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lundi 10 décembre 2018

La Grande Librairie passe en mode jeunesse le mercredi 19 décembre

Le mercredi 19 décembre, François Busnel consacrera pour la troisième fois son émission "La Grande Librairie" à la littérature de jeunesse (France 5, 20h50). Il invitera divers auteurs à réfléchir ensemble à un grand sujet: comment faire lire les jeunes?  

Seront les invités de l'émission

  • Daniel Pennac, "Le tour du ciel" (RMN/Calmann-Lévy)
  • Anne Sylvestre, "Coquelicot et autres mots que j'aime" (Points)
  • Benoît Minville, "Héros" (Sarbacane)
  • Timothée de Fombelle, "Capitaine Rosalie" (Gallimard Jeunesse)
  • Catel et Anne Goscinny, "Le monde de Lucrèce" (Casterman Jeunesse)
  • Benjamin Lacombe, "Le magicien d'Oz" (Albin Michel Jeunesse)
  • Wassim et Eloïse (1er et 2e prix des Petits Champions de la lecture)     





vendredi 22 juin 2018

Catel, la Schtroumpfette 2.0

(c) CBBD.

Kiki de Montparnasse, Olympe de Gouges, Joséphine Baker
Lucie
Lucrèce, Marion, Linotte, Loulou, Philomène

Quel est le point commun entre ces héroïnes féminines, dont on découvre les destins ou les aventures dans des bandes dessinées ou des albums jeunesse?
C'est simple, elles sont toutes sorties des pinceaux et des crayons de Catel, parfois en duo avec un(e) scénariste.
Ah booooon? Ben oui, selon qu'on se situe BD ou jeunesse, on connaît plutôt l'une ou l'autre Catel. Alors qu'il s'agit d'une seule et même personne, volubile et dynamique, brassant à merveille les genres littéraires, et réjouissant d'autant plus de lecteurs. Avec toujours l'idée de militer, à sa manière, pour les droits des femmes.

Un des atouts de la magnifique exposition "Catel, héroïnes au bout du crayon" qui vient de s'ouvrir au Centre Belge de la Bande Dessinée est d'ailleurs de montrer l'ensemble du travail graphique de Catel et d'en faire percevoir la cohérence. Installée à l'étage, extrêmement riche, elle présente dans son mini-labyrinthe les différentes facettes de l'artiste née à Strasbourg le 27 août 1964.

Une scénographie réussie. (c) Daniel Fouss/CBBD.

"Des héroïnes féminines dégourdies, plutôt impertinentes, qui ont du caractère, dans lesquelles j'ai envie de me retrouver et que mes lectrices se retrouvent"
, en dit-elle.
L'expo est immense et remarquablement scénographiée dans l'ordre chronologique du travail de Catel. On y trouve évidemment des planches complètes en noir et blanc et en couleurs de la plupart de ses albums en bande dessinée et en littérature de jeunesse, des croquis de ses repérages au crayon ou à l'aquarelle extraits de ses célèbres carnets, de somptueux portraits (féminins en général), la manière dont elle travaille par étapes, ses projets en cours et même un mini-atelier (table, documentation, crayon noir (porte-mine), pinceaux, encre de Chine, boîte d'aquarelles, crayons de couleurs, carnets). Un écran proposant seize sujets en projection complète cette riche visite que Catel nous a commentée.


Aquarelle de Kiki de Montparnasse sur scène. (c) CBBD.

Bécassine revue. (c) CBBD.
Il est touchant de découvrir ses premières aquarelles. Et frappant de voir comme son style s'est immédiatement défini, avec sa force qui frappe alors que le dessin est épuré, ce noir qui a de la souplesse, cette organisation de la page qui séduit le regard. En suivant les cimaises, on découvre son travail, "rangé" par chapitres évidents: premiers pas, la BD affaire d'hommes, droits des femmes, l'épisode Benoîte Groult, dans ses maisons Beg Roudou à Doëlan et à Hyères, dont le "Libé" y consacré, un dessin rendant sa bouche à Bécassine, un hommage à Claire Brétecher, le Prix Artemisia de la bande dessinée féminine en 2014, les albums "RoseValland" et "Adieu Kharkov", nés de rencontres, les projets collectifs dont "Quatuor" et les dessins de presse dont celui pour Florence Aubenas et Hussein Hanoun, à propos de Tomi Ungerer, sur l'actualité, pourfendant la bêtise humaine, sans oublier ceux qui illustrent les "Chroniques Burlesques d'une journaliste".

Carnet de repérage de la maison de Doëlan composant la planche 25
de "Ainsi soit Benoîte Groult" (Grasset, 2013). (c) CBBD.


Catel dans son expo. (c) Daniel Fouss/CBBD.
"J'ai adoré mon exposition", déclare tout de go Catel, à peine revenue d'une première visite rapide. "Redécouvrir aux cimaises ce que j'ai fait indique ma cohérence, synthétise mon travail et en fait ressortir l’essentiel." En effet, trente ans de travail sont exposés et Catel a raison d'être fière et contente: "Il s'agit de ma première exposition rétrospective, en plus en un lieu aussi prestigieux que le CBBD!" Visite surprise pour l'artiste qui ne savait rien de ce qui allait être montré, même si les deux commissaires de l'exposition,  Mélanie Andrieu et Jean-Claude De la Royère, sont allés plusieurs fois chez elle pour emporter des originaux. Ensuite ils ont dû choisir, puis scénographier avec Jean Serneels les éléments exposés. Une réussite que leur aventure au pays de Catel qui en dit: "Cette exposition reflète ma personnalité et l'ouverture de mon travail."

Philomène chez Epigones. (c) CBBD.
En pratique, on commence par les premiers pas, quand Catel (Muller de son vrai nom), dont le talent a été décelé dès l'école, termine les Arts Décos à Strasbourg et est sélectionnée à l'exposition des illustrateurs de Bologne en 1989. Cette sélection lui permet de travailler avec les maisons d'édition jeunesse, Bayard, Dupuis, Casterman, Nathan, Epigones, Hachette, Gallimard... Elle crée Bob et son ami Blop l'extraterrestre, les petits Papooses, les jumeaux Léo et Léa, Lune, Philomène la sorcière, Linotte, Loulou, Marion et cette année, Lucrèce.


Lucie, chez Casterman. (c) CBBD.
Catel travaille avec Blutch avec qui elle était à l’école à Strasbourg. Elle découvre que la BD est un monde d'hommes: "Mon modèle a été Claire Brétécher avec qui j’ai une super relation." Elle se réfugie dans le monde de la jeunesse puis rencontre Véronique Grisseaux avec qui elle créera la trentenaire "Lucie" dont elle racontera les aventures. Désormais elle a mis le pied à l'étrier de la BD. "Mais après trois tomes de Lucie, j’avais fait le tour du sujet", dit-elle. "Je me suis tournée vers l'histoire. J’ai eu envie de parler d'héroïnes de la vie, de les faire sortir de l’ombre et de revisiter l'histoire. Ce sont des femmes qui ont laissé une trace indélébile dans l'histoire mais que l’histoire n'a pas retenues."



Catel, ce sont évidemment les biographies graphiques, les formidables "biographiques" "Kiki de Montparnasse",  "Olympe de Gouges" et "Joséphine Baker" (Casterman, collection "Ecritures", 2007, 2012 et 2016), en duo avec José-Louis Bocquet. Des romans graphiques passionnants, documentés et terriblement agréables à lire. Son "Liberté (Kiki), Egalité (Olympe), Fraternité (Joséphine)" à elle.

"Après "Kiki de Montparnasse", mon premier grand succès, j'ai subi beaucoup d'agressivité de la part des hommes. Mon deuxième succès a été "Quatuor". Olympe m'a donné mes galons ainsi que le livre avec Benoîte Groult qui a été très bien reçu. Aujourd'hui, cela va tout seul. Je suis présidente de la commission BD du CNL."

Catel, c'est aussi une petite entreprise familiale qui tourne bien. "Mes enfants sont présents dans mes livres. Ma fille Line m’a servi pour le personnage de Linotte, ma seconde fille Julie pour celui de Juliette dans "Quatuor". Par contre, c'est Salomé, la fille d’Anne Goscinny, qui a inspiré le personnage de Lucrèce." Cette "matière première en direct!" et un appétit féroce pour le travail ("J'accepte plus de travail que je ne peux en faire et je le répartis") ont conduit à la création d'un "studio Catel". "Je suis boulimique. C'est merveilleux de pouvoir choisir. Je suis dans un entonnoir où le temps m'est compté. Ainsi, Lucrèce, c'est 120 dessins par livre. Du coup, j'ai des stagiaires, dont une a fait mon blog et avec qui je travaille toujours, une qui refait mes "bulles" dans les planches, des coloristes. J'ai un atelier à Fécamp, au bord de la mer, où travaille mon équipe, 80 % de filles, 20 % de gars, tous payés au mieux que je peux."

Lucrèce chez Gallimard. (c) CBBD.
Catel, ce sont encore des projets qui commencent mal (*). "Quand Anne Goscinny m'a demandé de faire le portrait de son père, j'ai dit: non, je ne fais que des portraits de femmes. Ça commençait mal! Puis le projet a évolué vers le portrait de la fille et du père, le roman des Goscinny en quelque sorte (à paraître chez Grasset en 2019) et nous sommes devenues très amies, Anne et moi. Dans la vie, elle me fait rire, même si ses livres sont plutôt sombres. Je lui ai demandé si elle n’avait pas songé à écrire pour la jeunesse. Elle m'a dit non. Trois mois après, elle m'apportait Lucrèce dont il y aura trois tomes. Le premier est sorti il y a trois mois et est en tête des ventes. Anne avait peur d'être dans les pieds de son père et moi dans ceux de Sempé."

(*) Quand Catel a abordé Benoîte Groult pour faire son portrait, cette dernière lui a répondu qu'elle détestait la bande dessinée (lire ici).

Catel, c'est évidemment la mise en valeur d'héroïnes féminines qui manquaient à la bande dessinée. Combien de temps n'a-t-elle pas attendu que Peyo crée une Schtroumpfette? "La Schtroumpfette est LE personnage que j’ai attendu en tant que femme." Un personnage qui l'a réjouie, "inspiré de Mylène Demongeot et non de Brigitte Bardot comme on le croit souvent." Mylène Demongeot avec qui elle a abordé la relation mère-fille. 

Catel, ce sont enfin des projets à la pelle. "Je ne fais pas de livre sans rencontre. Je choisis toujours des choses intimes et personnelles. J'ai toujours au moins cinq chantiers en même temps. Pour le moment, Lucrèce, Goscinny, la cinéaste Alice Guy sans oublier les dessins de presse et un projet en animation. Les choses n'arrivent pas forcément les unes après les autres."

En projet, le roman des Goscinny. (c) CBBD.

En projet, la cinéaste Alice Guy. (c) CBBD.

Pratique
"Héroïnes au bout du crayon": Centre belge de la Bande dessinée, 20, rue des Sables, 1000 Bruxelles, tous les jours de 10 à 18 heures, jusqu'au 25 novembre.


Devinettes
Différents livres de Catel sont réunis dans ces montages. Saurez-vous les reconnaître?


















dimanche 3 novembre 2013

LD couvre encore et encore Benoîte Groult

Olympe de Gouges fut guillotinée à Paris
le 3 novembre 1793, il y a pile 220 ans.
Tout(e) qui a approché de près ou de loin Benoîte Groult, née à Paris le 31 janvier 1920, sait l'admiration, la passion même, que voue la féministe française à celle qu'elle considère comme la première à avoir défendu les droits des femmes. La "Déclaration des droits de la femme", c'était déjà  une proposition d'Olympe de Gouges, en 1791!


Cet avant-propos parce que quand Catel Muller, dite  Catel, publie "Ainsi soit Benoîte Groult" (Grasset, 332 p.), un formidable roman graphique biographique de la dame, filigrané de leur amitié, c'est encore Olympe de Gouges qu'on retrouve. Dans le texte, dans les conversations entre les deux femmes, et parce que Catel lui a également consacré une biographie dessinée, avec son compagnon ("Olympe de Gouges", Catel Muller et José-Louis Bocquet, Casterman/Ecritures, 487 p.).



Autre parenthèse. Le titre "Ainsi soit Benoîte Groult" est bien sûr une allusion au livre "Ainsi soit-elle" que Benoîte Groult écrivit en 1975 (Grasset), un an après le "Journal à quatre mains" qu'elle publia avec sa sœur Flora chez le même éditeur. Précision pour ceux et celles qui n'étaient pas nés - et ils sont de plus en plus nombreux. Ce fut un livre-choc à propos duquel l'auteur dit: "Il faut que les femmes crient aujourd'hui. Et que les autres femmes - et les hommes - aient envie d'entendre ce cri. Qui n'est pas un cri de haine, à peine un cri de colère, car alors il devrait se retourner contre elles-mêmes. Mais un cri de vie. Il faut enfin guérir d'être femme. Non pas d'être née femme mais d'avoir été élevée femme dans un univers d'hommes, d'avoir vécu chaque étape et chaque acte de notre vie avec les yeux des hommes et les critères des hommes. Et ce n'est pas en continuant à écouter ce qu'ils disent, eux, en notre nom ou pour notre bien, que nous pourrons guérir."

Un livre que Benoîte Groult republia en 2000, complété et à nouveau commenté: "A toutes celles qui vivent dans l'illusion que l'égalité est acquise et que l'Histoire ne revient pas en arrière, je voudrais dire que rien n'est plus précaire que les droits des femmes. A celles qui ne regardent ni derrière elles ni autour, je voudrais rappeler que les Allemandes de l'Est par exemple ont perdu, à la chute du mur de Berlin, des droits qu'elles croyaient acquis pour toujours. Que les Algériennes, les Iraniennes, les Afghanes et tant d'autres, qui avaient goûté aux premiers fruits de la liberté, ont disparu, du jour au lendemain, sous un voile de silence. Aux Françaises je rappelle que l'on déplore encore 220.000 avortements en 1999. A celles enfin qui font confiance aux hommes au pouvoir pour que les choses s'arrangent peu à peu, je voudrais citer une phrase de Virginia Woolf : "L'histoire de la résistance des hommes à l'émancipation des femmes est encore plus instructive que l'histoire de l'émancipation des femmes." Si elles ne défendent pas elles-mêmes les droits conquis par leurs mères, personne ne le fera pour elles. La condition des femmes ne va pas en s'améliorant dans le monde, contrairement à ce qu'il est reposant de croire. Les hommes sont des analphabètes du féminisme, on le sait. Mais les femmes le sont à peine moins. C'est pourquoi il n'est jamais trop tard pour lire un livre féministe. Ni trop tôt. Ils n'ont hélas pas pris une ride depuis 25 ans." 





"Je n'aime pas la bande dessinée." Tel a été le point de départ de Catel: convaincre de l'intérêt de ce travail une obstinée, fièrement campée devant les meubles dessinés par son père, qui réduisait la bande dessinée à Bécassine et aux Pieds Nickelés... Mais la dessinatrice s'est obstinée également. Et cela donne un récit en images, ancré dans le temps, du 28 mai 2008 au 15 juin 2013. On y découvre la vie de Benoîte Groult que l'écrivaine a déjà beaucoup utilisée dans ses propres livres mais aussi une autre Benoîte, celle que Catel a vue, croquée, racontée. Une Benoîtine, qui pourrait rejoindre les Agrippine et autre Seccotine qui ont fait de la BD un art à part entière. Comme quoi, il y a toujours à apprendre sur Benoîte Groult.

Blandine, la fille de Benoîte Groult, la sujette et Catel. (c) Grasset.

Le livre est la prolongation d'une commande de "Libé" à Catel: faire un reportage dessiné sur une personne de son choix. Elle a choisi Benoîte Groult, sans trop savoir à quoi s'attendre. Les deux femmes, de générations différentes, se rencontrent, se hument, se testent et tombent très vite en amitié. Derrière les mots parfois ironiques de la romancière, pionnière du féminisme, on sent l'affection pour l'autre. Sous les dessins innombrables de la dessinatrice,  pionnière de ce qu'elle nomme la "bio-graphique", on perçoit la même affection immédiate. Ce que confirme l'aînée: "J’avais ressenti le coup de foudre de l’amitié dès ma première rencontre avec Catel. J’ai vraiment eu l’impression, en la voyant s’emparer de ma vie, d’entrer dans un univers de liberté, de vérité et d’humour." Au point qu'elle a pu lui dire: "Bravo, Catel, tu as du génie!".

Doélan (c) Grasset.


Le roman graphique nous promène dans tous les lieux chers à Benoîte Groult, formidablement croqués, Hyères, la Bretagne, Paris, l'Irlande. La romancière les raconte avec sa force habituelle en même temps qu'elle commente des épisodes de sa vie: enfance d'une petite fille pas assez belle aux yeux de sa maman, études classiques, la guerre, profession de professeure alors qu'elle n'avait pas le droit de voter, arrivée tardive dans le féminisme, romancière et auteure d'essais, animatrice radio, mère de trois filles, grand-mère de petites-filles, arrière grand-mère de Zélie. Entre tout cela, ses amours, ses joies et ses chagrins, son veuvage, l'énergie à la fin de la guerre, son divorce d'avec Georges de Caunes, sa réinvention quotidienne de l'amour avec Paul Guimard, sans oublier le drame des femmes de son époque: l'absence de contraception impliquant le recours à des avortements.

Le long chemin vers l'émancipation. (c) Grasset.

"Ainsi soit Benoîte Groult" raconte bien entendu une vie en dessins, mais, surtout, le livre brosse le portrait d'une époque où la femme tentait de prendre sa place et dépeint à petites touches une femme qui est entrée dans l'histoire des lettres et du féminisme tout en cherchant à devenir elle-même malgré les embarras placés sur son chemin.
Benoîte Groult n'a jamais eu sa langue en poche même pas à la fête célébrant ses  90 ans où elle piquait son éditeur et se réjouissait d'avoir retrouvé la petite-fille avec qui elle était en froid.

L'anniversaire des 90 ans de Benoîte Groult. (c) Grasset.

Alternant cases classiques de bande dessinée, extraits des carnets Moleskine de la dessinatrice, lettres manuscrites de Benoîte Groult - elle n'a jamais utilisé de machine à écrire, ne lui parlons pas d'ordinateur - l'ensemble est réjouissant, passionnant, tendre, drôle et surtout, tout plein d'amour.