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lundi 7 novembre 2016

Le Grand prix de littérature américaine 2016 décerné au primo-romancier Atticus Lish

Atticus Lish.

Créé l'an dernier  à l’initiative du libraire et éditeur Francis Geffard, fondateur du Festival America et de la librairie Millepages (lire ici), avec comme objectif de "couronner un roman américain, paru depuis le 1er  janvier, qui se distingue par ses qualités littéraires de premier plan", le Grand prix de littérature américaine devait être dévoilé le vendredi 4 novembre et ensuite remis à son lauréat fin novembre à Paris. Est-ce l'effet Brive? Ce n'est que dimanche matin que "Livres-Hebdo" a annoncé que la nouvelle récompense allait à l'Américain Atticus Lish pour son superbe premier roman "Parmi les loups et les bandits" ("Preparation for the Next Life", lauréat du prix Pen/Faulkner 2015, traduit de l'anglais (Etats-Unis) par Céline Leroy, Buchet-Chastel, 560 pages).

Un auteur dont le sourire et les paroles ne sont pas passés inaperçus lors du dernier Festival America à Vincennes en septembre, manifestation littéraire qu'il a arpentée de long en large, signant, rencontrant, dialoguant, toujours en compagnie de son épouse Beth, d'origine coréenne.

Le jury a déclaré: "Ce premier roman ambitieux se distingue non seulement par sa puissance narrative mais aussi par la force de ses deux personnages principaux […] qui vivent une histoire d’amour déchirante dans le New York des exclus du rêve américain. Mais ce livre résonne aussi particulièrement, au-delà de ce portrait sans concession d'une Amérique en crise, de toutes les grandes problématiques de l'époque qui est la nôtre. C'est ce qui en fait une lecture inoubliable, servie par la traduction impeccable de Céline Leroy". Il est composé de trois critiques - Orianne Jeancourt ("Transfuge"), Philippe Chevilley ("Les Echos") et Bruno Corti ("Le Figaro littéraire"), trois éditeurs - Emmanuelle Heurtebize (Delcourt Littérature), Olivier Cohen (L'Olivier) et Francis Geffard (Albin Michel) et trois libraires - Sylvie Loriquer (L'attrape-cœur), Jean-Christophe Millois (Librairie de Paris) et Pascal Thuot (Millepages).

"Parmi les loups et les bandits" est une tragédie contemporaine, puissante, lyrique. Le roman met en scène l'improbable histoire d'amour entre deux marginaux dans un New York spectral, encore en proie aux secousses de l'après 11 septembre. Zou Lei, une clandestine chinoise d'origine Ouïghour errant de petits boulots en rafles des Homeland Security Services, rencontre Brad Skiner, un vétéran de la guerre en Irak meurtri par les vicissitudes des combats.

Ensemble, ils arpentent le Queens et cherchent un refuge, un havre, au sens propre comme figuré. L'amour fou les mènera au pire, mais avant, Atticus Lish nous décrit avec soin cette Amérique d'en bas, aliénée, sans cesse confinée même quand elle erre dans les rues. Il nous assène l'histoire de ces hommes et de ces femmes qui composent le corps organique de la grande ville: clandestins, main-d'œuvre sous-payée, chair à canon, achevant sous nos yeux les derniers vestiges du rêve américain.

Né en 1972 à Manhattan, Atticus Lish est le fils de Gordon Lish, l'éditeur mythique de Raymond Carver mais aussi de Rick Bass ou de Richard Ford. Petit garçon, il fréquentait fatalement des écrivains, dont Don DeLillo qui l'a fait apparaître dans un de ses livres. Etudiant, il a abandonné après deux ans ses études à Havard au profit de petits boulots peu glorieux, ouvrier, maçon, déménageur, télémarketeur... Il s'est ensuite engagé pour quatre ans dans les Marines mais a quitté l'armée après dix-huit mois de service. La trentaine arrivée, il est retourné à Harvard, ce qui lui a donné l'idée d'écrire lui-même, puis a passé un an à enseigner l'anglais en Chine. Il a profité de ce déplacement pour voyager au nord-ouest du pays, là où vivent les Ouïghours. En parallèle à l'écriture de ce premier roman qui lui a demandé cinq ans, Atticus Lish est devenu traducteur du mandarin, langue qu'il pratique depuis l'enfance. Autant d'éléments biographiques que l'on retrouve d'une manière ou d'une autre dans son livre.


"Parmi les loups et les bandits" d'Atticus Lish l'a finalement emporté sur "New York, esquisses nocturnes", le premier roman de Molly Prentiss (traduit par Nathalie Bru, Calmann-Lévy) et sur "Les petites consolations", d'Eddie Joyce (traduit par Madeleine Nasalik, Rivages).

A noter que les trois romanciers étaient présents au dernier Festival America, que leurs trois romans se déroulent à New York, ceux des deux hommes dans la ville de l'après 11 septembre, celui de la femme dans la sphère artistique de la ville, une vingtaine d'années auparavant.





jeudi 8 septembre 2016

Treize raisons d'aimer Colum McCann


Colum Mc Cann sera à Vincennes ce week-end. (c) Belfond.

  1. Le dixième livre en français de Colum McCann nous parvient cette année: "Treize façons de voir" (un court roman et quatre nouvelles, traduit de l'anglais (Irlande) par Jean-Luc Piningre, Belfond, 308 pages) et il est excellent. Il se savoure comme un bon vin malgré les multiples formes de violence qu'il relate.
  2. L'écrivain irlandais né à Dublin en 1965 et installé aux Etats-Unis depuis 1986 est un des soixante invités au Festival America qui se tient de vendredi à dimanche à Vincennes (lire ici). Il parle aussi bien qu'il n'écrit et l'entendre est toujours un bonheur.
  3. Son nouveau livre est atypique, ni un roman comme les six qu'il a déjà écrits ("Le Chant du coyote", "Les Saisons de la nuit", "Danseur", "Zoli", "Et que le vaste monde poursuive sa course folle" lire ici, "Transatlantic", lire ici),  ni un recueil de nouvelles comme il en a déjà publié deux ("La rivière de l'exil" et "Ailleurs en ce pays"), ni un recueil de textes comme l'est "Etre un homme" (lire ici).
  4. "Treize façons de voir", le roman bref qui donne son titre au recueil met en scène un juge à la retraite, M. Mendelssohn, 82 ans, fâché avec la vie (son état de dépendance) et avec sa vie (un fils décevant et une fille qui a déménagé en Israël) et qui va être victime d'une agression brutale en rue.
  5. Dans la nouvelle "Quelle heure est-il, maintenant, là où vous êtes?", McCann renoue avec l'Afghanistan et les soldats que l'Amérique y envoie. Mais cette fois-ci, il s'agit d'une femme, imaginée la nuit de Noël.
  6. "Sh'khol" est la terrible histoire de Thomas, 13 ans, et de ses parents séparés qui doivent faire face à la disparition de leur fils adopté après une baignade en mer.
  7. "Traité" nous fait suivre l'angoisse d'une religieuse autrefois violée dans la jungle colombienne et qui reconnaît son agresseur à la télévision.
  8. "Comme s'il y avait des arbres" est l'histoire sordide d'un gamin de 17 ans, Jamie, qui, renvoyé du lieu où il travaillait pour cause de drogue, s'en prend au couteau à un ouvrier roumain.
  9. Ces cinq histoires valent bien plus que leurs résumés qui ne rendent pas compte de la beauté de la langue de Colum McCann. Il faut vraiment les lire pour savourer tout son talent, mis ici au compte de la violence, quotidienne ou à l'échelle du monde. "Ces récits", note l'auteur, "ont leurs propres voix, mais si leur provenance vous intéresse (...), veuillez visiter mon site colummccann.com" (en espérant que le site fonctionne...).
  10. Colum McCann a été lui-même victime d'une lâche agression en juin 2014, alors qu'il avait presque terminé d'écrire ces nouvelles. Ce qui l'a incité à modifier certains passages du livre. "Il me semble", écrit-il, "que parfois nous écrivons notre vie à l'avance, et que, d'autres fois, nous sommes seulement capables de regarder derrière nous. Mais en fin de compte, chaque mot que nous écrivons est autobiographique, peut-être plus encore quand nous essayons d'éviter toute autobiographie".
  11. On peut lire un extrait de "Treize façons de voir" ici.
  12. Tous les livres de Colum McCann sont publiés (et disponibles) chez Belfond et ensuite ils passent en poche chez 10/18.
  13. Ces/ses mots magiques: "Malgré tout ce qu'elle doit à l'imagination, la littérature prend des chemins inimaginables."


mardi 6 septembre 2016

Gosh! Un prélude bruxellois au festival America de Vincennes


Le week-end prochain, du 8 au 11 septembre précisément, se tiendra en divers lieux de Vincennes (Paris) la huitième édition du formidable Festival America, conviant tous les deux ans le public à rencontrer une fameuse brochette d'écrivains américains. On y a croisé les plus grands, de Toni Morrison à Russell Banks en passant par Margaret Atwood et Richard Ford, et ceux qui font que les titres qui nous parviennent de la littérature américaine sont des découvertes ou des enchantements (ou les deux). Mais aussi ceux et celles qui sont en train de devenir les plus grands de demain.

En effet, l'équipe du festival fondé en 2002 par Francis Geffard, également libraire et éditeur de littérature étrangère, a à cœur de braquer les feux des projecteurs sur les auteurs dont les textes, même les premiers, sont excellents et donc à découvrir grâce aux mots de leurs traducteurs (souvent) attitrés. Chaque édition suit un thème (lire ici, iciici et ici). Cette fois-ci, ce sera "L'Amérique dans tous ses états": commémoration du 240e anniversaire de l'indépendance des Etats-Unis, fin du deuxième mandat de Barack Obama, préparation des nouvelles élections présidentielles, quinzième anniversaire des attentats du 11 septembre. De la politique, mais surtout de la littérature car les écrivains présents reflètent à merveille l'état de leur société, l'interrogent, la bousculent ou la recréent. Ce qui enchante chaque fois le public présent en nombre à Vincennes (plus de 36.000 personnes en 2014).

Si une cinquantaine d'écrivains américains se retrouveront pour quatre jours de débats, de rencontres et de tables rondes avec le public français, cinq d'entre eux seront à Bruxelles ce mercredi 7 septembre (20h15) en prélude au week-end à Vincennes. Et pas des moindres! James Ellroy, Rachel Kuschner, Kevin Powers, Jane Smiley et David Treuer. Cela se passera, en anglais, à Flagey, à l'initiative de Passa Porta, de Flagey et du Festival (infos ici).

La soirée se déroulera en deux parties. D'abord un débat, modéré par Frank Albers, entre Rachel Kushner, Kevin Powers, Jane Smiley et David Treuer qui se penchent tous sur l'histoire de leur pays dans leurs livres. Ensuite, ce sera la figure mythique du roman noir américain qui répondra aux questions de Jérôme Colin.

Après cela, retour à Paris pour la tenue du festival America lui-même. Une cinquantaine d'écrivains donc, dont Marlon James, Laura Kasischke, Greil Marcus, Colum McCann, Stewart O'Nan,  Don Winslow, Joseph Boyden, Laird Hunt, Hector Tobar... Cela commencera dès jeudi soir avec la soirée James Ellroy. Soirée d'hommage à Jim Harrison le lendemain. Puis deux jours débordant de rencontres, débats, tables rondes, dédicaces, expositions, joutes de traduction, prix littéraires... Le catalogue complet se trouve ici, les infos pratiques ici.

Dans cet énorme programme, j'aurai le plaisir d'animer quatre rencontres.

  • "L'Amérique des humbles" avec David Joy, Alice McDermott et Willy Vlautin (samedi  à 15 heures)
  • "Destins de femmes" avec Cynthia Bond, Molly Prentiss et Andria Williams (samedi à 17 heures)
  • "Les jeunes années" avec Derf Backderf, Christopher Bollen et Cynthia Bond (samedi à 19 heures)
  • "Les drames de la vie" avec Karen Joy Fowler, Forrest Gander et Bret Anthony Johnston (dimanche à 16 heures).


En guise d'apéritif à cette extraordinaire littérature américaine, je vous propose l'épais recueil "20 + 1 short stories/nouvelles" (Albin Michel, "Terres d'Amérique", 648 pages) qui fête les vingt ans de la collection "Terres d'Amérique", créée par Francis Geffard en 1996. Oui, celui de la librairie Millepages à Vincennes, oui, celui du Festival America, oui, celui du Grand prix de littérature américaine (lire ici). De "Bonnes nouvelles d'Amérique" comme dit à juste titre le bandeau qu'on déguste comme autant de saveurs différentes.

Le principe du livre est tout simple: composer une anthologie des meilleures nouvelles parues dans la collection "Terres d'Amérique" qui a, au fil de ses 20 ans pour le moment, fait connaître au public français un nombre incroyable de fabuleux écrivains américains. Avec le choix éditorial fort de la nouvelle, genre boudé par le public français, souvent à tort, par méconnaissance en général de ce genre que l'autre côté de l'Atlantique transforme en bijoux de textes.

Voilà 21 textes courts donc, à lire ou redécouvrir. Vingt d'entre eux proviennent de recueils déjà publiés dans la collection au cours des vingt années écoulées. On y retrouve avec joie les noms de ces auteurs aussi aimés que différents: Sherman Alexie, Joseph Boyden, Dan Chaon, Michael Christie, Charles D'Ambrosio, Craig Davidson, Anthony Doerr, Louise Erdrich, Ben Fountain, Holly Goddard Jones, Richard Lange, Benjamin Percy, David James Poissant, Eric Puchner, Jon Raymond, Elwood Reid, Karen Russell, Wells Tower, Brady Udall et Scott Wolven. Ainsi qu'un inédit, dû à Callan Wink, dont le livre paraîtra au printemps prochain. Un festival d'écritures, un foisonnement de littérature.

Pour feuilleter le recueil "20 + 1 short stories", c'est ici.

Pour écouter Francis Geffard parler de sa collection, c'est ici.


Parcours d'un éditeur hors du commun

Francis Geffard.
Lecteur, libraire, éditeur de la collection "Terres d'Amérique", directeur littéraire du département étranger d'Albin Michel, organisateur du festival America,... Francis Geffard a publié près de 200 livres en vingt-cinq ans, dont les trois quarts sont de la littérature. Un parcours où différents éléments du destin semblent s'être donné la main.

Lecture. "Petit, je lisais. J'ai toujours adoré les livres, pour ce qu'ils renvoient d'évasion, de distraction et apportent de connaissances. La richesse de la littérature, c'est de donner la possibilité d'être dans la peau de tas de gens, d'époques, de cultures et de pays différents, de parvenir à une expérience collective alors qu'on est un individu."

Littérature nord-américaine. "Dès l’adolescence, j’ai trouvé chez les auteurs américains quelque chose de particulier, un dynamisme, une modernité. J’ai lu des auteurs qui n’étaient pas forcément des contemporains: Hemingway, Dos Passos, Fitzgerald, Faulkner, etc. A 20 ans, je suis allé pour la première fois en Amérique du nord. J’ai découvert le pays et sa littérature en anglais."

Librairie. "La même année, j'ai ouvert une librairie, contre l'avis de mes parents. J'ai beaucoup soutenu la littérature américaine dont on découvrait la diversité. Longtemps, les seuls auteurs traduits étaient ceux qui étaient connus chez eux. Depuis les années 80 s'est mis en place un travail pointu sur la littérature étrangère. La France s'ouvrait sur le reste du monde."

Edition. "Les Indiens ont joué dans le fait que je devienne éditeur. De par le caractère récent de leur rencontre avec les Européens et le reste du monde, les Indiens ont dans leur histoire les grands mécanismes qui ont été à l'œuvre sur terre et ont prévalu à ce qu'on impose notre mode de vie et nos façons de penser au reste de la planète. Le monde indien était l'occasion de porter un regard décalé sur l'Amérique. Les écrivains indiens n'étaient presque pas traduits! Il y avait quelque chose à faire. En les publiant, j'ai mis les doigts dans la prise."

Direction littéraire. "Tous les ans, je reçois 500 manuscrits et j'en choisis huit ou neuf. Ce sont des parcours avec des gens chez qui on perçoit quelque chose de particulier ou de différent, une petite musique un peu singulière. Quand j’ouvre un livre, je ne cherche rien, si ce n'est que quelqu'un m'emmène quelque part et me fasse ressentir des émotions, éprouver des sentiments, naître des réactions. Je suis persuadé que ce sont les écrivains qui font les éditeurs, et non l'inverse. Nous sommes des chiens truffiers un peu particuliers."








lundi 1 février 2016

Avec une certaine idée du rêve américain, le romancier Robert Goolrick arrive chez 10-18

Lors de la dernière édition du Festival America qui s'est tenue à Vincennes en septembre 2014 - la prochaine, la huitième, aura lieu dans six mois, du 8 au 11 septembre -, le public avait découvert avec enchantement l'écrivain américain Robert Goolrick. Quelle générosité et quel humour chez quelqu'un qui se dit bougon. Sa nouveauté d'alors, l'excellent roman "La chute des princes" ("The fall of princes", traduit de l'anglais (Etats-Unis) par Marie de Prémonville) vient de passer en poche, chez 10-18 (240 pages).

Roman formidable et prenant de bout en bout, terriblement humain aussi, "La chute des princes" s'articule autour d'un trader des années 80 à qui tout réussit et qui parvient à tout perdre. Il débute ainsi:
"Quand vous craquez une allumette, la première nano-seconde elle s'enflamme avec une puissance qu'elle ne retrouvera jamais. Un éclat instantané, fulgurant. L'incandescence originelle.En 1980, j'ai été l'allumette et je me suis embrasé pour n'être plus qu'une flamme aveuglante."
Ecrit à la première personne, le roman raconte le milieu de l'argent, le travail sans fin, l'excitation du succès, la cocaïne, l'alcool, la drogue de vouloir  gagner toujours plus, les fêtes décadentes, le sexe, les femmes qui aiment et puis n'aiment plus. Toujours plus, toujours plus vite, toujours plus fort! Mais ce tableau a un revers, la dépression, le sida, les assuétudes, la solitude, le suicide… Au contraire d'un de ses potes, le narrateur va dégringoler jusqu'à ce qu'il transforme le dégoût qu'il a de lui-même. Et c'est la beauté de son chemin qui transparaît dans l'écriture de Robert Goolrick. Les livres ont toute leur place dans cette lutte contre les monstres, ceux de Keats, Shelley, Shakespeare et Proust pour celui qui se raconte avant qu'il ne se trouve une nouvelle vie sous leur protection.

Pour écrire "La chute des princes", le romancier américain a tout simplement transposé le monde de la publicité qu'il a connu de l'intérieur dans celui des traders. Incandescence, indécence, décadence et chute avant la renaissance.

Et comme un bonheur n'arrive pas toujours seul, ce roman a entraîné avec lui chez 10-18 trois de ses petits camarades, publiés précédemment chez Pocket.



Robert Goolrick est arrivé tard en littérature, dans les années 2000, la cinquantaine bien entamée. Il est né en 1948 en Virginie où il habite actuellement. Jeune, il voulait être acteur ou peintre! Il vécut alors plusieurs années en Europe, notamment dans l'île grecque de Paros et parle du coup grec. Il ne sera ni peintre, ni acteur, mais publicitaire à New York après avoir publié un livre qui lui vaut d'être déshérité par ses parents! Il y restera trente ans. Pas plus. A cinquante-trois ans, l'agence où il travaille le vire. Que faire du reste de sa vie? Il se souvient que jeune, il aimait raconter des histoires complexes de vie et de mort. Il se lance dans l'écriture d'un premier livre qui ne trouve pas d'éditeur. Son agent lui conseille d'écrire son autobiographie. Ce sera "Féroces" ("The End of the World as We Know It", 2007), son deuxième livre à être traduit en français par Marie de Prémonville, sa traductrice attitrée (2010).  Un premier roman autobiographique, lourds de secrets, qui raconte une famille idéale du sud des Etats-Unis dans les années 50. Idéale en apparence. Goolrick y dit son passé d'enfant violé par son père, terrible blessure tenue jusque-là secrète, sa tentative de suicide à 30 ans, ses séjours en hôpital psychiatrique.

Le premier livre de Robert Goolrick a avoir été publié en France chez Anne Carrière a été "Une femme simple et honnête" (2009, "A reliable Wife", 2009), l'histoire d'un veuf qui, dans le Wisconsin de 1907, attend la jeune épouse qui a répondu à son annonce, sauf qu'elle n'est pas la femme annoncée. Leur première rencontre se fait sur le quai d'une gare.

Ont suivi "Féroces" (2010) et "Arrive un vagabond" (2012), l'arrivée d'un boucher en Virginie au cours de l'été 1948 qui y découvrira la passion et l'interdit, un roman qui fut Grand Prix des Lectrices de "Elle" 2013. Charlie Beale débarque avec deux valises. Dans l'une, quelques affaires personnelles et sa collection de couteaux, dans l'autre, une grosse somme d'argent. Il y tombera deux fois amoureux. D'abord de la ville paisible de Brownsburg, ensuite de Sylvan Glass.


Depuis qu'il a décidé d'écrire, Robert Goolrick puise dans ses souvenirs pour livrer de remarquables romans, superbement empreints d'humanité. Il vit actuellement dans une ancienne ferme de Virginie, dans un petit village, en compagnie de son chien, qui, dit-il, "n'apprécie pas toujours ses histoires". Nous, on attend avec impatience la suivante.


mercredi 20 janvier 2016

La Foire du livre de Bruxelles 2016 gratuite

L'annonce sur le site de la FLB.

L'annonce de la gratuité à la Foire du livre de Bruxelles à partir de 2016 est apparue sur le site de la manifestation ce mercredi 20 janvier, jour de la conférence de presse de présentation de l'événement qui aura lieu du jeudi 18 au lundi 22 février. La décision a été prise hier mardi, en fin de journée, par le Conseil d'administration. Motivations officielles: "Parce que nous estimons que l'art et la culture doivent rester accessibles à tous, sans distinction. Parce que nous sommes persuadés que donner accès aux savoirs contribuera au bonheur collectif. Parce que nous sommes convaincus que la recherche du bonheur ne devrait pas avoir de prix."

Une application pratique en quelque sorte du thème de l'édition 2016:
"Le bonheur est à la page".

Une gratuité qui devrait stopper la chute du nombre de visiteurs (60.000 environ en 2015, 70.000 en 2014) et peut-être ramener le public des jeunes qui s'est bien éloigné de la Foire du livre ces dernières années. D'autant que payer pour entrer acheter des livres souvent plus chers en Belgique en France à cause de cette foutue tabelle (lire ici), c'est quand même peu logique - mais on va sûrement en reparler de cette tabelle, c'est la saison.

Un vieux projet rendu possible avec le départ cet été de l'ancienne commissaire générale de la Foire, Ana Garcia. Elle qui défendait l'idée des entrées payantes vu le grand nombre d'entrées gratuites en circulation.

Au moins, c'est plus clair maintenant.

Et l'ensemble de la manifestation sûrement plus ouvert aux idées qui président habituellement aux autres salons littéraires, en matière de partenariats notamment. Comme si s'était envolé un pesant couvercle, le genre couvercle d'une cocotte à pression, avec étrier et verrouillage.

En quelques mois, six précisément, la Foire du livre de Bruxelles, dont le coordinateur général est désormais Grégory Laurent, a établi de nouveaux ponts, nationaux et internationaux. A Bruxelles, avec Bozar et Passa Porta qui accueilleront également l'invité d'honneur de la FLB 2016, l'immense Richard Ford. A l'étranger, avec le Festival America qui a lieu tous les deux ans en septembre à Vincennes et avec Quais du polar qui fait trembler Lyon en juin. Tous deux délèguent à Bruxelles des écrivains prestigieux.

Nouvelle direction, nouvelles idées

Un graphisme renouvelé, les espaces des quatre magasins de Tour & Taxis revus pour les 170 exposants, des bibliothèques éphémères, des espaces de détente... Mais surtout des livres bien entendu.

Les rencontres se dérouleront en neuf lieux, clairement identifiés nous dit-on. Place de l'Europe (débats), Grand Place du livre (rencontres), Théâtre des mots (lectures et spectacles), Quartier Web (nouvelles techniques), Studio (en direct ou non), Label Edition (rencontres proposées par les éditeurs), Comix Factory (ex-Imaginarium dans un espace agrandi), Circus (pour la jeunesse), Jardin des gourmandises (ex-Palais gourmand).

La programmation jeunesse ne semble pas très percutante mais bon, je n'en dirai rien de plus, les auteurs étrangers annoncés sont très bien.

Quatre expositions sont également au programme: Anne Brouillard (comme en 2014), les 50 ans de la collection de poésie de Gallimard, les 50 ans du dépôt légal de la Bibliothèque royale et Droits dans les yeux par Amnesty international.

Attention sera également portée à la poésie, à la traduction et à l'édition numérique à travers le projet PILEn.

Des écrivains à Bruxelles

La liste des présences n'est pas encore définitive, elle devrait apparaître bientôt sur le site de la Foire. A suivre donc.

Mais voilà déjà quelques noms annoncés, outre la présence de Richard Ford (le 19/02 à la Foire, mais le 16 à Bozar et le 18 à Passa Porta).
Beaucoup d'habitués, Amélie Nothomb,  Grégoire Delacourt, Olivier Adam, Frédéric Beigbeder, Yasmina Khadra, André Comte-Sponville, Mathias Enard, Tahar Ben Jelloun, Nadine Monfils, Philippe Geluck.
Des attendus puiqu'ils sont dans les rentrées de septembre et de janvier: Barbara Abel, Patrick Delperdange, Frédéric Lenoir, Tobie Nathan, Xavier Durringer, Pierre Assouline, Patrick Roegiers, Philippe Claudel
Et des surprises: Charles Pépin, Liad Shoham, Adam Thirlwell, Jacques Higelin, Willy Vlautin...

Du beau monde donc, qui connaît bien la destination de Bruxelles, et on s'en réjouit.

En pratique

Tour & Taxis – Avenue du Port, 88 – 1000 Bruxelles

Du jeudi 18 février au lundi 22 février
Jeudi de 10 à 19 heures
Vendredi de 10 heures à 22 h 30
Samedi de 10 à 19 heures
Dimanche de 10 à 19 heures
Lundi de 10 à 18 heures

Parking payant

Vestiaire payant














lundi 29 décembre 2014

Beaux moments 2014 de littérature américaine

Ces formidables romans américains nous sont parvenus en traduction française cette année. J'aimerais presque ne pas les avoir déjà lus pour pouvoir encore les découvrir.

Sebastian Rotella
"Le chant du converti"
"The convert's song"
traduit de l'anglais (Etats-Unis) par Anne Guitton
Liana Levi, 359 pages

Journaliste grand reporter et auteur de livres-documents, l'Américain Sebastian Rotella a débarqué avec fracas dans les librairies françaises il y a deux ans  avec un excellent premier roman noir, "Triple Crossing" (traduit de l'anglais (Etats-Unis) par Anne Guitton, Liana Levi, 2012; 10/18, 2013). Le livre se déroule à la frontière très surveillée entre le Mexique et les Etats-Unis. Il met donc en scène des migrants de toutes nationalités, des passeurs et des policiers véreux. Valentin Pescatore n'est pas de ce dernier bord. S'il est pour le respect absolu des lois, le destin peut obliger l'agent de police à des compromis. Une délicate mission d'infiltration dans la mafia mexicaine par exemple, thème de ce roman palpitant, d'autant plus prenant qu'on sent bien qu'il est inspiré par des faits réels. Le double jeu de l'enquêteur permet à Sebastian Rotella de montrer combien s'est internationalisé le crime au sens large, blanchiment d'argent, trafic d'armes, commerce de drogue...

Ce premier roman sonne vrai parce que l'auteur, grand reporter, est considéré comme un spécialiste des questions du terrorisme international, de l'immigration, de la sécurité et du crime organisé. Né à Chicago, diplômé de l'université du Michigan, le quinquagénaire a travaillé pendant vingt-trois ans au "Los Angeles Times", en Californie du Sud et à Washington, à Paris (de 2001 à 2008) et à Buenos-Aires. Il a été finaliste du prix Pulitzer en 2006 pour ses reportages internationaux. Il a publié deux livres de documents, non traduits, sur la frontière américano-mexicaine (1998) et sur les attentats de Mumbai (2013). Il est aujourd'hui grand reporter à "Propublica", un groupe de journalistes d'investigation qui travaille en liaison avec les grands médias américains.

On retrouve ses sujets de prédilection, à savoir le terrorisme international, la sécurité, le crime organisé, l'immigration dans son tout aussi épatant second roman, "Le chant du converti", dont la traduction française est sortie en septembre, deux mois avant la version originale américaine, "The convert's song", parue en décembre seulement, Festival America de Vincennes (du 11 au 14 septembre) oblige. On y retrouve aussi son héros, Valentin Pescatore, qui a maintenant la trentaine.

Valentin, Valentino, est maintenant installé à Buenos Aires. Il travaille pour une boîte de détectives privés tenue par un Juif qui semble connaître pas mal de monde dans les gouvernements et des services secrets. Un jour, il retrouve "par hasard" Raymond, son ami d'enfance maintenant converti à l'islam, avec qui il n'a pas toujours eu un passé d'enfant de chœur. Un attentat survient peu après dans le quartier juif. Le doute s'installe dans le cerveau de Pescatore. D'autant plus fortement qu'un téléphone qu'il n'utilise jamais mais dont il a donné le numéro à Raymond a été appelé par un numéro français suspect. Ce qui lui vaut d'être arrêté.

Sebastian Rotella.(c) Ph. Matsas/Opale.
Ainsi commence cette nouvelle aventure palpitante, inquiétante aussi, qui entraîne le lecteur un peu partout dans le monde, en Bolivie, à Bagdad, en Espagne et même en France, sur la piste d'islamistes et d'autres personnes en mal d'attentats. Sebastian Rotella sait comment tenir un suspense. En même temps, l'actualité fait de son roman une sorte de docu-fiction qui nous ouvre grands les yeux sur ce qui se trame dans le terrorisme international, largement gagné par l'islamisme. C'est aussi passionnant que glaçant. Mais le récit est formidablement mené, Valentin Pescatore bon lecteur (un livre par semaine) et les titres de chapitres font tous référence à des chansons. On sent le plaisir qu'a eu le journaliste à se glisser dans la peau de l'écrivain pour mener comme il le veut sa fiction, avec un souci de vraisemblance mais pas l'exigence de la vérité. Du rudement bon travail que ce "Chant du converti",  Monsieur Rotella, qu'on a plaisir à saluer.

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Robert Goolrick
"La chute des princes"
"The fall of princes"
traduit de l'anglais (Etats-Unis) par Marie de Prémonville
Anne Carrière, 233 pages

L'Américain Robert Goolrick est arrivé tard en littérature, la cinquantaine bien entamée. Né en 1948 de Virginie, il a fait des études universitaires à Baltimore. Il voulait être acteur ou peintre! Il ne sera ni l'un ni l'autre, mais un fin observateur du petit théâtre des humains qu'il dépeindra plus tard, dans les années 2000, avec minutie dans ses livres. Jeune, il a vécu plusieurs années en Europe, notamment dans l'île grecque de Paros et il parle la langue d'Homère. A la question "Τι κάνεις", il répond immédiatement "καλά". Ensuite, les choses de sa vie se compliquent. Robert Goolrick publie un livre qui vaut d'être déshérité par ses parents! Il s'installe à New York et travaille dans la publicité durant trente ans. Mais ce n'est pas tout: à cinquante-trois ans, il se fait virer de l'agence de publicité où il travaille...

Il se demande alors ce qu'il va faire du reste de sa vie. Et se souvient des sujets de réflexion qu'il avait jeune: raconter des histoires complexes sur la vie et la mort. Robert Goolrick se lance alors dans l'écriture d’un premier livre. Impossible de trouver un éditeur. Son agent lui conseille d'écrire son autobiographie. Ce sera "Féroces" en français ("The End of the World as We Know It", 2007), son deuxième livre à être traduit en français par Marie de Prémonville, sa traductrice attitrée (2010).  Un premier roman autobiographique, qui raconte une famille idéale du sud des Etats-Unis, idéale en apparence, car il dit aussi son passé d'enfant violé par son père, terrible blessure tenue jusque-là secrète, sa tentative de suicide à 30 ans, ses séjours en hôpital psychiatrique.

Depuis qu'il a décidé d'écrire, Robert Goolrick puise dans ses souvenirs pour livrer de remarquables romans, superbement empreints d'humanité. Il vit actuellement dans une ancienne ferme de Virginie, dans un petit village, en compagnie de son chien, qui, dit-il, "n'apprécie pas toujours ses histoires".

Robert Goolrick.
"La chute des princes" ("The fall of princes") est son quatrième roman publié en France. Le premier a été "Une femme simple et honnête" (2009, "A reliable Wife", 2009), l'histoire d'un veuf qui, dans le Wisconsin de 1907, attend la jeune épouse qui a répondu à son annonce, sauf qu'elle n'est pas la femme annoncée.
Ont suivi "Féroces" (2010) et "Arrive un vagabond " (2012), l'arrivée d'un boucher en Virginie en 1948 qui y découvrira la passion et l'interdit, un roman qui fut Grand Prix des Lectrices de "Elle" 2013.
Ces trois romans sont repris en format de poche chez Pocket.

Dans "La Chute des Princes", formidable de bout en bout, on retrouve le thème de la rédemption en suivant ce trader des années 80, à qui tout a réussi et qui est parvenu à tout perdre. Le livre commence ainsi:
"Quand vous craquez une allumette, la première nano-seconde elle s'enflamme avec une puissance qu'elle ne retrouvera jamais. Un éclat instantané, fulgurant. L'incandescence originelle.
En 1980, j'ai été l'allumette et je me suis embrasé pour n'être plus qu'une flamme aveuglante."

Ecrit à la première personne, le roman raconte le milieu de l'argent, avec les journées de travail sans fin, l'excitation du succès, la cocaïne, l'alcool, la drogue que représente le fait de gagner toujours plus, les fêtes exubérantes, les femmes qui aiment et puis n'aiment plus. Mais ce tableau qu'on croit connaître a aussi un revers qu'on découvre chez Robert Goolrick, la dépression, le sida, les assuétudes, la solitude, le suicide… Le narrateur va dégringoler mais il arrivera à transformer le dégoût qu'il a de lui-même. Et c'est la beauté de son chemin qui transparaît dans l'écriture de l'Américain. Les livres ont leur place dans cette lutte contre les monstres, ceux de Keats, Shelley, Shakespeare et Proust pour celui qui se raconte avant qu'il ne se trouve une nouvelle vie sous leur protection.

Pour "La chute des princes", le romancier a tout simplement transposé le monde de la publicité qu'il a connu de l'intérieur dans celui des traders. Incandescence, indécence, décadence et chute avant la renaissance.

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Jake Lamar
"Postérité"
"Posthumous"
traduit de l'anglais (Etats-Unis)
par Françoise Bouillot
Rivages, 334 pages 

Jake Lamar est un écrivain américain né en 1961 à New York dans le Bronx  qui parle très bien français car il vit en France depuis 1993. Après des études à Harvard, il a été journaliste à "Time Magazine" pendant six ans. A 28 ans, il reçoit la commande d'une autobiographie, "Confessions d'un fils modèle", et se découvre une nouvelle vocation, celle d'être écrivain. Ce prix lui permet de s'installer à Paris où il réside depuis vingt ans, comme d'autres écrivains américains célèbres en d'autres temps. Il y écrit: nouvelles, romans,  romans policiers,  théâtre. Il a notamment publié "Les Fantômes de Saint-Michel" et "Nous avions un rêve" (Rivages et Rivages poche). Il anime aussi des ateliers d'écriture.

Jake Lamar.
Le nouveau roman de Jake Lamar, son sixième, le très beau "Postérité" ("Posthumous"), se déroule dans le monde rarement abordé en littérature, celui de l'art et de ceux qui le font. Plus précisément celui de l'art à New York à l'époque de Jackson Pollock et Willem De Kooning. Et il est passionnant.

Le livre est écrit à la première personne par Toby White, un historien d'art qui entend faire le portrait de Femke Versloot dans un livre à paraître, le premier sur cette peintre quasi octogénaire aujourd'hui reconnue. Il utilise aussi la deuxième personne du singulier, le "tu", sans qu'on ne comprenne tout de suite à qui il s'adresse et c'est tant mieux. Tout le roman tourne autour de la personne de Femke Versloot, peintre new-yorkaise d'origine hollandaise, totalement inventée. Résistante pendant la Seconde Guerre mondiale, elle a émigré aux États-Unis pour suivre son mari canadien rencontré le jour de la Libération. Elle s'est ensuite installée avec sa fille à New York, à Greenwich Village, où elle a rejoint le mouvement des expressionnistes abstraits, avant de partir vers Sausalito en Californie une dizaine d'années plus tôt.

Le livre se déroule aujourd'hui et fait part de l'avancée des recherches de l'historien d'art, de ses rencontres, de ses découvertes. Tobie Wight reconstitue peu à peu le parcours de Femke Versloot, à la veille de ses quatre-vingts ans. Le talent de cette dernière est enfin établi, ses toiles sont célébrées au même titre que les œuvres de Pollock, De Kooning ou Rothko, ses anciens compagnons de route. Surtout, le narrateur tente de compléter des parties laissées en blanc dans son histoire. Femke est-elle la résistante exemplaire qu'elle prétend être?

C'est une plongée dans le monde des expressionnistes abstraits des années 50 que nous présente Jake Lamar dans "Postérité", tout en faisant surgir l'humanité de chacun de ses personnages. Femke est énigmatique mais son jeune frère Joop l'est aussi à sa manière. Resté à Rotterdam, il fera plusieurs fois le voyage vers les Etats-Unis quand il apprend, des décennies après la guerre, que sa sœur est toujours en vie. Pour la retrouver, mais aussi pour lever le voile sur la Femke qu'il connaît, au-delà des récits exemplaires qu'elle aime à répéter. Pour tenter de lui parler et pour rétablir "sa" vérité. Mais si Femke s'est donnée entièrement à son art, c'est pour oublier une blessure durant la guerre.

Jake Lamar creuse avec beaucoup de finesse ses sillons vers un passé qui a préféré rester discret jusque-là. Et, en lisant "Postérité", on comprend mieux ces silences.

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Suzanne Hayes
Loretta Nyhan
"Petites recettes de bonheur pour les temps difficiles"
"I'll be seeing you"
traduit de l'américain par Nathalie Peronny
Belfond, 397 pages

On avait eu au printemps 2009 un effet boule de neige autour de l'épatant roman de Mary Ann Shaffer et Annie Barrows, "Le cercle littéraire des amateurs d'épluchures de patates" (traduit de l'anglais par Aline Azoulay-Pacvon, Nil Editions, 2009, 390 pages; 18/18, 2011). Un premier roman, épistolaire, entamé par une Américaine âgée, terminé par sa nièce, un titre aussi long que déconcertant, une histoire de l’immédiat après-guerre en Angleterre et à l'île de Guernesey, mêlant amour, littérature et esprit de résistance. Drôle et profonde, jamais mièvre, cette rencontre par lettres entre une jeune écrivaine en mal d'inspiration et un fermier de l'île de la Manche.

Une inspiration parallèle conduit le premier roman des Américaines Suzanne Hayes et Loretta Nyhan, "Petites recettes de bonheur pour les temps difficiles". Ce roman épistolaire est né du pari fou des auteures de le coécrire sans jamais se rencontrer avant sa publication. A la manière de leurs personnages... Il présente les lettres qu’échangent deux Américaines durant la Seconde Guerre mondiale, de 1943 à 1946, deux femmes seules, deux femmes qui attendent, deux femmes attachantes réunies par le hasard d'une relation épistolaire.

On y découvre la guerre comme on la mentionne peu. Les hommes sont au front ou ailleurs, eux-mêmes ne le savent pas toujours. Mais les femmes, les mères, les épouses, les fiancées? C'est leur vie quotidienne que révèlent les lettres qu'échangent Glory, 23 ans, et Rita, 40 ans. Celles qu'elles envoient et reçoivent de leurs soldats. Le destin a fait se rencontrer leurs deux noms. Mais entre celle du Massachusetts et celle de l'Iowa, une étincelle d'amitié est née, qui va grandir au fil de ces courriers et des événements de la guerre, la "situation" comme dit une voisine.

Glory et Rita vont se raconter peu à peu même si elles ne sont pas de la même génération. La première est jeune, mère d'un fils, enceinte d'un second enfant et son mari est parti à la guerre. La seconde est plus âgée, son mari trop âgé pour faire la guerre s'est engagé comme médecin, il devrait être en Tunisie; leur fils, Toby, 18 ans, s'entraîne pour être "marine", avant le grand départ. On suit avec beaucoup de plaisir et d'intérêt les échanges de ces deux femmes, leur quotidien, leurs craintes, les petites joies et les grandes détresses, les potins de voisinage, les leçons de jardinage et les recettes de cuisine. En fait, on est à leurs côtés tant elles invitent le lecteur dans leurs existences.

On dirait bien qu'elles s'en disent plus l'une à l'autre qu'elles ne l'ont jamais fait en famille. Cette confiance mutuelle et réciproque leur permettra de tenir pendant tous ces mois de conflit, où les informations sont rares et les nouvelles pas toujours bonnes. C'est la vie comme elle va souvent, comme elle ne va pas parfois, dans ce beau premier roman qu'est "Petites recettes de bonheur pour temps difficiles".


Les portraits croisés des auteurs, trouvés sur le site Barnes & Noble.

Loretta Nyhan. (c) Alexa Frangos.
Suzanne Hayes. (c) Jammi York.











SUZANNE HAYES (BY LORETTA NYHAN)
Suzy is short, like five-nothing. Her laugh is electric. She likes to wash her face with honey and leave her clothes on the floor of her closet instead of hanging them up. She has a beautiful garden, though I've never seen it. Her husband likes to cook. Her brilliant oldest daughter is in college, and her younger two have delightful, little-girl voices. She spends her days teaching social studies to teens who've lost their way. She wrote a book with me called I'LL BE SEEING YOU. She is my friend—one of my closest—and yet...

We've never actually met.

I don't know if her eyes really are as green as photos suggest, or if she brings her hand to her mouth when she eats (like I do), or if she wears perfume. I've never watched her cross the street or cook dinner. I don't know if she gives tight hugs (though I'm pretty sure she does).

The only thing I know for sure is I wouldn't know what to do with myself if she wasn't in my life. She's my writing soul mate.

LORETTA NYHAN (BY SUZANNE HAYES)

Loretta loves The Beatles, Robert Redford and organic living. She's a beautiful mama bear who carries a fierce passion and loyalty for all those she loves. Even her characters. She teaches literature and composition at the college level. (And I am thankful for that, because she fixes all my typos and overuse of exclamation points!) She's gifted with that rare combination of a gypsy soul and a fixed purpose. She shines all the time.

Loretta is my best friend, though I've never met her. She lives in the Chicago area with her husband and two adorable boys.

And when we meet there will be magic, because both of us, when we are not writing together, write stories about magic. How weird is that?




lundi 17 novembre 2014

Rene Denfeld, Prix du Premier roman étranger avec le superbe "En ce lieu enchanté"

Voilà une récompense drôlement méritée! L'Américaine Rene Denfeld vient d'obtenir le Prix du Premier roman étranger pour "En ce lieu enchanté" (traduit de l'anglais (Etats-Unis) par Frédérique Daber et Gabrielle Merchez, Fleuve Editions, 207 pages). Au premier tour de scrutin et à la majorité absolue. Un premier roman magnifique qui traverse son lecteur. Pour mémoire, le prix français a été attribué à Jean-Pierre Orban pour "Vera" (Mercure de France), à lire ici.

La première phrase de "En ce lieu enchanté" ("The enchanted") en précise un tout petit peu le titre énigmatique: "Ce lieu est un endroit enchanté. Les autres ne le voient pas ainsi, mais moi si." A moins qu'il ne joue davantage avec le lecteur. Qui est ce "je" intriguant, vite rejoint par d'autres personnages, nommés, à l'exception de celle qui est appelée "la dame"? On le sait très vite. Le narrateur se trouve dans les entrailles d'une prison. Plus précisément dans son couloir de la mort. Mais la particularité de ce premier roman très réussi est de faire jaillir une infinie humanité ainsi qu'une dimension poétique totalement inattendue en ce lieu de mort. Oui, vous avez bien lu, de la poésie en attendant d'être exécuté.

"Je", le condamné à mort, ne parle pas. Il ne dit rien. Il attend son heure de mourir. Il en a accepté l'idée, ne veut pas la revoir. Mais il observe du fond de sa cellule ce monde clos. Lui y voit des chevaux d'or, des petits hommes munis de minuscules marteaux, des oiseaux de nuit duveteux. Son imagination lui vient sans doute en partie du fait qu'il est un lecteur assidu. "Les livres ont apporté la beauté dans ma vie", lit-on, "ils lui ont donné un sens; car la vie est une histoire." Car le livre rend aussi un très bel hommage à la littérature.

Si Rene Denfeld décrit aussi bien le couloir de la mort, c'est qu'elle connaît le lieu de l'intérieur.Vivant à Portland, dans l'Oregon, elle a été journaliste et enquêtrice spécialisée sur la peine de mort avant d'entrer en littérature. Elle collaborait régulièrement avec "The New York Times Magazine", "The Oregonian" et "The Philadelphia Inquirer". Son métier l'a  amenée à côtoyer des condamnés à mort, mais aussi leurs proches et les familles des victimes.

Rene Denfeld au Festival America. (c) Fleuve Editions.
Invitée en septembre au Festival America à Vincennes, Rene Denfeld a raconté lors de plusieurs débats dont celui que j'ai eu le plaisir d'animer, la naissance de son premier livre: elle sortait de la prison et au moment de monter dans sa voiture, elle a entendu les mots "C'est un lieu enchanté".
Elle se met alors à écrire ce qui deviendra son premier roman, un texte mêlant la grâce et le désespoir sur les couloirs de la mort. Elle n'avait pas choisi d'écrire le livre mais lui-même l'a appelée!

"J'aurais pu faire un essai autour du milieu carcéral", a-t-elle poursuivi, "mais la fiction permet de s'éloigner de toutes ses propres mesquineries." Selon elle, le roman permet de faire entrer la poésie même dans les situations les plus douloureuses. "En tant que journaliste, je ne pouvais pas utiliser cette poésie. L'écriture d'un roman me l'a permis. Ce livre est une manière de parler de la façon dont on peut transcender les pires situations par la poésie."

Dans "En ce lieu enchanté", on est aux côtés du narrateur, cet amoureux de la lecture et du livre "L'Aube blanche" en particulier. Le condamné à mort observe et raconte ce monde particulier. Il y a "la dame" qui rend visite aux prisonniers et tente parfois de faire revoir leurs procès en menant ses propres enquêtes. Ce qui nous donne l'occasion de comprendre un peu mieux pourquoi certains aboutissent là. Il y a le prêtre déchu qui s'occupe des prisonniers pour porter sa croix en s’occupant des prisonniers. Il y a ceux qui seront exécutés après autant d'années passées à attendre la mort. Il y a le "garçon aux cheveux blancs" qui vient d'arriver, seul et vulnérable. Il y a les gardiens ripoux et les détenus prêts à les servir. Tout un monde qui, dans sa noirceur, voit parfois surgir la lumière. Ou même l'amour. Ce qui enchante dans ce premier roman, c'est l’infinie poésie qui se dégage de ce lieu féroce et sinistre.A la fin de sa lecture, on aura pris connaissance de l'itinéraire des différents personnages, dévoilés à petites touches dans une écriture sèche. Sans jugement mais avec cœur.

Un roman américain dans ce que l'expression a de meilleur.








vendredi 31 octobre 2014

Claque de littérature avec Kathleen Winter

On apprend via le site Rue 89 que le magnifique premier roman de Kathleen Winter, "Annabel" (traduit de l'anglais (Canada) par Claudine Vivier, Christian Bourgois, 460 pages, 2013, 10/18, 474 pages, 2014) avait été écrit dans sa version originale au passé simple - il a été publié au Canada en 2010 chez House of Anansi -, mais traduit en français pour les éditions du Boréal au présent. Le site rapporte le désappointement de la romancière canadienne qui découvrit la chose lors du Festival America qui s'est tenu à Vincennes à la mi-septembre et où elle était invitée.

Il ne s'agit pas ici d'entrer dans une polémique sur les droits et les devoirs des traducteurs, des éditeurs et des auteurs, d'autres s'en chargent. La traduction littéraire n'est pas la traduction littérale d'un texte mais une obligatoire trahison, certains l'ont très bien expliqué. Juste peut-on s'étonner que Kathleen Winter n'ait pas été avertie de la chose et tombe dessus deux ans plus tard. Elle-même a déclaré à Vincennes qu'un jour, elle en rirait.

Demeure un superbe premier roman, lumineux, prenant, interpellant, porté par une écriture précise et imaginative, consacré à un sujet peu commun en littérature, l'hermaphrodisme. Qu'a-t-on eu comme fictions sur ce difficile sujet? "Middlesex", de Jeffrey Eugenides (traduit de l'anglais par Marc Chodolenko, Editions de l'Olivier, 2003, Points, 2004), "Un baiser sous X", d'Eric Paradisi (Fayard, 2010).

Kathleen Winter.

Lors du Festival America à Vincennes, Kathleen Winter a expliqué qu'elle n'avait pas choisi ce thème rare de l'hermaphrodisme pour rien. Elle y a été confrontée via son entourage proche. Et, à près de 50 ans - elle est née le 25 février 1960 dans le nord-est de l'Angleterre -, elle a plongé dans l'écriture de cet étonnant et prenant premier roman. Elle a fait de son personnage de papier une personne qui l'accompagne depuis qu'elle l'a créée. Auparavant, elle avait écrit des textes pour la télévision et un recueil de nouvelles, "Boys" (2007), non traduit.

"Annabel" est l'histoire d'un bébé qui naît en 1968 dans un village du Labrador au Canada. Autant dire au bout du monde. Ce premier né a la particularité d'être à la fois fille et garçon. Hermaphrodite. On imagine l'effroi de ceux qui le voient. Comment vivre avec lui? Pour bien comprendre ce qui est en train de se dérouler là, il faut se replonger dans l'époque d'alors, les années 1970. Avec ce que l'on sait alors en médecine et en psychologie. Sans oublier les règles de la vie en société dans un village.

Seules trois personnes sont au courant de la particularité du nouveau-né, ses parents, Treadway et Jacinta Blake, et Thomasina Baikie, une voisine de confiance. Très vite, le père prend seul la décision de faire de ce petit bout un garçon, qui sera appelé Wayne. "Jamais", écrit Kathleen Winter, "il ne lui vient à l'esprit de faire ce que souhaitent ardemment Thomasina et Jacinta; laisser son enfant vivre tel qu'il est venu au monde."

La part féminine de ce dernier, secrètement baptisé Annabel par la voisine elle-même en souffrance, en disparaît-elle pour autant? Non, bien entendu. "Le prénom Annabel se dépose sur l'enfant avec la légèreté du pollen, à côté de celui que lui a attribué Treadway." On va suivre le personnage, double, ambigu et déchiré, ainsi que ses proches, de la naissance à l’âge adulte. Une bonne vingtaine d'années qui donnent l'occasion à la primo-romancière de darder ses projecteurs sur la vie quotidienne en Terre-Neuve, dans cette incroyable nature qu'elle nous donne en partage, une région qu'elle connaît bien pour y avoir longtemps habité avant de s'installer au Canada. Aujourd'hui, Kathleen Winter vit à Montréal avec sa famille.

Récit de l'intime absolu, "Annabel" ne verse jamais dans le voyeurisme. Pas de scène ratée ou inutile, mais le portrait, précis, serré, d'un être humain qui tente de vivre sa vie. Au-delà de ses différences, au-delà de ses secrets puisque ses parents lui cachent longtemps la vérité. Wayne a une part féminine en son corps, mais il ne le sait pas. Il le perçoit au travers de ses centres d'intérêt, du choix de ses ami(e)s, dont la remarquable Wally, à cause de l'éducation rude que lui inflige son père, des silences de sa mère. Il le vivra violemment, dans la souffrance, quand les hormones de l'adolescence se manifesteront. A ce moment, il ne sera plus possible de lui cacher la vérité. Mais il trouvera une meilleure alliée en sa mère, malgré la nostalgie grandissante de cette dernière.

Heureusement, Wayne-Annabel n'est pas tout-à-fait seul face à l'existence. Il peut notamment compter sur l'appui, le soutien de Thomasina, même si elle n'est pas toujours physiquement présente dans le village. Outre son empathie pour son héros, Kathleen Winter a aussi eu l'excellente idée de multiplier les points de vue de personnages dont on suit aussi les destins. Cela fait de son premier roman aussi bien conçu qu'écrit avec délicatesse une très belle fresque humaine, sans jugement mais qui donne à réfléchir. Remercions-la pour la belle claque de littérature qu'elle nous met.


mardi 15 octobre 2013

LAÉTMU par Toni Morrison



L'automne dernier, Toni Morrison  participait à l'épatant Festival America (Vincennes, 20-23 septembre 2012). Il y a un an, et c'est comme si c'était hier. Entendre parler cette toute grande dame de la littérature américaine, née en 1931 et récompensée en 1993 par le Nobel de littérature, est un bonheur absolu, une nourriture parfaite pour l'âme et l'esprit. La lire, c'est pareil.
Son dernier roman en date, "Home" (traduit par Christine Laferrière, Christian Bourgois, 2012), est un bijou de finesse. Il vient de paraître en poche, chez 10/18.

Roman bref, dense, magnifique, "Home" a la force du conte. Il met en scène Frank Money, 24 ans, de retour de la guerre de Corée. Le jeune Noir, ce qu'on apprend pas tout de suite, est le seul rescapé du trio d'amis auquel il appartenait, ado, à Lotus, en Géorgie. Hanté par leurs fantômes, il tarde à rentrer chez lui. Sa décision viendra quand il apprend que sa jeune sœur, la naïve Cee, de quatre ans sa cadette, risque de mourir. Il plaque tout, et même la chouette Lily qui l'avait un peu raccroché à la vie. Frank va traverser tous les Etats-Unis pour retrouver Cee et l'arracher à son bourreau. Il la confiera, bien mal en point, à des femmes qui vont parvenir à l'incroyable, la ressusciter.

Cent cinquante pages magistrales, piquetées d'humour, remarquablement traduites, suffisent à Toni Morrison pour donner un roman superbe qui dit tout de l'Amérique des années 50: le racisme, le maccarthysme, le retour des vétérans de Corée, la pauvreté, l'oppression des Noirs par les Blancs, des femmes par les hommes. Brillent les lumières de la solidarité, entre Noirs bien sûr via notamment la Green Card, mais venant aussi de Blancs. "Home" est surtout le roman de l'immense amour fraternel entre Frank et Cee, deux personnages imaginaires, deux enfants malmenés par des puissants dont leur méchante grand-mère, unis mais parfois si faibles face à tout ce qui les entoure. À la fin, grandis tous les deux, ils trouveront, ce "home", cette "maison" du titre à laquelle ils aspirent.


Toni Morrison au Festival America 2012, accompagnée de son interprète, Dominique Chevallier. (c) Sophie Bassouls.





Quels merveilleux souvenirs que cette rencontre à Vincennes en septembre dernier!
Pantalon et pull noirs, veste vert pistache,  une bague étincelante au doigt, longs dreads gris sous son chapeau de paille, les ongles faits, Toni Morrison est tout sourire. Elle nous parle de son dernier livre. "Home" est dédié à son fils Slade avec qui elle créa deux albums pour enfants, illustrés par notre compatriote Pascal Lemaître dont le nom la fait sourire et qu'elle salue par notre intermédiaire.

Pourquoi avez-vous choisi les années 50 ?
Parce que c'est la décennie de ma jeunesse, celle où je suis arrivée à ma majorité, celle où j'avais vingt ans. J'étais à l'époque indifférente, centrée sur moi. C'est la décennie qui précède les droits civiques. Tout était caché, tout était en même temps en germe. C'est tout ce que l'histoire nationale essaie d'effacer dont j'ai voulu parler.

Votre roman est entrecoupé de parties où Frank dit « je » et raconte des passages plus anciens. Comment s'est mis en place ce procédé ?
Je n'avais pas prévu de l'écrire ainsi. Je voulais donner une voix à Frank mais je me suis rendu compte que je ne pouvais pas le laisser tout dire, parce qu'il ne sait pas tout. J'ai donc pris la parole mais je lui ai permis d'intervenir, de critiquer l'auteur, même de mentir à l'auteur. Mais il fallait que je lui laisse la parole au final.

"Home" est le titre du roman et le dernier mot du livre. C'était voulu ?
Au départ, je ne l'avais absolument pas prévu. À un moment, Cee, la sœur, dit: "Je veux rester ici. Ici, c'est chez moi, c'est mon home". Mon éditrice m'a dit: "Si tu enlèves ce passage de là, il faut vraiment que ce soit le dernier mot du roman.". De même pour le titre, c'est elle qui l'a choisi. Je suis très mauvaise pour ça. Mais ma merveilleuse éditrice me permet de m'élargir. Le principe de l'Amérique, c'est que tout le monde vient d'ailleurs. Hier et encore aujourd'hui. Tout le monde est exilé, qu'il soit pourchassé ou riche ou sans autre choix que celui d'aller en Amérique. On a la notion de ce "Home", un chez soi qui est plus qu'un lieu, qui est un état mental, une utopie où on se sent protégé.

Cee a le dernier mot du livre. Cela veut-il dire qu'elle a grandi ?
Oui, elle a grandi, elle a évolué, elle a mûri, elle est devenue une femme indépendante, elle n'a plus besoin de son frère comme protecteur. Et c'est pour cela qu'à la fin, je réunis à nouveau le frère et la sœur et je fais dire à Cee: "Viens, mon frère, on rentre à la maison".

Pourquoi avoir choisi un personnage masculin alors que vous avez souvent raconté des femmes?
Ce qui m'intéressait, ce n'était pas le personnage masculin mais le couple frère-sœur. Un couple dont on ne parle presque jamais en littérature. C'est une relation sans culpabilité, sans arrière-plan sexuel. Frank et Cee sont un peu comme Hansel et Gretel.

Le livre débute par un poème sur une maison, sa serrure et sa clé.
Ce sont les paroles d'une chanson que j'ai écrite. Mais quand j'ai entendu la musique, je ne l'ai pas aimée. J'ai donc retiré le poème et je l'ai mis au début de mon livre.

Suit alors une scène magnifique et mystérieuse avec des chevaux…
C'est celle que j'ai écrite en premier lieu. Je voulais commencer par cette scène mais je ne savais pas comment les chevaux se battent. J'avais une triple idée pour ce début, la beauté, la brutalité et le fait que les chevaux sont comme des hommes. Qu'est-ce qu'être un homme? L'idée court à travers tout le livre. Les rôles s'inversent entre les hommes et les chevaux. Les chevaux se comportent comme des hommes et les hommes se comportent comme des animaux. Cette frontière est très fluctuante. Être viril signifie d'abord pour Frank la brutalité. Il fait un grand voyage, assorti d'épreuves, pour sauver sa sœur. Il vient de Corée, endroit d'une extrême brutalité, et va vers le sud pour sauver sa sœur. Mais les Etats-Unis sont aussi un champ de bataille. Ce n'est qu'au terme de cela que Frank se rend compte qu'il n'est pas obligé de recourir à la brutalité. Cee devient indépendante. A la fin, ils sont sur un pied d'égalité. Tous mes personnages, dans tous mes romans, connaissent la rédemption ou, en tout cas, ils en savent davantage sur eux-mêmes à la fin. Ils ont appris quelque chose sur eux.

Les femmes sont magnifiques, Cee, celles qui la soignent, Ethel.
Ces femmes vont vous rassurer, vous consoler, vous soigner, vous rendre fort mais surtout ne comptez pas sur elles pour s'apitoyer sur votre sort, elles vous veulent fort. Ce sont des affaires de femmes, sans qu'il y ait des hommes autour. Elles sont les vraies citoyennes de "Home".

Votre écriture est très musicale.
La musique est extrêmement importante parce qu'elle est notre voix. Les Noirs étaient forcés au silence, ils étaient empêchés de parler. La musique a servi de code. Les spirituals indiquaient les lieux où se retrouver, mais avec les accents religieux, cela passait. Le blues a exprimé la liberté dans le sud où on ne pouvait pas se marier avec qui on voulait. Le jazz a exprimé entre autres la liberté sexuelle, il est plus joyeux, plus urbain. Les musiciens sont toujours en avance dans la compréhension des changements culturels. Après Hiroshima, cela a été le scat et le be-bop. Ils avaient compris que ce ne serait plus jamais pareil.

Quelles sont vos influences littéraires?
Il y a trois auteurs qui ont compté pour moi. William Faulkner qui, même dans les années 40, était très en empathie avec la culture noire, ce qui se sent dans le rythme de son écriture. James Baldwin qui, surtout dans ses essais, a frappé l'universitaire que j'étais parce qu'il était le premier à avoir ce style  d'écriture, avec des affinités politiques jamais dénuées de tendresse. Gabriel Garcia Marquez enfin, parce qu'il a mis de la magie et des fantômes dans sa narration sans s'en excuser.

Vos romans semblent de plus en plus courts.
Ecrire moins pour dire plus, c'est délibéré de ma part.