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samedi 30 décembre 2017

Garder le meilleur pour la fin (de l'année): Charles et son encyclopédie gestuelle

En bref pour ne pas les perdre, dix romans qui ont aussi fait 2017.


Charles Dantzig.

Charles Dantzig est, on le sait, une encyclopédie à lui tout seul. Avec son air de dandy, il partage aimablement ses innombrables connaissances sur des sujets variés à la radio et dans ses livres. La littérature française, le tout et le rien, les chefs-d'œuvre (lire ici) ont déjà été abordés par l'écrivain. Le voilà qui s'intéresse aujourd'hui à un sujet beaucoup plus intime, beaucoup plus révélateur de l'être de chacun. Son "Traité des gestes" (Grasset, 408 pages) est une prodigieuse encyclopédie dont les propos extrêmement riches révèlent l'humain.

Charles Dantzig y étudie et analyse tous les gestes qu'il a repérés au cours de très nombreuses années d'attention au sujet. Mais l'écrivain (lire ici) est également un des sujets d'étude. Aussi, il écrit en "nous" et évoque ses souvenirs personnels en "je". Cela donne un ouvrage bien entendu érudit et lettré mais dont l'organisation en chapitres permet aussi bien un picorage au gré des pages qu'une lecture exhaustive. Gestes du corps, des mains, des yeux, des pieds, des femmes, des bébés, des sourds, gestes des métiers, gestes des émotions et des sentiments, gestes avec des objets... la liste est quasi infinie et combien passionnante. On dénombre plus de 150 entrées, commentées et enrichies de mille réflexions qui s'appuient sur la littérature, l'histoire, l'art et bien entendu l'observation personnelle. Comment est-il possible de passer à côté de tous ces gestes, souvent anodins en apparence mais tellement révélateurs de nous-mêmes?

Réfléchissons ensemble deux secondes. Qu'avez-vous fait, cher lecteur, chère lectrice, depuis que vous lisez cette note? Avez-vous penché la tête, plissé le nez, cligné des yeux, battu du pied? Avez-vous une cigarette entre les mains? Electronique ou classique? Etes-vous assis, debout? Savez-vous pourquoi? Savez-vous ce que cela pourrait signifier? On le réalise tout de suite, tout est geste chez l'être humain, geste signifiant ou geste manqué. Et tout geste a son sens ou sa raison. Mais on n'y prête pas attention. Dommage. Heureusement, Charles Dantzig est là pour nous éclairer et nous faire mieux nous comprendre, nous et nous dans nos relations aux autres, grâce à cet ouvrage incarné et passionnant où il se livre comme jamais.

Pour lire du début de "Traité des gestes", c'est ici.


Et aussi
1. "Tout un monde lointain", Célia Houdart, P.O.L.
2. "Madone", Bertrand Visage, Seuil
3. "Point Cardinal", Léonor de Récondo, Sabine Wespieser Editeur
4. "Mon autopsie", Jean-Louis Fournier, Stock
5. "La beauté des jours", Claudie Gallay, Actes Sud




samedi 29 août 2015

"Le malheur, c'est jadis"

Hier (lire ici), l'écrivain français Charles Dantzig, par ailleurs poète et éditeur, me parlait du sujet de son nouveau roman, le formidable "Histoire de l'amour et de la haine" (Grasset, 477 pages). Poursuite aujourd'hui de l'entretien exclusif qu'il m'a accordé à l'occasion de la sortie de ce livre, il y a quelques jours à peine.
Un roman de son temps, qui le scrute et le raconte en mots choisis.




D'où est venu ce roman?
Charles Dantzig. (c) Zazzo.
Il est né de l'assassinat de trois autres livres. Un manuscrit très avancé, de huit cents pages, qui se composait de théories, sur l'amour, le sexe, les baisers, les cheveux, les taxis, etc., que, le relisant, j'ai trouvé décharné et sec; une pièce de théâtre sur un jeune gay prénommé Ferdinand que je n'ai pas achevée non plus, mais dont j'ai gardé le personnage; un pamphlet contre un député homophobe existant en France, qui s'était déchaîné au moment du projet de loi et auquel j'ai renoncé, parce que ce n'était pas un livre littéraire et que je ne voulais pas me retrouver sur des plateaux de télévision avec des alligators politiques qui auraient été de bien meilleurs débatteurs que moi et m'auraient dévoré. Le renoncement à ces trois livres a produit l'"Histoire de l'amour et de la haine" où j'ai adapté la structure du premier, conservé le personnage de Ferdinand et transformé celui du député.

Et les autres personnages ?
Il y a Pierre, un écrivain qui n'écrit plus, et qui est la projection de ce que je ne voudrais pas devenir. Il est l'auteur de grands livres, si grands qu'il hésite à en écrire d'autres et perd courage. De plus, il essaie de ne pas tomber amoureux de Ginevra, un Italienne d'une cinquantaine d'années, belle, intelligente, solide, car ses mariages ne se sont pas très bien passés. Il y a Armand et Aaron, un banquier et un employé au rayon bricolage du Bazar de l'Hôtel de Ville, qui vivent ensemble depuis plusieurs années, très tranquillement, de façon neutre, ce qui devrait être le cas de tout couple qui s'aime, homo ou hétéro.

Et puis il y a Anne, la délicieuse Anne…
Anne est la plus fortunée et la plus infortunée du roman. Elle est d'une beauté magnifique. Et la beauté peut être un fardeau. La beauté crée une sidération et toute sidération amène une séparation. Les gens très beaux sont séparés du monde, ils le savent, ils le sentent. Ils sont l'objet d'admiration ou de concupiscence, mais jamais de rapports "normaux", et c'est ce qui arrive à Anne, qui a infiniment de mal, toute belle qu'elle est, parce qu'elle est très belle, à trouver l'amour. J'ai eu un personnage approchant dans "Je m'appelle François", où François qui est très beau est très gêné par sa beauté. Dans l'"Histoire de l'amour et de la haine", Ferdinand est très beau aussi, et il est dit que depuis l'âge de quatorze ans, sa vie a consisté à repousser les nombreuses personnes, hommes ou femmes, qui ont cherché à coucher avec lui.

On sent dans votre roman, par moments d'une grande drôlerie, une forme de tristesse et d'indignation.
Il reflète sans doute ma désolation de la façon dont la société traite l'amour. Elle a beaucoup changé au cours de ces dix dernières années. Elle est devenue réactionnaire, amère, agressive. Toute souplesse a disparu. La société est devenue raide en tout. Un populisme dégoûtant cherche des boucs émissaires. Mon député Furnesse, un incapable politique, devient un star des médias parce que nous sommes arrivés en un temps où on peut faire carrière dans l'homophobie, comme, toute proportions gardées, on pouvait faire carrière dans l'antisémitisme dans les années 30. Tout cela prospérant sur la crise économique.

Ce qui est frappant est que le député Furnesse est sympathique aussi.
Et cela ne prouve rien d'autre que: il est sympathique. Mao, qui a tué des millions de personnes, était très sympathique, Staline était très sympathique. Furnesse est sympathique, il fait des blagues, c'est un humoriste. Je me méfie des humoristes, vous savez. L'humour peut être un forme habile de la haine. Nous avons en France des "humoristes" douteux. La façon dont pendant des années ils ont fait des blagues épaisses sur les Belges était d'une bassesse arrogante qui devrait entraîner des excuses publiques. Furnesse, lui, fait en permanence des blagues sur les gays.

La vulgarité vous blesse?
Une grande partie de la vulgarité du monde vient de ce qu'il oublie sa part d'enfance, et voilà pourquoi mon roman contient de nombreuses pages sur l'enfance et la façon dont on la traite.

C'est aussi un roman très critique sur l'idéologie de la virilité?
On célèbre la virilité alors qu'elle rend tout le monde malheureux: les enfants, que cela force à des comédies, les femmes, que ça habitue à l'idée qu'elles ne sont pas tout à fait bien, et les hommes eux-mêmes, qu'elle panique.

Parmi toutes ces vulgarités et ces souffrances, le ton du roman est pourtant très positif.
Je n'ai aucune admiration pour le malheur. Je n'ai aucune croyance en la fatalité. Je voulais dépasser une certaine complaisance du malheur qui peut exister au sujet de l'homosexualité. On nous l'a imposé, c'est vrai, mais le procès d'Oscar Wilde, l'assassinat de Pasolini ou le sida d'Hervé Guibert, c'est un temps que nous devons enterrer. Le malheur, c'est jadis.


vendredi 28 août 2015

"Je n'ai aucune admiration pour le malheur"

"Histoire de l'amour et de la haine", le nouveau roman de Charles Dantzig (Grasset, 477 pages) tout juste sorti, est une somme. Car s'il ne l'était pas, ce ne serait pas le nouveau roman de Charles Dantzig. Voilà un livre qui réjouit autant qu'il surprend, qui charme et élève, nourrit et cultive, scrute le vivant et conjugue au présent le mot "écrire". Il y est question d'amour et de haine. Surtout, il y est question de notre temps et de nos façons de vivre à travers sept personnages attachants, sauf un. Le romancier érudit nous offre son indignation contre une société intolérante qui le met en colère et son aspiration à un monde qui aimerait l'amour. A sa manière, évidemment.

Entretien exclusif avec Charles Dantzig

Amour et haine sont annoncés en titre mais il y a plus d'amour que de haine dans votre nouveau livre, non?
Le roman commence au moment des premières manifestations contre le mariage pour tous à Paris et se termine par les dernières manifestations contre ce même mariage. Cela a duré des mois et des mois, où on a entendu des choses ignobles, où des actes ignobles ont été commis. On a agressé des gens en actes et en paroles, d'ailleurs les paroles sont des actes. La violence verbale n'est que différemment blessante de la violence physique. Elle peut même être plus douloureuse. Elle est insinuante, elle dure. Et je vais vous dire, plus que les injures et les stupidités du genre "l'homosexualité est une menace pour la survie de l'humanité", le plus pénible a été les soi-disant "spécialistes" qui, dans les médias, pendant des mois et des mois, vingt-quatre heures sur vingt-quatre, hommes de religion, médecins, sociologues, psychanalystes, sont venus commenter ce que c'est que "les homosexuels" comme si c'était une espèce d'animaux de zoo très curieux à analyser, et qu'ils ne fassent pas partie de la communauté nationale.
Charles Dantzig.
Un de mes personnages dit "Paris est la ville la plus méchante du monde", et je l'approuve. Paris est une ville élégante, spirituelle, littéraire, mais également méchante et contente de l'être. C'est une forme de stupidité, du reste, et je devrais donc retirer le qualificatif d'"intelligente". Un autre personnage dit "La France, le pays de la liberté où tout est interdit", et je ne le désapprouve pas. Mon roman sert à dire que la France n'est pas ce qu'elle dit qu'elle est. La France adore projeter l'image, se projeter l'image, d'un pays tolérant, libéral, ouvert, elle se voit comme la Liberté guidant le peuple de Delacroix, un sein à l'air guidant un monde qui l'adorerait et à qui elle raffole de donner des leçons de morale; mais la France n'aime pas la liberté, elle aime les seins nus. Et encore, de moins en moins.
C'est un pays, et ces mois de haine moutonnant dans les rues de Paris l'ont montré, réactionnaire, agressif, et malade. Le populisme que j'attaque depuis des années a explosé. Il ne s'agit pas de se dire: attention, ça risque d'arriver, c'est là. Et les haines les plus opposées s'entendent très bien dès qu'il s'agit de s'attaquer aux plus faibles. Dans la dernière manifestation, qui a osé s'appeler "manif de la colère", se côtoyaient des musulmans fanatiques, des catholiques intégristes et des crânes rasés avec bombers et Doc Martens, qui brandissaient des pancartes "Europe pédo-criminelle-sioniste-sataniste". Ceci est authentique. Que cette manifestation n'ait pas été interdite est d'ailleurs une des démonstrations de la façon pitoyable dont le gouvernement de l'époque a laissé se déverser la haine dans la capitale de la France. "Histoire de l'amour et de la haine" est un roman qui cherche à comprendre comment cet énorme événement a retenti sur la vie de sept personnages.

Votre roman présente une forme singulière.
Pour moi, la narration classique ne correspond plus à la société actuelle. Elle convenait à un temps où on avait des loisirs, trois mois de vacances à remplir, que la vie était un tapis roulant. Un de mes romans s'intitule "Nos vies hâtives", et c'est ce que nous vivons désormais. Hâtives, et qui sautillent, et zappent, et twittent, et ce n'est ni bien, ni mal, c'est comme ça. Les romans sont la vie même; leurs modes de narration doivent avoir le rythme de cette vie. Mon roman se présente comme un manuel avec différents thèmes, l'amour, le sexe, les objets, les taxis…

… et quelques listes…
C'est l'auteur de l'"Encyclopédie capricieuse du tout et du rien" qui vous parle! Chaque chapitre est divisé en deux, une première partie racontant ce qui arrive aux personnages, la deuxième donnant des aperçus historiques ou analytiques sur le sujet du chapitre (les baisers, la masturbation, les chaussures, etc.). Un roman, selon moi, est le récit d'une modification, celle du personnage principal. Et le personnage dont la modification a lieu est un garçon de dix-neuf ans, Ferdinand, le fils d'un député homophobe, le député Furnesse. Ce député va dans les médias jour après jour faire des déclarations contre le mariage pour tous et l'homosexualité. J'ai voulu ce personnage d'homophobe car, sauf erreur, il n'y en avait pas dans la fiction, en tout cas pas au premier plan. Les meilleurs romans, à mon sens, sont ceux qui prennent quelque chose à la vie, quelque chose qu'elle se cache, pour le lui faire regarder. De même, Zola a introduit l'ouvrier dans le roman ou Jean Genet, les travestis. Sans ce genre d'annexion, les romanciers raconteraient encore des histoires de chevaliers allant attaquer des dragons et les pouvoirs continueraient à bien tranquillement écraser ce qui les gêne.
Parmi les nombreuses accusations dont je fais l'objet, car je ne suis pas un écrivain qu'on laisse tranquille, devant qui on se prosterne à chaque parole qu'il prononce, je sais très bien pourquoi et d'une certaine façon, ça me rassure, car il n'y a jamais eu que les anodins qu'on a systématiquement flattés d'hyperboles, ils ne sont pas dangereux et il faut les soutenir un peu, ces pauvres Meccanos branlants, parmi ces accusations, il y a que je serais un romancier intellectuel, formaliste ou autres inepties. Comme si c'était mal d’être intellectuel, comme s'il fallait être bête pour être romancier. Et d'ailleurs c'est faux. Je suis un romancier pour enfants, moi. Dans mes romans, et dans "Histoire de l'amour et de la haine", les salauds sont des salauds, les méchants sont des méchants. Le député Furnesse est un salaud sans nuances. Si je suis pour la finesse, je prends garde aux nuances. Un personnage de mon livre cite des lettres pleines de nuances où Furtwangler se justifiait d'avoir joué devant Hitler, et la réponse de Toscanini: "Quiconque joue devant les nazis est un nazi." Ça n'est pas nuancé, mais c'est avec cette absence de nuance que l'humanité se sauve parfois des monstres. Le député Furnesse est un salaud de l'espèce homophobe…

… et son fils Ferdinand découvre qu'il est gay. C'est dur de découvrir à 18 ans qu'on a un père homophobe, surtout quand on est gay.
Ferdinand dit: "Les Noirs ont des parents noirs, les Juifs ont des parents juifs, les gays ont, jusqu'à nouvel ordre, des parents hétérosexuels." Quand un enfant noir ou juif a été agressé et rentre chez lui, il voit des parents noirs ou juifs semblables à lui et qui comprennent exactement ce qu'il ressent, étant identiques et ayant probablement subi les mêmes avanies. Un enfant gay agressé rentre chez lui, et il a des parents qui, même s'ils l'aiment, ne comprennent pas complètement ce qu'il ressent et en tout cas n'ont jamais eu la même expérience. Les gays ont un rapport à l'agression tout à fait différent des autres. Imaginez mon pauvre Ferdinand qui entend son père déblatérer à la télévision et, en famille, faire des blagues bien grasses sur "les pédés".

Demain, suite de l'entretien.
Charles Dantzig évoquera la genèse d'"Histoire de l'amour et de la  haine" et ses sept personnages. Notamment.
C'est à lire ici.






vendredi 15 mai 2015

La fugue new-yorkaise de Pierre Ducrozet

La couverture est un peu moins rouge que les "Cahiers" (Grasset) du même nom à la destinée desquels préside l'écrivain Charles Dantzig. Le formidable roman "Eroica" de Pierre Ducrozet (Grasset, 264 pages) a une couverture coquelicot. Normal, il est publié dans la collection "Le courage", créée en avril par... Charles Dantzig. Une collection qui se partage entre une revue thématique annuelle et polyglotte - le numéro de 2015 est consacré à la création littéraire - et des livres, deux à ce jour.

Pierre Ducrozet.
Qu'est-ce qui peut pousser un jeune auteur français, Pierre Ducrozet est né en 1982, à s'intéresser au peintre américain Jean-Michel Basquiat (1960-1988) et à lui consacrer son troisième roman?
"J'ai une passion pour la peinture en général", me répond l'écrivain, de passage à Bruxelles. "Et j'admire énormément Jean-Michel Basquiat. Petit, j'avais vu ses toiles dans des livres d'art. Il y a un côté enfantin mais puissant dans son art. Son parcours m'intéressait. L'homme est complexe, contradictoire, agaçant, c'est donc un personnage de roman."

On parle bien de roman à propos d'"Eroica", même si on y lit la vie mouvementée du peintre parfois maudit, un des plus grands du XXe siècle. Voilà un livre qui, par sa conception et surtout par sa superbe écriture calquée sur la peinture de son sujet, saccades, accumulations, absence de respiration, secoue solidement le genre littéraire de la biographie. Pierre Ducrozet lui préfère le terme de "fiction biographique". Il a raison. S'il s'est solidement documenté, il a préféré tout oublier lors de l'écriture du livre. Tout est donc vrai dans ce roman mais du point de vue de l'écrivain. Les épisodes de la vie de Basquiat, les hommes et les femmes qu'il a côtoyés, les expositions, la musique, les drogues... Et les écrits du peintre sont plus que vraisemblables.

On se retrouve happé par la passion de ces pages documentées mais romanesques, écho en mots d'une vie dédiée à la peinture, à la musique et à la poésie. "J'ai voulu prendre de son énergie, de sa folie", ajoute l'auteur. "J'ai tenté que mon écriture soit un parallèle à sa peinture. Ses toiles sont très éclatées, très composées mais l'équilibre est là."

"Eroica" est un livre formidable par son style, on l'a dit, et aussi parce qu'il part d'un matériel réel, d'une vie, principe de la collection "Le courage". On y lit le parcours d'un héros, d'où le titre emprunté à Beethoven. "Basquiat a eu un courage infini pour s'attaquer au milieu artistique new-yorkais", estime Pierre Ducrozet. "Il a dû aborder des ennemis, des épreuves, pour conquérir le château. J'aime ce petit garçon, puis cet ado dont la fraîcheur se heurte au mur du monde."

Le Jay qu'il nous raconte est un génie, torturé et exigeant à la Rimbaud, ange et démon à une époque de New York qu'on a sans doute un peu oubliée - trente ans passent si vite. Si Pierre Ducrozet nous fait vivre Basquiat sous nos yeux, avec ses rêves, ses espoirs et ses frasques, il nous rapelle aussi que Jay a côtoyé des grands noms avec lesquels on ne le lie pas nécessairement aujourd'hui, Klaus Nomi, Keith Haring, Andy Warhol et même Madonna. Autant de pièces qui composent un puzzle new-yorkais original. Et c'est absolument passionnant de suivre ce garçon qui peignait pour trouver la liberté, mais faisait tout en quantité. "C'est un extrasensoriel", précise le romancier. "Il entend tout. Il a plein de mots dans sa tête et tout doit rentrer dans la toile.  Il est aussi poète, il est proche des livres même s'il est peintre. Et musicien, jazz, hip hop, il scratche aussi. Ce sont alors les débuts de l'électro."

Et si Pierre Ducrozet rencontrait aujourd'hui Jean-Michel Basquiat, que lui dirait-il?
"Si je le rencontrais aujourd'hui, je lui dirais que j'ai fait un livre sur lui. Qu'il m'a donné de la force, du courage. Je lui dirais merci. Ou bien j'irais boire une bière avec lui, juste pour passer ensemble l'instant."

Pour prolonger la lecture de ce formidable roman, on peut se promener sur le site "Eroica".







mardi 10 juin 2014

LA ttend avec impatience son "cher Charles"

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Charles Dantzig. (c) Zazzo

Mon "cher Charles", c'est bien sûr Charles Dantzig qui sera à Bruxelles ce mercredi 11 juin à 20 h. Invité à Passa Porta en marge du colloque sur les "Figures du critique-écrivain" (du 11 au 13 juin au Palais des Académies, renseignements ici), il répondra aux questions de Gilles Collard. Notamment sur son dernier livre "A propos des chefs-d'œuvre" (Grasset, 2013). Mais sans doute aussi au sujet de son œuvre de romancier ("Nos vies hâtives", "Dans un avion pour Caracas"), de poète ("Les Nageurs", "La diva aux longs cils"), d'essayiste ("Pourquoi lire?", "Dictionnaire égoïste de la littérature"), ou d'éditeur (la collection "Cahiers rouges" chez Grasset notamment, la "Revue du club Stendhal"). Ce qui est certain, c'est qu'il sera question de livres, de littératures, de curiosités littéraires et qu'on ne risque pas de s'ennuyer.

Le livre "A propos des chefs-d'œuvre", officiellement catalogué essai, est en réalité un passionnant inventaire d'ouvrages magnifiques aux yeux de Charles Dantzig, qui nous permettent d'être au-dessus de nous-mêmes et dont la lecture vaut mille fois les efforts consentis. On y découvre une collection de tapis rouges variés que l'auteur-lecteur déroule avec enthousiasme vers "ses" chefs-d'œuvre,  Homère, Cervantès, Shakespeare, Heine, Musil, Proust, et d'autres noms plus inattendus.

Pour le lecteur-lecteur, c'est tout simple. Il n'a qu'à se laisser conduire par l'érudit brillant, généreux de son savoir, débordant d'idées originales et justes. Si Charles Dantzig s'intéresse aux chefs-d'œuvre littéraires, il évoque aussi le cinéma et la musique. "On pourrait dire", écrit-il, "que le chef-d'œuvre littéraire est un grand livre contre lequel il n’y a plus d’objection."

Lesquels lire alors? Venu présenter son livre l'an dernier à Bruxelles, Charles Dantzig osait: "Je dirais comme Jean-Paul II: "N'ayez pas peur!" Car il ne faut pas qu’il y ait de timidité face au chef-d'œuvre. Je suis pour l'élitisme pour tout le monde. Car le chef-d'œuvre est pour tout le monde."

Son conseil est d'aller en librairie, de s'arrêter à la lettre P, de prendre un livre de Proust, de l'ouvrir et de le lire. "Vous verrez que c'est moins difficile que vous ne le pensez", plaide-t-il, "mais peut-être vous faudra-t-il faire un effort." L'effort! "Dans le monde contemporain, l'effort est valorisé pour réussir dans son entreprise, dans le sport, dans l'argent. Mais quand il s'agit de littérature, il devient douteux. Pourtant, c'est comme l’Himalaya. Quelle récompense que la vue qu’on a d'en haut! Il peut arriver que lire certains livres soit compliqué, mais quelle gratification à l'arrivée! Ce n'est pas de l’élitisme, c'est une récompense personnelle." 

Comme je suis d'accord avec mon "cher Charles".

Je l'écouterais sans fin plaider pour sa chapelle, "A propos des chefs-d'œuvre": "J'ai fait le choix de courts chapitres (plus de 70), titrés chaque fois, parce que c'est un livre de réflexion mais aussi un livre de littérature, qui demande de la forme et du rythme. Un livre est une danse avec le lecteur. Il faut varier le rythme, ce n'est pas un paquebot, il faut que ce soit gracieux pour que le lecteur nous suive. Les lecteurs ne sont pas des élèves en classe avec le Lagarde et Michard, considéré comme le canon, alors que le canon est fait pour tirer sur les lecteurs. Il m'est arrivé de ne pas reconnaître en les lisant des livres que j'avais vus présentés dans le Lagarde et Michard. Napoléon a tout militarisé, y compris l'enseignement. Les élèves doivent obéir aux maîtres, ils sont devenus des soldats."

L'ouvrage de Charles Dantzig n'est pas "un livre de développement personnel (sourire en coin), mais la sacralisation des chefs-d'œuvre à adorer." Il célèbre les auteurs: "Dans le chef-d'œuvre, il y a une part de déraison, de lâcher prise. Marcel Proust, par exemple, lâche le bonheur de sa vie d'être mondain et s'enferme dans une chambre pour écrire "La Recherche". Cela montre bien combien est enchanteresse la folie liée au chef-d'œuvre!"

L'écrivain invite aussi à ne pas confondre chef-d'œuvre et célébrité: "C'est céder à la facilité. Certains livres sont tamponnés chefs-d'œuvre, cela nous permet d'éviter de les lire. On accepte le label. On met des comprimés dans sa bibliothèque: “Ouf, je l'ai!” C'est très injuste pour ces livres non lus."

Dans la même foulée, il remballe le classicisme, "notion inventée pour imposer des jugements a priori." Il préfère évoquer le sentiment d'élévation qu'on a quand on lit un chef-d'œuvre: "On est au-dessus de nous-même et c'est pour cela qu'on leur doit tout."

Cette notion de dette a été à l'origine de sa recherche, tout comme le concept de chef-d'œuvre, né il y a 250 ans et accepté comme cela. "Je suis parti du raisonnement et j'avais une dette de gratitude envers tous ces livres que j'ai lus dès l'enfance, qui m'ont sauvé la vie."

Avant de repartir vers ses chers chefs-d'œuvre, Charles Dantzig avance une autre idée: "Je pense qu'il existe en chacun d'entre nous un chef-d'œuvre matrice de quand nous étions enfant, un livre lu dans l'enfance qui nous a profondément marqué et nous a fait découvrir quelque chose de nous-même. Pour moi, il s’agit de "La plus mignonne des petites souris", d'Etienne Morel, un album du Père Castor qui vient d'être réédité par Flammarion. Ce livre contient tout ce que j'ai aimé, tout ce que je devais devenir. C'est Roméo et Juliette, il est shakespearien. La différence des classes, un mariage, un souriceau qui porte frac et haut de forme comme Robert de Saint-Loup, de Proust, mon personnage préféré de La recherche. La souris et le souriceau qui prennent un hélicoptère, d'où ma passion pour la poésie et la fantaisie de Max Jacob. Pour toute personne, on pourrait trouver cela. Il faut faire l'archéologie de nos lectures."

Et ne pas oublier de se rendre en librairie et d'y aller à la lettre P.

Et avant cela, passer à Passa Porta ce mercredi 11 juin écouter mon "cher Charles".