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lundi 22 décembre 2014

En version illustrée, c'est tout autre chose

Trois livres sur notre société qui ont été d'immenses succès ressortent en version illustrée. Ils n'en perdent rien de leur force mais toucheront un nouveau public, sensible à l'illustration. Ce nouveau rapport texte-images leur confère également un impact de lecture différent.


Franck Pavloff avait publié "Matin brun" dans un recueil collectif ("Eclairer sans brûler", Actes Sud, 1997) avant de l'éditer en livre indépendant en 1998 chez Cheyne, un éditeur de poésie.
Sa fable dénonçant la pensée unique et les petites compromissions a connu un immense succès: deux millions d'exemplaires en ont actuellement été écoulés. Elle est traduite dans 25 pays (dont l'Inde, la Russie, le Japon et la Chine).

Revoilà aujourd'hui le "Matin brun" de Franck Pavloff en version carrée, illustrée par les peintures murales de l'artiste urbain C215 (Albin Michel, 64 pages). Cette nouvelle édition offre en plus des peintures murales photographiées dans de nombreuses villes du monde une recherche intéressante sur la typographie et la couleur de fond des pages.

On retrouve avec émotion la conversation entre Charlie et le narrateur, leurs mots sur tout ce qui change autour d'eux. Les chiens, à piquer quand ils sont bruns, après les chats...

Une double page de "Matin brun". (c) Albin Michel.

Extrait.
"Pour les chats, j'étais au courant.
Le mois dernier, j'avais dû me débarrasser
du mien, un de gouttière qui avait eu
la mauvaise idée de naître blanc, taché de noir.
C'est vrai que la surpopulation des chats
devenait insupportable, et que, 
d'après ce que
les scientifiques
de l'État national
disaient,
il valait mieux ne garder que les bruns.
Que des bruns. Tous les tests de sélection
prouvaient qu'ils s'adaptaient mieux
à notre vie citadine, qu'ils avaient
des portées peu nombreuses et qu'ils mangeaient beaucoup moins."

De page en page, les restrictions empirent, les commandements les plus incongrus se multiplient. Franck Pavloff démontre magnifiquement dans cette nouvelle allégorique comment les petits arrangements cèdent la place aux compromis de tous les jours et ensuite, peu à peu, à l'impasse totalitaire. Pas de jugement, mais un avertissement qui a toutes ses raisons d'être aujourd'hui.
Les peintures murales de C215, photographiées partout dans le monde, confèrent à "Matin brun" une dimension encore plus internationale. Si le texte descend ainsi dans les rues à cause des images, ne serait-ce pas pour nous inciter à faire de même?

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L'aventure linguistique compliquée du livre de Carlo M. Cipolla, "Les lois fondamentales de la stupidité humaine" (traduit de l'anglais par Laurent Bury, P.U.F., 96 pages), qui reparaît aujourd'hui dans une version illustrée par Claude Ponti, nous est contée dans une "Note de l'éditeur" que suit une note de l'auteur, rédigée en 1976 par Carlo M. Cipolla pour l'édition privée, que suit une "Introduction" dont vous avez déjà pu prendre connaissance ici.

"L'humanité est dans le pétrin". (c) Claude Ponti/P.U.F.

Un dessin de Claude Ponti. (c) P.U.F.
Ouf! On est alors au début de l'ouvrage. Et il vaut vraiment la peine. On va découvrir pas par pas les cinq lois fondamentales de la stupidité humaine, complétées de chapitres intermédiaires. Le ton d'un traité scientifique, mais des propos extrêmement désopilants. Surtout qu'ils concernent le stupidité, l'imbécillité, la crétinerie, la bêtise. Ce petit chef-d’œuvre d'excentricité, de funambulisme, fait sourire et rire. Avertit aussi à sa manière des dérives de la société, toujours avide de ranger, de classer, d'étiqueter. Voilà un traité indispensable en ces temps de frénésie.

Les images de Claude Ponti, auteur-illustrateur pour enfants bien connu, se marient avec naturel à ces propos fantasques et facétieux. Si on reconnaît leur style de loin, de près, on remarque combien elles prolongent admirablement ce texte précieux.

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Faut-il encore présenter Pierre Rabhi, qui se dit "paysan, écologiste convaincu, expert international, philosophe et écrivain"?
Faut-il encore présenter Pascal Lemaître, auteur-illustrateur belge, actif autant en presse qu'en édition (il a illustré Toni Morrison), en français et en américain, enseignant à l'ENSAV (La Cambre) à Bruxelles? Les deux se retrouvent ensemble en couverture de la rééditions illustrée de  "La part du colibri" (L'Aube, 144 pages), ou "L'espèce humaine face à son devenir". Un texte qui invite à ouvrir les yeux sur l'avenir de la planète et de l'espèce humaine et incite à la "nécessaire décroissance". Allons-nous continuer à massacrer notre environnement?, dit en résumé celui qui est né en Algérie en 1938 mais s'est installé en Ardèche puis dans les Cévennes dans les années 1960.

Très tôt, Pierre Rabhi s'intéresse à l'agroécologie, prône le retour à la terre nourricière et fabrique de lien social. Altermondialiste, il crée en 2007 le Mouvement des Colibris, dont le nom est inspiré d'une légende amérindienne qu'il a l'habitude de raconter en public.

"Un jour", dit la "Légende du Colibri", "il y eut un immense incendie de forêt. Tous les animaux terrifiés, atterrés, observaient impuissants le désastre. Seul le petit colibri s'activait, allant chercher quelques gouttes avec son bec pour les jeter sur le feu. Après un moment, le tatou, agacé par cette agitation dérisoire, lui dit: "Colibri! Tu n’es pas fou? Ce n'est pas avec ces gouttes d'eau que tu vas éteindre le feu!" Et le colibri lui répondit: "Je le sais, mais je fais ma part.""

Un dessin de Pascal Lemaître. (c) L'aube.

Dans "La part du colibri", Pierre Rabhi pose les questions par rapport à la Terre qui le tourmentent depuis quarante ans. Et bien sûr, il fait mouche. Car il a raison et nous oblige à ouvrir les yeux. "Les vrais besoins",  écrit-il, "ont une limite naturelle: nourriture, vêtements, abri, soins... Le superflu, lui, n'a pas de limite. Il est la cause principale de l’hyper-consommation qui ruine notre planète et empêche que les besoins élémentaires de l'humanité soient équitablement satisfaits."

La Terre et l'Homme. (c) L'aube.

Avec son style direct, ses mots clairs, ses propositions concrètes, Pierre Rahbi fait dans cet ouvrage sa "part du colibri". Bien sûr, il nous glisse à l'oreille de faire la nôtre. Pascal Lemaître glisse magnifiquement ses dessins en noir et blanc et ses citations calligraphiées entre les lignes de l'auteur. Sa sobriété et sa symbolique proche parfois de l'abstraction confèrent une très belle atmosphère à ce livre nécessaire. Elles font parfaitement le lien entre terre et humain.


A l'agenda 2015 des deux auteurs.


A Strasbourg.



A Bruxelles.


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