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vendredi 4 septembre 2020

Le magique crayon qui danse de Léonie Bischoff




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(c) photo: Bénédicte Maindiaux

Que sait-on au fond encore aujourd'hui de l'écrivaine américaine Anaïs Nin (Neuilly-sur-Seine 1903 - Los Angeles 1977)? Qu'elle fut une femme libre, ardente, féministe avant la lettre, sulfureuse même? Qu'elle aima des hommes et des femmes? Qu'elle écrivit de la poésie, des nouvelles et des romans, parfois érotiques, et publia ses journaux intimes - ils furent republiés après sa mort non expurgés? Mais ces milliers de pages, disponibles en format de poche (Le Livre de Poche), qui les a lues? Et que sait-on encore aujourd'hui de cette femme à la voix et la sensibilité singulières, à l'imaginaire inouï et d'une folle audace face à l'ordre moral, surtout à son époque?

Anaïs Nin et son journal. (c) Casterman.


Pour en savoir plus, ou pour se confronter au regard d'une femme libre contemporaine sur cette femme libre d'hier, on peut plonger dans la magnifique biographie dessinée, "Anaïs Nin, sur la mer des mensonges" (Casterman, 192 pages) que lui consacre l'auteure-illustratrice Léonie Bischoff, artiste suisse résidant de longue date à Bruxelles. Entièrement réalisé au crayon magique, ce crayon de couleur à mine multicolore, cet album épais et de bon format est une fête pour les yeux et pour l'esprit. Le choix de cette technique confère une classe inouïe aux pages. Quelle formidable liberté dans ces images où danse le crayon! Une dextérité comme insouciante qui témoigne de la jubilation née lors de la création, un plaisir qui déteint sur le lecteur enchanté. Une esthétique en parfaite harmonie avec le sujet.

Le magique trait du crayon magique. (c) Casterman.

Que sait-on d'Anaïs Nin aujourd'hui? Peu de choses en réalité. Cet exceptionnel roman graphique nous la fait connaître et comprendre, elle et ses aspirations, elle et ses mensonges, elle et son courage. Il n'est pas conçu comme une biographie classique mais s'inspire plutôt de la vie de la romancière américaine. Cette liberté, ce choix de ne pas tout dire, rend toute son humanité à une femme ballottée par la vie. Elle a grandi en trois langues entre deux continents. Elle a toujours voulu trouver sa place dans une société d'hommes. Pour résister, elle rédige chaque jour son journal, son ami, son confident, son espace de liberté. Ce journal va l'aider à tenir, à avancer. S'il est sa drogue, il est aussi son laboratoire pour trouver sa forme d'écriture, personnelle, féminine. Tous les hommes qu'elle a rencontrés, écrivains ou éditeurs, ont voulu la faire écrire comme eux. Une résistance qui a coûté à Anaïs Nin mais lui a permis de vivre une existence hors norme. Celle d'une femme à la recherche d'elle-même, dans sa tête ou dans son corps. En un mot comme en cent, foncez lire "Anaïs Nin, sur la mer des mensonges" de Léonie Bischoff!


La rencontre avec Henry Miller. (c) Casterman.


Dix questions à Léonie Bischoff

Comment s'est fait le choix, génial, du crayon magique?
J'avais commencé de façon classique en colorisant mes planches. Quand j'en ai eu sept ou huit, je les ai comparées avec mes planches en noir. Ces dernières étaient bien meilleures. J'ai eu la révélation: j'avais le droit de faire ça, d'utiliser seulement un crayon magique, à mine multicolore! Mon travail respire tellement mieux comme ça, on a une impression de liberté. Je me suis vraiment laissée porter par le plaisir de dessiner avec ce crayon magique, un plaisir quasi hypnotique.

L'album se pose sur la jeunesse d'Anaïs Nin, pourquoi?
J'ai choisi de me limiter à une période charnière de la vie d'Anaïs Nin. Je ne voulais pas faire une bio de sa vie complète, qui aurait été trop réduite à cause du format BD et sans émotion du coup. Au contraire, je me suis demandé quel moment de sa vie me touchait le plus. J'ai choisi cette période de transformation dans sa vie, quand elle rencontre Henry Miller, que son envie de vivre vraiment est plus forte, qu'elle refuse ses frustrations, qu'il y a une conjonction d’étoiles pour qu'elle puisse enfin naître.
Je n'ai pas suivi la chronologie exacte de sa vie, par exemple lors des retrouvailles avec son père. Mon guide a été l'émotion. Mais pour créer des respirations dans la biographie, j'ai partagé le récit en chapitres. 

C'est un premier grand travail en solo, non (après "Hoodoo darlin'" en 2013 chez KSTR) ?
Oui. Après avoir illustré plusieurs romans de Camilla Läckberg qui avaient été retravaillés par un scénariste (NDLR: "La princesse des glaces", "Le prédicateur", "Le tailleur de pierre" avec Olivier Bocquet, Casterman), j'ai eu envie d'écrire des histoires pour les dessiner moi-même. Comme je suis du genre exigeante, voire perfectionniste, cela me prend du temps, beaucoup de temps. En tout, je décompte huit années depuis que j'ai commencé à infuser sur ce sujet.

Comment cela s'est-il passé?
Cela a été compliqué de faire le tri. Il y a 4 ou 5 ans, j'ai relu Anaïs Nin en prenant des notes, beaucoup trop de notes. J’avais comme une thèse, bien trop sérieuse. J'ai d'abord construit une histoire, très laborieuse, puis j'ai lâché prise, j'ai accepté de ne pas tout placer, de partir sur sa créativité, sur elle et sur elle amoureuse.

Pourquoi Anaïs Nin au fond?
Anaïs Nin m'a très fort touchée quand j'ai découvert ses journaux lorsque j'étais étudiante à Saint-Luc à Bruxelles. Ses mots, ses frustrations pour devenir autrice, je me reconnaissais terriblement en elle. Son envie de créer mais sans avoir encore trouvé sa voie personnelle. J'ai lu ensuite ses autres journaux. J'ai été frappée par sa quête de liberté, par la forme de courage qu'elle a eue à repousser les limites imposées par la société.On l'a taxée d'égoïste. Etait-ce de l'égocentrisme ou une méthode de survie? Il lui faut vivre, elle a besoin de ses mensonges. Le contexte familial est compliqué, une mère frustrée à cause d'un mari musicien volage et de trois enfants à élever et qui, pour ces raisons, avait perdu son boulot de cantatrice. Un père longtemps absent.

Qu'est-ce qui vous touche en elle?
Anaïs Nin est en avance sur son temps. Elle exige des choses de sa vie. Son mari Hugo est aussi en avance sur son temps, il a compris de quoi elle avait besoin. Il a fait le choix conscient de lui donner cette liberté, notamment amoureuse. Le polyamour n'existait pas à leur époque dans la société dont ils faisaient partie. Entre Anaïs et Hugo, il y a de l'amour et du respect. Leur foyer est symboliquement stable. Ce qui n’a pas toujours été compris par les biographes d'Anaïs Nin. J'ai lu ses journaux de jeunesse et des biographies qui lui ont été consacrées. Ces dernières sont pleines de jugements très judéo-chrétiens, infantilisants, la traitant même de malade mentale à cause de sa sexualité.

Anaïs Nin est allée jusqu'à dépasser ce que la loi et la morale autorisent.
Je pense que ses blessures traumatiques d'enfance sont liées à son père. Tout n'est pas pathologique en elle. Il y a une quête de connexion par l'acte sexuel même. Elle a des relations sexuelles avec son père, avec deux de ses thérapeutes disciples de Freud. Ce sont clairement un interdit pour le premier, des fautes professionnelles en ce qui concerne ces derniers. Elle les teste, elle joue mais c'est un jeu dont les hommes profitent. Sa relation à son père a été le passage le plus difficile à découper pour moi. Elle en fait l'éloge érotique en termes très explicites. Comme s'il y avait un dédoublement chez elle, le consentement et l'horreur (elle fait semblant de jouir).

Raconter Henry Miller a été plus facile, non?
L'arrivée de Henry Miller m'a été plus facile à traiter. Lui, c'est le plaisir, la découverte l'un de l'autre, sur le plan littéraire et physique, l'érotisme. Anaïs Nin découvre une aisance dans son corps, lui connaît bien le corps des femmes. Henry Miller, c'est le plaisir, la sensualité sans arrière-pensée, la joie. Une union intime où elle est totalement centrée, rassemblée.

Comment montrer cela visuellement?
Je ne voulais faire ni une BD porno ni une BD érotique mais pas non plus une BD trop prude. Anaïs Nin est souvent considérée comme une écrivaine érotique alors qu'elle n'a écrit ses nouvelles érotiques que pour vivre. La sexualité est belle en elle-même, elle est un moyen d'échanges, d'explorations. Pour cela, le crayon à mine multicolore est un outil parfait.

Pour finir, on dit merci au confinement?
Le confinement m'a aidée à terminer l'album dans les délais. Je dessine en musique. J'adore le plaisir et la sensation du crayon sur le papier. Mes originaux sont en A3, j'ai un scanneur A3. Le dessin terminé, je passe une heure par planche pour scanner et nettoyer. J'aime le faire moi-même pour décider de ce que j'efface et de ce que je garde, par exemple, certains tracés en bleu. Je crayonne avec un crayon bleu et je fais l'encrage au crayon magique. Je passe aussi une demi-heure par planche pour le lettrage, à la palette graphique, les bulles venant de la bibliothèque de bulles que je me suis faite.


Léonie Bischoff sera ce samedi 5 septembre en dédicace (11-14h) à la librairie Flagey.


La vie. (c) Casterman.


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