Le "progrès" qui devient leitmotiv. 

En séquences souvent courtes, le narrateur nous dit ces existences ternes dont il a gardé un souvenir très précis à défaut de photos, détruites par un père qui jette tout ce qui l'encombre. Philippe Herbet se rappelle tout, la banalité d'une vie en famille parfois piquée de disputes, les humiliations à l'école, le choix d'études amenant à un "bon métier", la question de l'orientation sexuelle, mais aussi les éclats de joie que sont des vacances dans le sud de la France ou l'acquisition d'un premier appareil photo. Lui qui s'était réfugié dans la littérature va pouvoir s'adonner à sa passion, prendre des photos. Surtout, il va s'émanciper. Rencontrer qui il veut, partir à Paris, se lancer dans la vie, voyager, photographier... Devenir qui il est, en tournant le dos à son passé. Jusqu'au moment où il réalise qu'il est capable de rencontrer enfin ses parents dans leur véracité. "Fils de prolétaire", sans "s" dans le titre, avec "s" dans le texte, est le récit impressionnant de ce chemin, écrit en mots justes jouant avec des mots rares comme andrinople ou amaxophobe.



mercredi 9 février 2022

Le réveil d'un Stéphane Lambert libéré

Stéphane Lambert. (c) Arléa.

Né à Bruxelles en 1974, il a été un enfant plutôt solitaire, excellent à l'école. Un ado en dérive, moins que son frère, et en rupture scolaire. Jeune, Stéphane Lambert s'est trouvé un refuge dans les salles de cinéma du nord de la ville, son nouveau quartier après le divorce de ses parents. Adulte, l'écrivain belge s'est plongé dans l'analyse de peintres tout en publiant une œuvre de romancier, de poète et d'essayiste. Que s'est-il passé? Que fuyait-il? Qui fuyait-il?

Stéphane Lambert s'en explique avec précision dans "L'Apocalypse heureuse" (Arléa, 184 pages), un livre bouleversant. Un livre qu'il portait depuis longtemps en lui, ses écrits réfléchissant et reflétant souvent sa vie et son travail, mais dont l'écriture achoppait régulièrement. A cause de moments de vie difficiles, de ruptures? Possible, mais il y avait un autre cadenas. Ce qui l'a sans doute déverrouillé, c'est le livre de Vanessa Springora, "Le consentement" (Grasset), sorti en janvier 2020 et devenu l'affaire Matzneff. Ceux qui suivent Stéphane Lambert sur Facebook se souviennent sûrement de son émotion et de ses interventions (reprises en fin de cette note).

Pédophilie et littérature allaient désormais se conjuguer également chez Stéphane Lambert qui analyse avec lucidité dans ce récit la destruction de sa famille et les répercussions des silences parentaux sur son parcours de vie. "Le non-dit a contaminé chaque jour", écrit-il. Il avait dix ans quand il fut la proie d'un pédophile, ami de la famille, dans le silence abyssal de ses parents. Des parents qui savaient mais n'ont rien dit, entraînant ainsi la culpabilisation de la victime. Ce calvaire a duré un an et l'écrivain l'a tu pendant sept ans avant de le mentionner au détour d'un livre, "Charlot aime Monsieur" (Espace Nord, 2015). C'est à 46 ans qu'il a pu le regarder en face, à la faveur d'un de ces coups dont le destin a le secret. Allant à un rendez-vous chez un thérapeute dans le quartier de son enfance, il découvre en y parvenant que l'immeuble était aussi celui de D., où ce dernier le conviait près de quarante ans auparavant. Le nom du prédateur figurait même encore aux sonnettes! "L'Apocalypse heureuse" est toutefois davantage qu'un récit dénonçant des actes pédophiles. C'est une analyse lucide et douloureuse des conséquences qu'ont eus les compromis parentaux. "C'était sur les dégâts que recouvrait ce silence que je voulais revenir." Une réflexion sur l'origine des peurs qui barrent votre route. Une introspection sur le pouvoir de la beauté.

Passée la surprise de ce rendez-vous avec soi-même imprévu, naissent les questions, l'une appelant la suivante, car l'auteur n'élude plus rien. Le divorce des parents quand il a douze ans, la lâcheté puis la dépression d'un père, les envies de revanche d'une mère, la solitude des deux enfants déstabilisés, obligés de trouver eux-mêmes des réponses à leurs questions, leurs nouvelles voies, pas forcément les bonnes. Il faut se rappeler qu'on est alors encore au XXe siècle et que les enfants n'étaient pas toujours jugés aussi importants qu'aujourd'hui. Adulte, arrivent les rencontres, les amours, dont celui de Jan pendant dix-neuf ans, et le travail d'écriture, essentiel et solitaire, les voyages. "Ce débat intérieur (trouver un accord avec l'idée de finitude) est l'histoire de ma vie." Dans ce déchirant récit autobiographique, il raconte comment s'est mise en place "la mécanique de [ses] empêchements". Il dénonce sans juger un silence parental initial destructeur dont la victime va parvenir petit à petit à s'extraire après s'être longuement maltraitée, à s'élever, à se réveiller, le père et la mère ayant inversé les rôles parents-enfants, par immaturité plus que par intention. 

L'écrivain met en parallèle son itinérance à travers le globe, ses blessures et ses souffrances. Il ne cesse de s'interroger, buvant son calice jusqu'à la lie. Mais il rebondit en cherchant l'apaisement à défaut de la réconciliation. Ce cheminement vers une paix libératrice, d'une honnêteté totale, bouleverse le lecteur qui y est invité sans qu'il ne soit fait de lui un voyeur ou un arbitre. C'est une vie, la vie de Stéphane Lambert, une "apocalypse heureuse", titre qui évoque irrésistiblement, mutatis mutandis, "La nostalgie heureuse" d'Amélie Nothomb (lire ici). Une vie dans laquelle les livres ont joué un rôle essentiel, tout comme cette phrase d'Herman Melville, "La vie est une traversée vers sa maison". Une vie dont la route n'est plus barrée par un camion. Aujourd'hui le narrateur vagabond semble apaisé. Il s'est installé en France, dans le Vexin, pas si loin de sa Belgique natale. Avec ce livre, il s'est tracé un chemin. Le sien.


Stéphane Lambert sera ce jeudi 10 février de 18 à 20 heures à la librairie Filigranes (avenue des arts, 39, Bruxelles) pour présenter son livre.



Le 4 janvier 2020, Stéphane Lambert écrivait sur Facebook:
"Pour avoir été sous l'emprise d'un prédateur pédophile pendant une année alors que j'avais dix ans comme je l'ai raconté dans au moins deux de mes livres ("Charlot aime Monsieur", "Mon corps mis à nu"), je ne peux pas regarder l'extrait d'"Apostrophes" du 2 mars 1990, circulant en boucle depuis plus d'une semaine sur les réseaux sociaux, sans ressentir un très grand malaise. L'arrogance, la suffisance et le contentement de soi dont Gabriel Matzneff y fait montre sont tout bonnement insupportables et n'ont d’égal que l’impunité et la complaisance (la célébration) dont il a bénéficié tout au long de sa vie. A cet égard, la légèreté, pour ne pas dire la vulgarité, avec laquelle Bernard Pivot aborde le sujet, est inadmissible. En évoquant le goût de Matzneff pour les "minettes" sur le ton de la plaisanterie, on dirait qu'il parle de simples objets sexuels et non de jeunes êtres en formation. Nous sommes pourtant en mars 1990, et non plus dans la folie débridée des années 70, ni dans l'antiquité grecque, nous sommes alors en pleine hécatombe du sida, nous sommes six années après l'histoire que j'ai vécue.

(...) Je connais parfaitement la complexité des histoires de pédophilie, je sais sur quels ressorts s'appuie le prédateur pour créer ce phénomène d'emprise sur sa proie, je sais combien de décennies il faut pour parvenir à discerner et comprendre ce qui s'est passé, à mesurer, puis à dépasser les dégâts engendrés, je sais combien de temps il faut, après ce soi-disant apprentissage précoce de l'amour, pour se défaire de l'emprise, pour enfin prendre les rênes de sa vie, pour aimer vraiment, c'est-à-dire librement.

Je salue la manière dont Denise Bombardier avait courageusement pris la parole le soir du 2 mars 1990 envers et contre tous, car je sais qu'au ravage de l'abus de pouvoir d'un adulte sur un enfant, un autre ravage, sournois et lancinant, vient se superposer: celui du silence dans lequel la victime est laissée et où elle doit quand même tenter d'avancer et de se construire à partir de ce chaos. Car, non, je ne pense pas que briser le silence soit incompatible avec l'acte d'écriture. Je pense même qu'écrire consiste justement à extraire le non-dit de sa poche d'ombre. La subversion en littérature ne réside pas que dans l'aveu (ou dans la fascination) de l’exercice du mal, elle est aussi du côté de ceux qui se délivrent de celui qu’ils ont subi."

Le 5 janvier 2020:
"Un peu plus de 24h après la publication de mon post à propos de l'affaire Matzneff, je voudrais remercier les lecteurs et lectrices de mon texte pour leurs marques de soutien qui m'ont beaucoup touché. Je m'excuse de n'avoir pas pu réagir et répondre à chacun. Ce n'est pas chose aisée de prendre la parole dans l'espace public au sujet de ce genre d'affaire, on en éprouve encore des décennies plus tard une sorte de culpabilité à oser dénoncer, et lorsqu'on le fait, on doit lutter contre d'incompréhensibles résistances intérieures que la société a instillées en soi pour nous maintenir dans le silence.

(...) J'avais 17 ans très exactement la première fois où j'ai parlé de mon histoire. Sept années donc après les faits. Pendant ces sept années de silence, ma vie s'est totalement déconstruite. J'ai publié mon premier roman "Charlot aime Monsieur" à 22 ans. J'y racontais de l'intérieur comment l'enfant entrait dans l'emprise du prédateur, mais je n'accordais qu’une ligne à la fin du livre à ces 7 années de silence: "Pendant sept ans, Charlot se tait." Les dégâts irrémédiables qui se sont opérés pendant ces 7 années, je n'ai jamais pu encore mettre des mots dessus dans un livre. Grâce à une bourse du CNL, j'y travaille aujourd'hui depuis plusieurs mois. Comme quoi, les choses sont toujours plus complexes qu'on ne l'imagine. Quand je suis sorti du silence après ces 7 années, ma parole s'est heurtée aussitôt à un refus de l'entendre. Je n'ai pas évoqué dans ces deux posts le rôle des familles dans les histoires de pédophilie car ce n'était pas mon dessein, mais il y a beaucoup de choses à en dire, et sans doute que cet espace des réseaux sociaux n'est pas vraiment le lieu pour les dire."

Le 16 janvier 2020:
"J'ai lu le livre de Vanessa Springora hier soir. Je n'en ai presque pas dormi. C'est implacable et glaçant, et ce bien au-delà du thème de la pédophilie. Le livre montre à quel point le rapport à la littérature en France a pu avoir une dimension totalitaire et fanatique, dont on n'est pas encore sorti. On me traitera de candide ou de naïf, mais cela me bouleverse énormément. Moi qui ai tout investi dans cette activité qu'est l'écriture, je ne reconnais pas mes idéaux dans la violence de ce milieu. A l'heure où tout se déconstruit dans ma vie personnelle, j'ai l'impression aussi d'une déconstruction de ce à quoi j'ai cru profondément. Il y aura bien un avant et un après à l'affaire Matzneff."












jeudi 2 décembre 2021

Benjamin Chaud par lui-même

LU & approuvé

"Ma folle vie de dessinateur". (c) Hélium.

Question. Benjamin Chaud
est-il plus souvent à sa table de dessin ou sur les réseaux sociaux? La réponse est simple. Vous la connaissez si vous êtes sur Facebook et/ou Instagram. Benjamin Chaud est autant à sa table que sur les réseaux. Il dessine, il se dessine et il poste. Tous les jours, on voit débouler sur la toile des dessins de lui, des autoportraits souvent, qui sont aujourd'hui réunis dans l'exquis recueil "Ma folle vie de dessinateur, ou comment faire son autoportrait en toutes circonstances" (Hélium, 128 pages), et aussi des contes de fesses, devenus également un livre, des dessins d'actualité, des contes de fées actualisés et des classiques de la littérature érotisés... Une assuétude se crée rapidement.

Qui est Benjamin Chaud? Un auteur-illustrateur jeunesse, résumera-t-on. Un dessinateur compulsif, le créateur avec Ramona Badescu de Pomelo, en solo de Pompon ours, avec Henri Meunier de Taupe & Mulot, entre autres... Voilà pour le côté cour. Pour le côté jardin, on se référera aux 128 délicieux autoportraits de l'album, croquis rapides et expressifs au crayon et crayons de couleur posés deux par deux dans les pages. Barbe de trois jours et pull jacquard presqu'à tous les coups. Ils sont autant de définitions de lui-même. Soigneusement légendés, parfois différemment que lors de leur première publication, les portraits croqués sont craquants, amusés, inventifs, pleins d'autodérision. S'ils font d'abord rire, ils disent aussi la condition d'illustrateur et offrent en un discret filigrane un état de la société et du monde. Leur légèreté apparente ne cache pas la réalité de Benjamin Chaud, un dessinateur autoligoté à sa table, perfusé au café, à la recherche d'inspiration, un as du dessin, un bourreau de travail, un artiste généreux comme pas deux, qui se libère parfois pour participer à un salon ou se détendre, une occasion pour lui de dessiner autrement. Pour tous.



"Ma folle vie de dessinateur". (c) Hélium.





mardi 13 juillet 2021

Récits de vie de 0 à 18

Susie Morgenstern.

Fée de la littérature de jeunesse avec une centaine de titres publiés et grandement appréciés, Susie Morgenstern a déjà raconté abondamment sa vie dans des romans et des albums destinés à toutes les tranches d'âge de l'enfance et de l'adolescence. Habituée des manifestations littéraires jeunesse, salons, festivals, rencontres scolaires, Susie Morgenstern n'a jamais hésité à y partager de nombreux événements de sa vie, petits ou grands, joyeux ou tristes. Pour peu qu'on soit amateur de littérature de jeunesse, on sait beaucoup de choses sur celle qui est née Susie Hoch à Newark dans le New Jersey aux Etats-Unis le 18 mars 1945 et est arrivée en 1965 en France, à Nice précisément, après avoir rencontré en Israël, à 18 ans, un mathématicien français, Jacques, l'amour de sa vie dont elle allait prendre le patronyme!

A lire "Mes 18 exils" (L'Iconoclaste, 224 pages), sa passionnante autobiographie publiée du haut de ses 76 ans, on se rend compte que Susie Morgenstern ne vous avait pas tout dit. Le reste, elle nous le confie de sa plume singulière, vive et sensible, si proche de sa diction qu'en la lisant, on entend son épouvantable accent américain. Le reste. Son immense amour de la vie, peu importe les surprises. Son appétit pour chaque jour qui commence avec, si possible, ses grands éclats de rire distinctifs. Son état d'esprit ouvert à l'aventure de vivre. Pas par militantisme mais parce qu'elle est comme ça, Susie.

En décidant de baser son autobiographie sur un mot à même de faire peur et d'occulter un récit extrêmement passionnant, digne d'un roman ("Quelle vie! Plus pleine, plus riche, plus drôle qu'un roman") et en le déclinant 18 fois, Susie Morgenstern peut donner l'impression de vouloir dérouter son lecteur. C'est mal connaître cette professionnelle de l'écriture, cette championne des déclarations. Son lecteur, elle le rattrape tout de suite par un bref cahier photo en ouverture de l'ouvrage et par un bref résumé des "18 exils" qu'elle a définis. Du premier, "naître", au dix-huitième, "mourir", en passant par tout ce qui a fait d'elle l'être humain aussi original qu'attachant qu'elle est: son sexe, sa famille, sa religion, ses rencontres amicales, amoureuses, ses maternités, son changement de pays, ses études, son boulot, ses joies et ses deuils, ses tristesses, son veuvage, sa maladie, sa résurrection amoureuse...

Tout cela, Susie Morgenstern nous le confie avec sincérité, nous entraînant à sa suite dans cette incroyable aventure qu'est sa vie, qu'est la vie. Une vie qu'elle a toujours croquée à pleines dents, forte de ses appétits variés, manger, lire, écrire, aimer, enseigner, donner. Même si elle a parfois morflé, l'énergique qu'elle est a thésaurisé chaque fois. Elle nous partage son évolution, ses doutes, ses questions, ses réussites, ses rigolades. Sa volonté farouche de suivre sa voie, de quitter certaines choses et d'en découvrir d'autres. Son impertinente liberté.

"Mes 18 exils" se lit avec curiosité et plaisir, hymne à la vie lucide et plein d'émotions, de rires et d'autodérision. Quel parcours! Merci à Susie de nous le partager et de nous inciter à vivre nos vies et à profiter de chaque moment.
"L'ultime exil, on essaie tous de ne pas y penser
Mais quand on n'en est pas loin, c'est difficile.
Ma prière quotidienne: "Merci d'être en vie!"
Restons le plus possible dans cette vie
dont on se plaint mais qu'on aime tant-tant-tant!"
"Exil 18, Mourir".




Les petits bonheurs de Susie Morgenstern par elle-même

Mes petits bonheurs

Rester à la maison
Se lever
Se laver
Presser les oranges du jardin
Écouter les gazouillements de la cafetière
Toaster
Tartiner
France Inter
Se brosser les dents
Contempler le ciel bleu azur
Faire le lit avec des beaux draps
Faire une lessive
Attacher une montre sur le poignet
Faire du stretching pour le dos en miettes
S’habiller dans des vieilles guenilles 100 % coton
Écrire une page dans un journal intime
Répondre à de vraies lettres
Arranger les coussins de toutes les couleurs
Allumer l’ordinateur
E-mail
Regarder la mer au loin
Penser à Jacques
Arroser les plantes
Parler au téléphone
Cuisiner pour Mayah et Jean-Marc
Tendre le linge sur le toit
S’allonger cinq minutes au soleil
Penser à Yona et à Noam
Taper trois pages


 

jeudi 17 décembre 2020

Frédéric Pajak clôt son "Manifeste incertain"

New York. (c) Noir sur Blanc.

En huit ans, Frédérik Pajak a publié les neuf épisodes de son sensationnel "Manifeste incertain" qui s'achève avec "Manifeste incertain 9. Avec Pessoa. L'Horizon des événements. Souvenirs. Fin du Manifeste" (Noir sur Blanc, 352 pages). "Fin de l'histoire", en dit-il, à la fois dessinateur et écrivain. Mais quelle histoire! Un paysage de l'incertitude inouï où il nous a fait découvrir des écrivains, des peintres, des penseurs, leurs destins, leurs cheminements et aussi le sien, assorti de sa pensée bouillonnante - y compris sur les gilets jaunes et le coronavirus. Des êtres dont les destins ont été incertains, notamment parce qu'ils n'ont été reconnus qu'après leur mort. Des "ratés magnifiques", en dit-il.

Frédéric Pajak. (c) Louise Oligny.
Travailleur acharné, en guerre perpétuelle contre la bêtise, même s'il dit aussi rêver et "fermenter", Frédéric Pajak achève ici un cycle d'une valeur inestimable pour nous, lecteurs. Neuf épais volumes de format moyen, en noir et blanc sur un beau papier crème. Neuf exigeantes expéditions en littérature, neuf voyages labyrinthiques dont il est le guide lumineux, neuf escapades peu communes à la rencontre de ces destins croisés avec le sien, neuf randonnées superbement illustrées de son trait vigoureux et expressif. Une œuvre unique et magistrale.

Fernando Pessoa. (c) Noir sur Blanc.

Entamé par une réflexion sur l'actualité récente, un hommage à ses chats, la défense des animaux maltraités, l'évocation de la poésie et de ses voyages, "Manifeste incertain 9" rappelle tout de suite qui est Pajak: "La plupart de ceux qui épousent une cause, au mieux m'indiffèrent, au pire me répugnent. Plus la cause est honorable, plus ils aggravent leur cas. (...) Dès que j'aperçois un homme - ou une femme - pétri de convictions, je m'enfuis. Je vais boire un verre dans les vignes, chez l'ami Gilles. Nous prenons soin de ne pas refaire le monde."

On passe ensuite au sujet annoncé en couverture, Pessoa. Frédéric Pajak nous le fait rencontrer, découvrir depuis son enfance, lors de ses voyages, à sa mode si particulière, tellement pleine d'énergie et d'intelligence, balançant entre textes et dessins (plus de deux cents),  Des épisodes de vie qu'il entrecoupe par trois fois de souvenirs personnels, glanés aux quatre coins du monde et dans l'intimité de son cœur. Un deuxième pas de danse avec ses années récentes et l'auteur nous mène à l'épilogue, consacré à... Jésus-Christ.

Les sommaires du "Manifeste incertain"

  1.  Avec Walter Benjamin, rêveur abîmé dans le paysage (2012)
  2. Avec Nadja. André Breton et Walter Benjamin sous le ciel de Paris (2013)
  3. La mort de Walter Benjamin. Ezra Pound mis en cage (2014)
  4. La liberté obligatoire. Gobineau l'irrécupérable (2015)
  5. Van Gogh, l'étincellement (2017)
  6. Blessures (2017)
  7. Emily Dickinson, Marina Tsvetaieva. L'immense poésie (2018, lire ici)
  8. Cartographie du souvenir (2019)
  9. Avec Pessoa. L'horizon des événements, Souvenirs, Fin du manifeste (2020)              


mercredi 2 septembre 2020

Ecrire et dessiner après une rupture amoureuse

Première page du "Journal" de Julie Delporte. (c) Pow Pow.


Si Julie Delporte est née à Saint-Malo en 1983, l'auteure-illustratrice française vit depuis belle lurette à Montréal, au Canada. Elle est l'auteure de plusieurs romans graphiques où elle raconte sa vie en crayons de couleur, pour le texte manuscrit et pour les dessins. Est-ce ce "Journal", à la couverture si tendre, qui court de février 2011 à octobre 2012, d'abord publié en ligne, ensuite édité en 2014 à l'Agrume, et aujourd'hui réédité chez Pow Pow (192 pages) qui a été le déclencheur des volumes suivants, "Je vois des antennes partout", antérieur dans le temps mais publié après, et "Moi aussi, je voulais l'emporter", essai littéraire sur le féminisme en général et sur Tove Jansson, la créatrice des Moomins, en particulier (Pow Pow, 2015 et 2017)?

Ce "Journal" si personnel qui suit une rupture amoureuse et les diverses phases qu'elle occasionne, colère, repli, dépression, renaissance, création, réassurance, etc., frappe par sa sincérité, tonalité qui lui confère aussitôt une universalité permettant à chacun de s'y glisser, de s'y reconnaître, d'entrer en empathie. Julie Delporte en atteste, il n'est pas facile de vivre à deux, encore moins quand on se retrouve dans la même discipline artistique. On ne fait pas toujours le bon choix. Il n'est pas facile non plus de vivre seule, d'avoir à assumer en solo sa vie et les mille soucis administratifs ou pratiques. Mais il y a l'art, le dessin, la littérature, les amis, la musique, la nature, le goût de vivre malgré tout...

"Journal" de Julie Delporte. (c) Pow Pow.

L'album s'ouvre sur une citation d'Annie Ernaux: "Je me demande si je n'écris pas pour savoir si les autres n'ont pas fait ou ressenti des choses identiques, sinon, pour qu'ils trouvent normal de les ressentir. Même, qu'ils les vivent à leur tour en oubliant qu'ils les ont lues quelque part un jour."


"Journal" de Julie Delporte. (c) Pow Pow.

Julie Delporte se raconte dans ces pages écrites et illustrées mais elle nous interpelle en même temps qu'elle se confie. Elle nous confie cette part de sa vie, ces vingt mois à l'aube de ses trente ans, dans une écriture manuscrite ronde et irrégulière, parfois biffée, faits, réflexions, rêves, projets... dans des dessins qui vont de la vignette à la composition en passant par les portraits et les croquis dans différentes gammes chromatiques. "Journal" est une œuvre de création courageuse, car il en faut pour se mettre ainsi à nu, touchante et invitant à la résilience. L'artiste accompagne cette réédition d'une note: "Presque dix ans ont passé depuis l'écriture de mon journal. Je le relis comme s'il appartenait à une autre femme, à une jeune artiste que j'admire d'avoir le courage d'être si sincère. C'est l'année de sa première séparation d'adulte et, surtout, de sa rencontre avec les crayons de couleur. Ce livre témoigne de l'artiste que je suis aujourd'hui. Je souhaite qu'il vous donne à vous aussi l'envie d'écrire et de dessiner."

"Journal" de Julie Delporte. (c) Pow Pow.