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lundi 29 décembre 2014

Beaux moments 2014 de littérature américaine

Ces formidables romans américains nous sont parvenus en traduction française cette année. J'aimerais presque ne pas les avoir déjà lus pour pouvoir encore les découvrir.

Sebastian Rotella
"Le chant du converti"
"The convert's song"
traduit de l'anglais (Etats-Unis) par Anne Guitton
Liana Levi, 359 pages

Journaliste grand reporter et auteur de livres-documents, l'Américain Sebastian Rotella a débarqué avec fracas dans les librairies françaises il y a deux ans  avec un excellent premier roman noir, "Triple Crossing" (traduit de l'anglais (Etats-Unis) par Anne Guitton, Liana Levi, 2012; 10/18, 2013). Le livre se déroule à la frontière très surveillée entre le Mexique et les Etats-Unis. Il met donc en scène des migrants de toutes nationalités, des passeurs et des policiers véreux. Valentin Pescatore n'est pas de ce dernier bord. S'il est pour le respect absolu des lois, le destin peut obliger l'agent de police à des compromis. Une délicate mission d'infiltration dans la mafia mexicaine par exemple, thème de ce roman palpitant, d'autant plus prenant qu'on sent bien qu'il est inspiré par des faits réels. Le double jeu de l'enquêteur permet à Sebastian Rotella de montrer combien s'est internationalisé le crime au sens large, blanchiment d'argent, trafic d'armes, commerce de drogue...

Ce premier roman sonne vrai parce que l'auteur, grand reporter, est considéré comme un spécialiste des questions du terrorisme international, de l'immigration, de la sécurité et du crime organisé. Né à Chicago, diplômé de l'université du Michigan, le quinquagénaire a travaillé pendant vingt-trois ans au "Los Angeles Times", en Californie du Sud et à Washington, à Paris (de 2001 à 2008) et à Buenos-Aires. Il a été finaliste du prix Pulitzer en 2006 pour ses reportages internationaux. Il a publié deux livres de documents, non traduits, sur la frontière américano-mexicaine (1998) et sur les attentats de Mumbai (2013). Il est aujourd'hui grand reporter à "Propublica", un groupe de journalistes d'investigation qui travaille en liaison avec les grands médias américains.

On retrouve ses sujets de prédilection, à savoir le terrorisme international, la sécurité, le crime organisé, l'immigration dans son tout aussi épatant second roman, "Le chant du converti", dont la traduction française est sortie en septembre, deux mois avant la version originale américaine, "The convert's song", parue en décembre seulement, Festival America de Vincennes (du 11 au 14 septembre) oblige. On y retrouve aussi son héros, Valentin Pescatore, qui a maintenant la trentaine.

Valentin, Valentino, est maintenant installé à Buenos Aires. Il travaille pour une boîte de détectives privés tenue par un Juif qui semble connaître pas mal de monde dans les gouvernements et des services secrets. Un jour, il retrouve "par hasard" Raymond, son ami d'enfance maintenant converti à l'islam, avec qui il n'a pas toujours eu un passé d'enfant de chœur. Un attentat survient peu après dans le quartier juif. Le doute s'installe dans le cerveau de Pescatore. D'autant plus fortement qu'un téléphone qu'il n'utilise jamais mais dont il a donné le numéro à Raymond a été appelé par un numéro français suspect. Ce qui lui vaut d'être arrêté.

Sebastian Rotella.(c) Ph. Matsas/Opale.
Ainsi commence cette nouvelle aventure palpitante, inquiétante aussi, qui entraîne le lecteur un peu partout dans le monde, en Bolivie, à Bagdad, en Espagne et même en France, sur la piste d'islamistes et d'autres personnes en mal d'attentats. Sebastian Rotella sait comment tenir un suspense. En même temps, l'actualité fait de son roman une sorte de docu-fiction qui nous ouvre grands les yeux sur ce qui se trame dans le terrorisme international, largement gagné par l'islamisme. C'est aussi passionnant que glaçant. Mais le récit est formidablement mené, Valentin Pescatore bon lecteur (un livre par semaine) et les titres de chapitres font tous référence à des chansons. On sent le plaisir qu'a eu le journaliste à se glisser dans la peau de l'écrivain pour mener comme il le veut sa fiction, avec un souci de vraisemblance mais pas l'exigence de la vérité. Du rudement bon travail que ce "Chant du converti",  Monsieur Rotella, qu'on a plaisir à saluer.

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Robert Goolrick
"La chute des princes"
"The fall of princes"
traduit de l'anglais (Etats-Unis) par Marie de Prémonville
Anne Carrière, 233 pages

L'Américain Robert Goolrick est arrivé tard en littérature, la cinquantaine bien entamée. Né en 1948 de Virginie, il a fait des études universitaires à Baltimore. Il voulait être acteur ou peintre! Il ne sera ni l'un ni l'autre, mais un fin observateur du petit théâtre des humains qu'il dépeindra plus tard, dans les années 2000, avec minutie dans ses livres. Jeune, il a vécu plusieurs années en Europe, notamment dans l'île grecque de Paros et il parle la langue d'Homère. A la question "Τι κάνεις", il répond immédiatement "καλά". Ensuite, les choses de sa vie se compliquent. Robert Goolrick publie un livre qui vaut d'être déshérité par ses parents! Il s'installe à New York et travaille dans la publicité durant trente ans. Mais ce n'est pas tout: à cinquante-trois ans, il se fait virer de l'agence de publicité où il travaille...

Il se demande alors ce qu'il va faire du reste de sa vie. Et se souvient des sujets de réflexion qu'il avait jeune: raconter des histoires complexes sur la vie et la mort. Robert Goolrick se lance alors dans l'écriture d’un premier livre. Impossible de trouver un éditeur. Son agent lui conseille d'écrire son autobiographie. Ce sera "Féroces" en français ("The End of the World as We Know It", 2007), son deuxième livre à être traduit en français par Marie de Prémonville, sa traductrice attitrée (2010).  Un premier roman autobiographique, qui raconte une famille idéale du sud des Etats-Unis, idéale en apparence, car il dit aussi son passé d'enfant violé par son père, terrible blessure tenue jusque-là secrète, sa tentative de suicide à 30 ans, ses séjours en hôpital psychiatrique.

Depuis qu'il a décidé d'écrire, Robert Goolrick puise dans ses souvenirs pour livrer de remarquables romans, superbement empreints d'humanité. Il vit actuellement dans une ancienne ferme de Virginie, dans un petit village, en compagnie de son chien, qui, dit-il, "n'apprécie pas toujours ses histoires".

Robert Goolrick.
"La chute des princes" ("The fall of princes") est son quatrième roman publié en France. Le premier a été "Une femme simple et honnête" (2009, "A reliable Wife", 2009), l'histoire d'un veuf qui, dans le Wisconsin de 1907, attend la jeune épouse qui a répondu à son annonce, sauf qu'elle n'est pas la femme annoncée.
Ont suivi "Féroces" (2010) et "Arrive un vagabond " (2012), l'arrivée d'un boucher en Virginie en 1948 qui y découvrira la passion et l'interdit, un roman qui fut Grand Prix des Lectrices de "Elle" 2013.
Ces trois romans sont repris en format de poche chez Pocket.

Dans "La Chute des Princes", formidable de bout en bout, on retrouve le thème de la rédemption en suivant ce trader des années 80, à qui tout a réussi et qui est parvenu à tout perdre. Le livre commence ainsi:
"Quand vous craquez une allumette, la première nano-seconde elle s'enflamme avec une puissance qu'elle ne retrouvera jamais. Un éclat instantané, fulgurant. L'incandescence originelle.
En 1980, j'ai été l'allumette et je me suis embrasé pour n'être plus qu'une flamme aveuglante."

Ecrit à la première personne, le roman raconte le milieu de l'argent, avec les journées de travail sans fin, l'excitation du succès, la cocaïne, l'alcool, la drogue que représente le fait de gagner toujours plus, les fêtes exubérantes, les femmes qui aiment et puis n'aiment plus. Mais ce tableau qu'on croit connaître a aussi un revers qu'on découvre chez Robert Goolrick, la dépression, le sida, les assuétudes, la solitude, le suicide… Le narrateur va dégringoler mais il arrivera à transformer le dégoût qu'il a de lui-même. Et c'est la beauté de son chemin qui transparaît dans l'écriture de l'Américain. Les livres ont leur place dans cette lutte contre les monstres, ceux de Keats, Shelley, Shakespeare et Proust pour celui qui se raconte avant qu'il ne se trouve une nouvelle vie sous leur protection.

Pour "La chute des princes", le romancier a tout simplement transposé le monde de la publicité qu'il a connu de l'intérieur dans celui des traders. Incandescence, indécence, décadence et chute avant la renaissance.

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Jake Lamar
"Postérité"
"Posthumous"
traduit de l'anglais (Etats-Unis)
par Françoise Bouillot
Rivages, 334 pages 

Jake Lamar est un écrivain américain né en 1961 à New York dans le Bronx  qui parle très bien français car il vit en France depuis 1993. Après des études à Harvard, il a été journaliste à "Time Magazine" pendant six ans. A 28 ans, il reçoit la commande d'une autobiographie, "Confessions d'un fils modèle", et se découvre une nouvelle vocation, celle d'être écrivain. Ce prix lui permet de s'installer à Paris où il réside depuis vingt ans, comme d'autres écrivains américains célèbres en d'autres temps. Il y écrit: nouvelles, romans,  romans policiers,  théâtre. Il a notamment publié "Les Fantômes de Saint-Michel" et "Nous avions un rêve" (Rivages et Rivages poche). Il anime aussi des ateliers d'écriture.

Jake Lamar.
Le nouveau roman de Jake Lamar, son sixième, le très beau "Postérité" ("Posthumous"), se déroule dans le monde rarement abordé en littérature, celui de l'art et de ceux qui le font. Plus précisément celui de l'art à New York à l'époque de Jackson Pollock et Willem De Kooning. Et il est passionnant.

Le livre est écrit à la première personne par Toby White, un historien d'art qui entend faire le portrait de Femke Versloot dans un livre à paraître, le premier sur cette peintre quasi octogénaire aujourd'hui reconnue. Il utilise aussi la deuxième personne du singulier, le "tu", sans qu'on ne comprenne tout de suite à qui il s'adresse et c'est tant mieux. Tout le roman tourne autour de la personne de Femke Versloot, peintre new-yorkaise d'origine hollandaise, totalement inventée. Résistante pendant la Seconde Guerre mondiale, elle a émigré aux États-Unis pour suivre son mari canadien rencontré le jour de la Libération. Elle s'est ensuite installée avec sa fille à New York, à Greenwich Village, où elle a rejoint le mouvement des expressionnistes abstraits, avant de partir vers Sausalito en Californie une dizaine d'années plus tôt.

Le livre se déroule aujourd'hui et fait part de l'avancée des recherches de l'historien d'art, de ses rencontres, de ses découvertes. Tobie Wight reconstitue peu à peu le parcours de Femke Versloot, à la veille de ses quatre-vingts ans. Le talent de cette dernière est enfin établi, ses toiles sont célébrées au même titre que les œuvres de Pollock, De Kooning ou Rothko, ses anciens compagnons de route. Surtout, le narrateur tente de compléter des parties laissées en blanc dans son histoire. Femke est-elle la résistante exemplaire qu'elle prétend être?

C'est une plongée dans le monde des expressionnistes abstraits des années 50 que nous présente Jake Lamar dans "Postérité", tout en faisant surgir l'humanité de chacun de ses personnages. Femke est énigmatique mais son jeune frère Joop l'est aussi à sa manière. Resté à Rotterdam, il fera plusieurs fois le voyage vers les Etats-Unis quand il apprend, des décennies après la guerre, que sa sœur est toujours en vie. Pour la retrouver, mais aussi pour lever le voile sur la Femke qu'il connaît, au-delà des récits exemplaires qu'elle aime à répéter. Pour tenter de lui parler et pour rétablir "sa" vérité. Mais si Femke s'est donnée entièrement à son art, c'est pour oublier une blessure durant la guerre.

Jake Lamar creuse avec beaucoup de finesse ses sillons vers un passé qui a préféré rester discret jusque-là. Et, en lisant "Postérité", on comprend mieux ces silences.

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Suzanne Hayes
Loretta Nyhan
"Petites recettes de bonheur pour les temps difficiles"
"I'll be seeing you"
traduit de l'américain par Nathalie Peronny
Belfond, 397 pages

On avait eu au printemps 2009 un effet boule de neige autour de l'épatant roman de Mary Ann Shaffer et Annie Barrows, "Le cercle littéraire des amateurs d'épluchures de patates" (traduit de l'anglais par Aline Azoulay-Pacvon, Nil Editions, 2009, 390 pages; 18/18, 2011). Un premier roman, épistolaire, entamé par une Américaine âgée, terminé par sa nièce, un titre aussi long que déconcertant, une histoire de l’immédiat après-guerre en Angleterre et à l'île de Guernesey, mêlant amour, littérature et esprit de résistance. Drôle et profonde, jamais mièvre, cette rencontre par lettres entre une jeune écrivaine en mal d'inspiration et un fermier de l'île de la Manche.

Une inspiration parallèle conduit le premier roman des Américaines Suzanne Hayes et Loretta Nyhan, "Petites recettes de bonheur pour les temps difficiles". Ce roman épistolaire est né du pari fou des auteures de le coécrire sans jamais se rencontrer avant sa publication. A la manière de leurs personnages... Il présente les lettres qu’échangent deux Américaines durant la Seconde Guerre mondiale, de 1943 à 1946, deux femmes seules, deux femmes qui attendent, deux femmes attachantes réunies par le hasard d'une relation épistolaire.

On y découvre la guerre comme on la mentionne peu. Les hommes sont au front ou ailleurs, eux-mêmes ne le savent pas toujours. Mais les femmes, les mères, les épouses, les fiancées? C'est leur vie quotidienne que révèlent les lettres qu'échangent Glory, 23 ans, et Rita, 40 ans. Celles qu'elles envoient et reçoivent de leurs soldats. Le destin a fait se rencontrer leurs deux noms. Mais entre celle du Massachusetts et celle de l'Iowa, une étincelle d'amitié est née, qui va grandir au fil de ces courriers et des événements de la guerre, la "situation" comme dit une voisine.

Glory et Rita vont se raconter peu à peu même si elles ne sont pas de la même génération. La première est jeune, mère d'un fils, enceinte d'un second enfant et son mari est parti à la guerre. La seconde est plus âgée, son mari trop âgé pour faire la guerre s'est engagé comme médecin, il devrait être en Tunisie; leur fils, Toby, 18 ans, s'entraîne pour être "marine", avant le grand départ. On suit avec beaucoup de plaisir et d'intérêt les échanges de ces deux femmes, leur quotidien, leurs craintes, les petites joies et les grandes détresses, les potins de voisinage, les leçons de jardinage et les recettes de cuisine. En fait, on est à leurs côtés tant elles invitent le lecteur dans leurs existences.

On dirait bien qu'elles s'en disent plus l'une à l'autre qu'elles ne l'ont jamais fait en famille. Cette confiance mutuelle et réciproque leur permettra de tenir pendant tous ces mois de conflit, où les informations sont rares et les nouvelles pas toujours bonnes. C'est la vie comme elle va souvent, comme elle ne va pas parfois, dans ce beau premier roman qu'est "Petites recettes de bonheur pour temps difficiles".


Les portraits croisés des auteurs, trouvés sur le site Barnes & Noble.

Loretta Nyhan. (c) Alexa Frangos.
Suzanne Hayes. (c) Jammi York.











SUZANNE HAYES (BY LORETTA NYHAN)
Suzy is short, like five-nothing. Her laugh is electric. She likes to wash her face with honey and leave her clothes on the floor of her closet instead of hanging them up. She has a beautiful garden, though I've never seen it. Her husband likes to cook. Her brilliant oldest daughter is in college, and her younger two have delightful, little-girl voices. She spends her days teaching social studies to teens who've lost their way. She wrote a book with me called I'LL BE SEEING YOU. She is my friend—one of my closest—and yet...

We've never actually met.

I don't know if her eyes really are as green as photos suggest, or if she brings her hand to her mouth when she eats (like I do), or if she wears perfume. I've never watched her cross the street or cook dinner. I don't know if she gives tight hugs (though I'm pretty sure she does).

The only thing I know for sure is I wouldn't know what to do with myself if she wasn't in my life. She's my writing soul mate.

LORETTA NYHAN (BY SUZANNE HAYES)

Loretta loves The Beatles, Robert Redford and organic living. She's a beautiful mama bear who carries a fierce passion and loyalty for all those she loves. Even her characters. She teaches literature and composition at the college level. (And I am thankful for that, because she fixes all my typos and overuse of exclamation points!) She's gifted with that rare combination of a gypsy soul and a fixed purpose. She shines all the time.

Loretta is my best friend, though I've never met her. She lives in the Chicago area with her husband and two adorable boys.

And when we meet there will be magic, because both of us, when we are not writing together, write stories about magic. How weird is that?




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