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lundi 16 mars 2026

Les prix 2025 de l'Académie belge

Les lauréats 2025. (c) ARLLFB.

Samedi matin, l'Académie royale de langue et de littérature françaises de Belgique (Arllfb)
a remis ses prix littéraires 2025 en son lieu, le Palais des Académies. Un palmarès en huit temps, tous les prix n'étant pas annuels, qui se distingue par ses deux choix féminins,  portés sur deux candidates malheureuses au prix Rossel 2025 (lire ici). 
 
 
Les huit livres mis à l'honneur.


Grand prix de poésie

Le Grand prix de poésie (1.500 €) récompense un poète ou une poétesse belge pour un recueil remarquable.
 
Lauréat
Harry Szpilmann, pour "La vie fragile" (Le Taillis Pré)
 
Étaient aussi finalistes: 
  • Carino Bucciarelli, "Une poignée de secondes" (L'Herbe qui tremble)
  • Françoise Lison-Leroy, "Tu ouvres et c'est le jour" (Rougerie)
  • Marc Quaghebeur, "Labiales" (Lieux-Dits éditions)
  • Martine Rouhart, "En ce lieu clos" (Toi éditions)
  • Laurence Skivée, "Je trace" (La lettre volée)

 

 

Grand prix des arts du spectacle

Le Grand prix des arts du spectacle (1.500 €) récompense l'auteur belge d'une pièce de théâtre, mais éventuellement d'un scénario de cinéma ou de télévision, d'un seul en scène… Il peut également l'être pour l'ensemble d'une œuvre.
 
Lauréat
Jean-Marie Piemme, pour "Cabots mordus" (Edern)
 
Étaient aussi finalistes: 
  • Stanislas Cotton, "Tirésias jette l'éponge" (Edern)
  • Christine Delmotte, "Je voudrais mourir par curiosité" (Les Oiseaux de nuit)
  • Adrien d'Hose, "Collet" (Lansman)
  • Valériane De Maerteleire, "La reine rouge" (Lansman)

 

Grand prix du roman

Ce prix annuel (1.500 €) récompense un auteur ou une autrice belge ou vivant en Belgique, pour un roman mais aussi pour d'autres genres de fiction en prose (nouvelles, récits, apologues, etc.).
 
Lauréate
Emmanuelle Pol, pour "Jan sur un air de jazz" (Finitude)
 
 Étaient aussi finalistes: 
  • Frédérique Dolphijn, "Les oubliés" (Esperluète)
  • Claire Huynen, "Les femmes de Louxor" (Arléa)
  • Patrick Roegiers, "Satie" (Grasset)
  • Giuseppe Santoliquido, "Le don du père" (Gallimard)

 

Grand prix de l'essai

Ce prix (1.500 €) récompense l'auteur ou l'autrice belge d'un essai de philosophie, histoire, sociologie, spiritualité, religion… à l'exclusion de la critique littéraire, l'histoire de la littérature, la linguistique et la philologie qui font l'objet de prix distincts.
 
Lauréat
Pascal Chabot, pour "Un sens à la vie. Enquête philosophique sur l'essentiel" (PUF)

Étaient aussi finalistes: 
  • Gilles Collard, "Klaus, Une vie antifasciste" (Flammarion)
  • Chantal Deltenre, "Le regard retrouvé" (Esperluète)
  • Laurence Rosier, "La riposte, Femmes, discours et violences" (Payot)
  • Frédéric Saenen, "Léon Degrelle" (Perrin)
  • Pierre Schoentjes, "Inventer des grottes. Pré-histoires romanesques" (Le mot et le reste)
 
 

Grand prix d'histoire de la littérature

Ce prix (1.500 €) récompense l'auteur ou l'autrice belge ou écrivant en langue française, d'un ouvrage concernant l'histoire de la littérature mais aussi l'histoire des idées, des mentalités et des courants littéraires.
 
Lauréat 
Paolo Tortonese, pour "Remords. Zola, Dostoïevski" (Hermann)

Étaient aussi finalistes:
  • Sara Buekens, "Écologies littéraires africaines. L'imaginaire de l'environnement dans la littérature francophone postcoloniale" (Brill, 2025).
  • Esther Demoulin, "Beauvoir et Sartre. Écrire côte à côte" (Les impressions nouvelles, 2024).
  • Denis Saint-Amand, "Fictions du monde littéraire, Trois enquêtes" (Presses universitaires de Liège, 2025).
  • Myriam Watthee-Delmotte, "La littérature, une réponse au désastre" (Académie royale de Belgique, coll. L'Académie en poche, 2025).

 

 

Prix international de littérature française (catégorie théâtre)

Ce prix international (2.000 €) récompense alternativement un recueil de poésie, un roman et une pièce de théâtre et ce, pour une autrice ou un auteur issu de la francophonie et âgé de moins de 50 ans. L'année 2025 est dédiée au théâtre.

Lauréat
Samuel Gallet, pour "Le Pays innocent" (Éditions Espaces 34)

Étaient aussi finalistes: 
  • Thomas Depryck et Antoine Laubin, "Maria et les oiseaux" (De Facto/CED-WB/E&C)
  • Claire-Marie Lievens, "Qui a tué Patrice Lumumba?" (Les Oiseaux de nuit)
  • Lydie Tamisier, "L'odeur des tissus" (Tapuscrit, Théâtre ouvert)
  • Azilys Tanneau, "Rest/e" (Lansman)

 

 

Prix Verdickt-Rijdams

Le prix Verdickt-Rijdams récompense un auteur ou une autrice belge dont l'ouvrage porte sur le dialogue entre les arts et les sciences.

Lauréat
Jérémie Brugidou, pour "Bestiaire de lumière. Plongée dans les aventures lumineuses du vivant" (Éditions de l'Ogre)
 
Étaient aussi finalistes: 
  • Athane Adrahane, "Des lucioles et des ruines. Quatre récits pour un éveil écologique" (Le pommier)
  • Vinciane Despret et Pierre Kroll, "Dieu, Darwin, tout et n'importe quoi" (Arènes BD)
  • Paul Jorion, "L'avènement de la Singularité. L'humain ébranlé par l'intelligence artificielle" (Textuel)
  • Pierre Schoentjes, "Inventer des grottes. Pré-histoires romanesques" (Le mot et le reste)

 

Prix Découverte

Ce prix (1.000 €)  récompense une première œuvre littéraire d'un auteur ou une autrice belge. Il est remis alternativement, sur trois ans, à un recueil de poésie, un roman ou une pièce de théâtre. L'année 2025 est dédiée au roman.
 
Lauréate
Sandra de Vivies, pour "La femme du lac" (Cambourakis)
 
Étaient aussi finalistes: 
  • Rachel. M. Choltz, "Pipeline" (Seuil)
  • Claire Mathot, "La saison du silence" (Actes Sud)
  • Myriam Watthee-Delmotte, "Indemne, Où va Moby-Dick?" (Actes Sud)






lundi 10 mars 2025

Le palmarès 2024 de l'Académie belge, l'ARLLFB

Les lauréats 2024: Jeanne Pham Tran, Merlin Vervaet, Deborah Danblon, Marie Borel,
Emmanuel Dongala, Pierre Piret, Caroline Boulord, Grégoire Polet
et Jack Kéguenne. (c) ARLLFB.
 
L'Académie royale de langue et de littérature françaises de Belgique (ARLLFB) a remis neuf prix littéraires 2024 ce samedi 8 mars. Yves Namur, secrétaire perpétuel de l'institution, a d'abord rappelé les noms de deux de ses membre, récemment disparus, Michel del Castillo, élu le 12 avril 1997 et mort le 17 décembre 2024, Pierre Mertens, élu le 11 février 1989 et décédé 19 janvier 2025. Il a eu un mot aussi pour l'écrivain Boualem Sansal, arrêté et emprisonné à Alger le 16 novembre 2024.
 
L'officiant a ensuite annoncé la couleur: quinze minutes par prix, réparties entre proclamation par lui-même du/de la lauréat.e, lecture d'un extrait du livre primé et conversation avec le/la lauréat.e. Venus de Belgique, de France ou de Suisse, les neuf auteurs récompensés étaient tous présents à Bruxelles en ce matin ensoleillé. Tout a bien commencé avec Grégoire Polet, Grand prix du roman pour "Pax" (Gallimard). Mais ensuite... Lectures très théâtralisées, intervieweurs extrêmement diserts, répétant parfois ce qui venait d'être dit. Quand on a la chance d'avoir neuf lauréats de prix importants à disposition, on aimerait que l'occasion soit donnée au public - venu nombreux - de bien les entendre pour mieux les connaître. Encore faut-il leur laisser l'occasion de s'exprimer. Dommage. La séance m'aura toutefois appris que maintenant, je peux dire "J'ai eu venu à la remise des prix", en utilisant un passé surcomposé dont j'ignorais l'existence et qui a été mis à l'honneur dans le prix de  linguistique.
 
Palmarès
 
Grand prix du roman
Ce prix annuel est doté de 1500 €. Il récompense un auteur ou une autrice belge ou vivant en Belgique, pour un roman mais aussi pour d'autres genres de fiction en prose (nouvelles, récits, apologues, etc.).

Le prix est décerné à Grégoire Polet pour "Pax" (Gallimard, 2024, 448 pages). Un récit virevoltant autour de la conférence de la paix organisée en 1919 par le président Wilson.
"J'ai abordé la perméabilité entre le présent et le reste du temps".

 
 
 
 
Grand prix de l'essai
Ce prix biennal est doté de 1500 €. Il récompense l'auteur belge d'un essai. Les domaines concernés sont: la philosophie, l'histoire, la sociologie, la spiritualité, la religion… à l'exclusion de la critique littéraire, l'histoire de la littérature, la linguistique et la philologie qui font l'objet de prix distincts. 
 
Le prix est attribué à Pierre Piret pour "Le chant du signe. Dramaturgie expérimentale de l'entre-deux-guerres" (Circé, 2024, 210 pages). Analyse détaillée de sept auteurs de théâtre de l'entre-deux-guerres (les Belges Crommelynck, Ghelderode et Soumagne et les Français Apollinaire, Claudel, Cocteau, Vitrac).
 

 
 
 
 
 
Prix international de littérature française
Ce prix international, doté de 2000 €, récompense alternativement un recueil de poésie, un roman et une pièce de théâtre et ce, pour une autrice ou un auteur âgé de moins de 50 ans. Le prix 2024 est attribué à un roman.

Le prix est attribué à l'unanimité du jury à Jeanne Pham Tran pour "De rage et de lumière" (Mercure de France, 2023, 216 pages). Des liens invisibles se créent entre trois "héros" aux yeux de la romancière, Jack Preger, médecin des rues de Calcutta, sa mère qui s'est battue pendant 7 ans contre un cancer et la narratrice.
"La rage, ce peut être la colère mais cela peut aussi être la rage de vivre."
 
 
 
Grand prix des arts du spectacle
Prix annuel doté de 1500 €, le grand prix des arts du spectacle récompense du théâtre, mais aussi éventuellement: scénario de cinéma ou de télévision, seul en scène, etc.

Le prix récompense Merlin Vervaet pour "Le groupe de l'Ouest lointain" (Lansman, 2024, 76 pages). Une écriture théâtrale renouvelée qui oublie le dialogue au profit de la narration à la troisième personne. Une narration déjantée et drôle qui dézingue la société.
"Je me suis beaucoup documenté. J'ai entre autres lu le journal de bord du Belgica."  
 
 
 
 
Grand prix de linguistique et de philologie
Doté de 1500 €, ce prix récompense l'auteur ou autrice, belge ou étranger écrivant en langue française, d'un essai. Ce prix est réservé à la linguistique en tant que théorie du langage, et à la philologie comme étude de la langue, analyse de textes littéraires, etc. Il exclut donc l'Histoire de la littérature, des idées, des mentalités et des courants littéraires qui font l’objet d'un prix distinct et biennal lui aussi.

Le prix va à Marine Borel pour "Les formes verbales surcomposées en français" (Peter Lang, 2024, 662 pages, téléchargement gratuit sur le site de la maison d'édition, ici), présentant 7500 exemples de formes verbales surcomposées en français. Un temps inconnu de la plupart des personnes présentes dans l'auditoire Albert 1er de l'Académie, qui permet des phrases comme "Tu as eu venu à la remise des prix", bien plus fort que "Tu es venu à la remise des prix" et explique pourquoi.
 
Un charmant accent suisse qui n'a guère eu l'occasion de s'exprimer tant son interlocuteur a pris du temps imparti.


Grand prix de poésie
Annuel et doté de 1500 €, ce prix récompense un poète belge pour l’ensemble d’une œuvre ou un recueil remarquable.

Le prix est attribué à Jack Keguenne pour "À la lanterne" (éditions Edern, 2024, 244 pages), recueil de textes poétiques écrits il y a cinq ans pendant le confinement.
"Tous les poèmes sont dédiés à une personne suite à un événement ou un échange avec quelqu'un. Ils sont lisibles par tout le monde mais offrent un bonus à la personne à laquelle ils sont dédiés et pour moi."
 
 
Prix André Gascht
Ce prix biennal récompense une personnalité du monde de la critique (presse, radio, télévision, internet, etc.), en activité dans l’année où le prix est décerné ou pour son rôle éminent dans la critique.

Le prix va à Deborah Danblon pour l'ensemble de son travail. 
"Il y a les flèches et les couteaux suisses. Moi je suis un couteau suisse.

 
 
 
 
 
 
Prix Découverte
Le prix Découverte récompense une œuvre littéraire (principalement un recueil de poésie, mais également un roman ou une pièce de théâtre) d’un auteur belge, prioritairement, âgé de moins de quarante ans. Ce prix peut être attribué sur manuscrit.

Le prix Découverte est attribué à Caroline Boulord pour "Les nuits filantes" (L'arbre à paroles, 2024, 86 pages). Le mélange de la joie sans borne d'une mère observant son premier enfant et une forme de mélancolie qui en serait indissociable.
"Ma question est: qu'est-ce qui nous anime? Comment passer de l'inanimé à l'animé?"

 
 
 
Prix Nessim Habif
Biennal, ce prix récompense une personnalité, issue de la francophonie hors de France, pour une œuvre importante et de qualité écrite en langue française.

Le prix récompense Emmanuel Dongala, écrivain et chimiste, pour l'ensemble de son œuvre. Notamment "Un fusil dans la main, un poème dans la poche" (Albin Michel, 1973, roman), "Jazz et vin de palme" (Hatier, 1982, recueil de nouvelles), "Le Premier Matin du monde" (pièce de théâtre, 1984) , "Le Feu des origines" (Albin Michel, 1987, roman), "Photo de groupe au bord du fleuve" (Actes Sud, 2010, roman), "La sonate à Bridgetower" (Actes Sud, 2017).
 
Né le 14 juillet 1941 à Alindao (République centrafricaine) d'un père congolais et d'une mère centrafricaine, Emmanuel Boundzéki Dongala passe son enfance et son adolescence en République populaire du Congo, puis fait ses études aux Etats-Unis et en France, avant d'enseigner la chimie à l'Université de Brazzaville. Longtemps animateur d'un théâtre , il doit quitter le Congo lors de la guerre civile de 1997. Il trouve refuge aux Etats-Unis, où il enseigne à la fois la littérature francophone et la chimie.
"Mon travail de romancier est de dévoiler la beauté du monde qui se cache. Le romancier ne regarde pas le monde comme le journaliste ou le statisticien. Le romancier donne la dimension humaine du monde."

 
 
 

vendredi 17 février 2023

Le décès de la romancière Brigitte Smadja

Brigitte Smadja. (c) C. Crenel.

Depuis deux jours, les réseaux sociaux pleurent la mort de Brigitte Smadja, immense écrivaine et éditrice, principalement en littérature de jeunesse, et femme solaire. Son décès est survenu le 15 février à Paris des suites très rapides d'un cancer. Elle était âgée de soixante-huit ans. Née à Tunis (Tunisie) en 1955, elle était arrivée en France avec sa famille à l'âge de huit ans.
"L'exil a été douleurs", disait-elle, "certes, mais il a été aussi et surtout une chance immense pour moi. En France, j'ai eu la possibilité de faire des études supérieures, d'enseigner, d'écrire, de choisir librement mon destin." Admise à l'ENS de Fontenay en 1974, elle sera reçue à l'agrégation de lettres en 1977. "Certains disent qu'ils ont été sauvés par des livres, moi, c'est l'école qui m'a sauvée parce que c'est l'école qui m'a donnée des livres."
Si on ne devait retenir que trois points chez Brigitte Smadja, ce serait, dans la soixantaine de textes pour enfants et pour ados qu'elle a publiés en trente ans, les deux romans "Le cabanon de l'Oncle Jo" et "Il faut sauver Saïd" (l'école des loisirs tous les deux, collection "Neuf", 1996 et 2003), ainsi que l'incroyable collection de textes de théâtre qu'elle a mise en place chez le même éditeur il y a quelque trente ans. Cette dernière fit annoncée à la Foire du livre de Bologne de 1995. Elle aligne aujourd'hui plus de cent soixante titres! A se demander comment Brigitte Smadja faisait pour exercer en parallèle et durant quarante ans son métier de professeur. Une prof adulée par ses élèves.
Mais Brigitte Smadja, c'est évidemment aussi la série des "Maxime", celle de "Ma princesse", celle des "Pozzis" (dix titres),  "Billie", "Ne touchez pas aux idoles", "Halte aux livres", "Ne touchez pas aux idoles", "La vérité toute nue", "Un poisson nommé Jean-Paul", "Le jour où tout a failli basculer" (tous à l'école des loisirs)...



Dans "Le Cabanon de l'oncle Jo", label 4 chouettes au prix Bernard Versele 1998 (Belgique), Brigitte Smadja raconte les vacances de son héroïne Lili. Pour des raisons trop longues à expliquer, la jeune fille ne peut pas partir en colonie de vacances et est envoyée à Saint-Denis, chez sa tata Denise, son oncle Jo et leurs sept enfants. Avec chaleur, Lili raconte cette famille: une mère expansive, des enfants très occupés et un père, muré dans un silence pesant depuis qu'il a perdu son travail. Lili est intriguée par l'oncle Jo. A quoi pense-t-il quand il reste des heures à la fenêtre, le regard perdu sur le terrain vague jonché de déchets? L'explication viendra bien vite, le jour où il disparaît! On le retrouve dans le terrain vague qu'il a décidé de transformer en magnifique jardin potager!

Ce roman attachant, à l'écriture alerte et sensible, est la chronique d'un été de jardinage, une période qui marquera Lili. En faisant son potager, son oncle a retrouvé parole, appétit et surtout le goût de se battre. La magnifique aventure de Lili ne durera malheureusement pas très longtemps, des promoteurs immobiliers et leur grue en ayant décidé autrement.
A noter que Lili est également l'héroïne des romans "Quand papa était mort" (Syros, 1996) et "La Tarte aux escargots" (l'école des loisirs, "Neuf", 1995), racontant deux épisodes précédents de sa vie.

Publié en 2003, à une époque où on ne parlait guère du harcèlement scolaire, "Il faut sauver Saïd", Prix Sorcières 2004, décrit de façon tranchante l'implacable verrouillage du destin d'un gamin des cités. Saïd se sent français, il aime l'école, la langue française, les dictionnaires, la beauté. Saïd se sent français mais on le dit arabe. Depuis qu'il est entré au collège, il souffre. Il ne peut plus faire ce qu'il aime, apprendre, découvrir, écrire, à cause de la bande de son cousin Tarek et de son frère Abdelkrim. Des caïds qui font la loi à l'école tout en se livrant à des trafics douteux. Des caïds qui sont aussi craints à la maison. 

Comment sauver Saïd, coincé par le  poids familial et le chantage qui s'exercent sur lui? Son pote Antoine, généreux, aimerait le faire mais il n'arrivera pas à comprendre la différence de cultures. Qui sauvera Saïd et les gamins de son espèce? Brigitte Smadja y répond dans un roman extrêmement émouvant.

Pour en lire le début en ligne, c'est ici.


Encore une multiplication par trois, la famille Briard
Dans Le Soir du 31/01/2006.
"Brigitte Smadja aime se compliquer la vie. Dans ses livres du moins. En publiant par exemple simultanément trois piquants romans pour enfants, dans trois tranches d'âge: débutants, 9-12 ans et plus de 12 ans. Particularité: chacun met en évidence la réaction d'un des enfants Briard à la séparation probable des parents. "J'avais au départ", explique-t-elle, "l'idée d'écrire trois histoires sur trois enfants d'une même famille, vivant les mêmes événements de façon totalement différente." Ce projet n'a pas tenu la route à l'écriture mais l'auteur a conservé l'"idée d'un même événement - le divorce annoncé des parents - vécu du point de vue de chaque enfant, ce moment où tout bascule, où tout à coup la réalité ne correspond plus aux illusions."

Cela donne trois romans justes dans leurs tons différents, bien ancrés dans un temps de l'enfance. Ils mettent en évidence le lien d'une fratrie forte et le fossé qui s'est creusé entre adultes et enfants. "Dans la famille Briard, je demande... Joseph" (Mouche de l'école des loisirs, 2005), pour les plus jeunes, raconte un petit dernier tellement angoissé par ce qui arrive à ses parents qu'il envie sa copine aux parents unis. "Dans la famille Briard, je demande... Margot" (Neuf de l'école des loisirs, 2005), révèle une cadette qui s'isole dans ses histoires d'école, de sexe et d'amour pour ne pas voir le chagrin de sa mère. "Dans la famille Briard, je demande... Jenny" (Médium de l'école des loisirs, 2005), écrit au passé simple, une première pour Brigitte Smadja, raconte avec souffle un amour fou d'adolescente, une aînée qui, dans sa tête, est depuis longtemps loin de sa famille.


Hommages

l'école des loisirs
"Nous avons l'immense tristesse de vous annoncer le décès de Brigitte Smadja. Son départ précipité laisse un vide considérable dans nos cœurs.
Brigitte était une figure emblématique de la maison, autrice de nombreux romans dont les inoubliables "Il faut sauver Saïd" et "Le cabanon de l'oncle Jo", et directrice de la collection "Théâtre" depuis 28 ans, qui a permis de faire émerger de nombreux talents.­

Sylvie Ballul, sa collaboratrice et amie
"Pendant plus de 20 ans j'ai tâché d'épauler Brigitte dans son rôle d'éditrice. J'ai admiré sa profonde intelligence, sa vivacité quand elle révélait et guidait les auteurs de sa collection "Théâtre".
Un voile d'amitié a bien vite recouvert notre relation de travail. Nous prenions toujours le temps de parler de ses élèves, de nos enfants, de nos petits-enfants. Comment accepter la fin de cette intimité joyeuse?
Quand nous aurons séché nos larmes, nous réaliserons que l'esprit prévaut sur tout et que Brigitte continue à vivre dans toutes les œuvres qu’elle a laissées. Je vais relire tous les Pozzis."

Eric Pessan
"Brigitte Smadja nous a quittés, elle aura accueilli trois de mes pièces dans la merveilleuse collection théâtre qu'elle aura dirigée durant 28 ans, publiant des centaines de textes dans ce qui est la plus grande collection de théâtre à destination des enfants et des adolescents.
Je lui ai envoyé un petit message la semaine dernière, je lui disais "Tu peux être fière de cette collection, essentielle, diverse, magnifique, qui a montré que le théâtre jeunesse était de la littérature et qu'il pouvait aborder tous les sujets."
Je garde précieusement le temps passé dans son bureau, texte en main, à lire à voix haute mes manuscrits, réplique par réplique, pour savoir ce qui fonctionnait et ce qui était à retravailler.
On ne dit jamais assez aux gens à quel point on les trouve merveilleux."

Marie-Aude Murail
"Brigitte Smadja s'en est allée là où "Maxime fait des miracles", au paradis des écrivain.es. Voici la dernière photo que j'ai d'elle (la deuxième en partant de la droite). C'était lors d'une sympathique réunion de travail auteurs-éditeurs en septembre 2017 dans les locaux de notre commune maison d'édition, l'école des loisirs. 
Je présente mes condoléances à ses enfants et à toutes celles, tous ceux qui l'aiment, qui l'ont aimée."

Anaïs Vaugelade
"Il y aura sans doute des tonnes de choses à dire en souvenir de Brigitte Smadja. 
Moi, je veux juste raconter que pendant 23 ans nous avons partagé le même minibureau, à l'étage de l'école des loisirs, une cohabitation faite de manuscrits transférés et de post-it affectueux. Nous tombions rarement d'accord sur nos lectures et ça n'avait pas d'importance, j'aimais son sourire en tranche de soleil, ses petits cheveux d'enfant et les bijoux brillants qu'elle mettait à ses oreilles, et cette manière orientale qu'elle avait dans toutes ses affaires,  et sa voix  sa grosse voix rieuse de star des années 70, et oulalah rien qu'à évoquer cette voix j'éprouve le vide de sa disparition. Nous nous écrivions des petits mails il y a 10 jours encore, et voilà. C'est quand même incroyable la mort.
Elle est l'une de ces femmes spéciales, chatoyantes et inspirantes, Geneviève Brisac, Agnès Desarthe, Sophie Cherer, Sophie Tasma, Florence Seyvos, Marie Desplechin, Marie-Aude Murail, des intelligences supérieures, tout un bouquet qui avait fleuri là, dans les bureaux de l'école des loisirs. J'étais très jeune, pas encore 20 ans, elles étaient pour moi des figures d'accomplissement - en vérité, elles étaient si jeunes, elles aussi.
Un jour après un salon du livre, Brigitte et moi sommes montées ensemble dans un train. Elle m'a invitée à m'assoir à coté de sa place, m'a questionnée chaleureusement sur mes débuts en écriture, et elle a eu ce conseil: "c'est à force d'écrire qu'on écrit." Un peu plus tard, elle a basculé un pan de son châle parfumé sur sa tête. Elle avait besoin de dormir, puis ensuite, elle corrigerait les copies de ses élèves adorés de l'école Dupérré. J'ai regagné ma place. 
Repose dans notre affection, chère Brigitte."

Arnaud Cathrine
"Brigitte Smadja. Autrice, éditrice. Une femme qui va nous manquer. Tristesse."

Antonin Crenn
"Je suis fier de dire à ma prof: Je suis écrivain moi aussi. Et elle m'encourage. Elle me donne confiance en moi." Quelques souvenirs pour un hommage (ici).

Arnaud Tiercelin
"Je garderai de vous ce coup de téléphone il y a quelques années d'une grande délicatesse et je me souviendrai de tous vos conseils éclairants pour écrire peut-être un jour dans la belle collection Théâtre de l'école des loisirs. 
Adieu, merveilleuse Brigitte Smadja."

Jacques Descorde
"Il y a quelques années, 11h, un matin de juillet. Au bout du fil, Brigitte Smadja, éditrice directrice de la collection théâtre à l'école des loisirs, d'une voix décidée m'annonce qu'elle est en train de lire ma (première) pièce et qu'elle la trouve formidable et qu'elle me rappelle dans l'après-midi même pour me dire si oui ou non elle désire la publier puis, à 15h, elle rappelle pour me demander si je suis libre le lendemain 10h pour un entretien. À 10h, le lendemain donc, Brigitte Smadja et sa collaboratrice me lisent à voix haute la pièce (j'ai le coeur à 200) puis nous échangeons. À 11h30, Brigitte Smadja me demande d'aller voir Sylvie, l'administratrice, dans le bureau au bout du couloir, pour signer mon (premier) contrat d'édition et toucher un chèque d'avance sur les droits d'auteur. À 12h30, je sors des bureaux de l'école des loisirs, quartier Saint Sulpice à Paris sous un soleil immense et je ne sais si je dois crier ou pleurer un bon coup.
Merci Brigitte pour toutes ces émotions. Merci merci merci de m'avoir accompagné et soutenu. Mais Brigitte, partir à 68 ans, c'est vraiment trop tôt. Tu vas me/nous manquer."

Marc Vincent Howlett
"J'apprends avec douleur le décès de Brigitte Smadja. Ses anciens étudiants et ses nombreux lecteurs savent tout ce qu'ils lui doivent."

Actes Sud
"Nous avons appris avec tristesse le décès de Brigitte Smadja survenu le 15 février 2023 des suites d'un cancer. Elle était âgée de soixante-huit ans.
Autrice de livres pour enfants publiés à l'école des loisirs, maison d'édition dans laquelle elle a longtemps dirigé une collection sur le théâtre, Brigitte Smadja avait publié six romans chez Actes Sud : "Le Jaune est sa couleur" (1998), "Des cœurs découpés" (1999), "Mausolée" (2001), "Une éclaircie est annoncée" (2004), "Natures presque mortes" (2006) et "Le Jour de la finale" (2008).

Guillaume Malaurie 
"Brigitte! Brigitte! 
Brigitte Smadja vient de mourir. Tout ça fut très brusque, très violent. D'autant plus inadmissible que Brigitte est la vie même. 
Je l'avais rencontrée en khâgne au Lycée Jules Ferry et elle pétillait sur tout ce qu’on frôlait: le théâtre qui se faisait à la Cartoucherie, Molière et Céline qui étaient au programme… Brigitte fut une prof de français qui a marqué des générations d'élèves. Des bons. Des moins bons. Des perdus de vue.  
Elle ne donnait pas des cours: elle exerçait un magistère.  Il suffisait de se balader avec elle pour voir se précipiter dans ses bras un ancien lycéen ou une ancienne lycéenne les yeux humides.  Les larmes en coin. Et les écouter dire leur dette, leur certitude que leur vie avait bougé. Que ses mots avaient su leur parler.
Physiquement Brigitte n'avait pas bougé. Elle était la jeunesse et ses livres (l'école des loisirs) visaient la jeunesse. Il suffit de lire "Il faut sauver Saïd" pour comprendre sa certitude républicaine que tout à chacun, qu'il soit privilégié ou misérable, garde toujours un ressort intime pour appréhender le beau, l'altérité, la connaissance. Déplier ce ressort, elle savait faire. Déclencher l'appétit, elle savait. Parce qu'elle savait donner. Rentrer généreusement dans le lard si nécessaire. Alterner une juste ou injuste colère et une tendresse.  
Brigitte a continué à travailler jusqu'au bout pour sa collection de théâtre. Elle était curieuse de tout mais se méfiait des modes. Très tôt dans les années soixante-dix alors que nous nous infligions la lecture de romans abstraits supposément nouveaux et d'avant-garde et certainement indigestes, elle n'hésitait pas à dire au milieu de l'indifférence, du scepticisme et de l'ignorance générale que l'un des plus grands si ce n'est le plus grand auteur français du XXème siècle, c'est Simenon. 
Elle avait raison. Elle a raison. De toute façon, le rire en cascade de Brigitte avait raison de tout. On n'arrêtait pas cette cascade. Brigitte qui ne répond plus au téléphone, c'est comme une pièce de notre maison qui aurait disparu. C'est inadmissible. La cascade reste. 
On n'arrête pas une cascade qui nait quelque part en Tunisie, passe par Naples,  inonde Paris et fait un stop Chez Carlotta Maria Iommetti de... Dieppe. A tous ses proches, à son fils et à sa fille, à sa petite fille Clémence et son petit-fils Marcel, à ses frères, à Caroline sa presque sœur et Patrice et à Olivier, et aussi à Françoise bien sûr, un immense "abbraccio". 
Une certitude: vous n'êtes pas seuls à l'heure du vide. Vous n'imaginez pas combien nous sommes. Elle même dans ses derniers moments était stupéfaite du nombre de messages qui affluaient. En cascade."

Véronique Soulé
"[TRISTESSE] – Brigitte Smadja s'en est allée, emportée par la maladie... Grande autrice pour la jeunesse, pour les adultes aussi; éditrice infatigable de théâtre jeune public, elle dirigeait la collection "Théâtre" à l'école des loisirs, qu'elle a créée en 1995 et dans laquelle elle a publié nombre d'auteurs et autrices de théâtre.
J'ai eu la chance de la rencontrer très vite après la publication de ses premiers romans pour la jeunesse, édités chez Syros, quand elle n'osait pas encore signer de son prénom Brigitte et se faisait appeler Émilie... Pour moi, c'était presque ma première interview (malheureusement, je n'ai pas gardé l'enregistrement), et pour elle, sa toute première... avec sa voix si radiophonique, et sa présence si chaleureuse!
Depuis, d'autres rencontres ont suivi, à la radio, à Bobigny, en tables-rondes, en journées d'études mais cette première fois, je m'en souviens encore..."

Emile Lansman
"J'ai toujours eu beaucoup d'estime et de respect pour Brigitte Smadja. Sous sa direction, la collection théâtrale de l'école des loisirs, pionnière avec quelques autres, a transcendé le genre, donné une autre image du jeune lecteur de théâtre, imposé de nouveaux auteurs qui comptent aujourd'hui dans le panorama, et pas seulement pour le jeune public car elle ne se fixait pas vraiment de limites. 
Je n'ai jamais senti qu'elle voyait en moi un concurrent. Au contraire, elle avait plaisir à me dire qu'elle se réjouissait de voir des noms qui avaient échappé à sa vigilance apparaître dans notre catalogue. 
J'ai un vrai chagrin aujourd'hui d'apprendre que nous ne la croiserons plus et n'entendrons plus sa voix passionnée et si singulière. Salut Brigitte et merci pour tout ce que tu as apporté au domaine qui nous était cher en commun. Je suis certain que beaucoup d'auteur(e)s partagent ma tristesse aujourd'hui."


Extrait de "Mon écrivain préféré" (à télécharger ici), écrit par Sophie Chérer en 2003.
"Brigitte Smadja, c'est d'abord une voix. Une voix grave, rauque, rocailleuse, une voix de fumeuse. Une voix forte, haute, qui porte, une voix de stentor. Une voix pressée, une voix en retard, une voix qui va droit au fait et qui passe du coq à l'âne, une voix de femme, de mère, de fille, de sœur, d'amie, de voisine, de prof, de directrice de collection, de spectatrice de théâtre, de voyageuse, de témoin de mariage, de lectrice et d'’écrivain qui, à la question:
– Comment faites-vous pour concilier une vie de femme, une vie de mère, une vie de fille, une vie de sœur, une vie d’amie, une vie de voisine, une vie de prof, une vie de directrice de collection, une vie de spectatrice de théâtre, une vie de voyageuse, une vie de témoin de mariage, une vie de lectrice et une vie d'écrivain? répondrait:
– Oh là là là là, j'en sais rien! Faut que je file!"

Brigitte a filé. Adieu notre chère amie.








vendredi 1 juillet 2022

Les 64 distinctions 2022 de l'Académie française

EDIT 03-11-2022
Son Grand prix du roman attribué (lire ici), l'Académie française publie son palmarès complet pour l'année 2022, fort donc de 65 lauréats, en version illustrée. Il est à découvrir ici.


L'Académie française.

Pas de Belge au palmarès de l'Académie française pour l'année 2022, mais un Vietnamo-Américain de langue française, Trinh Xuan Thuan, une Suisse, Annick Ettlin, un Ecossais, Neil MacGregor et, pour la première fois, un média, en l'occurrence un journal libanais. Le millésime 2022 comporte 64 distinctions, allant parfois à plusieurs lauréats. On dénombre parmi eux quarante-six messieurs et dix-huit dames. On a le plaisir d'y repérer les noms des poètes Jean-Pierre Siméon, Yvon Le Men, Jean d'Amérique, Florence Trocmé,du cinéaste Arnaud Desplechin, du chanteur Jacques Dutronc, des écrivains Trinh Xuan Thuan, Eric Neuhoff, Anna Moï, Christian Garcin, Claude Habib, Jérôme Attal

Le Grand prix du Roman de l'Académie française sera quant à lui, comme de coutume, décerné à l’automne.


PALMARÈS DE L’ANNÉE 2022


complété des maisons d'édition par mes soins. 


GRANDS PRIX

Grand Prix de la Francophonie
M. Trinh Xuan Thuan (États-Unis)
Grande Médaille de la Francophonie
le journal quotidien libanais francophone "L'Orient-Le Jour" (lire ici)
Grand Prix de Littérature Paul Morand
M. Éric Neuhoff, pour l'ensemble de son œuvre (divers éditeurs dont Albin Michel)
Grand Prix de Littérature Henri Gal, Prix de l'Institut de France
M. Jean-Loup Trassard, pour l'ensemble de son œuvre (Gallimard et Le temps qu'il fait)
Prix Jacques de Fouchier
M. Raphaël Gaillard, pour "Un coup de hache dans la tête" (Grasset)
Prix de l'Académie française Maurice Genevoix
M. Louis-Henri de La Rochefoucauld, pour "Châteaux de sable" (Robert Laffont)
Grand Prix Hervé Deluen
Mme Anna Moï (L'Aube et Gallimard)
Prix Léon de Rosen
M. Éric Fottorino, pour "Mohican" (Gallimard)
Grand Prix de Poésie
M. Jean-Pierre Siméon, pour l'ensemble de son œuvre poétique (divers éditeurs dont Cheyne et Gallimard)
Grand Prix de Philosophie
Mme Anca Vasiliu, pour l'ensemble de son œuvre (divers éditeurs)
Grand Prix Moron
Mme Sandra Laugier, pour l'ensemble de ses travaux philosophiques (divers éditeurs dont Vrin et PUF)
Grand Prix Gobert
M. Maurice Vaïsse, pour "Le Putsch d'Alger" (Odile Jacob) et l'ensemble de son œuvre
Prix de la Biographie
M. François Angelier, pour "Georges Bernanos. La colère et la grâce" (Seuil)
Prix de la Critique
M. Sylvain Menant, pour "Voltaire et son lecteur. Essai sur la séduction littéraire" (Droz) et l'ensemble de ses travaux critiques
Prix de l'Essai
Mme Henriette Michaud, pour "Freud à Bloomsbury" (Fayard)
Prix du cardinal Lustiger
R.P. Michel Corbin, s.j., pour l'ensemble de son œuvre, après la parution de "Lecture pascale des noms divins selon Denys l'Aréopagite" (Editions du Cerf)
Prix de la Nouvelle
M. Uli Wittmann, pour "Le Crocodile blanc et autres hasards" (Mercure de France)
Prix d'Académie
M. Philippe Descola, pour "Les Formes du visible. Une anthropologie de la figuration" (Seuil) et l'ensemble de son œuvre
M. Patrick Reumaux, pour l'ensemble de son œuvre et son travail de traducteur (divers éditeurs)
M. Stéphane Guégan, pour "Caillebotte. Peintre des extrêmes" (Hazan)
Mme Florence Trocmé, pour son site Poezibao (ici)
Prix du Théâtre
M. Jean-François Sivadier, pour l'ensemble de son œuvre dramatique
Prix du Jeune Théâtre Béatrix Dussane-André Roussin
M. Patrick Haudecoeur, pour l'ensemble de ses ouvrages dramatiques
Prix du Cinéma René Clair
M. Arnaud Desplechin, pour l'ensemble de son œuvre cinématographique
Grande Médaille de la Chanson française
M. Jacques Dutronc, pour l'ensemble de ses chansons
Prix du rayonnement de la langue et de la littérature françaises
Mme Osvalde Lewat, auteur franco-camerounaise qui a récemment publié "Les Aquatiques" (Les Escales)
M. Charles Xuereb, historien maltais, commentateur de la vie culturelle et politique française à Malte
Mme Jennifer Montagu, historienne de l'art anglaise, spécialiste de l'œuvre de Charles Le Brun et de l'art des XVIIe et XVIIIe siècles
M. Denis Vaugeois, historien et éditeur québécois, qui est notamment à l’origine d'un plan d'aménagement et de développement des bibliothèques publiques au Québec
M. Frantz Voltaire, historien haïtien, gardien et diffuseur de la culture haïtienne et caribéenne au Canada et en Amérique

PRIX DE POÉSIE

Prix Théophile Gautier
Mme Sandra Moussempès, pour "Cassandre à bout portant" (Flammarion)
Prix Heredia
M. Jean D'Amérique, pour "Rhapsodie rouge" (Cheyne)
Prix François Coppée
Mme Pascale Bouhénic, pour "76 façons d'entrer" (Gallimard/L'arbalète)
Prix Paul Verlaine
M. Yvon Le Men, pour "La Baie vitrée" (Editions Bruno Doucey) et "À perte de ciel" (Bayard)
Prix Henri Mondor
Mme Annick Ettlin, pour "Poétiques de la volonté de croire. Rimbaud, Mallarmé, Valéry" (Droz)

PRIX DE LITTÉRATURE ET DE PHILOSOPHIE

Prix Montyon
M. Neil MacGregor, pour "À monde nouveau, nouveaux musées. Les musées, les monuments et la communauté réinventée" (Hazan)
Prix La Bruyère
M. Philippe Grosos, pour "Des profondeurs de nos cavernes. Préhistoire - Art - Philosophie" (Editions du Cerf)
Prix Jules Janin
MM. Christian Garcin et Thierry Gillyboeuf, pour leur traduction de "L'intégrale des nouvelles" de Melville (Finitude)
Prix Émile Augier
M. Jean-Benoît Patricot, pour "Voyage à Zurich" (Editions Les Cygnes)
Prix Émile Faguet
Mme Mathilde Brézet, pour "Le Grand Monde de Proust. Dictionnaire des personnages d’À la recherche du temps perdu" (Grasset)
Prix Louis Barthou
M. Sylvain Fort, pour "Odysséennes. Cinq femmes homériques" (Editions des Busclats)
Prix Anna de Noailles
Mme Isabelle Dangy, pour "Les Nus d'Hersanghem" (Le Passage)
Prix François Mauriac
M. Olivier Hercend, pour "Zita" (Albin Michel)
Prix Georges Dumézil
M. Pierre Vesperini, pour son édition de "Théocrite, Les Magiciennes et autres idylles" (Gallimard)
Prix Roland de Jouvenel
Mme Lyane Guillaume, pour "Moi, Tamara Karsavina" (Editions du Rocher)
Prix Biguet
Mme Claude Habib, pour "La Question trans" (Gallimard)
Prix Ève Delacroix
Mme Brigitte Adès, pour "Les Voix de la forêt" (Portaparole)
Prix Jacques Lacroix
M. Luc Passera, pour "Les Insectes, rois de l'adaptation" (Editions Quae)
Prix Raymond de Boyer de Sainte-Suzanne
M. Emmanuel Cattin, pour "La Venue de la vérité. Phénoménologie de l'esprit selon Jean" (Vrin)

PRIX D'HISTOIRE

Prix Guizot
M. Christian Baechler, pour "La Trahison des élites allemandes. Essai sur le rôle de la bourgeoisie culturelle (1770-1945)" (Passés composés)
M. Jean-Pierre Langellier, pour "Léopold Sédar Senghor" (Perrin)
Prix Thiers
M. Charles-Éloi Vial, pour "Napoléon et les bibliothèques. Livres et pouvoir sous le Premier Empire" (Cnrs)
Prix Eugène Colas
M. Jérémie Gallon, pour "Henry Kissinger. L'Européen" (Gallimard)
Mme Pauline Valade, pour "Le Goût de la joie. Réjouissances monarchiques et joie publique à Paris au XVIIIe siècle" (Champ Vallon)
Prix Eugène Carrière
M. Jean-Pierre Cuzin, pour "La Tour" (Citadelles & Mazenod)
Prix Louis Castex
M. Paul Salmona, pour "Archéologie du judaïsme en France" (La Découverte)
Prix Monseigneur Marcel
Mme Bénédicte Boudou, pour "La Sphère privée à la Renaissance" (Classiques Garnier)
M. Ludovic Balavoine, pour "Jan Van Eyck. Als ich can" (Septentrion)
Prix Diane Potier-Boès
M. Étienne Jouhaud, pour "L'Expérience du Levant à l'automne de la Renaissance. Le Voyage de Constantinople" (Classiques Garnier)
Prix François Millepierres
M. Christophe Dickès, pour "Saint Pierre. Le mystère et l'évidence" (Perrin)
Prix Augustin Thierry
M. Xavier Hélary, pour "L'Ascension et la Chute de Pierre de La Broce, chambellan du roi († 1278). Étude sur le pouvoir royal au temps de Saint Louis et de Philippe III"" (Honoré Champion)

PRIX DE SOUTIEN À LA CRÉATION LITTÉRAIRE

Prix Henri de Régnier
M. Dominique Charnay, après "Queneau et ses vies de chien" (Editions des Grands Champs)
Prix Amic
M. Jérôme Attal, après "L'Âge des amours égoïstes" (Robert Laffont)
Prix Mottart
Mme Salomé Baudino, après "Le Syndrome des cœurs brisés" (Editions de l'Observatoire)


lundi 17 mai 2021

La Guadeloupéenne Maryse Condé lauréate du Prix mondial Cino Del Duca 2021

Maryse Condé.

S'il y a bien quelqu'un qui mérite le Prix mondial Cino Del Duca (Fondation Simone et Cino Del Duca, Institut de France, 200.000 €) destiné à récompenser et à faire mieux connaître un auteur français ou étranger dont l'œuvre constitue, sous forme scientifique ou littéraire, un message d'humanisme moderne, c'est bien Maryse Condé. Elle en est la lauréate 2021, pour l'ensemble de son œuvre littéraire. Une œuvre originale, foisonnante et précieuse, qui se décline en romans, essais, théâtre, littérature de jeunesse, tellement mal connue. A noter que la romancière guadeloupéenne avait toutefois déjà reçu en 2018 le prix Nobel alternatif (lire ici).

Biographie

Maryse Condé naît à Pointe-à-Pitre en Guadeloupe le 11 février 1934. Elle est choisie pour préparer au Lycée Fénelon de Paris le concours d'entrée à l'École Normale Supérieure. Elle épouse en 1958 le comédien guinéen Mamadou Condé. En 1959, elle part pour le collège de Bingerville en Côte d'Ivoire.

En 1960, elle va enseigner le français au Ghana. Lors du coup d’état en 1966 et après un court séjour en prison, elle est déportée à Londres où elle travaille au service français de la BBC.

En 1969, elle est affectée au lycée Gaston Berger à Kaolack au Sénégal où elle rencontre Richard Philcox, qui deviendra son deuxième mari et traducteur. En 1970, elle retourne en France et travaille  à Présence Africaine tout en entamant  un doctorat de littérature comparée sous la direction du professeur René Etiemble.

En 1975, elle obtient à la Sorbonne Nouvelle un doctorat en littérature comparée. L'année suivante, elle publie son premier roman, "Heremakhonon" (1976), réédité plus tard sous le titre "En attendant le bonheur".

En 1989, elle part enseigner la littérature francophone à l'invitation  de l'Université  de Berkeley aux États-Unis. Elle est invitée à enseigner aux universités de la Virginie, du Maryland, de Harvard et de Columbia où elle crée le Centre d’Études Francophones.

En 2004, elle devient la première Présidente du Comité pour la Mémoire de l'Esclavage. En 2005, elle quitte Columbia comme Professeur émérite et se retire à Gordes en Provence. Son roman "Ségou" devient un best-seller lors de sa parution en 1984.

En 1986, elle reçoit le Grand prix littéraire de la Femme pour son roman "Moi, Tituba sorcière... Noire de Salem" et le prix  Marguerite-Yourcenar  pour  son  roman  "Le cœur à rire et à pleurer" en 1999, écrit autobiographique qui fait le  récit  de  son  enfance.  "Victoire, les saveurs et les mots" reçoit le Prix Tropiques en 2006.

En 2012, elle raconte sa vie en Afrique dans "La vie sans fards", suivi du "Fabuleux et triste destin d'Ivan et Ivana" paru en 2017.


Témoignage

"Je ne me préoccupe pas seulement d'écrire de belles histoires. Je n'écris pas seulement pour divertir le lecteur bien que l'humour et la dérision soient mes armes principales. J'ai vécu dans des pays où les dirigeants ne se souciaient pas de leurs peuples et où ceux-ci étaient privés de tout. Aussi à travers mes livres, je tente d'imaginer un monde meilleur, plus tolérant. Je rêve du temps où la terre sera enfin ronde.

J'écris, comme j'aime à le dire, en Maryse Condé car pour moi un écrivain n'a pas de langue maternelle. J'écris  comme  dit  un  autre  écrivain  antillais,  le  Martiniquais  Édouard  Glissant, en présence de toutes les langues du monde. J'essaie de composer à chaque fois l'idiome qui conviendra le mieux à mes rêves et à mes aspirations."

 

Actualité

Maryse Condé publiera un nouveau roman à la rentrée littéraire 2021, "L'Évangile du Nouveau Monde" (Buchet Chastel, 2 septembre). Sur une petite île du Nouveau Monde, un soir de Pâques, un nouveau-né est déposé dans le jardin d'un couple d'horticulteurs. Pascal a le teint brun et les yeux gris-vert comme la mer. D'où vient cet enfant? N'est-il pas le fils de Dieu? Au fil des années, signes et miracles se multiplient, faisant enfler la rumeur. Mais que doit-on faire si l'on est le fils de Dieu? Peut-on changer le destin des hommes, adoucir les haines et rendre le monde plus juste? Au gré des joies et des peines, des voyages et des épreuves, Pascal partira en quête de ses origines pour comprendre le sens de sa mission. Que révèlera cet Évangile du Nouveau Monde sur la nature des hommes et la place des dieux? Maryse Condé a construit "L'Évangile du Nouveau Monde" comme son dernier appel au sursaut des humains. Sa lucidité est aussi impitoyable que sa foi en la fraternité et l’amour, qui restent nos forces les plus extraordinaires et les plus salvatrices.



mardi 16 janvier 2018

Un village dont tous les pères sont partis

Florence Seyvos.

Délicatesse, respect de l'enfance, beauté de l'écriture, non conformisme des sujets, ainsi peut-on définir Florence Seyvos, qu'elle écrive pour les enfants ou pour les adultes, qu'elle traduise des textes et qu'elle coécrive avec Noémie Lvovsky des scénarios pour la télévision ou le cinéma (lire ici). N'est-ce pas elle qui pense que "Quel que soit le lecteur, le geste d'écrire est le même"?

En vrac, quelques-uns de ses titres selon les genres de ses lecteurs: "Comme au cinéma", "Le jour où j'ai été le chef", "L'erreur de Pascal", "La Tempête" et "Pochée" (avec Claude Ponti), "L'Ami du petit tyrannosaure" (avec Anaïs Vaugelade), "Nanouk et moi", "Gratia", "Les Apparitions", "Le Garçon incassable", "La Sainte Famille", le passage en français des albums de Komako Sakaï, Ole Könnecke, Yuichi Kasano,  Kazuo Iwamura, Tomi Ungerer, Claudio Abbado, etc., la traduction des romans de Diana Wynne Jones, Catherine Sefton, Jane Goodall, les scénarios  "La vie ne me fait pas peur", "Les Sentiments", "Camille redouble", "Demain et tous les autres jours".

Chacun de ses nouveaux livres est une découverte et un bonheur. Un bonheur et une découverte. Il y avait cependant un genre littéraire que Florence Seyvos n'avait pas encore exploré. C'est aujourd'hui chose faite avec la délicate pièce de théâtre jeunesse "Un village sans papas" (illustrations de Leslie Auguste, Actes Sud-Papiers, Heyoka Jeunesse, 48 pages), mettant en scène toute une bande d'enfants et quelques adultes, aussi splendide qu'inattendue.

Confidence pour ceux qu'effraie le mot "théâtre": les deux fois que j'ai lu la pièce, je n'ai même pas remarqué que c'était du théâtre et non un roman! "Un village sans papas" est un texte d'une force et d'une beauté immenses célébrant la confiance en la vie malgré les deuils.

On est dans un petit village du sud de la France durant la guerre 1914-1918, même si elle n'est pas nommément mentionnée. Les enfants jouent. Evidemment, ils jouent à la guerre, se partageant les rôles des Allemands et des Français. Les enfants ont, il faut s'en rappeler, cette capacité à jouer avec tout ce qui se passe autour d'eux. Et autour d'eux, justement, ce sont les papas envoyés au front. Les pères partis à la guerre,  les mères attendent de leurs nouvelles. Les enfants aussi, eux qui réagissent à ces absences selon leurs sensibilités. Certains pères reviennent, mais dans quel état. D'autre pas. Les mères et les enfants encaissent, apprennent à vivre autrement. Les absents sont invisibles mais ont acquis parfois une autre forme de présence.

C'est tout cela que Florence Seyvos a admirablement su mettre en mots d'enfants - la pièce est destinée aux plus de neuf ans. Les jeux, le quotidien, l'école, la maîtresse, les radotages de village, les familles désemparées, les pères qui ont laissé des messages derrière eux, les enfants qui ont inventé des manières de communiquer avec eux. On suit Victor et Jeanne principalement mais ce sont tous les enfants du village sans papas qu'on voit changer de jeux et grandir. Comme le font tous les enfants des pays en guerre. Le texte est magnifique et passe du registre quotidien à celui de l'humour et de la tragédie avec un naturel que ne peut lui envier la vraie vie.

"Dans les livres que j'écris", explique Florence Seyvos, "qu'ils soient pour les enfants ou pour les adultes, beaucoup de choses viennent de l'enfance, de tout ce qui s'est imprimé en moi pendant cette période." Une enfance que la romancière a passée dans un petit village des Ardennes entre forêts, hivers enneigés, jeux en bande, cimetières militaires et souvenirs des deux guerres.

Une des illusteations de Leslie Auguste. (c) Actes Sud.



lundi 18 décembre 2017

Nouvel An familial au Théâtre de Poche


Depuis largement plus de trente ans, on connaît dans toute la Belgique l'événement "Noël au théâtre", rassemblant petits et grands pour des spectacles lors de la trêve des confiseurs.

Cette année, le Théâtre de Poche de Bruxelles organise dans le même esprit intergénérationnel un "Nouvel An au théâtre", un mini-réveillon festif et familial.

Les Essoufflés.
"Aval'anches" est un spectacle joyeux et destiné à toutes les générations des familles. On y découvrira l'humour musical des Essoufflés (Morgane Raoux, Jonathan Jolin, Christophe Louis et Lionel Rokita, mise en scène de Jean-Paul Rolindont),  les compositions s'inspirent des standards du classique, du jazz, des musiques de films et des variétés. Le groupe fait voler la barrière des genres et met en musique des liens imaginaires entre Kusturica et Salieri, Lou Reed et la joute moyenâgeuse à cheval, Bach et les œufs frais, Sydney Bechet et la chasse à l’éléphant,.. C'est sûr qu'on va y rire et s'y amuser. Musique, poésie et humour.

Le Théâtre de Poche propose le spectacle des Essoufflés, tout public à partir de 7 ans (durée 1h20), pour le réveillon du Nouvel An. Deux représentations sont prévues mais celle de 20h30 est déjà complète. Reste celle de 16 heures.

Informations pratiques ici.


jeudi 1 octobre 2015

Relire infiniment la "Lettre à D." d'André Gorz

A Bruxelles, le Théâtre national donne en ce moment "Lettre à D." d'André Gorz dans une mise en scène de Coline Struyf (infos ici).

A Bruxelles, un quotidien ramène ce texte sublime à la question "Amour peut-il rimer avec toujours?", étayée d'opinions de psychologues, de statistiques, de chiffres et de conseils!

Oublions cette page vespérale au plus vite pour revenir au livre, écrit au printemps 2006 et publié à l'automne, un an avant le suicide commun d'André et Dorine Gorz. Un récit magnifique toujours disponible.


Dans un petit livre tout en hauteur, repris en format poche, "Lettre à  D.", D. pour Dorine évidemment (Galilée, 2006, 76 pages, Folio, 2009, 81 pages), le philosophe André Gorz, né Gérard Horst en 1923 à Vienne, écrit à son épouse leur "merveilleuse histoire d'amour". D'une sincérité poignante.

Les premières lignes accrochent à jamais. "Tu vas avoir quatre-vingt-deux ans. Tu as rapetissé de six centimètres, tu ne pèses que quarante-cinq kilos et tu es toujours belle, gracieuse et désirable. Cela fait cinquante-huit ans que nous vivons ensemble et je t'aime plus que jamais." Une déclaration d'amour si belle qu'on la relit en vibrant chaque fois.

Avançant en âge, le philosophe André Gorz ("Le Traître") écrit une longue et sublime lettre d'amour à Dorine, Anglaise rencontrée à Lausanne en 1947, quand il n'était encore qu'un Juif autrichien sans le sou. Il rappelle à son épouse gravement malade leur rencontre, leur coup de foudre, leur mariage. Pas l'institution bourgeoise, mais un engagement à deux dans un projet commun, qu'ils confirment sans cesse, adaptent, réorientent. "Nous serons ce que nous ferons ensemble", avait proposé Dorine à celui qu'elle appellera toujours Gérard.

André Gorz et Dorine. (c) Daniel Mordzinski.
Les étapes de cet amour exceptionnel s'égrènent sous une plume alerte. "J'ai besoin de reconstituer l'histoire de notre amour pour en saisir tout le sens. C'est elle qui nous a permis de devenir qui nous sommes, l'un par l'autre et l'un pour l'autre", indique l'auteur.

Ex-enfants ballottés, ils bâtissent ensemble un socle à eux et se protègent constamment l'un l'autre. Lui sera écrivain, soutenu, aidé, encouragé par la confiance absolue de sa femme. "Aimer un écrivain, c'est aimer qu'il écrive, disais-tu." Elle aura ses propres activités mais sera toujours aux côtés de son mari: documentaliste, première lectrice surtout. Le couple a signé un "pacte pour la vie"et une œuvre.

Leur histoire touche au cœur, par son ampleur et sa qualité, par sa sincérité. Dès la première page, André Gorz avoue ce qui le taraude: pourquoi n'a-t-il pu dire plus tôt - avant le printemps 2006 où il a rédigé son texte - que son épouse est ce qu'il a eu de plus important dans sa vie? pourquoi l'a-t-il défigurée à plusieurs reprises dans "Le Traître"? Les réponses viennent petit à petit, cernant la personnalité de l'un et de l'autre, deux êtres qui se sont donné la chance de s'aimer. Leurs engagements absolus font du bien à tous ceux qui les lisent. Leur "merveilleuse histoire d'amour" est aussi l'itinéraire, politique et privé, d'un couple uni à jamais.

Ensemble dans la vie, André Gorz (84 ans) et son épouse Dorine (83 ans) l'ont aussi été dans la mort, se suicidant le lundi 22 septembre 2007 à leur domicile de Vosnon, près de Paris.

Leur décision fut prise en liberté et motivée sans doute par le désarroi d'André Gorz devant l'aggravation de l'état de santé de son épouse. On la savait malade depuis longtemps, très diminuée par une arachnoïdite, affection évolutive provoquant paralysies et douleurs. Selon des proches, un message épinglé sur la porte de la maison demandait de « prévenir la gendarmerie ». A l'intérieur, les deux octogénaires reposaient côte à côte, unis dans la mort comme ils l'avaient été dans la vie. Des lettres étaient adressées à des proches.

La dernière phrase de l'intense "Lettre à D." dit: "Nous nous sommes souvent dit que si, par impossible, nous avions une seconde vie, nous voudrions la passer ensemble." Caressant un espoir fou, elle contrebalance la précédente, "Nous aimerions chacun ne pas avoir à survivre à la mort de l'autre", qui a pris tout son sens un an après avoir été écrite.

Curieusement, "Lettre à D.", le dernier livre d'André Gorz, aura été un de ses titres les plus connus, du moins de la nouvelle génération. Influent dès les années 1950, le penseur de l'écologie politique et de l'anticapitalisme avait notamment signé "Ecologie et politique", "Ecologie et liberté", "Adieux au prolétariat" et "Métamorphoses du travail". Sans oublier "Le traître", essai autobiographique publié en 1958, "dix-huit mois après la remise du manuscrit", préfacé par Jean-Paul Sartre qu'il avait rencontré en Suisse et dont il était devenu proche; il collaborait à la revue "Les temps modernes".

Le Viennois de naissance, naturalisé français, aimait les identités multiples: de son vrai nom Gérard Horst, il devenait le philosophe André Gorz ou le reporter Michel Bosquet. Il avait signé à "Paris-Presse" puis à "L'Express" en 1955 avant de fonder "Le Nouvel Observateur" en 1964, avec Jean Daniel et Claude Perdriel. Il s'en était retiré en 1983, après une grave opération subie par son épouse: "Pendant tes mois de convalescence, j'ai décidé de prendre ma retraite à 60 ans." Le couple s'installera à la campagne dans la maison de Dorine puis à Vosnon. André Gorz continue d'écrire sans jamais regretter sa décision.

Le dernier paragraphe de "Lettre à D." en reprend les phrases initiales à peine modifiées, un anniversaire étant passé par là. "Tu viens juste d'avoir 82 ans. Tu es toujours belle, gracieuse et désirable. Cela fait 58 ans que nous vivons ensemble et je t'aime plus que jamais. Récemment je suis retombé amoureux de toi une nouvelle fois et je porte de nouveau en moi un vide débordant que ne comble que ton corps serré contre le mien." Ces deux-là étaient inséparables.


Le début du livre peut se lire ici.


André et Dorine.