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mercredi 13 novembre 2024

Parité aux prix Rossel 2024


Léonie Bischoff, Romain Renard, Nathalie Skowronek et Velibor Čolić.
(c) Dominique Duchesnes/Le Soir.
 
Selon le journal "LE SOIR" qui l'organise, "C'est "le" moment littéraire belge de l'année: la proclamation des prix Victor Rossel." Elle s'est tenue à la rédaction du Soir, ce mercredi 13 novembre à 13 heures, en présence des lauréats. Voici le palmarès.

Prix Victor Rossel de littérature
Créé en 1938, en souvenir de Victor Rossel, le fils du fondateur du Soir en 1897, Emile Rossel. Le fils aimait la littérature et tenait salon chez lui, rue Gachard à Ixelles, chaque jeudi.

Velibor Čolić

"Guerre et Pluie"
Gallimard, 288 pages

Le dernier volet de la trilogie sur la guerre en Bosnie par le romancier installé à Bruxelles depuis plusieurs années.

Pour lire en ligne le début de "Guerre et pluie", c'est ici.




Prix Victor Rossel des lecteurs et des lectrices
Créé en 2023, à l'occasion de la 80e édition des prix Rossel.
 
Nathalie Skowronek
"La voix des saules"
Grasset, 176 pages

L'expérience de l'autrice qui a animé un atelier d'écriture en milieu psychiatrique.

Pour lire en ligne le début de "Le voix des Saules", c'est ici.




 
Prix Victor Rossel de la bande dessinée
Créé en 2021.

Romain Renard
"Revoir Comanche"
Le Lombard

Roman graphique en hommage à Comanche, série mythique du journal "Tintin" créée dans les années 1970

Pour lire en ligne le début de "Revoir Comanche", c'est ici.




Grand Prix de l'Académie Victor Rossel de bande dessinée
Créé en 2021.

Léonie Bischoff pour l'ensemble de son œuvre.
 
Magnifique pour celle qui vient de recevoir le 6 septembre dernier le Prix Atomium de la Fédération Wallonie-Bruxelles en bande dessinée/Espiègle de la Bande dessinée (lire ici) une nouvelle distinction pour l'ensemble de son œuvre.
 
Une œuvre qui est loin d'être achevée, comme elle le dit elle-même. On y pointera deux albums. "Anaïs Nin, sur la mer des mensonges" (Casterman, 2020), qui l'a révélée au monde et a été primé à Angoulême (lire ici) et, pour la jeunesse, "La longue marche des dindes" (texte de Kathleen Karr, Rue de Sèvres, 2022), également multi-récompensé (lire ici).
 
Voici quelques pages de chacun des deux.
 


"Anaïs Nin, sur la mer des mensonges". (c) Casterman.
 
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"La longue marche des dindes". (c) Rue de Sèvres.




lundi 9 septembre 2024

Les 8 prix Atomium Raymond Leblanc 2024

Mina Koraichi, lauréate 2024.
 
Les prix Atomium Raymond Leblanc 2024 ont été remis le premier soir du BD Comic Strip Festival de Bruxelles (6-8 septembre) dans le cadre toujours superbe du Centre belge de la bande dessinée. Une cérémonie qui rassemblait le gratin du monde de la BD. Huit récompenses fort bien dotées ont été proclamées dans une alternance quasi parfaite femme/homme. Dommage à ce propos que sur l'écran d'annonce ne se soit affichée que la mention "LE GAGNANT". Car il y avait pas mal de GAGNANTES.

Palmarès
 
Prix Atomium Leblanc de la jeune création
10.000 euros de la Cocof, 10.000 euros en avance sur droits, contrat d'édition proposé en alternance par les Editions du Lombard, Futuropolis et Casterman.
 
Lauréate: Mina Koraichi pour "Anti-Illiteracy Club"
Traitant de l'analphabétisation en milieu rural au Maroc, l'album de la jeune Marocaine a été choisi par le jury entre 220 projets arrivés du monde entier. Il sera édité par le Lombard.
Arrivée la veille de la remise du prix à Bruxelles, Mina Koraichi entame en cette année 2024 un master en bande dessinée à l’ESA St Luc à Bruxelles.
 
 
 
 
 
 
Prix Atomium Cognito de la BD historique
meilleure bande dessinée à caractère historique (3.000 euros).
 
Lauréat: Lomig pour "Au cœur des solitudes" (Sarbacane)
Sur plus de 50 ouvrages candidats et une shortlist de 5 titres:
  • "La truie, le juge et l'avocat", Laurent Galandon & Damien Vidal (Delcourt)
  • "Le fils de Taïwan, tomes 1-2 -3-4/4", Yu Pei-Yun & Zhou Jian-Xin (Kana)
  • "Au cœur des solitudes", Lomig (Sarbacane)
  • "Environnement toxique", Kate Beaton (Casterman)
  • "Charlotte impératrice - III. Adios", Carlotta. Nury & Bonhomme (Dargaud)
Breton autodidacte, Guillaume Fournier a choisi de publier sous le pseudo de Lomig qui signifie Petit Guillaume en breton. En un noir et blanc qui magnifie les espaces, son album suit le périple effectué en 1867 par le premier écologiste moderne, militant de la protection de la nature, l'écrivain américain John Muir.
 
"Au cœur des solitudes". (c) Sarbacane.



Prix Atomium Le Soir de la BD d’actualité
reportage en bande dessinée (20.000 euros en espace publicitaire, ainsi qu’une forte présence rédactionnelle sur les supports du journal Le Soir). 
 
Lauréat : Hippolyte pour "Le Murmure de la mer" (Les Arènes BD)

Shortlist de 5 titres:
  • "Mahar le lionceau", Anne Poiret et Lars Horneman (Delcourt)
  • "Worm", Edel Rodriguez (Bayard)
  • "Et travailler et vivre", Fabien Toulmé (Delcourt)
  • "Journal de guerre", Nara Krug (Gallimard) 
  • "Le murmure de la mer", Hippolyte (Les Arènes)
Habitant à La réunion, Hippolyte a adressé un message vidéo au public, rappelant son séjour à bord de l'Ocean Viking, le bateau ambulance de l'association SOS Méditerranée qui tente de sauver des vies en mer (40.000 actuellement), et ses rencontres avec les bénévoles. "J'ai voulu rendre hommage à toutes ces personnes qui sauvent des vies. SOS Méditerranée continue à faire vivre cet espoir. Ce prix est pour eux. Je veux aussi rendre hommage à tous les reporters qui essaient de faire leur métier, en Palestine, à Gaza..."
 
"Le murmure de la mer" a emporté le jury par l'histoire, le dessin, le trait, les couleurs, magnifiques, qui prennent le lecteur au cœur et aux tripes.
 
Pour lire un extrait en ligne, c'est ici.



Prix Atomium de la Fédération Wallonie-Bruxelles en bande dessinée
10.000 euros.

Léonie Bischoff. (c) N. Van Campenhoudt.

Lauréate : Léonie Bischoff

Le prix Atomium - Fédération Wallonie-Bruxelles récompense un auteur, une autrice ou un collectif d'auteurs actif à Bruxelles et en Wallonie, qui a déjà une œuvre graphique originale et innovante et qui entend la poursuivre. Il va comme un gant à Léonie Bischoff, née en Suisse en 1981 et devenue belge depuis quelques semaines, pays où elle réside depuis plus de vingt ans. La lauréate affiche une belle bibliographie, les adaptations de romans de Camilla Läckberg, et bien sûr la remarquée BD "Anaïs Nin, sur la mer des mensonges" (Casterman, lire ici), l'adaptation en récit graphique du roman jeunesse de Kathleen Karr "La longue marche des dindes" (Rue de Sèvres, lire ici). En parallèle, elle est un membre très actif de l'Atelier Mille, fondé en 2011 et regroupant plusieurs auteurs et autrices de bande dessinée. Sans oublier son  implication dans des projets collectifs de fanzinat et de microédition. Le prix tombe à point nommé pour Léonie Bischoff qui vient d'entamer deux nouveaux projets en bande dessinée.


 
Prix Atomium Spirou
Histoire publiée dans Spirou et toutes les publications seront rémunérées au tarif professionnel.
 
Lauréat: Samuel Pereira pour "Noël mais presque".

 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
Prix Atomium de la BD citoyenne
ouvrage de bande dessinée qui suscite une réflexion éthique et sociétale, qui aborde de manière positive, constructive et généreuse des enjeux de société contemporains (5.000 euros).
 
Lauréats: Salomé Parent-Rachdi & Deloupy pour "Amour, sexe et Terre promise - Reportage en Israël et Palestine" (Les Arènes)

Shortlist de 12 titres:
  • "Sang Neuf", Jean-Christophe Chauzy (Casterman)
  • "A l'arrêt", Frédéric Debomy, Sandra Ndiaye, Benjamin Ades (Delcourt)
  • "Petit Pays", Faye, Sowa, Savoia (Dupuis)
  • "Les Yeux fermés", Héloïse Martin, Baptiste Magontier, Valentine De Lussy (Dupuis)
  • "Ce que je sais de Rokia",  Quitterie Simon, Francesca Vartuli (Futuropolis)
  • "Bobigny 1972", Marie Bardiaux-Vaïente, Carole Maurel (Glénat)
  • "Soigne, maltraite et tais-toi!" Ferenc, François Sanz (La boîte à bulles)
  • " La Vie secrète des arbres", Fred Bernard, Benjamin Flao, Peter Wohlleben (Les Arènes)
  • "Amour, sexe et terre promise", Salomé Parent-Rachdi & Deloupy (Les Arènes)
  • "Je suis au-delà de la mort", L'Homme Etoilé (Le Lombard)
  • "L'Œil du marabout", Jean-Denis Pendanx (Maghen)
  • " Les Petites Reine", Magali Le Huche (Sarbacane)
Seize témoins, hommes et femmes, palestiniens et israéliens, arabes et juifs, racontent comment la guerre et la religion s'insinuent dans leur vie amoureuse et sexuelle. Une vie codifiée, contrainte, blessée: l’amour sous le joug de la géopolitique. "Je voudrais remercier les personnages de l'album qui sont des vraies personnes", a dit la lauréate. "Rami notamment qui est journaliste à Gaza et est maintenant réfugié dans une tente. Entamée en 2018, nous avons terminé la BD le 6 octobre 2023. Il nous a fallu rebondir, apporter du contexte dans les premières pages, ajouter des choses à la fin."

 

Prix Atomium Première du roman graphique
prix d'auditeurs (20.000 euros en espace publicitaire, ainsi qu’une forte présence rédactionnelle sur les supports de La Première). 
 
Lauréat: Etienne Davodeau pour "Loire" (Futuropolis).

Shortlist de dix titres:
  • "Le lierre et l’araignée", Grégoire Carle (Air Libre )
  • "Le champ des possibles", Anaïs Bernabé et Vero Cazo (Air Libre)
  • "Sang Neuf",  Jean-Christophe Chauzy (Casterman)
  • "La route", Manu Larcenet (Dargaud)"L'homme en noir", Panaccionne et Di Gregorio (Delcourt)
  • "Le grand large", Jean Cremers  (Glénat )
  • "Bobigny 1972", Marie Bariaux-Vaiente et Carole Maurel (Glénat)
  • "Verts", Patrick Lacan et Marion Besancon (Rue de Sèvres)
  • "Jusqu'ici tout va bien", Nicolas Pitz (Rue de Sèvres)
  • "Loire", Etienne Davodeau (Futuropolis)

Absent car en randonnée, Etienne Davodeau a envoyé un message vidéo où il explique qu'il avait le projet Loire en lui depuis qu'il fait de la BD. Il a aussi rappelé combien la nature réconforte quand elle n'est pas massacrée.



Prix Atomium de Bruxelles
pour un auteur qui a su mettre en avant Bruxelles dans son travail (7.500 euros).  

Lauréats: Simon Spruyt & Nicolas Juncker pour "Les mémoires du Dragon Dragon", tome 2, "Belgique c’est chic" (Le Lombard).

Shortlist de 3 titres:
  • "Les mémoires du Dragon Dragon, Tome 2. Belgique c’est chic", Spruyt & Juncker (Le Lombard)
  • "La Bête", Tome 2, Frank Pé & Zidrou (Dupuis)
  • "Berlin 61", Weber& Deville (Editions Anspach)

Le jury a apprécié l'approche originale de l'histoire de la Belgique et de Bruxelles. Un scénario dû à un Français, des illustrations signées par un Belge néerlandophone.
 


Les chiffres du BD Comic Strip Festival 2024

  • plus de 60.000 personnes en trois jours
  • 75 stands
  • près de 200 auteur.ices et dessinateur.ices
  • plus de 300 séances de dédicaces
  • 14 conférences
  • 8 expositions




vendredi 19 novembre 2021

Renouer et parler à l'enfant qu'on était

Trente-cinq bougies sur le gâteau, mais... (c) Le Lombard.

Que faire quand on a trente-cinq ans, qu'on fête seul son anniversaire, qu'on a un boulot qui n'est pas celui dont on rêvait? Quand on n'a pas d'amis à part le couple âgé des voisins, qu'on n'a plus d'amoureuse depuis des lunes? Bref, quand on déprime grave, seul dans son appartement sous les toits, devant les bougies de son gâteau d'anniversaire et sa bouteille de champagne? L'auteur-illustrateur Grégory Panaccione y apporte une réponse à la fois subtile et drôle dans le bel album de bande dessinée "Quelqu'un à qui parler", adapté du roman de Cyril Massarotto (Le Lombard, 256 pages).


Santé! (c) Le Lombard.

Dépossédé de son smartphone noyé dans un jet de champagne et, du coup, des numéros encodés dans son répertoire, le héros en manque de communication va appeler de son téléphone fixe le seul numéro dont il se rappelle, celui de sa maison d'enfance... Chose incroyable, une voix lui répond, celle d'un gamin de dix ans, qui porte le même prénom que lui, Samuel. Encore plus étrange, les deux portent aussi le même nom de famille.

Samuel d'aujourd'hui va rapidement se rendre compte qu'il parle avec lui-même enfant. Les deux vont vite aimer ces conversations secrètes et vont se confier l'un à l'autre. Car le premier a parfois oublié des événements de sa vie d'enfant et c'est son interlocuteur qui les lui rappelle. Il y a d'autres faits, plus graves, qu'il a bien gardés en mémoire et dont il peut avertir son interlocuteur. Pour prévenir un accident, pour consoler un terrible chagrin. 

L'auteur crée une agréable ambiance un peu fantastique avec ces vingt-cinq années écoulées qui empêchent le Samuel d'aujourd'hui d'utiliser son smartphone ou de parler de console Nintendo ou de Facebook au Samuel d'hier mais lui permettent d'intervenir un peu sur la vie du gamin. Le gamin qu'il était, plein d'énergie, de désirs et de projets qui l'interroge inlassablement sur l'homme qu'il est devenu aujourd'hui. L'homme? L'endormi. Le déprimé. Le désabusé chez qui brillent toutefois encore l'une ou l'autre braise, un chat noir visiteur chez lui, une nouvelle employée dans sa boîte. Ce petit bout d'homme, ce lui hier, va le réveiller, le piquer pour qu'il se donne notamment les moyens de vivre la belle histoire d'amour qui se présente à lui.

Très construit, l'album se partage entre la bande dessinée classique avec les cases en gaufrier pour l'histoire actuelle de Samuel et d'autres séquences proches du roman graphique, sur doubles pages, lors des échanges téléphoniques entre l'homme et l'enfant qu'il était. On se laisse embarquer dans cette histoire de vie, portée par des rêves d'enfance retrouvés et l'idée que tout n'est jamais complètement joué dans un destin. Très expressifs, les dessins de Grégory Panaccione ne s'encombrent pas de dialogues inutiles. Ils se différencient agréablement selon qu'ils traitent de réalité ou de fantastique. Pour les ados et les adultes.






vendredi 10 janvier 2020

Mot en huit lettres dont deux A, un I et un E


S'il y a bien un mot mal utilisé, galvaudé même, quasi autant que celui d''otages", surtout en ces temps d'affrontements sociaux, c'est bien celui d'"anarchie". Il vient du grec "an-", préfixe privatif signifiant absence de, et "archos", autorité, commandement. En résumé, il peut donc s'appliquer à une société sans autorité ou hiérarchie. Rien à voir avec le chaos auquel il est souvent erronément associé.

Pour revenir aux notions fondamentales qu'il implique, je ne saurais trop conseiller le roman graphique en petit format "L'anarchie, théories et pratiques libertaires" dont Véronique Bergen a écrit les textes, l'illustrateur Winshluss, alias le cinéaste Vincent Parronnaud, fignolé les dessins et Annomane la mise en couleurs (Le Lombard, 88 pages). Il est complet, ludique et facile à comprendre. Bien entendu, comme dans toute la collection "La petite bédéthèque des savoirs", l'avant-propos de six pages plaçant le sujet dans son actualité contemporaine est signé par David Vandermeulen.

A noter que ce vingt-neuvième volume de la collection de poche est dédié "à la mémoire de Vladimir Grigorieff", auteur érudit et vulgarisateur décédé le 15 août 2017, quelques mois après avoir signé le texte de sa première bande dessinée, "Le conflit israélo-palestinien" (illustré par Abdel de Bruxelles, lire ici).

Première page du roman graphique. (c) Le Lombard.

Pas de traité théorique ici mais une approche franchement amusante avec cet ado qui mate la formule "Ni Dieu ni maître", clé de l'anarchie due à Blanqui, sur son ordinateur. Au désespoir absolu de ses parents qui refusent d'y voir une pub pour des baskets malgré la mention qui en est faite. Plutôt radical, le traitement du psychiatre appelé en renfort nous permet en réalité de découvrir, en même temps que les parents de Jean-Baptiste, les caractéristiques de l'anarchie.

... les bases. (c) Le Lombard.
Revoyons...














C'est parti ensuite pour aborder les théoriciens, débattre du vocabulaire, se balader dans l'Histoire tandis que l'ado nous convie à ses propres découvertes grâce à son pote Nanar. La rencontre d'anarchistes célèbres, présentés de façon chronologique mais agréablement déjantée, du XIXe siècle à nos jours, fait quelques détours bienvenus, par l'origine du drapeau noir, le célèbre A cerclé, Mai 68 ou Léo Ferré. Bref, il faut tout lire mais on s'y amuse bien. Et en finale, on aura bien compris ce qu'est l'anarchie, la vraie.

Jean-Baptiste va encore découvrir
beaucoup de choses. (c) Le Lombard.









mardi 27 juin 2017

Le conflit israélo-palestinien en 86 planches

Un état palestinien aux côtés d'Israël? (c) Le Lombard.

Lancée il y a un peu plus d'un an, la Petite Bédéthèque des Savoirs (Le Lombard) affiche déjà 18 titres à son compteur! Son concept est simple: une collection de bd didactiques en petit format associant un dessinateur à un spécialiste d'un des sept domaines de savoirs qu'elle a établi: histoire, pensée, sciences, culture, technique, nature et société. Les livres sont de véritables documentaires, sérieux sur le fond, créatifs sur la forme. Les textes peuvent être drôles ou graves. Les illustrations constituent un vrai bonus pour les sujets abordés. La collection réunit d'excellentes premières approches de sujets variés. Le public visé est celui des grands ados et des adultes.

Ont ainsi déjà été expliqués l'intelligence artificielle, l'univers, les requins, le heavy metal, le droit d'auteur, le hasard, le nouvel Hollywood, le tatouage, l'artiste contemporain, la prostitution, le féminisme, le minimalisme, les situationnistes, la communication politique, le rugby, les droits de l'homme (lire ici), internet.

Un vrai cocktail vitaminé de dix-sept ingrédients que complète une audacieuse cerise sur un sujet qui fâche tout le monde ou presque, "Le conflit israélo-palestinien, deux peuples condamnés à cohabiter", par Vladimir Grigorieff aux textes et Abdel de Bruxelles aux dessins (Le Lombard, La Petite Bédéthèque des Savoirs, 104 pages), dix-huitième tome de la collection. Fallait oser s'y risquer. Les auteurs, et leur éditeur, l'ont fait et s'en sont drôlement bien tirés.

Pour ce faire, Vladimir Grigorieff et Abdel de Bruxelles ont choisi de présenter le contexte historique du conflit actuel, de plus en plus criant ces dernières années. Ils remontent jusqu'à l'empire ottoman (1516-1917), puis examinent le mandat britannique (1920-1948) et ensuite seulement  l'Etat d'Israël et les Palestiniens depuis 1948. Cela permet de mieux comprendre l'enchaînement des conflits et des réactions au cours du temps. De resituer des noms qui ont fait la une des infos sans qu'on s'en rappelle toujours aujourd'hui. De voir l'évolution des idées de part et d'autre, et ailleurs dans le monde bien entendu. De distinguer l'identitaire du religieux et du politique. De réfléchir sur base de la foule d'infos savamment distillées à cette paix qui ne se trouve pas et aux solutions à envisager pour l'avenir. Tout en sachant que l'Histoire est souvent imprévisible.

La préparation 1.(c) Le Lombard.
L'album proprement dit commence avec la mise en situation des auteurs confrontés à leur projet d'écrire un texte court sur un conflit terriblement complexe, censé fournir au lecteur une information de base la plus impartiale possible. Constamment, les dessins apportent leur part d'éléments, saisissant des scènes d'actualités ici et là, présentant par exemple le mur de séparation sans que le texte en parle nécessairement à cette page-là. Les auteurs reviendront régulièrement dans les pages, en marge des situations décrites, posant une question, glissant une réflexion. C'est aussi amusant que dynamique.

La préparation 2. (c) Le Lombard.

Le propos du livre est, on s'en doute, extrêmement riche, mais non indigeste. On suit avec intérêt le plan historique proposé, qui montre comment un peuple restaure son indépendance nationale en en chassant un autre de ses terres. Les auteurs démontrent intelligemment le pourquoi de ces événements cruciaux du XXe siècle. En ne cachant pas comment le religieux et le politique ont rejoint l'identitaire. Les idées ont aujourd'hui évolué et il est d'autant plus intéressant de savoir d'où elles viennent, en quoi elles s'ancrent. Cela contribue à dépasser l'immédiat, à dépassionner la question elle-même et à peut-être envisager des compromis.

Pays différents, chagrins identiques. (c) Le Lombard.

Outre l'aspect historique, les auteurs ont aussi une approche humaine du conflit, qui rend la vie quotidienne difficile. Ils montrent les difficultés à vivre et à se déplacer, les arrivées et les départs, les escarmouches et les combats. Ils témoignent des deuils dévastant les familles de chaque côté... Ils établissent une correspondance sémantique, pas une équivalence, entre les mots Shoah (catastrophe en hébreu) et Nabka (catastrophe en arabe). Abdel de Bruxelles prend sa part du travail grâce à ses dessins narratifs, ou pleins de sens et d'idées qui fouettent l'imagination et la compréhension. Une colombe de la paix ici, une omelette là, les réunions à l'ONU, l'horloge de l'Histoire...

"Le conflit israélo-palestinien" se déployant jusqu'au mois de décembre 2016, on aura fait en sa compagnie le grand tour de la question sans que rien n'y fâche. Un défi hautement relevé qui peut encore se poursuivre à travers les conseils de lectures complémentaires des deux auteurs.

Pour lire un bon début du livre, c'est ici.





lundi 27 février 2017

Un Midi de la poésie consacré à Hannah Arendt


L'an dernier, en recevant à l'Académie Royale de Langue et de Littérature Françaises de Belgique (ARLLFB) le prix Léopold Rosy pour son essai "Reductio ad Hitlerum" (Presses universitaire de France, 2014), François De Smet citait Hannah Arendt parmi ses "maîtres à penser", soit "tous ceux et celles qui questionnent les évidences" (lire ici).

François  De Smet.
C'est donc François De Smet, philosophe, scénariste et directeur de Myria (Centre fédéral Migrations), qui coordonne la prochaine séance des Midis de la poésie. A la veille de la journée de la femme du 8 mars, elle aura pour thème "Hannah Arendt, ou le mal comme absence de pensée".

Hannah Arendt (1906-1975) est la philosophe et politologue qui marqua les esprits au XXe siècle, notamment quand elle écrivit sur la banalité du mal. Sujet qui revient hélas de plus en plus sous les feux de l'actualité. Femme, juive, Allemande de naissance, naturalisée Américaine, écrivaine, elle fut aussi une sacrée plume qu'on découvrira dans les extraits de "Eichmann à Jérusalem" qui seront lus. Un livre publié en 1963, deux ans après le procès Eichmann qui se tint à Jérusalem et auquel elle assista.

Flonia Khodeli.
Les textes seront lus par la comédienne belge d'origine albanaise Flonia Khodeli. Arrivée avec sa famille en Belgique en 1993, elle a obtenu un premier prix de piano et de musique de chambre au Conservatoire Royal de Musique de Mons. Elle s'est ensuite formée au métier de comédienne au Cours Florent à Paris. Flonia Khodeli a composé des musiques pour les films "Chimio", "Waiting", "Hors les murs", dans lequel elle a aussi joué.


Trois questions à François De Smet

Pourquoi avoir fait le choix de Hannah Arendt pour cette séance des Midis de la poésie qui a lieu la veille de la journée de la femme?
C'est une proposition des Midis de la Poésie. Mélanie Godin (ndlr: directrice des Midis de la poésie) m'a entendu parler de Hannah Arendt et de sa banalité du mal lors d’une manifestation publique et a eu l'idée de me demander de creuser l'idée pour cette occasion. Par ailleurs, c'est vrai, elle est la plus grande figure féminine de la pensée politique, et de la philosophie. Ses apports sont majeurs, selon moi, pour comprendre le monde aujourd'hui. 
Qu'a Hannah Arendt à nous dire aujourd'hui et comment est-elle actuellement perçue?
Son interrogation sur les totalitarismes est célèbre. Mais je dirais que son immense plus-value est d'avoir constamment tenté de comprendre les phénomènes d'ensemble, d'un point de vue macro, tout en creusant sans relâche les tréfonds de l'âme humaine elle-même. Elle restait, je pense, à l'affût de tous les moments dans lesquelles les histories individuelles rejoignent la grande histoire. Elle restera, j'en suis sûr, un témoin-clef de ce vingtième siècle si guerrier, si effrayant, et pourtant si passionnant sur la nature humaine elle-même. 
Pourquoi avez-vous choisi dans son œuvre les textes sur Eichmann à Jérusalem?
C'est une œuvre très connue, mais son choix m'a paru évident. D'abord à cause du sujet. La question du mal, banal ou non, n'a plus cessé de nous hanter et est encore au cœur des débats de société aujourd'hui. Ensuite à cause du style. "Eichmann à Jérusalem" est une compilation des articles qu'Arendt a rédigés pour le "New Yorker" durant le procès. C'est un style tantôt journalistique, tantôt anecdotique, tantôt philosophique qui est agréable à lire, permet son appréhension par chacun et - je l'espère - se révélera dès lors aussi agréable à écouter.

Pour mieux connaître la vie de Hannah Arendt, et non sa pensée, on peut se référer à la bande dessinée de Béatrice Fontanel et Lindsay Grime, "Hannah Arendt" (Naïve, 2015, lire ici).


"Eichmann à Jérusalem" est justement une des lectures d'approfondissement des connaissances que propose François De Smet à la fin de l'excellente bande dessinée en petit format tout juste parue, "Les droits de l'homme, une idéologie moderne" dont il a écrit les textes et que Thierry Bouüaert a remarquablement illustrée (consistant avant-propos de David Vandermeulen, Le Lombard, collection "La petite bédéthèque des savoirs", 88 pages).

Quel défi que de présenter de manière brève mais attrayante les droits de l'homme? Par où commencer? Que conserver? Que raconter? François De Smet s'en sort admirablement parce qu'il a l'idée de donner la parole à la Déclaration universelle des droits de l'homme elle-même! C'est elle qui s'adresse au lecteur en le tutoyant. Et cela marche du tonnerre. Moi qui suis née pile dix ans après elle, mais à Bruxelles, pas à Paris, j'en atteste. Cette BD truffée de détails visuels, dont la sempiternelle bougie à barbelés, est une réussite. Elle nous entraîne dans le laborieux chemin qui a mené à l'élaboration des articles. Elle rappelle qu'on sort tout juste de la Seconde Guerre mondiale, que les équilibres mondiaux ne sont pas les mêmes qu'aujourd'hui. La situation économique non plus. Les compromis et les arrangements présents mais le but final omniprésent. Surtout que se confrontaient plusieurs visions du monde entre Orient et Occident, Nord et Sud, Amérique et Europe.

Le lecteur est constamment interpellé.(c) Le Lombard.

Il est passionnant de découvrir les étapes de cet immense travail de rédaction, autant à travers les textes prenants mais informatifs qu'à travers les images aux teintes sourdes de Thierry Bouüaert. Ce dernier croque les gens célèbres de telle sorte qu'on les reconnaît facilement, la confirmation de leur nom venant souvent un peu plus loin dans le texte. Il rappelle avec intelligence les grands événements historiques. Personnes et lieux se complètent agréablement pour illustrer le manque d'attention aux droits de l'homme. Des droits qui ont été souvent bafoués mais dont le cerveau garde en mémoire les photos d'événements terribles que le dessinateur reprend judicieusement à son compte, mariant photo de presse, bande dessinée et histoire. En une septantaine de pages en petit format mais rudement bien composées - remplies sans que cela ne déborde -, tout est dit, et si bien dit que le lecteur est complètement remué. Prêt à militer pour la sauvegarde de cette déclaration indispensable mais menacée.

Un dessin en vignette qui sera colorisé en brun. (c) Le Lombard.

A lire absolument parce que la presque septuagénaire Déclaration universelle des droits de l'homme est plus que jamais d'actualité, aujourd'hui et demain. L'homme sait qu'il est une menace pour lui-même. Pour ados et adultes.

Un dessin pleine page. (c) Le Lombard.


Pour lire un extrait de la bande dessinée "Les droits de l'homme", c'est ici.



Infos pratiques
Midi de la poésie: "Hannah Arendt, ou le mal comme absence de pensée".
Date: mardi 7 mars, de 12h40 à 13h30.
Lieu: Musées royaux des Beaux-Arts de Belgique (Petit auditorium), rue de la Régence, 3, 1000 Bruxelles.
Entrée: 6 € (3 € si réduction).
Réservation: info@midisdelapoesie.be ou 0485/32 56 89.