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vendredi 13 mai 2022

Brève ouverture du musée Maurice Carême

François-Xavier Lavenne en pleine présentation.

Heureux hasard, les musées de Bruxelles organisent des nocturnes le jeudi soir en ce moment (du 21 avril au 9 juin, infos ici) et ce jeudi 12 mai est justement la date d'anniversaire de Maurice Carême (il était né en 1899 à Wavre). L'occasion était belle pour François-Xavier Lavenne, le directeur de la Fondation Maurice Carême, de rouvrir le Musée installé dans la maison du poète le temps de quatre visites-spectacles, parcours au jardin et dans la maison doublés de la lecture de poèmes du créateur et de ses amis. Le musée est en effet fermé depuis décembre dernier afin de réparer ce qui a été détérioré lors des actes de vandalisme dont il a été victime à la fin de l'an dernier et en janvier (lire ici).

A 17, 18, 19 et 20 heures, ce jeudi 12 mai, la poésie a fait son retour à la "Maison blanche". C'est un François-Xavier Lavenne enchanté et enchanteur qui a guidé les visiteurs dans la vie du poète et dans ses choix de vie. On a ainsi appris que Maurice Carême voulait une maison la plus petite possible afin de mieux profiter de la nature autour d'elle (on était alors dans les années 30) et qu'il avait pour cette raison choisi pour la construire l'architecte qui restaurait alors la maison d'Erasme et le béguinage d'Anderlecht tout proches. Le directeur a présenté les pièces dont les cimaises croulent sous les tableaux et une quinzaine de poèmes, leur lecture étant assurée par l'académie communale locale. On a évidemment entendu différents textes de Maurice Carême, dont celui repris ci-dessous, mais aussi des poèmes de d'Émile Verhaeren et Guido Gezelle que le Wavrien de naissance admirait tant, ainsi que d'Odilon-Jean Périer, de Norge et de son fils Jean Mogin, de Liliane Wouters, de Jacques De Decker... 

Le temps d'une soirée, la "maison blanche" a été poésie, a vibré. Elle referme maintenant ses portes pour poursuivre ses travaux de restauration, les châssis notamment, avant sa réouverture définitive prévue en septembre. "D'ici là", précise le directeur, "elle continuera à être ouverte ponctuellement pour des petits groupes à chaque fois que les travaux le permettent."

RUE DES FONTAINES
Je suis né un grand jour de peine,
Mais né dans la rue des Fontaines.

Mes parents n'avaient pas d'argent,
Mais au pré, le linge était blanc,

Et la Dyle passait tout près
Avec des fleurs à son corset.

Lorsque ma mère l'entendait,
Ma mère aussi chantait, chantait.

Peintre, mon père montait au ciel;
L'échelle était son hirondelle.

Et là, au milieu des oiseaux,
Il apprenait des airs si beaux

Qu'il faisait sans main ni cordeau,
Balancer tout seul mon berceau.

Que voulez-vous, c'est en chantant
Que chez nous l'on devenait grand,

J'ai donc chanté - roulent les billes,
Vive la sauge et l'origan! -

J'ai souvent chanté comme on prie
Et chanté parfois en pleurant

Comme l'anémone sylvie
Tremblote en avril dans le vent

Et chanté aussi pour chanter
Simplement comme va la vie,

Chanté comme le roseau plie,
Comme luit la lune d’été.

 Maurice Carême





jeudi 27 janvier 2022

Maurice Carême et vous: appel aux souvenirs

La maison de Maurice Carême, devenue son musée.

C'est une maison blanche
Adossée à une rouge
On y est venu à pied
On l'a frappée
On l'a vandalisée...

Cette jolie maison blanche aux fenêtres à croisillons, aux boiseries vertes, avec ses deux loggias au rez et ses quatre lucarnes-pignons sur le toit, cet ilot de poésie posé dans un jardin avec pommier, est la maison de Maurice Carême (1899-1978). Le poète belge la fait construire en 1933 à Anderlecht, une commune bruxelloise. Il la baptise illico "la maison blanche". Il y travaille, il y crée, il y vit. A son décès, elle devient une des rarissimes maisons d'écrivain visitables du royaume. Elle se mue en musée Maurice Carême, mais demeure telle qu'il l'a habitée, comme en témoigne la visite virtuelle du lieu (ici). Depuis 1978, ses murs abritent la fondation éponyme, à laquelle s'est totalement dédiée Jeanine Burny, la compagne et la muse du poète, qui y vécut jusqu'à son décès le 10 novembre 2020, à l'âge de 95 ans.

Le bureau de Maurice Carême.

Située à Anderlecht, la coquette habitation a fait récemment les frais de plusieurs actes de vandalisme. Par qui? Pourquoi? Mystère. Elle est avant tout un lieu de poésie. Il n'y a rien à y voler. Ce qui semble avoir échappé aux malandrins qui s'y sont attaqués deux fois en décembre et une fois en janvier. "Je n'en reviens pas", témoigne François-Xavier Lavenne, le directeur de la Fondation Maurice Carême. "Pourquoi cet acharnement? On y cherche quoi? Il n'y a ici que l'âme d'un poète." Ces intrusions répétées ont eu lieu malgré les systèmes de protection existants. "La police nous a demandé de ne pas communiquer avant que nous ayons encore renforcé les systèmes de sécurité, ce qui est aujourd'hui fait", poursuit notre interlocuteur qui déplore les dégâts causés durant ces intrusions. "Rien n'a ici de valeur marchande. La maison a été fouillée de fond en comble, le contenu des armoires renversé et tout a été mis sens dessus dessous. La petite équipe de la fondation tente de remettre les pièces en ordre et jusqu'à présent, je ne déplore aucun vol, sauf peut-être deux ou trois objets sans valeur que je ne retrouve pas. Mais peut-être sont-ils cachés dans le fouillis non encore trié."

Par contre, ce qui est plus grave, ce sont les actes de vandalisme. Lors de l'intrusion de janvier, une descente d'eau a notamment été arrachée, causant l'inondation de la salle d'archives souterraine. "Heureusement, tout pourra être restauré", rassure François-Xavier Lavenne qui se demande toujours pourquoi ces actes ont eu lieu et la raison de leur répétition. "C'est la première fois que cela arrive en 44 ans que le musée Maurice Carême existe. Outre les trois effractions, nous déplorons aussi des intrusions répétées dans le jardin, qui ont heureusement été repoussées par le système d'alarme." Plainte conte X a bien sûr été déposée. 

L'inquiétude de la Fondation porte plutôt sur le coût de la restauration puisque c'est la phase qui est maintenant entamée avec l'objectif de rouvrir le musée, fermé depuis décembre, au printemps. "Les dépenses s'annoncent colossales pour une petite structure comme la nôtre", déplore le directeur. Pour se remonter le moral,  l'équipe appelle à lui faire parvenir des témoignages personnels relatifs au poète, à ses textes et/ou au musée installé dans sa maison depuis plus de quarante ans. "Recevoir ces textes remontera le moral de la petite équipe qui affronte le défi de cette restauration. Tous ces témoignages seront réunis dans un livre d'or qui sera exposé lorsque la maison sera rendue à la poésie", explique François-Xavier Lavenne.

Il est aussi choquant qu'incompréhensible qu'on s'attaque à un lieu dédié à la poésie et je ne peux que saluer et soutenir cette initiative positive dans l'attente de la réouverture du lieu au public.

Un souvenir? un témoignage? une photo? un dessin? tout fera plaisir à ceux qui luttent en ce moment pour restaurer le lieu à l'identique.

Pour les faire parvenir


par courrier à 
Fondation Maurice Carême
Avenue Nellie Melba 14
1070 Bruxelles
Belgique

sur la page Facebook de la Fondation (ici)

La "Maison blanche" et son pommier.


Il y aussi bien entendu aussi moyen de soutenir la Fondation en devenant membre de l'asbl Les amis de Maurice Carême (à partir de 25 euros de cotisation par an). Infos complémentaires ici.



vendredi 23 avril 2021

Les mystères du retable de saint Georges percés

Le centre du retable saint Georges. (c) KIK-IRPA Brussels.

Rien à voir avec la littérature dans l'histoire qui suit, mais elle passionnante et me parvient pile le jour de la Saint-Georges, la San Jordi chère aux libraires et aux auteurs (lire ici).

En ce 23 avril 2021, jour de la Saint-Georges, le retable de saint Georges (1493) de Jan II Borman est de retour au Musée Art & Histoire (MRAH). Après trois années de recherche et de restauration qui ont conduit à des découvertes inattendues et ont permis d'élucider des mystères séculaires!

Dès le samedi 24 avril, le retable de saint Georges sera à nouveau exposé dans la section Gothique-Renaissance-Baroque du Musée Art & Histoire. Pendant trois semaines, les visiteurs pourront aussi admirer et découvrir deux éléments qui étaient soigneusement dissimulés à l'intérieur de l'œuvre d'art. 

Le retable de saint Georges est considéré comme l'un des plus beaux ensembles sculptés en bois de l'histoire occidentale: 5 mètres de large, 1,60 mètre de haut, et plus de 80 figures incroyablement détaillées. Il s'agit du chef-d'œuvre de Jan II Borman, le maître incontestable de la dynastie d'artistes bruxellois de ce nom, décrit de son vivant comme "le meilleur sculpteur de son temps". Il a signé et daté l'œuvre en 1493. 

Les scènes surprennent par leurs compositions cinématographiques, leurs personnages réalistes d'une grande expressivité et la virtuosité de la sculpture. Comme dans un arrêt sur image cinématographique, les personnages sont représentés en pleine action. En sept scènes, Borman donne vie à l'atroce martyre de saint Georges. En raison de sa foi, le héros est suspendu par les pieds au-dessus des flammes, éviscéré, décapité...

Seule œuvre signée de Jan II Borman, le retable a toujours été entouré de mystères. Etait-il à l'origine polychromé comme les autres retables flamands? Dans quel contexte a-t-il été créé? Et comment expliquer l'ordre incohérent des scènes qui ne correspond pas à la légende et commence étonnamment par la mort du saint?

Pour examiner le retable sous tous ses angles et le nettoyer en profondeur, les 48 éléments en bois composant les scènes ont été soigneusement démontés. À côté de divers fragments de bois qui s’étaient détachés au fil des ans, comme des doigts, des boucles d'oreilles et des détails architecturaux, Emmanuelle Mercier et son équipe de l'IRPA (Institut Royal du Patrimoine artistique) ont découvert, cachée sous les scènes, une petite figure en prière sculptée. L'analyse au radiocarbone a révélé que le bois date de l'époque du retable. Borman a peut-être caché cet ex-voto en guise de prière ou de remerciement. En démontant la scène centrale, les restaurateurs de l'IRPA ont également trouvé un morceau de parchemin de leur prédécesseur, un certain Sohest, qui y indique avoir restauré le retable en 1835.

Le parchemin du précédent restaurateur. (c) KIK-IRPA Brussels.


La statuette découverte(c) KIK-IRPA Brussels.

L'ordre illogique des scènes a finalement pu être expliqué en étudiant les emplacements des chevilles et des clous originaux utilisés pour fixer les scènes dans la caisse. Ceux-ci montrent clairement que Sohest a démonté, puis replacé les scènes dans un autre ordre pour une raison encore inconnue. Au cours de la restauration actuelle, le sens du récit établi par Jan II Borman a finalement été restitué. 

Lorsque le conservateur Emile Van Binnebeke (MRAH) a appris l'existence du parchemin de Sohest, toutes les pièces du puzzle se sont enfin mises en place. "Sur un autre retable de notre collection, celui de Wannabecq (1530), j'avais déjà remarqué la même peinture bleu-gris appliquée à l'arrière des fenestrages du retable de saint Georges. J'ai pu établir un lien avec un document de 1843 dans lequel un certain Sohest demande le paiement pour ses travaux de restauration du retable de Wannabecq. La présence du parchemin dans le retable de saint Georges confirme qu'il s'agit bien du même restaurateur."

La découverte du parchemin, daté de 1835, est également surprenante car on pensait que le retable de saint Georges n'était entré officiellement au musée du Cinquantenaire qu'en 1848. Lors du démontage, la signature de Sohest et la date de 1832 ont également été trouvées sur quatre statuettes d'anges refaites. Emile Van Binnebeke: "Cela nous donne non seulement une idée de la durée de son intervention, mais nous apprenons également qu'on a investi dans la restauration du retable dès le début des années 1830, juste après la lutte pour l'indépendance de la Belgique. Cela jette un nouvel éclairage sur l'ambition naissante de créer un musée national."

Emmanuelle Mercier, experte en sculpture sur bois (IRPA): "Une observation attentive, complétée par des analyses en laboratoire, a révélé que contrairement à la tradition, le retable n'a jamais été recouvert de polychromie. Ceci peut expliquer le travail du bois d'une finesse remarquable, notamment dans les détails minutieux des riches costumes, qui seraient perdus même sous la plus fine couche de peinture. Jan II Borman nous a également étonnés par sa capacité à réaliser des compositions complexes comportant plusieurs personnages à partir d'un seul bloc de bois et sans le moindre assemblage. Les analyses dendrochronologiques ont montré que le sculpteur a utilisé un chêne régional plutôt dur à travailler. Autant de preuves d'un talent exceptionnel."

Les restaurateurs ont enlevé la poussière et la saleté des innombrables reliefs, recollé les morceaux de bois tombés dans la caisse au fil des ans, consolidé les zones fragilisées par les vers du bois. Ils ont également homogénéisé et allégé les différentes patines colorées qui avaient été appliquées depuis le XIXe siècle, dont une cire qui avait noirci tous les visages. La plasticité des reliefs associée à la minutie des détails est ainsi mieux mise en valeur.

Intrigues politiques

Les recherches dans les archives et en histoire de l'art permettent à leur tour d'avoir une meilleure compréhension du retable de saint Georges. Le conservateur Emile Van Binnebeke interprète la commande du retable par la Grande Guilde des Arbalétriers de Louvain pour sa chapelle comme une manœuvre politique du plus haut niveau. Pour s'attirer les faveurs de Maximilien d'Autriche, vainqueur de la révolte des villes brabançonnes et flamandes, la Grande Guilde commande délibérément un retable de saint Georges à Jan II Borman. A ce dernier, car il était très apprécié à la cour et membre de la chambre de rhétorique bruxelloise Le Lys, placée sous la protection de Maximilien. Et un retable de saint Georges précisément, parce que l'archiduc l'avait choisi comme patron personnel et utilisait sa vénération même à des fins de propagande.

Emile Van Binnebeke: "La Grande Guilde a peut-être réussi son pari: bien que ne s'étant pas rangée du côté de Maximilien durant la révolte, elle n'a pas subi de répercussion. Cette victoire a dû être douce-amère. En effet, la ville de Louvain a fait faillite à cause de la révolte et le trésor de la Grande Guilde était presque vide. Ainsi, après le paiement de Borman, il n'y aurait plus eu assez d'argent pour polychromer le retable."