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vendredi 16 janvier 2015

C'est comment, d'être le fils d'Arthur Wise?



Stuart Nadler. Voilà le nom d'un jeune écrivain américain à retenir. Il a été distingué en 2012 comme l'un des cinq meilleurs auteurs de moins de trente-cinq ans de l'année par la National Book Foundation, en même temps notamment que Justin Torres, auteur du remarquable premier roman "Vie animale" ("We the animals", traduit de l'américain par Laetitia Devaux, L'Olivier, 2012). Il avait alors publié un recueil de sept nouvelles impressionnantes de maîtrise, "Le livre de la vie" ("The book of life", traduit de l'américain par Bernard Cohen, Albin Michel, 2013).

Pour le reste, on sait qu'il a grandi à Boston, où il vit toujours avec son épouse, qu'il sort de l'université de l'Iowa où enseigne Marilynne Robinson, qu'il est lauréat du "Truman Capote Fellowship", qu'il est passé par l'université du Wisconsin et qu'il n'a plus peur de l'avion. Son âge? Mystère! Je dirais 35 ans actuellement.

Nous parvient aujourd'hui la traduction du premier roman de Stuart Nadler, le très beau et très américain "Un été à Blue Point" ("Wise men", traduit de l'américain par Bernard Cohen, Albin Michel, 422 pages).
Un livre qui se déroule en grande partie à Cape Cod, cet endroit où il fallait avoir une maison secondaire quand on était un Américain de l'Est dans les années 50 et 60. A remarquer qu'on le comprend, le lieu est paradisiaque.

C'est donc là, à Cape Cod, que Robert Wise installe sa petite famille, à savoir sa femme et son fils de dix-sept ans, en 1952. "Si la première partie de sa vie avait été une bataille pour mon père, Bluepoint en symbolisait la victoire", lit-on. L'avocat vient de remporter son premier grand procès qui fera entrer le fils d'immigré juif qu'il est dans la catégorie des gens riches. Il n'y pénètre pas seul. Il a un associé, Robert Ashley, soldat américain qui lui a sauvé la vie à Cherbourg durant la Seconde Guerre mondiale, et à qui il voue une reconnaissance éternelle. Le célibataire s'installe dans une autre maison du Cape Cod, un peu plus bas sur la colline qui descend vers la mer.

Tout baigne? Oui et non. Car si l'existence dorée convient parfaitement bien à Robert Wise et à son épouse, elle coince dans la gorge de leur fils, Hilton Samuel Wise. A dix-sept ans, on est facilement déboussolé, lui concède le romancier. Ce que voit le narrateur,  c'est l'autre côté du décor en or de plus en plus massif. Le serviteur noir, Lem Dawson, acheté avec la maison, traité comme un boy. La nièce de ce dernier, Savannah, qui vit comme elle le peut avec son aventurier de père même si ce dernier eut des heures de gloire comme joueur de base-ball, et dont il tombe immédiatement amoureux, sans le savoir lui-même. Déboussolé... au risque de se noyer.

Stuart Nadler. (c) Nina Subin.
"Hilly a toujours essayé",  me dit Stuart Nadler, de passage à Bruxelles, "et c'est le cœur du livre, de racheter son péché d'être né dans un monde privilégié. Il est touché par la question raciale aussi, en tant que jeune homme d’abord, en tant que journaliste plus tard. Il a une tendance à l'expiation et le réflexe de tenter de sauver des femmes condamnées."

On pourrait aussi résumer ce beau livre dans la question qu'adresse plus tard Lauren, une autre adolescente en recherche, à Hilly alors adulte: "C'est comment, d'être le fils d'Arthur Wise?"

Toute l'ossature de ce roman plein de finesse se trouve dans cette relation père-fils et dans les trous de celle-ci jusqu'à la peut-être réconciliation finale. "Oui, je n'y ai pas pensé consciemment. Quand on s'intéresse à des personnages imparfaits, on découvre plein de choses sur eux en écrivant leurs  péchés et ceux des autres. C'est une réconciliation qu’on cherche."

On parcourt aussi soixante ans d'histoire des Etats-Unis dans ce livre en trois parties (1952, 1972, 2012), vus par l’œil du narrateur: "Sa voix s’est imposée à la première personne dès le début", se souvient le romancier. "J'ai toujours eu envie d'écrire un roman sur une longue période de temps. 1947 est le vrai début du livre. C'est aussi l'année où les Noirs ont pu intégrer les équipes de sport. 1952 a été une année extraordinaire, le début de la guerre froide. En 1972, il y a eu le rapport du Pentagone sur le Vietnam, Nixon a été réélu. Ce fut une année cruciale et l'aube du pessimisme américain. Il est difficile d'écrire un roman sur autant de temps à la première personne. J'ai choisi de faire des séquences temporelles plutôt que de raconter chaque année. J'ai opté pour de grandes époques avec des flash-backs comme l'accident d’avion du père à la fin."

On découvre encore le monde des cabinets d'avocats qui s'enrichissent à la suite d'accidents - d'avions dans le cas des associés Wise & Ashley. Sur le dos des compagnies d'aviations, en prélevant un pourcentage des indemnités qu'ils obtiennent pour les victimes. Au point de devenir parfois les experts dans des contrats ultérieurs. Un cynisme diablement bien montré.

Un événement peut-il avoir des conséquences sur toute une vie? La chute d'un avion en 1947 pour le père, la rencontre avec Savannah en 1952 pour le fils, d'autres éléments dont on laissera la surprise? La question apparaît en filigrane, tout comme la relation entre les deux associés qui, au début, s'échangent du courrier en envoyant le "boy" porter leurs missives à travers la colline de Cape Cod.

"Un été à Bluepoint" est à la fois un roman d'amour et de culpabilité. Pour Stuart Nadler, "c'est plus un roman d'amour que de culpabilité mais l'un et l'autre sont présents. Qu'on le veuille ou non, la culpabilité est un fait de la vie auquel on ne peut pas échapper. Mais certains y échappent plus que d’autres." Hilly conserve l'idée de Savannah dans un coin de sa tête, même quand les années passent par dizaines. Il n'en a reçu qu'un baiser en 1952 dont il apparaît l'otage. Il attend sa belle, il la cherche partout. "Mon personnage a une vision très sentimentale de l'amour. Il s'accroche à ce baiser, pour des raisons de désillusion sentimentale, pas pour vivre cet amour. Son obsession est un peu borderline. Il en est le prisonnier volontaire. Il n'a eu qu'un baiser, s'il avait eu davantage, que se serait-il passé?"

Cela évite à Hilly de vivre sa vie, jusqu'au jour où son père qui a toujours eu de l'ascendant sur lui en décide autrement. "Je ne connais pas des gens qui soient aussi riches qu'Arthur Wise", m'explique l'Américain, "mais je connais des hommes qui lui ressemblent beaucoup. Des gens qui sont partis de rien, qui ont connu le succès et qui ont toujours cet appétit pour la réussite."

Et par rapport à son goût pour le commandement? "Une partie du livre est sur l'image que donnent les gens et sur ce qu'ils sont vraiment. Pendant longtemps, Hilton a eu une vision superficielle de son père, à la fin, il comprend les mécanismes de défense qu'il a mis en place pour se protéger."

Est-ce un effet de la guerre ou était-il comme ça avant? Prendre des revanches sur tout le monde parce qu'il avait été sauvé? Décider de tout et de tous, même du mariage de son fils? "La guerre? Je ne sais pas. Il n'est pas rentré le même de la guerre mais je n'ai pas beaucoup exploré cela. Quand on a été au combat de si près et comme il a été sauvé par son camarade Robert, c'est compliqué d’échapper aux séquelles. Mes deux grands-pères ont pris part à la Seconde Guerre mondiale mais aucun des deux ne m'en a jamais parlé."

"Un été à Blupoint" entrelace agréablement deux points de vue de l'Amérique. Et, avec les multiples histoires qu'il décrit, il nous donne à aimer le fils bien entendu, mais aussi le père, et leurs proches.




mardi 4 novembre 2014

Mission accomplie pour les jurés du Médicis


Fondé en 1958 par Gala Barbisan et Jean-Pierre Giraudoux, le prix Médicis se donne pour mission de couronner un ouvrage dont l'auteur débute ou n'a pas encore une notoriété correspondant à son talent. But parfaitement atteint avec les lauréats 2014, dans chacune des sections.

Réuni à son habitude au restaurant La Méditerranée, place de l'Odéon, ce mardi 4 novembre, le jury du prix Médicis a en effet récompensé  Antoine Volodine et son "Terminus radieux" (Seuil, 624 pages) en catégorie roman français. L'auteur aux quatre pseudonymes l'a emporté au premier tour de scrutin par  huit voix contre une pour Laurent Mauvignier ("Autour du monde", Minuit). Rappelons qu'il n'y avait pas eu de troisième sélection.

Né en 1950, ce forçat du travail pratiquant le "post-exotisme" aligne un nombre considérable de romans chez de nombreux éditeurs. On en recense une vingtaine sous le nom d'Antoine Volodine, depuis 1985, chez Denoël, Minuit, Gallimard, Seuil. Sans oublier quelques traductions du russe chez Denoël, Flammarion et aux Editions de L'Olivier.

Et sous ses autres identités?
En tant qu'Elli Kronauer, il signe entre 1999 à 2001 cinq romans pour adolescents, inspirés par la Russie, à l'école des loisirs. On le retrouve chez le même éditeur avec dix autres romans pour adolescents, de 2002 à 2011, sous le nom de Manuela Draeger. Un pseudo qu'il utilise aussi pour deux romans publiés aux Editions de L'Olivier, en 2010 et 2012. Est-ce assez pour un seul homme? Bien sûr que non. C'est toujours le même romancier qui se fait cette fois appeler Lutz Bassmann quand il publie aux Editions Verdier, quatre romans pour le moment, entre 2008 et 2012.

Avec tout cela, l'excellent romancier n'avait ramassé que deux récompenses, le prix du Livre Inter 2000 pour "Des anges mineurs" (Seuil) et le Grand prix de l’imaginaire en 1987 pour "Rituel du mépris" (Denoël). Grâces soient rendues aux jurés du Médicis, Emmanuèle Bernheim, Michel Braudeau, Dominique Fernandez, Anne F. Garréta, Patrick Grainville, Frédéric Mitterrand, Christine de Rivoyre, Alain Veinstein et Anne Wiazemski.

Dans "Terminus radieux", Antoine Volodine revient à son inspiration russe en mettant en scène des morts-vivants, des princesses et des corbeaux obstinés à poursuivre le rêve soviétique, dans une Sibérie rendue inhabitable par des accidents nucléaires. Le début du roman est à lire ici.


Le prix Médicis du roman étranger a été décerné à l’Australienne Lily Brett pour son sixième roman mais le premier disponible en français, "Lola Bensky" (traduit de l’anglais par Bernard Cohen, La grande ourse, 270 pages). Une découverte donc que ce livre très autobiographique, qui raconte l’histoire  d'une jeune journaliste de rock un peu naïve qui, lorsqu'elle n’interviewe pas Mick Jagger ou Jimi Hendrix, pense au prochain régime alimentaire qu'elle va suivre. Hommage aux génies du rock des années 60 et 70, il retrace aussi le destin d'une femme, fille de rescapés de la Shoah, qui se bat contre ses fantômes avec humour, tendresse et générosité.

Lily Brett est née en Allemagne en 1946 dans un camp de personnes déplacées. Ses parents se marient dans le ghetto de Lodz (Pologne), puis sont séparés à leur arrivée au camp d'Auschwitz. Ils survivent à la Shoah et se retrouvent quelques mois après la fin de la guerre. En 1948, la famille émigre en Australie, à Melbourne, où Lily Brett grandit. A l’âge de 19 ans, elle est embauchée par un magazine de rock australien et interviewe des dizaines de musiciens, y compris ceux qui deviendront des légendes du rock, comme Jimi Hendrix, Mick Jagger, Janis Joplin, Brian Jones… Sa vie s’articule alors autour de l’écriture. Romancière et poète, elle vit aujourd’hui à New York.


Enfin, Frédéric Pajak, né en 1955, encore un homme doué mais méconnu, a été désigné prix Médicis de l'essai pour "Manifeste incertain 3" (Editions Noir sur blanc, 224 pages) par cinq voix contre quatre pour Jean-Yves Jouannais ("Les barrages de sable", Grasset) au deuxième tour.

Il s'agit du troisième volume d’une série commencée en 2012 et il a comme décor Paris en 1939, pendant la "drôle de guerre". L'écrivain et philosophe Walter Benjamin a été interné dans un camp de travailleurs à Nevers puis libéré sur pression de ses amis. Il s'enfuit de la capitale à l'arrivée des troupes de la Wehrmacht. Commence alors pour lui une errance dans le Midi puis dans les Pyrénées, jusqu'au poste-frontière espagnol de Port-Bou où, menacé d'être livré à la Gestapo, il se donne la mort.

Le récit s'entrecroise avec une évocation du poète américain Ezra Pound, exilé à Rapallo, au nord de l’Italie fasciste, dont il partage aveuglément les opinions. À Rome, le poète rencontre Mussolini dans le but de se mettre à son service, mais celui-ci décline la proposition, convaincu d’avoir affaire à un esprit dérangé. Arrêté en 1944 par les Américains, condamné pour trahison, il est enfermé à Pise dans une cage en plein air, avant d'être interné durant treize ans dans son pays.

Deux figures antagoniques qui dessinent une époque, petites histoires dans la grande, écho ancien du temps présent.

Bien entendu, les trois lauréats 2014 étaient présents à Paris et ont posé pour "Livres-Hebdo".

Antoine Volodine, Lily Brett et Frédéric Pajak devant les jurés. (c) Olivier Dion.