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vendredi 28 février 2020

Le retour d'Elie, dit Emile, l'enfant caché imaginé par Elisabeth Brami et Bernard Jeunet

Les merveilleux papiers sculptés de Bernard Jeunet.
(c) Ed. Courtes et longues.


2020
2003
Réédition bienvenue que celle de l'album "Sauve-toi Elie!" d'Elisabeth Brami et Bernard Jeunet paru en grand format au Seuil Jeunesse en 2003. Dix-sept ans après, il nous revient aux Editions Courtes et longues (2020, 56 pages) dans un format réduit quasiment de moitié.

Toujours en doubles pages dont l'une est consacrée à l'illustration et l'autre au texte, complété d'une vignette. Mais un autre choix de couverture, une nouvelle mise en pages qui dynamise le texte (identique), redispose sur la page les phrases et les éléments en vignette et présente en ordre légèrement différemment - et avec quelques suppressions - mais en version moins lumineuse les magnifiques papiers sculptés qui illustrent le propos.

Arrivée à la ferme. (c) Ed. Courtes et longues.

On y suit par la voix du narrateur, Elie, tout juste sept ans, le destin des enfants juifs cachés pendant la guerre. Le départ précipité de Paris quand ses parents apprennent qu'une rafle est imminente. L'arrivée à la campagne, chez un couple de fermiers qui prendra soin de lui en échange d'une enveloppe. Le changement de nom. Ce sera Emile désormais, et il sera le neveu des François. Une vie de campagnard pour un ancien citadin. Un petit bonhomme, si petit, obligé de se débrouiller seul, sans ses parents, et de porter en silence un secret qui le dépasse.

Moqué à l'école. (c) Ed. Courtes et longues.

Elisabeth Brami saisit magnifiquement le quotidien de cet enfant, moqué par le maître à l'école, sauvé par la lecture de "Robinson Crusoé" et une fillette du voisinage ensuite, moins obtuse que sa grand-mère et avec qui il rêve un avenir. Confronté au temps qui passe, à l'absence de nouvelles de ses parents et à l'enveloppe de la pension qui se vide. Et aussi aux travaux de la ferme qu'il apprend à apprécier. Elie-Emile est un petit garçon comme un autre, avec sa logique de jeune enfant, qui interprète parfois ce qu'il entend en fonction de ce qu'il connaît. Une rafle est pour lui un "Ralph". Il n'attend qu'une chose: que sa maman vienne lui coudre une nouvelle étoile jaune sur ses vêtements pour ses neuf ans.  Mais c'est la guerre et les soldats allemands déportent les Juifs, dont ces enfants réunis dans la maison juste à côté. On comprend alors qu'on est à Izieu (une note finale l'explique brièvement).

La rencontre avec Mariette. (c) Ed. Courtes et longues.

La guerre vue par un enfant révèle toute son horreur par des scènes judicieusement choisies qui n'ont rien perdu de leur force. Pas plus que les magnifiques sculptures de papier de Bernard Jeunet qui font saisir l'effroi de la guerre et l'innocence d'un enfant caché. "Sauve-toi Elie!" est un livre magnifique par sa façon de partager le devoir de mémoire que nous avons vis-à-vis de nos enfants. Surtout en ces temps politiquement troublés.




mercredi 26 février 2020

Juges et parties

"Au tribunal des couples", première page. (c) Casterman.


En moyen format presque carré (16 x 19 cm), en noir et blanc ou en couleurs, la collection "Sociorama" des éditions Casterman propose des récits sociologiques en BD. Elle est en quelque sorte la rencontre de sociologues amateurs de BD et d'auteurs de BD curieux de sociologie. Ensemble, ils proposent des fictions ancrées dans les réalités du terrain afin de décrypter les dessous de notre société. Foot, bled, religion, jungle de Calais, présidentielle, série télé, santé... Une quinzaine de titres ont déjà paru.

Un des derniers en date est "Au tribunal des couples", écrit par le Collectif Onze et illustré en noir et blanc avec expressivité et pudeur par Baptiste Virot (Casterman, "Sociorama", 168 pages). Magistral que ce témoignage du quotidien de la justice des affaires familiales en France mais au propos universel. Il est basé sur près de trois cents audiences, et autant de dossiers de séparation, et nous est proposé par le prisme de Malika Sherkat, greffière au tribunal d'Ici-les-Barinneaux, et de la juge Chantal Lantieri.

On est à la fois dans l'intimité de ces couples et de ces familles qui se défont et s'écharpent et dans le quotidien d'un rôle très encombré, parfois quinze audiences en une seule matinée, "Bonjour, installez-vous", parfois une après-midi entière de "rédaction de jugements". La juge fait du mieux qu'elle peut, humanité, empathie, compétence, et on sent tout de suite qu'elle est appréciée par sa greffière.

"Au tribunal des couples", suite. (c) Casterman.

Les affaires se suivent à bon rythme, tunnel de mésententes, de revendications, de vengeances, de récupérations, de petits et de grands mensonges. Les situations sont présentées par les dialogues des parties, accompagnées ou non de leurs avocats. Parfois complétées d'une brève note de l'auteur. On réalise le niveau de non-communication entre ceux qui sont entendus, de guerre parfois, à juste titre ou non. Malgré le côté répétitif des situations, si pas violent, la juge se montre à l'écoute, constructive, attentive aux enfants et à leur avenir, la greffière colle ses célèbres post-it sur les dossiers à surveiller. Comme celui de cette gamine que son père a toujours ignorée et qui se souvient d'elle maintenant qu'elle a quinze ans.

"Au tribunal des couples", suite. (c) Casterman.

En fin de journée, Chantal Lantieri pend du travail chez elle, "Je ramène des dossiers à la maison, c'est un peu comme ramener leur malheur avec moi", Malika Sherkat court chez la nounou récupérer sa petite Nina car son mari gendarme est une fois de plus parti en mission pour la semaine. Vie de maman solo à temps peu partiel avec tout ce que cela implique en plus de sa vie professionnelle.

"Au tribunal des couples", suite. (c) Casterman.

Au quart de l'album, l'univers de travail de Malika s'écroule. Sa juge, fatiguée par sept ans aux affaires familiales, lui annonce sa mutation tout en saluant le travail qu'elles ont mené ensemble. S'il est beau gosse, le successeur sort tout droit de l'école et ne partage pas les mêmes méthodes de travail. Stéphane Morin ne semble pas savoir qu'il a besoin de sa greffière, qu'il doit connaître ses dossiers, interroger les plaignants plutôt que se montrer méprisant, suivre l'horaire... Brefs les débuts sont durs, surtout pour Malika qui se farcit les commentaires du nouveau juge en plus de sa méconnaissance des dossiers et de ses appréciations partisanes, entre hommes on se comprend. Comme il le dit à sa greffière qui est selon lui "dans l'affect", il est "là pour appliquer la loi". Alors que l'humain est tellement important dans les affaires familiales.

"Au tribunal des couples", suite. (c) Casterman.

Oppositions inébranlables? Non, la justesse de la greffière Malika, assortie de son professionnalisme, auront finalement de l'effet sur le jeune juge. Mais que de chemin! Avec son dessin en noir et blanc qui cerne les situations et dit l'essentiel en quelques traits, "Au tribunal des couples" nous parle de façon incarnée de ce qu'est la société aujourd'hui.



mardi 25 février 2020

Quand l'Américaine Alexandria Marzano-Lesnevich radiographie un pardon

Alexandria Marzano-Lesnevich. (c) Sarah Trillet.


Avec son premier livre, le récit littéraire "L'Empreinte" ("The Fact of a Body, a Murder and a Memoir", USA, 2017; Sonatine, traduit de l'anglais (Etats-Unis) par Héloïse Esquié, 2019, 480 pages; 10/18, 2020, 455 pages), Alexandria Marzano-Lesnevich procède à une démonstration assez extraordinaire de ce à quoi renvoie le concept de "justice réparatrice". L'entreprise était de taille, car l'auteure puise dans les éléments les plus intimes de sa vie privée les prémisses de ses réflexions, notamment à propos de la peine de mort.

L'écrivaine, alors jeune avocate fermement opposée à la peine de mort, voit ses valeurs vaciller en 2003 - elle a 25 ans - lorsque qu'elle est confrontée aux confessions d'un meurtrier, prédateur sexuel et pédophile, et qu'elle ressent le vif souhait de le voir mourir. Déstabilisée par cette réaction viscérale, elle se lance dans des investigations à la limite de l'acharnement pour reconstituer son parcours. En remontant durant dix ans le fil, une explication se dégage, des liens apparaissent peu à peu entre son propre passé, le chemin du meurtrier et un terrible secret de famille.

Ce faisant, Alexandria Marzano-Lesnevich offre au lecteur la possibilité d'occuper différentes places, tantôt celles des victimes, tantôt celles des auteurs de violence et de leurs proches. Et de provoquer un dialogue inattendu entre des positions en apparence inconciliables. S'ouvrent alors des perspectives de raisonnement qui dépassent l'utopie d'une vérité unique et objective. Celles-ci conduiront en outre l'auteure vers une puissante catharsis.
"Ce qui m'a tant séduite dans le droit il y a si longtemps, c'était qu'en composant une histoire, en élaborant à partir des événements un récit structuré, il trouve un commencement, et donc une cause. Mais ce que je ne comprenais pas à l'époque, c'est que le droit ne trouve pas davantage le commencement qu'il ne trouve la vérité. Il crée une histoire. Cette histoire simplifie les choses, et cette simplification, nous l'appelons vérité."
Au cours de sa quête, l'écrivaine met en évidence les inévitables zones d'ombre qui subsistent dans toute affaire criminelle et le caractère fondamentalement subjectif de la loi. Elle interroge en outre, sans jamais tenter ni affirmer de réponse, des sujets tels que la responsabilité, le traitement des maladies mentales, la mécanique - puissante - des secrets de famille, mais aussi les processus de résilience et du pardon.
"C'est la logique à laquelle je ne trouverai jamais d'explication; dans ma famille, une douleur, ce sera toujours la mienne ou la tienne, à monter l'une contre l'autre et à mettre en balance, jamais une douleur collective, jamais une douleur de famille. Est-ce que ce qu'il se passe dans une famille est le problème de la famille, ou le problème de celui ou de celle qui en est le plus affecté?"
"J'en suis venue à croire que chaque famille est définie par un acte fondateur, une croyance fondatrice. Depuis mon enfance, j'ai compris que celle de mes parents était la suivante: ne jamais regarder en arrière.”
"L'empreinte" n'est pas ce que l’on peut appeler une lecture agréable, elle a même été - pour moi - par moments douloureuse. Alexandria Marzano-Lenevich a mis dix ans à l'écrire. On y entrevoit la difficulté des travailleurs du secteur judiciaire, leurs zones d'impuissance, les traumatismes que ces métiers peuvent occasionner, y compris les traces que laissent les affaires criminelles sur les jurés, les hommes de loi mais aussi sur la société toute entière.

Mais ce récit qui mêle enquête journalistique, autobiographie et polar est non seulement riche d'un talent d'écriture prometteur mais est aussi un brillant manifeste contre la peine de mort. Et plus généralement, il proclame - pour toutes les parties - le droit à poursuivre sa vie.
"Merci pour ton amour, et pour avoir créé avec moi un foyer dans lequel mes souvenirs du passé peuvent subsister sans danger auprès de mes espoirs pour l'avenir."


"L'Empreinte" a reçu le Grand Prix des Lectrices de ELE 2019 (document) et le Prix du Livre étranger 2019 France Inter-JDD.

lundi 24 février 2020

Les dix finalistes du prix Prem1ère 2020


Qui sera le lauréat du prix Prem1ère 2020 (RTBF), prix récompensant chaque année un premier roman écrit en langue française, sorti en librairie entre la rentrée littéraire d'automne 2019 et janvier 2020 zt succédera à Alexandre Lenot, lauréat 2019 (lire ici)? Verdict le jeudi 5 mars à 14 heures, le premier jour de la Foire du livre de Bruxelles (lire ici).

Les titres finalistes ont été choisis par un comité professionnel  (Kerenn Elkaïm, Laurent Dehossay, Christine Pinchart, Emmanuelle Jowa, Deorah Danblon, Régis Delcourt) avant d'être soumis à un jury de dix auditeurs/trices de la Première et présidé par Laurent Dehossay.

Les dix romans finalistes

"Deux kilos deux", Gil Bartholeyns (JC Lattès)
"Une histoire de France", Joffrine Donnadieu (Gallimard)
"Le planisphère Libski",  Guillaume Sørensen (L'Olivier)
"Rhapsodie des oubliés", Sofia Aouine (La Martinière)
"Avant que j'oublie", Anne Pauly (Verdier)
"Il fait bleu sous les tombes", Caroline Valentiny (Albin Michel)
"Gaule-Orient-Express", Matthieu Poux (Actes Sud)
"Ténèbre", Paul Kawczak (La Peuplade)
"Sœur", Abel Quentin  (L'Observatoire)
"Nul si découvert", Valérian Guillaume (L'Olivier)

Les auteurs sélectionnés sont invités dans l'émission "Le Mug" (La Prem1ère, de 9 à 10 heures) depuis le 20 février jusqu'au 4 mars.

lundi 17 février 2020

Le portail littéraire qui marchera sur la Lune


"Objectif Lune", c'était Tintin. C'était Hergé. C'était en 1953.
"Plume", c'était Henri Michaux. En 1938.
"Objectif plumes", ce sont les littératures belges dont un nouveau portail de la Fédération Wallonie-Bruxelles fait la promotion en cette année 2020. Si le site sera officiellement lancé le mercredi 4 mars et donc accessible, lors de la soirée d'ouverture de la Foire du livre de Bruxelles, il a été annoncé à la presse ce 17 février, jour du début du premier sommet de la Francophonie à Versailles en 1986, via diverses interventions et des captures d'écran, dans le cadre prestigieux du Palais des Académies - qui fêtera officiellement ses cent ans le 7 novembre.

Bénédicte Linard, Vice-présidente et Ministre de l'Enfance, de la Santé, de la Culture, des Médias et des Droits des Femmes, se réjouit de la création d'un outil unique. "Nous avons des talents, nous devons les montrer, les visibiliser." Le bon point d'"Objectif plumes", avec "Objectif au singulier car il s'agit d'une porte d'entrée unique et plumes au pluriel pour montrer la diversité des littératures belges", est qu'il concerne tous les maillons de la chaîne du livre: les auteurs.trices et les maisons d'édition bien entendu, mais aussi les librairies indépendantes (53 sont labellisées) et les bibliothèques (194 en tout) qui ont vu leurs prêts croître de 25 %. "Chaque livre en bibliothèque est acheté dans une librairie indépendante", précise la Ministre. Super! car les librairies indépendantes, et c'est un euphémisme, souffrent de la concurrence des plateformes de vente. Pour lutter contre cela, Bénédicte Linard vante le prix unique du livre et la suppression de la tabelle. Approuve la politique de soutien au livre belge de la Fédération Wallonie-Bruxelles, la librairie étant fragile et souffrant du déficit de notoriété de la littérature dans le grand public. "Il faut renforcer l'accessibilité de la culture", affirme-t-elle.

A ce propos, "Objectif plumes" paraît fort utile. Nadine Vanwelkenhuyzen, Directrice générale adjointe du Service général des Lettres et du Livre, explique le projet, dédié aux littératures belges en langue française et en langues régionales de la Fédération Wallonie-Bruxelles. "Nous avons deux lignes de force: être un portail de référence et être une vitrine du dynamisme de la chaîne du livre. Nos quatre objectifs sont la découverte des littératures belges, la promotion des acteurs professionnels du livre, la valorisation des 14 sites partenaires, la consultation des informations pour les bibliothécaires, les libraires..."

En pratique, 37.000 œuvres et 5.000 auteurs sont déjà recensés sur le portail. "Objectif plumes" propose des notices et contenus de référence pour différents publics d'âges variés. Romans, nouvelles, poésie, essais, bandes dessinées, littérature de jeunesse y sont présents. Un menu classe les littératures par genre. Le moteur de recherche opère sur le nom des auteurs et sur celui des œuvres. Un annuaire alphabétique complète la recherche.


... d'auteur.
Deux notices















Concrètement, selon les captures d'écran projetées, une notice d'auteur propose biographie, bibliographie, un agenda à compléter soi-même et indique la possibilité d'inviter l'auteur en classe. Une notice d'œuvre comporte un résumé, des ressources, des critiques et des infos venant des sites partenaires, des pistes pour les enseignants; elle permet aussi aux internautes d'écrire des commentaires (après s'être enregistré sur le site) qui seront modérés.



Les 14 sites partenaires d'"Objectif plumes" sont des sites gérés par le Ministère de la FWB, Littérature au présent, Littérature de jeunesse, Bande dessinée, Culture.be, Le Carnet et les Instants, et par des opérateurs subsidiés ou non par la FWB, Espace Nord, Académie royale, Art et littérature, Bela, Service du livre luxembourgeois, Maison de la poésie, Sonalitté , Karoo et Revues.be.

Les deux # #litteraturebelge et #litteraturesbelges seront systématiquement utilisés sur les comptes Facebook et Instagram d'"Objectif plumes" qui sont déjà ouverts.

Et dans la réalité? Dans la réalité, "Objectif plumes" n'est pas encore en accès public. Ce sera pour le 4 mars, on l'a dit. Mais quatre testeurs s'y sont déjà baladés, dans une version non définitive.

  • L'autrice Isabelle Wéry se réjouit de la facilité d'utilisation. "Le site est à la fois un condensé d'informations et un outil pour diffuser nos infos surtout quand on n'a pas de site perso comme moi".
  • Le dessinateur et directeur de collection chez Sarbacane Max de Radiguès qui a, lui, son site perso apprécie qu'on présente et qu'on défende les auteurs belges, qu'ils soient ici tous rassemblés.
  • La libraire namuroise Anouk Delcourt (Point-Virgule) souligne le confort de navigation ainsi que l'agenda que sa librairie peut rapidement compléter.
  • Quant à Camille Walter, sa casquette de bookstragrammeuse aime qu'on puisse ajouter des commentaires sur un livre et celle de bibliothécaire (Forest) s'avère enchantée.


"Objectif plumes" marchera sur la Lune pour faire la promotion des auteurs belges ou assimilés,  c'est-à-dire de nationalité belge ou résident en Belgique depuis plus de cinq ans, publiés en français ou en langue régionale (picard, wallon, bruxellois, etc. ) par une maison d'édition professionnelle en tant qu'auteur.trice principale.

Il sera une ressource précieuse pour tous ceux qui s'intéressent à la littérature, en amateur, en curieux ou en professionnel.




vendredi 14 février 2020

Un superbe recueil illustré collectif au bénéfice de SOS Méditerranée

Le dessin de couverture du recueil "Ce qui reste de nous". (c) Le port a jauni.


Chaque jour, chaque nuit, un ou des bateaux sillonnent la Méditerranée à la recherche de migrants en danger. Parmi ceux-ci, l'"Ocean Viking" des associations SOS Méditerranée et Médecins sans frontières. Il a pris la mer le 21 juillet 2019, reprenant la mission de recherche et de sauvetage en mer de l'"Aquarius", arrêté dans son élan en décembre 2018 par un harcèlement administratif et judiciaire sévère. L'"Ocean Viking" est un beau bateau tout rouge. Né en 1986 comme navire d'assistance en mer du Nord pour l'industrie pétrolière et gazière, il a été réaménagé spécialement afin d'améliorer sa capacité de recherche et de sauvetage et d'optimiser l'accueil des rescapés à son bord. Un rien plus petit que l'"Aquarius" qui a permis de secourir 29.523 personnes en 32 mois d'opérations, mais plus rapide et plus maniable. Equipé d'une embarcation rapide de sauvetage, de trois canots de secours rapides et d'un canot de sauvetage gonflable, il dispose d'une passerelle en hauteur permettant de repérer les embarcations en détresse à une plus grande distance et ce, à 360°. A son bord, des équipes professionnelles: 9 membres d'équipage pour la conduite du navire, 9 membres de Médecins Sans Frontières (personnel médical et logistique), 13 membres de SOS Méditerranée dédiés au sauvetage et deux journalistes.
Rappelons que SOS Méditerranée est une association civile de sauvetage en haute mer, créée en 2015 dans un élan de la société civile européenne, mobilisée face à l'urgence humanitaire en Méditerranée, par Klaus Vogel et Sophie Beau qui ne pouvaient plus "accepter que des milliers de personnes meurent en mer sous nos yeux, aux portes de l’Europe, sans rien faire. Notre action de sauvetage en mer répond à un impératif moral et légal, alors qu'il est possible de sauver des vies." 
La création de SOS Méditerranée s'inscrit dans le cadre légal de l'obligation d'assistance à toute personne en détresse en mer; elle se fonde sur les traditionnelles valeurs de solidarité des gens de mer. Face à la gravité de la situation en Méditerranée, elle répond à l’exigence morale d'une action humanitaire professionnelle.
Ses trois objectifs sont:
  • sauver des vies en mer
  • assurer la protection des rescapés jusqu'à leur arrivée dans un port sûr,
  • témoigner.

Evidemment, toutes ses opérations ont un coût: 14.000 euros pour une journée en mer.
Cette somme comprend toutes les dépenses liées à l'exploitation du navire: affrètement, fuel, équipage, logistique et équipement.
Appel aux donc est donc fait (ici).


Il y a aussi d'autres initiatives pour soutenir l'association, par exemple ce très beau et très intéressant recueil pour la jeunesse collectif, "Ce qui reste de nous et autres poèmes, nouvelles, récits d'exils" (Le port a jauni, Marseille, 120 pages, 15 euros, diffusion Les belles lettres). Fort élégant avec ses couvertures à rabats, sa tranche illustrée et son papier crème, il réunit comme l'indique son titre, poèmes, nouvelles, récits d'exil, mais aussi BD et illustrations. Le bénéfice de sa vente reviendra intégralement à l'association SOS Méditerranée pour soutenir son action en Méditerranée (hors frais de librairie, diffusion et distribution).

Dessin d'Axel Scheffler. (c) Le port a jauni.

"Ce qui reste de nous" est une œuvre bénévole et collective, née d'un financement participatif et réalisée par 23 auteurs.trices, 14 illustrateurs.trices, 1 éditrice, 1 libraire, des médiathécaires dont Agnès Defrance et deux bénévoles de SOS Méditerranée. Elle rassemble les contributions pour la jeunesse autour du thème de l'exil, l'errance, le déracinement de

Odile Fix, Marie Deschamps, Patricia Cartereau, Eric Pessan, Lena Merhej, 
François Place, Janine Teisson, Yohan Colombié-Vivès, 
Xavier-Laurent Petit, Edmond Baudouin,  Keltoum Deffous,
Gwenaëlle Tonnelier, Myriam Kendsi, Yasmine Chami, Christophe Besse, 
Ruben Del Ricon, JB Meybeck, Une blonde au bled, 
 Débit de Beau, Karim Brahim, Delambre, Gérard Saëz,
 Stéphane Servant, Sébastien Joanniez, Rabia, Clémentine Koenig,
Axel Scheffler, Lilian Bathelot,  Sandra Colombo, Nicole Ferroni, 
 Raphaël Julien, Anne Percin, Alfons Cervera, 
Viviane Moore, Mikaël Ollivier, Fanny Chiarello, Vincent Villeminot, 
Nathalie Benezet, Taï Marc Le Thanh, 


Dessin de Lena Merhej, texte de François Place. (c) Le port a jauni.

Les artistes présents dans le recueil avaient pour mission de dire l'exil, l'errance, le déracinement. D'exprimer la peur, la colère, le révolte, la douleur mais aussi l'espoir et la volonté de vivre.
Chacun l'a remplie à sa manière, offrant au lecteur (à partir de 10 ans sans limite d'âge) récit, fiction, poème, bande dessinée, illustration...

Illustration de Débit de beau. (c) Le port a jauni.

L'ensemble est de fort bonne tenue et consistant sans apitoiement inutile. Evidemment, chacun aura ses préférences dans ces quasi 40 contributions. Mais on ne peut qu'être happé par l'"Inventaire incomplet d'une traversée" d'Eric Pessan passant en revue une longue série de candidats à l'exil. Touché par la lettre de François Place à l'"Aquarius". Saisi par le récit de départ de Xavier-Laurent Petit, ou celui d'un repas en pleine tempête de Stéphane Servant, la rencontre avec Marhan et sa femme Mavret de Clémentine Koenig. Renversé par "Le chant des sirènes" d'Anne Percin. Convaincu par l'appel à regarder d'Alfons Cervera. Remué par la confrontation de deux mondes chez Viviane Moore et Mikaël Ollivier. Troublé par la fiction inversant les rôles de Fanny Chiarello. Admiratif devant l'hébergement de réfugiés raconté par Vincent Villeminot.

Ces récits sont entrecoupés de poèmes impressionnants, à laisser infuser lentement, et de dessins de divers types. Du coup de poing d'Edmond Baudouin, défenseur des migrants de longue date, aux dessins pleins de vie et d'espoir de Gwenaëlle Tonnelier qu'on découvre avec plaisir, en passant par les dessins d'actu de Lena Merhej, les terribles récits graphiques de Yohan Colombié-Vivès et d'Une blonde au bled et les divers dessins parcourant tout l'éventail de la réalité des migrants.



"Pas de frontière pour l'imaginaire", par Gwenaëlle Tonnelier. (c) Le port a jauni.

"Ce qui reste de nous" est un recueil qui ouvre les yeux, et fait du bien. A d'autant plus encourager qu'il a un effet domino sur le financement de cette aide civile aux migrants, indispensable vu le silence et l'absence des autorités étatiques.


Extrait


In "Inventaire incomplet d'une traversée" d'Eric Pessan

Un qui n'a connu que quelques rivières avant de voir la mer pour la première fois.
Un, cupide, qui sait que l'espoir se vend et s'achète bien plus cher que n'importe quel objet fabriqué de main d'homme.
Une qui chante, ce n'est pas la peur qui l'empêchera de chanter.
Un qui reçoit ses conseillers et parle statistique pour refuser de voir que des vies humaines sont enterrées dans des chiffres.
Un qui partout cherche un code Wi-Fi parce qu’il n'a plus de forfait et que c'est son seul moyen d'avoir des nouvelles de sa mère, de ses frères.
Une qui ne savait pas que la mer était aussi large, aussi profonde; là d'où elle vient, on ne le lui a jamais appris.
Plusieurs qui se heurtent à l'obstination bornée d'un règlement abstrait et ignorent comment le combattre. Ils savent escalader un mur, lutter contre un homme, faire un feu, mais pas comment faire fléchir une réglementation.
Une qui fuit la guerre.
Deux qui fuient la guerre.
Trois qui fuient la guerre.
Quatre qui fuient la guerre.
Des multitudes qui préfèrent la probabilité d’un espoir à la certitude de la mort.
Un qui montre où la balle est entrée, où elle est ressortie sans toucher d'organes vitaux, qui raconte que ses compagnons ont été battus à mort avec des barres de fer, et qui sourit en concluant qu'il a beaucoup de chance.
Une qui se tait, elle n'a plus parlé depuis des semaines, et ceux qui doucement tentent de l'aider ont tout à la fois espérance qu'elle reparle et peur de ce qu'elle dira.

"Humanité", par Karim Brahim. (c) Le port a jauni.

mercredi 12 février 2020

Explosion de prix à la Foire du livre de Bologne


EDIT Le 24 février, la Foire a annoncé qu'elle était reportée et aurait lieu du 4 au 7 mai à cause du coronavirus.

Imaginez! 1.888 albums provenant de 41 pays ont été soumis aux jurys 2020 des BolognaRagazzi Awards. Ils sont parvenus au bout de leur tâche et ont publié leurs palmarès. A noter qu'une nouvelle catégorie permanente s'ajoute, Comics, en trois classes d'âge (BD), aux historiques Fiction, Non Fiction et Opera Prima, cette dernière étant réservée aux auteurs nouvellement publiés. Et qu'une catégorie Cinéma complète les palmarès 2020. En tout, ce sont 32 albums qui sont mis à l'honneur, dont neuf sont nés en français.

A chaque catégorie, son jury.
  • Soit la libraire Dina Basso, l'auteure et critique Nicolette Jones, la directrice artistique Birthe Steinbeck et la chercheuse Lisa Von Drasek pour Fiction et Non Fiction
  • La journaliste Rachel Cooke, le journaliste et professeur d'université Christian Gasser, le journaliste Calvin Reid et le fondateur de l'association Hamelin pour la BD.
  • Le directeur de la cinémathèque de Bologne Gian Luca Farinelli, le directeur de la Giffoni Experience Claudio Gubitosi, l'auteure Eva Sangiorgi, le spécialiste jeunesse David Tolin pour le cinéma
Des créations en français primées ici et là mais carton plein dans la catégorie des lecteurs moyens de BD!


Palmarès

FICTION


Prix


"Meine liebsten Dinge müssen mit"
Sepideh Sarihi       
Julie Völk   
Beltz & Gelberg, Germany, 2018

Un album sur la migration, symbolisée par le contenu d'une valise, dû à un auteur Iranien et une illustratrice allemande.






Mentions



"Le Roi de la Lune"
Bérengère Cournut
Donatien Mary       
Éditions 2024, France, 2019









"Le grand serpent"
Adrien Parlange 
Albin Michel Jeunesse, France, 2019







"The Wall in the Middle of the Book"
"Le bon côté du mur"
Jon Agee             
Dial Books for Young Readers, USA, 2018, Gallimard, 2019, pas de nom de traducteur, à feuilleter ici





NON FICTION


Prix


"Marie Curie. Nel paese della scienza"
Irène Cohen-Janca
Claudia Palmarucci
Orecchio Acerbo, Italy, 2019

Une biographie émouvante à la fois intime et publique, avec un aspect surréaliste car imprégnée d'un ton jaune suggérant l'irradiation du polonium. Un album qui rapproche l'histoire de l'art et la science.





Mentions


"Mapping Sam"
Joyce Hesselberth           
Greenwillow Books, USA, 2018











"Plasticus maritimus. Uma espécie invasora"
Ana Pêgo et Isabel Minhós Martins
Bernardo P. Carvalho       
Planeta Tangerina , Portugal, 2018










"Infinite Hope: A Black Artist's Journey from World War II to Peace"
Ashley Bryan       
Caitlyn Dlouhy Books, USA, 2019









"Suffragette. The Battle for Equality"
David Roberts
Two Hoots, UK, 2018










OPERA PRIMA


Prix


"Where is Your Sister?"
Puck Koper
Two Hoots, UK, 2019

Sur la peur universelle d'être perdu.









Mentions


"An old tailor shop at Intersection"
Ahn Jaesun         
Woongjin Think Big, South Korea, 2019











"Troca-tintas"
Gonçalo Viana   
Orfeu Negro, Portugal, 2019











"Kiki en promenade"
Marie Mirgaine 
Éditions Les Fourmis Rouges, France, 2019













"Widziałem pięknego dzięcioła (I Saw a Beautiful Woodpecker)"
Michał Skibiński     
Ala Bankroft
Wydawnictwo Dwie Siostry, Poland, 2019









NEW HORIZONS 2020

Prix


"Lullaby for Grandmother"
Iwona Chmielewska       
BIR Publishing , South Korea, 2019

L'artisanat élevé à l'ordre de l'œuvre d'art par une artiste polonaise publiée en Corée qui s'inspire des tissus de la dot de sa grand-mère.







COMICS - EARLY READER

Prix


"Written And Drawn By Henrietta"
Liniers
Toon Books, USA, 2015

Des dessins enfantins pour raconter cette chasse au monstre à trois têtes mais seulement deux chapeaux.








Mentions


"Toni. Und alles nur wegen Renato Flash"
Philip Waechter
Beltz & Gelberg, Germany, 2018











"Ariol. Touche pas à mon veau"
Emmanuel Guibert
Marc Boutavant
Bayard Éditions, France, 2019










"Diana sottosopra"
Kalina Muhova
Canicola Edizioni, Italy, 2019











COMICS - MIDDLE GRADE

Prix


"Imbattable. Justice et légumes frais"
Pascal Jousselin
Dupuis, Belgium, 2017

Un super-héros maladroit qui utilise le langage visuel des bandes dessinées pour vaincre les méchants.








Mentions


"Simon et Louise"
Max de Radiguès
Sarbacane, France, 2017


"Les Vermeilles"
Camille Jourdy
Actes Sud BD, France, 2019










"Akissi Aller-Retour"
Marguerite Abouet
Mathieu Sapin
Gallimard Jeunesse, France, 2019











COMICS - YOUNG ADULT

Prix


"The Short Elegy"
Animo Chen
Locus Publishing, Taiwan, 2019

Venue de Taïwan, une collection d'histoires centrées sur diverses pertes.








Mentions


"Kahe Heli Vahel"
Joonas Sildre
Arvo Pärdi Keskus, Estonia, 2018











"Laura Dean keeps Breaking Up With Me"
Mariko Tamaki
Rosemary Valero-O’Connell
First Second, USA, 2019










"Ninna nanna a Teheran"
Nassim Honaryar
Rizzoli Lizard, Italy, 2019











CINEMA 2020 

Prix


"Mvsevm"
Javier Saez Castan et Manuel Marsol
Manuel Marsol
Fulgencio Pimentel, Orfeu Negro, Orecchio Acerbo
Spain, Portugal, Italy; 2019

Quand l'aventure de la vie prend une forme onirique à travers le langage du cinéma et de l'art.





Mentions


"The Rainbow of Time"
Jimmy Liao
Locus Publishing Company, Taiwan, 2011










"Féminin féminin. Las mujeres de la Nouvelle Vague"
Josefina Schargorodsky
Tres Tigres Tristes/Avenauta, Spain, 2019










"Cinematográfico"
Gema Sirvent
Ana Pez
Editorial Libre Albedrío, Spain, 2019







Prix spécial du jury


"Hello Monsieur Hulot"
David Merveille
Rouergue, France, 2010-2015-2019

Hommage à l'éditeur et  à l'auteur / illustrateur  pour avoir choisi un personnage emblématique de l'histoire du cinéma et avoir distillé sur papier la poétique du cinéma.