Nombre total de pages vues

Affichage des articles dont le libellé est leporello. Afficher tous les articles
Affichage des articles dont le libellé est leporello. Afficher tous les articles

mercredi 22 octobre 2025

Imagiers accordéon sur les saisons

Un leporello chaleureux sur l'automne. (c) Amaterra.

L'automne est installé depuis un mois. Les arbres ont conservé beaucoup de leurs feuilles cette année, de toutes les couleurs. Il reste encore un petit peu de temps pour les admirer dans la nature avant que le vent et la pluie ne les fassent s'envoler. C'est à cela que je pensais en tournant les belles pages en accordéon de "Au cœur de l'automne", un petit format cartonné et épais, dû à Manon Bucciarelli (Amaterra, 30 pages). De facture classique, agréablement composé, il inaugure une collection d'imagiers pour les plus jeunes sur les saisons. Pourquoi pas? L'heure est aux listes.
 
(c) Amaterra.
Ici, les pages aux chaudes couleurs de ce leporello double face montrent d'un côté un paysage d'automne où se promène un enfant et où interviennent d'autres humains et des animaux. Déployé, il dépasse les 175 centimètres! De l'autre coté, tout aussi long, on trouve le dessin, toujours à la tablette graphique, de quinze éléments croisés pendant la balade: le raisin, le parapluie, l'écureuil... C'est tout simple mais réussi et d'autant plus attrayant. Pour les plus jeunes.
 
La promenade déployée fait 176 cm. (c) Amaterra.

 


 

mardi 15 juillet 2025

Leporellos, cocottes et autres livres-objets en bd

La vitrine des leporellos. (c) Daniel Fouss/CBBD.

Un livre-objet, nous dit Google est un livre dont la forme, la matière ou la présentation matérielle attire l'attention, le rapprochant d'une œuvre d'art plutôt qu'un simple support de lecture. Il se caractérise par une dimension plastique et expérimentale, souvent en marge des livres traditionnels, mettant en valeur l'aspect visuel et tactile autant que le contenu textuel.
 
Quand on dit livre-objet, on pense immédiatement à ceux que la littérature générale et de la littérature  jeunesse ont créés. Des livres d'artistes, des pop-ups, bien d'autres, véritables sculptures sur papier. On pense moins à la bande dessinée alors que c'est précisément le thème d'une nouvelle exposition au CBBD (Centre Belge de la Bande Dessinée). "Le livre-objet en bd" se tient à l'espace Gallery jusqu'au début septembre. On y trouve cinquante trésors, des attendus et des surprises, des pièces uniques, des tirages limités et des éditions "normales". Tout cela constitue un vaste panorama de ce genre.
 
Pourquoi la bande dessinée s'est-elle donc intéressée au livre-objet? "Cela a été une réponse aux blogs BD qui sont arrivés en masse au début des années 2000", assure Greg Shaw, du CBBD. "En réponse aux écrans, le neuvième art a voulu exprimer son attachement à l'objet, à la matière et au toucher." Le  responsable de la BDthèque du CBBD et de sa revue "Le dessableur" signe ici sa première prestation de commissaire d'exposition. "On parle d'un livre-objet quand la forme d'un bouquin est aussi importante que son contenu. Et d'un livre-objet en BD quand il respecte le rythme typique de la bande dessinée, par exemple les phylactères."
 
Une exposition didactique, chaque catégorie, leporello, rouleau, pop-up, etc., faisant l'objet d'une vitrine - le livre-objet est fragile - et d'un repère coloré mais une exposition passionnante qui réjouira le connaisseur comme le néophyte. Qu'y découvre-t-on, sachant que 99% des œuvres exposées viennent de la bédéthèque du musée? Des raretés et des curiosités, déjà présentes en vitrine d'ouverture.
 
Leporello
Magnifiques ces livres-accordéons où on trouve notamment "Première suite aux idées noires" de Franquin (Kunst der Comics, 1989) et "Le petit chaperon rouge" de Warja Lavater (Maeght, 1965).
 
 
 
Pop-up
Un impressionnant poulpe se dresse des pages du "Moby Dick" de Sam Ita (Mango Jeunesse, 2008), juste à côté du cultissime Charlie Brown de Charles Schultz ("Here comes Charlie Brown!", Abrams Comicarts, 2024).
 

Pliures diverses
Variations sur la cocotte en papier ("A love letter to..." de Nausicaa Gournay, autopublication, 2024) ou dépliage d’une image géante façon carte routière ("Soirée d'un faune" de Ruppert & Mulot (L'Association, 2018). 
  

Découpe/déchirure
Ici, on trouve une série d'albums aux découpes de cases ou entre les cases, de pages déchirées sur les bords et aussi cet album du Norvégien Oyvind Torseter avec un trou au milieu des pages dans sa version néerlandaise ("Het Gat", De Harmonie, 2015). Notons que "Le trou" existe en traduction française à la Joie de lire depuis 2013 (lire ici).
 

 
Forme-format
Incroyablement grands ou petits, en relief ou en 3D, dont l'œuvre collective "Un fanzine carré C" (Hécatombe, 2013), composant un ensemble de 999 livres uniques. 
 
 
 
 
  
Objet détourné
Le plus commun en BD sont des jeux de société transformés en album aux possibilités multiples de création de récits. En témoignent le "Scroubabble" de Lécroart & Co (L'Association, 2005) ou la "Piramide" d'Olivier Philipponneau & Renaud Farace (Hoochie Coochie, 2018).
 

 
Pièce unique
Un livre-objet créé à l'occasion d'un évènement temporaire, d'un exercice scolaire ou maquette d'un projet non retenu par un éditeur, qui surprend le lecteur comme le "Bandit manchot" d'Hélène Meyssirel (version machine, 2019).
 
 

 

Multicaractère
Quand certaines bandes dessinées cumulent plusieurs aspects du livre-objet. La taille du livre accordéon de Zeina Abirache, "38, rue Youssef Semaani" (Cambourakis, 2006) par exemple.
 















Enfin, deux vitrine spécifiques, l'une dédiée au Français Marc-Antoine Mathieu, grand maître en jeux avec le livre, l'autre aux éditions Polystyrène d'Angoulême qui proposent des "livres à manipuler". 
 



 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
  
Pratique
Centre Belge de la Bande dessinée, espace Gallery
Rue des Sables 20, 1000 Bruxelles
Du mardi au dimanche, de 10 à 18 heures, jusqu'au 7 septembre.
Plus d'infos ici.
 
 
 

lundi 19 avril 2021

Le baroque raffiné de Thierry Bosquet en décor somptueux de Fables de Jean de La Fontaine

#belgicothèque 13

Jean de La Fontaine et Thierry Bosquet. (c) Kate'Art.


On célèbre cette année les 400 ans de Jean de La Fontaine, né précisément le 8 juillet 1621 - et mort le 13 avril 1695. On va nous le répéter au moins 400 fois. Mais le rapport qui fait entrer le fabuliste dans ma belgicothèque? Il est simple! Le somptueux leporello en format A4 "Les Fables de Jean de La Fontaine" illustrées par le fameux peintre et décorateur belge, aujourd'hui octogénaire, Thierry Bosquet (Kate'Art Editions)! Long de 160 cm, ce livre-accordéon présente douze fables célèbres imprimées sur des décors baroques créés spécialement pour elles! Et en version audio (lien envoyé à l'achat du livre), il propose vingt fables contées par des comédiens belges à la manière du XVIIe siècle et à celle de notre temps.


Thierry Bosquet au travail. (c) Kate'Art.

Côté coulisses, on apprend que ce projet un peu fou mais hautement appréciable vient de l'idée conjointe du grand décorateur d'opéra et de théâtre Thierry Bosquet et de l'éditrice Catherine de Duve, d'honorer les fables de Jean de La Fontaine. Thierry Bosquet a pris ses pinceaux et a illustré à la gouache sur papier une quinzaine des fables choisies. De son style baroque et raffiné, comme on l'était à l'époque du fabuliste. Quelle merveille que ces dessins qui rappellent le décor de théâtre mais surtout sont le support parfait aux vers du maître de la fable.

Le leporello en affiche douze, somptueusement illustrées:

  • "La grenouille qui..." (c) Kate'Art.
    Le Corbeau et le Renard
  • La Cigale et la Fourmi
  • Le Renard et les raisins
  • Le Lièvre et la Tortue
  • Le Loup et l'Agneau
  • La Laitière et le Pot au lait
  • Le Loup, la Chèvre et le Chevreau
  • La Poule aux œufs d'or
  • La Grenouille qui veut se faire aussi grosse que le Bœuf 
  • Le Rat de ville et le Rat des champs 
  • Le Chêne et le Roseau
  • Le Lion, le Loup et le Renard

Jean de La Fontaine et Thierry Bosquet. (c) Kate'Art.

Mais le projet a ensuite pris de l'ampleur! L'éditrice a voulu y intégrer des fables récitées également à la manière baroque également. Douze comédiens et la claveciniste Dubee Sohn ont conjugué leurs talents pour concocter vingt fables audio, parfois en versions ancienne et moderne, contées sur la pièce pour clavecin "Les Barricades mystérieuses" de François Couperin.

Les comédiens. (c) Kate'Art.



Les fables audios sont, les quatre premières étant en deux versions:
  • Le Corbeau et le Renard,  contée par Jacqueline Bir et Ségolène van der Straten
  • La Cigale et la Fourmi, contée par Jacqueline Bir et Ségolène van der Straten
  • Le Chêne et le Roseau, contée par Jacqueline Bir et Ségolène van der Straten
  • Le Loup et l'Agneau, contée par Jacqueline Bir et Ségolène van der Straten
  • Le Loup et le Chien, conté par Jacqueline Bir
  • Le Lièvre et la Tortue, contée par Charlie Dupont et Tania Garbarski
  • La Grenouille qui veut se faire aussi grosse que le Bœuf, contée par Astrid Whettnall
  • La Laitière et le Pot au lait, contée par Maureen Dor
  • La Poule aux œufs d'or, contée par Frédéric Etherlinck
  • Le Renard et les raisins, contée par Frédéric Etherlinck
  • Le Rat de ville et le Rat des champs, contée par Robert Guilmard
  • Le Lièvre et la Perdrix, contée par Robert Guilmard
  • Le Loup, la Chèvre et le Chevreau, contée par Philippe Drecq
  • Le Lion, le Loup et le Renard, contée par In Koli Jean Bofane
  • L'Âne et le Chien, contée par Hélène d'Udekem
  • Le Héron, contée par Odile Matthieu

Jean de La Fontaine et Thierry Bosquet. (c) Kate'Art.


Quatre cents bravos pour ce formidable projet!




samedi 10 novembre 2018

Nager, flotter, sourire et réfléchir dans la merveilleuse piscine de Geneviève Casterman

Une longueur de 3,59 mètres. (c) Esperluète.

Entre mille activités, dessiner pour elle, donner cours d'illustration à ses étudiants, animer des ateliers pour enfants (lire ici), voyager, lire, jardiner, cuisiner, Geneviève Casterman en a une très régulière et fort matinale, aller à la piscine. Là, elle enfile les longueurs, s'immerge dans l'eau, flotte sur le dos. Normal. Ce qu'elle fait aussi, c'est observer les autres nageurs, les écouter, fixer leurs traits et leurs attitudes dans son esprit, les bébés qui rient, les enfants qui jouent ou qui pleurent, les adultes qui posent sur le bord ou dans les couloirs, ceux qui déposent leurs soucis au vestiaire pour savourer un instant de liberté, les maîtres-nageurs qui encouragent ou terrifient, les nageurs qui papotent, discutent, se cognent, se posent, s'opposent.


Tout ce petit monde de la vie à la piscine municipale, Geneviève Casterman l'a couché de ses pinceaux et ses crayons dans le leporello tout juste sorti de la douche, le formidable "Se jeter à l'eau" (32 volets à déplier, Esperluète, collection "Accordéons"). Un format livre de poche, qui, déplié, avoue ses 3,59 m au mètre-ruban. Une immense fresque longiligne qui présente une seule piscine, de la petite à la grande profondeur, ses différents usagers et leurs accessoires. Quoique, parfois, l'eau de la piscine prenne le dessus sur le bord carrelé du bassin et nous emmène dans une immensité aquatique à tendance marine.

Déplié.
(c) Esperluète
Les séquences de ce livre-accordéon sont d'une infinie richesse, avec une légèreté de trait qui se pose sur une observation tendre et précise de tout ce petit monde en caleçon de bain, bikini ou maillot une pièce, coiffé de l'obligatoire bonnet.

On croise les divers usagers de la piscine aimablement croqués dans leurs apprentissages, jeux, défis, entraînements, exercices d'aquagym, retrouvailles, exploits.

On appréhende des micro-événements natatoires dans de mini-textes joliment tournés ("Les petits se cramponnent, les moyens s'abandonnent, les grands papillonnent" ou "Parfois un roi Dagobert a mis son maillot à l'envers").

On découvre aussi des souvenirs personnels de l'auteure-illustratrice nageuse qui éveilleront questions et réflexions ("Le stress et la fatigue n'entrent jamais avec moi. Ils m'attendent au vestiaire ou dans la cafétéria" ou "Si jamais on pleure dans l'eau où vont les sanglots?" ou "L'eau dissout mes colères, filtre mes peurs, épuise mes doutes, je nage").

En ligne de fond des pages qui ondulent, toute une série de verbes ayant un rapport avec la natation ou la piscine et en lien avec la portion de fresque, "patauger, faire trempette, avoir pied, inspirer, expirer, respirer, mettre sa tête sous l'eau..." Jusqu'à la conclusion, "Tout ce qui arrive à la piscine se passe aussi dans la vie..."

Le petit bain où on a pied. (c) Esperluète.

Il y a mille histoires à observer chez les baigneurs mouillés de Geneviève Casterman. Ou les secs, car il se passe aussi plein de choses au bord du grand bain. Chacun a sa manière de nager et cette diversité - plus de cent cinquante nageurs sont dessinés - enchante par sa neutralité, dans le respect et la tolérance. "Quitté le premier bassin où l'on évoluait sans peine de notre mer intérieure à la piscine municipale nager ne s'apprend pas sans mal" sont les mots qui ouvrent l'album.

Que se passe-t-il? L'eau monte. (c) Esperluète.

Quand la piscine devient la mer. (c) Esperluète.

Avec "Se jeter à l'eau", superbement dessiné, pensé et composé, Geneviève Casterman s'adresse aussi bien aux enfants qu'aux adultes. Ce qu'elle nous partage fait sourire et émeut quand ses mots ne résonnent pas profondément en nous. Une justesse qui s'accompagne aussi d'imagination comme lorsque la piscine s'échappe vers les grandes profondeurs de la mer, poissons, dauphins, méduses, crabes, pieuvre, algues, coraux et coffre au trésor y étant au rendez-vous pour faire la ronde avec les explorateurs en maillots et bonnets. Voilà un leporello charmant, tendre et joyeux pour tous les publics.

On arrive à l'autre bout du bassin, avec le plongeoir. (c) Esperluète



Geneviève Casterman apprécie le livre-accordéon. Il suffit de se souvenir des trois précédents qu'elle a publiés chez Esperluète, les superbes "Costa Belgica" (2008), "E 411" (2005) et "rue De Praetere" (1999, épuisé).





vendredi 9 novembre 2018

"Jour blanc", un livre-fleuve au sens premier

In "Jour blanc". (c) Allia.

Tout a commencé par hasard. Et par une blague.
Quand j'ai découvert un jour, bien longtemps après qu'il ait été posté, un commentaire sur une de mes notes de blog. "Très beau travail...mais un peu court jeune fille ;-p. !!!", était-il écrit à propos de "Pauline Kalioujny, lauréate 2018 du Grand prix de l'illustration de Moulins" pour son album "Promenons-nous dans les bois", un leporello (livre-accordéon) de 56 pages paru chez Thierry Magnier en 2017 (lire ici).

L'auteur du commentaire, Alexis Gallissaires, l'avait accompagné d'un lien menant à son "Jour blanc" (Allia, 70 pages), son second livre chez cet éditeur après "Jimmy" en 2006. Un leporello entièrement réalisé au crayon noir, long de 16,10 mètres! Pas d'explication en page de titre. Guère davantage dans les mots de l'auteur en quatrième de couverture: "Ce sera important. Ce sera essentiel. Ce sera faux." 

Il me restait donc à examiner "Jour blanc" en détail, sans chercher davantage à savoir à qui s'adressait le "jeune fille" du commentaire? C'est un ouvrage de bon format, pesant près d'un kilo, en papier épais, et qui cache bien son jeu. Rien en couverture ne laisse imaginer la fresque hallucinante et hallucinée que recèlent ses pages en accordéon. Expérience sensuelle, voyage vertigineux, tourbillon paranoïaque. Pour bien l'apprécier, le livre est à manipuler plutôt posé sur une table que sur les genoux car dérouler ce travail d'artiste double page par double page - ou plus - nécessite de l'espace.

(c) Allia.

L'immense frise est organisée en boucle. Il s'agit en réalité d'un seul dessin gigantesque qui se décline en de multiples séquences s'attelant les unes aux autres. Mots et dessins se répondent et se poussent chacun plus loin. "J'ai longtemps cherché comment organiser cette matière que je voulais asphyxiante", en dit l'auteur. "Jour blanc" est un cheminement échevelé entre rêves et cauchemars, ponctué de bribes de réalité.
"Il y a environ quatre ans", m'explique Alexis Gallissaires, "je songeais à un nouveau projet. Je voulais mêler à nouveau mes dessins à mes écrits. Depuis "Jimmy", mon travail avait beaucoup évolué. Mes envies aussi avaient changé. J'ai commencé à rassembler mes idées et les images affluaient naturellement. Cependant ces visions étaient martelées par le tambour des pages. Je voulais dessiner une rivière mais toutes mes intentions se trouvaient disséquées par l'intransigeance du format du livre. Même mes idées étaient conditionnées par la structure de cahier et les coups de poignard de ses pages. J'étais fatigué de ne pas trouver de solution et de courir après un désir impossible à assouvir. Ma foi en mon travail s'épuisait. J'ai souvent pensé abandonner, m'avouer vaincu.
Une nuit, j'ai décidé d'arrêter et d'enterrer ce rêve de fleuve. J'étais presque heureux. Mon livre était mort, mon avenir aussi.
Parfois l'inconfort a ce talent de changer notre regard sur ce qui nous entoure. Certaines situations hors du commun font resurgir des instincts dont on ignorait jusqu'alors l'existence. Quand j'ai eu devant moi cette longue table dans le lieu où je logeais, elle est apparue comme ma solution. Mon livre est devenu possible. Immédiatement, son hérédité fut révélée. J'ai revu la tapisserie de Bayeux, la colonne Trajan. J'ai repensé aux rouleaux de la Torah, aux codex mayas, aux fresques et bas-reliefs antiques. Je devais revenir à l'origine de la narration, aux bêtes noires et rouges sur les parois des cavernes. Je devais désapprendre le livre. Il me fallait être inculte.
J'ai commencé à dessiner. Dans ma tête, une petite fille chantait: "3 p'tits chats, 3 p'tits chats…" 
C'était évident. Je dessinais et écrivais en même temps. Les mots m'avouaient parfois leurs visages. Les figures démasquaient parfois le texte. J'étais heureux. Tout ceci était certainement inutile. Je ne m'en souciais pas. Tout l'était avant ça et le serait aussi après. J'étais au milieu de nulle part, à ma place. Je n'avais pas peur. Je savais que le papier savait tout, qu'entre les irrégularités du grain s'allongeaient déjà tous les dénouements. Je ne voulais écouter que ses vergetures car elles en savaient plus que moi. Alors j'ai regardé ces nuages et j'ai dessiné les secrets que mon ventre gardait.
Je ne voulais pas l' image comme le miroir de l'histoire. Je ne voulais pas qu'elle radote ce que les mots disaient plus simplement. Je voulais que les dessins soient l'inconscient du texte. Le seul bégaiement qu'il m'importait de montrer était celui de l'obsession, celle de Paul. J'imaginais cet "éternel retour". Dans ses répétitions seulement, l'avenir et le passé pourraient enfin mourir et ne plus jamais montrer que la paisible certitude du jour blanc. Je voulais dire combien la liberté est une épreuve, combien la contrainte peut être un refuge et que dans chaque fascisme, il y a le soulagement de l'obligation. Car, celui qui serre autour de son cou le collier des dictatures, se prémunit des brûlures de la responsabilité. 
Du deuil de cet ouvrage était né ce livre. Aujourd'hui, je ne m'en étonne plus. La mort est le berceau de chaque vie. La matière est en permanence recyclée comme dans un jeu de construction. Je voulais témoigner de ces métamorphoses et j'ai construit cet ouvrage comme une boucle, dans ses rondeurs tournent les miracles de la réincarnation.
"Jour blanc" est un objet unique que nous voulions pourtant rendre accessible au plus grand nombre. Allia a eu le courage de soutenir ce projet et de se battre pour qu'il existe. Chaque instant de sa production fut un défi technique. Le format du livre traditionnel a complètement découragé toutes les autres formes primitives de narration. Elles ont dû s'expatrier et tenter d'exister malgré tout dans la marginalité. Le "livre" est un objet sacré. C'est un lieu de savoir, de liberté et d'émancipation. Il affranchit. Paradoxalement, l'intelligence et l'évidence de sa structure ont aussi invalidé toutes les autres possibilités. Se faisant, ce classicisme formate aussi la pensée et la création. Une des lois fondamentales de la théorie de l'évolution veut que la contrainte engendre l'invention de réponses adaptatives. "Jour blanc" est le fruit de cet instinct."

(c) Allia.

En ouvrant "Jour blanc", on découvre le narrateur dans sa chambre. C'est la fin de la nuit. Il médite. Un hamster joue avec des fleurs de papier peint nées de courbes sinusoïdales comme sorties d'un graphique. Puis, tout de suite, images et propos s'emballent. Des pupilles se multiplient et se déforment, entrent en résonance avec les motifs muraux, glissent vers des analogies de forme comme les bonbons M & M's... Entrent d'autres hamsters, des têtes de Mickey. Le texte nous en dit plus sur l'identité du narrateur et son état de détresse.
"J’ai découpé des bandes de deux mètres dans mes rouleaux de papier et j'ai dessiné. Tout était simple les premiers temps. Quand le doute m’accaparait  alors c’est dans  dans la fatalité et l impossibilité d’abandonner que je trouvais suffisamment d’inconscience pour ne pas reculer.  Impossible de renoncer, j étais allé trop loin. Quand le plaisir a lui aussi disparu, j’ai persévéré en imaginant rembourser ainsi tous les chagrins, toutes les culpabilités et m’acquitter un peu au moins de cette dette contractée des années durant auprès de ceux que j aime tant et si mal pourtant."

(c) Allia.

On s'enfonce dans le rêve, dans des images où tout est à comprendre et à interpréter, ou à laisser infuser. Dans des mots qui ricochent toujours plus fort, s'enfoncer toujours plus loin, dans une quête où le temps et la gravité ont muté. Comme le héros, qui se livre de plus en plus. Son passé de travailleur, dans un autre pays, ses errances actuelles, ses manies et ses observations. Que ce soit dans sa chambre d'hôtel ou au fast-food voisin. Et toujours ce thème des aliénations qui transparaît dans les dessins, souvent très inquiétants, ces souvenirs de jeux d'enfant avec les formes abstraites, ces jeux graphiques qui rebondissent les uns sur les autres, ces images qui prolongent les mots, les déforment. Ici un visage dans un miroir, là des mains soldats, et partout des hamsters, des roues, des bulles, une tête de poisson ici, des yeux en séries là. Le vent du coin rendrait-il fou?
"Je souhaitais uniquement que mes intuitions défilent. J'ai accepté qu'elles n'avaient pas à être justifiées. Je voulais réprimer le consentement narcissique du motif. Les mystères ne seraient jamais des énigmes. Je devais uniquement voir et respecter l'injustice de leur existence. Etre un spectateur médusé par l'incompréhensible."
Les mots reprennent, en longues giclées, comme cédant à une panique. L'imprévu s'annonce-t-il? Inimaginable pour le narrateur qui veut suivre son protocole, se rappeler ces quelques jours de neige recouvrant tout de sa blancheur, ce "jour blanc", ces moments de bonheur, de contrôle, laminés par le retour de la boue.


"Paranoïa". (c) Allia.

"Dans un dessin intitulé "paranoïa", j'ai tenté de mettre en scène ce que modestement j'avais compris de ce mon court séjour dans l'illusion de la persécution. On y voyait un corps entouré d'une foule d'animaux de compagnie.
A mon sens, la paranoïa se manifeste entre autres dans le fait d'appréhender un élément autrefois amical ou au moins indifférent en tant que menace. Ainsi la méfiance naîtrait finalement des images du quotidien.
(c) Allia.
Ce compagnon si docile, dévoué et domestiqué dépendant qu'est l'animal de compagnie me semblait être l'emblème de ce que la folie déroute et enfin retourne contre le paranoïaque.
Les hamsters (les souris, les rats, mais uniquement les blancs sur qui les expériences sont menées en laboratoire) personnifient au sein de la frise les dangers (le fantasme alarmant de tout ce qui encercle la chambre de Paul).  Suivant le même raisonnement, les doigts sont les effets de la loi imparable et organisée de la dépendance."


Un dernier somme mène le narrateur à une autre urgence, une dépendance à de minuscules cailloux blancs, à une chimie dont il connaît le pouvoir et qu'il recherche. S'en suivent des visions graphiquement délirantes et une réflexion sur le noir du pétrole récolté, contagieux sur l'être humain, et le rappel de la rencontre avec Bill, déterminante, minante, les illustrations en attestent. Un évanouissement, une fuite, une halte dans cette chambre. Entre chaînes et jeux d'enfant jusqu'à la disparition finale.

"Jour blanc" est une œuvre d'art rare et exigeante qui récompense ceux qui s'y risquent.





jeudi 14 juin 2018

Pauline Kalioujny est la lauréate 2018 du Grand prix de l'illustration de Moulins

Pauline Kalioujny.

Promenons-nous à Moulins. Nous y rencontrerons peut-être Pauline Kalioujny qui vient d'être proclamée à l'unanimité du jury Grand prix de l'illustration 2018 pour son album "Promenons-nous dans les bois" (Editions Thierry Magnier, 56 pages, 2017). La jeune femme s'y trouvait en septembre dernier lors de la quatrième édition de la Biennale des illustrateurs (lire ici) pour une exposition aux Imprimeries réunies des originaux de cet album. Elle y retournera le 5 juillet pour recevoir son prix au MIJ (Musée de l'illustration jeunesse) et en vernir la nouvelle exposition, "C'est pas du jeu!" Le jury de Moulins a été séduit par ces images issues d'un travail de gravure, par la force d'expressivité des visages et par le jeu sur trois couleurs d’éveil incroyables.

Il s'agit de la deuxième récompense pour ce livre-objet, un leporello qui se déploie sur cinq mètres. Il avait reçu en janvier le prix Pitchou 2018, à la Fête du Livre Jeunesse de Saint-Paul-Trois-Châteaux.

"Promenons-nous dans les bois" se déplie. (c) Pauline Kalioujny.

Avec ses teintes chaudes de rouge et d'orange faisant bien ressortir la large place du noir, l'album "Promenons-nous dans les bois" revisite évidemment la célèbre comptine enfantine. Il lui ajoute toutefois des surprises et aborde avec espièglerie le sujet préoccupant de la déforestation. On retrouve certes dans ce leporello (frise) de plus de cinq mètres le chaperon, les animaux et le loup, mais pas toujours dans les formules qu'on leur connaît.


(c) Ed. Thierry Magnier.

Le texte est celui de la version originelle, parfois légèrement complétée ("Je mets mes poils", "Je mets mes dents", "Je mets mes griffes").  Pauline Kalioujny lui joint des illustrations, réalisées à la plume et à l'encre, qui envoient le lecteur dans une forêt vivante et fourmillante. Jusqu'à la chute où une enfant à califourchon sur un loup chasse les bûcherons venus couper les arbres de la forêt!

(c) Ed. Thierry Magnier.

La jeune artiste dit avoir eu besoin de "plusieurs mètres de papier aquarelle pour illustrer les pérégrinations d'un chaperon dans une forêt de petits traits à l'encre noire, grouillante d'animaux, de lutins, et de surprises parfois plus inquiétantes que ce bon vieux Loup…."


En cours de travail.


Les lauréats précédents du Grand prix
  • 2017 Beatrice Alemagna pour "Un grand jour de rien" (lire ici)
  • 2016 Emmanuelle Houdart pour "Ma mère" (lire ici)
  • 2015 Michel Galvin (lire ici)
  • 2014 Delphine Jacquot (lire ici)
  • 2013 May Angeli (lire ici)
  • 2012 Jean-François Martin
  • 2011 Zaü
  • 2010 Régis Lejonc
  • 2009 Anne Herbauts
  • 2008 Juliette Binet