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mercredi 24 novembre 2021

C'est quoi, être féministe en 2021?

Tristane Banon. (c) Lou Sarda.

Ce mercredi, une émission radio sur le harcèlement scolaire: "Des experts aideront vos enfants et petits-enfants à répondre aux moqueries, violences physiques, insultes, racket… A ne plus être des victimes… Ils leur donneront la confiance nécessaire pour se défendre…" Difficile de ne pas faire le rapprochement avec le nouveau livre de Tristane Banon, "La paix des sexes" (Editions de l'Observatoire, 186 pages), interrogeant entre autres le statut de la victime, qui suscite une foule de commentaires pour le moins désobligeants sur les réseaux sociaux. Un essai que j'ai lu avant de rencontrer son auteure mardi à Bruxelles.

Rappelons que Tristane Banon est la jeune femme qui, en 2011, en pleine affaire du Sofitel de New York, a porté plainte contre Dominique Strauss-Kahn pour tentative de viol sur elle en 2003 - elle avait 23 ans. Huit ans après. Trop tard, juge-t-elle actuellement.

Aujourd'hui, Tristane Banon a 42 ans. Elle est mariée, "avec un époux formidable". Elle a deux enfants, une petite fille de six ans, un petit garçon de vingt-et-un mois. "Quelle est la société qu'on me propose et qu'on propose à mes enfants? Cela m'inquiète. Et je pense que le climat mortifère actuel ne s’attaque pas aux vrais problèmes." Romancière, chroniqueuse, elle publie cet essai culotté qui interroge crânement le néo-féminisme et plaide ardemment pour qu'une femme qui a été victime puisse dépasser ce statut. Non pas l'effacer mais passer outre. En sachant toutes les difficultés que ce dépassement suppose. Et l'aide qu'il demande. Ne plus être victime, être libre. Elle écrit:
"Je suis une femme, je ne suis pas une victime, je l'ai été, ces choses-là passent.
Quand le statut de victime tend à devenir une valeur ajoutée, un anoblissement que certaines veulent acquérir à tout prix comme on cherche à atteindre un statut social, je pense, au contraire, qu'héroïser la victime plutôt que de vouloir la respecter, c'est tuer la guerrière, assassiner la créatrice, valoriser la soumise, poser un interdit sur le fait que la femme soit l'égale de l'homme."
Citant abondamment Simone de Beauvoir et Voltaire, elle souhaite sortir de l'ornière où les néo-féministes enferment les femmes victimes pour réhabiliter la lutte qu'est l'égalité des sexes. Obtenue en théorie, pas toujours mise en pratique.
"Je ne dis pas que les femmes ne rencontrent pas, encore aujourd'hui, bien des maux qu'il faut vouloir guérir, je dis que les inscrire dans une guerre des sexes perpétuelle, en appelant à la rescousse le passé d'une société au sexisme systémique clairement établi, ne convient pas.
La guerre des genres est un tango funeste qui conduira à sa perte notre égalité lumineuse.
Apprendre à s'unir plutôt qu'à se désunir, avancer dans le même sens, ne fût-ce que par instinct de survie, est notre seule issue face aux combats qu'il nous reste à mener. Désormais que les lois de l'égalité existent, c'est à nous tous de réfléchir aux moyens de les faire appliquer, c'est à nous tous de nous éduquer. Et d'éduquer les autres. Bien des batailles féministes restent à mener, s'aliéner la moitié de l'humanité pour y parvenir est une hérésie."
Un programme qui diffère de celui des néoféministes. Humaniste, Tristane Banon veut permettre aux femmes victimes d'aller de l'avant. Elle est adepte de la nuance et questionne l'éducation. C'est petit qu'on peut réfléchir à la notion de consentement, c'est grand qu'on est confronté à l'absence de solidarité lors de violences. Où en est l'égalité entre les hommes et les femmes? En vingt chapitres complétés de l'"appel des 164 personnalités pour défendre les enfants" qu'elle a impulsé en février 2021 (réclamant que le seuil à partir duquel un mineur peut consentir à un acte sexuel soit fixé à 15 ans et 18 ans pour les affaires d'inceste et non à 13) et d'une chronologie de l'égalité des sexes en France, "La paix des sexes" couvre à peu près tous les sujets qui fâchent - dont ceux du voile et du silence face aux talibans de Kaboul - et réfléchit, sans nier les dommages passés et actuels, à d'autres manières de les envisager. 

Pour Tristane Banon, la question du consentement demande un meilleur traitement de la plainte implique l'éducation dès le plus jeune âge. Elle interroge la notion d'assignation à résidence victimaire. "La question est de savoir si nous voulons vivre en démocratie ou en victimocratie", écrit-elle. Elle revient sur l'affaire Mila, oubliée par les féministes. Elle argumente contre la présomption de véracité, au nom du droit. Contre la reconnaissance de l'emprise en cas de viol, déresponsabilisant la femme. "Le droit n'a pas vocation à être moral, le droit a vocation à être le même pour tous", plaide-t-elle, précisant que ce sont les comportements qui doivent changer. Elle dénonce le terme fourre-tout qu'est devenu le mot "féminicide". Elle ajoute: "Chaque victime de violences conjugales, morte ou vive, a croisé des regards qui sont autant de complices. Nos silences sont coupables. (...) Il ne s'agit pas de la [la femme] rendre coupable de son sort, il s'agit de la rendre actrice de la solution, et de prendre, tous, notre part de responsabilités."
On peut ne pas être d'accord avec Tristane Banon mais il faudrait d'abord lire son essai et le lire jusqu'au bout avant d'émettre une opinion ou d'éructer contre elle.

Quelques questions à Tristane Banon

Pourquoi avoir écrit ce livre?
Je n'ai pas écrit ce livre pour me payer les néoféministes. Je n'ai pas le goût de la guerre. J'ai écrit ce livre parce que je veux que le féminisme soit de l'humanisme et que l'humanisme soit du féminisme. J'ai vu autant d'hommes que de femmes soutenir le féminisme.

C'est quoi, être féministe aujourd'hui?
Depuis 2011, année où j'ai dénoncé DSK, j'ai de plus en plus de peine à répondre. Ça dépend de quel féminisme on parle. J'ai donc cherché des textes référents. Les incontournables, Simone de Beauvoir, Élisabeth Badinter, Caroline Fourest. Je n'ai pas trouvé de féministe actuelle qui me ressemblerait. Je n'avais pas une folle envie de faire ce livre, d'aller à la guerre. J'ai soufflé l'idée du livre à beaucoup de monde. Sans succès. Alors je m'y suis collée.

Qu'y trouve-t-on?
Dans le livre, je propose un féminisme nuancé, un féminisme universaliste pour ceux qui ne se retrouvent pas dans la radicalisation du féminisme actuel. J'ai voulu pointer les lieux du sexisme et travailler à des pistes en vue de l'égalité.
La dénonciation permanente est utile pour mettre les problèmes sur le devant de la scène. Mais il n'y a rien derrière actuellement. Par exemple, dans le cas du meurtre sur conjoint, il y a toujours des voisins, des collègues, des amis du mari, qui ont vu et/ou su la violence dont était victime la femme. Mais ils n'ont rien fait. Par lâcheté ou en invoquant le respect de la vie privée. Moi je dis qu'il y va de la responsabilité collective des hommes et des femmes. Et je veux qu'il y ait des moyens d'agir.

Que proposez-vous?
Je veux de l'éducation, à l'école puisque c'est l'endroit où atteindre tous les enfants. A la maison, mais c'est souvent plus compliqué. Qu'on aborde notamment la question du consentement. J'ai été troublée et choquée par un témoignage que je viens de recevoir où une femme battue me dit qu'elle pensait que la première  séances de coups faisait partie du mariage. Ne pourrait-on pas imaginer que le jour du mariage, devant le maire, il soit dit que le mariage impose de ne pas porter atteinte à l'intégrité physique de la personne? Que cela soit dit pour l'homme puisque c'est lui qui, le plus souvent, est violent, mais que la femme entende aussi cette parole et s'autorise dès lors à réagir en cas de nécessité.
Je veux aussi que si on ne donne pas la parole aux filles, elles sachent qu'elles peuvent la prendre. Il faut le leur dire et le leur répéter.








jeudi 4 novembre 2021

Le prix de Flore pour Abel Quentin

Abel Quentin. (c) Audrey Dufer.

C'est pour son second roman, "Le Voyant d'Etampes" (Editions de l'Observatoire, 384 pages), lauréat du prix Maison Rouge, qu'Abel Quentin, déjà remarqué pour son premier roman (lire ici), remporte ce jeudi 4 novembre le prestigieux Prix de Flore, au premier tour de scrutin, par huit voix contre quatre à Maud Ventura ("Mon mari", L'Iconoclaste). L'avocat pénaliste, actuellement commis d'office à la défense de l'un des logisticiens présumés des attaques du 13 novembre 2015, écrit évidemment sous un nom de plume. Son vrai nom est Albéric de Gayardon. Son métier lui permet de côtoyer au plus près les humains et leurs failles et fait de lui un écrivain nourri de ces expériences. C'était le cas avec "Sœur", ce l'est avec le "Voyant d'Etampes".

On y suit Jean Roscoff, un universitaire alcoolique et fraîchement retraité, raté et talentueux, qui se lance dans l'écriture d'un livre pour se remettre en selle. Son "Voyant d'Étampes" doit être un essai sur un poète américain méconnu qui se tua au volant dans l'Essonne, au début des années 60. Mais le sujet est piégé. L'essayiste est accusé d’appropriation culturelle! Un thème bien dans l'air du temps qui donne l'occasion à Abel Quentin l'occasion de nous embarquer dans un roman virevoltant et prenant, un peu désabusé, un peu noir, qui scrute notre société. Il nous raconte la chute d'un anti-héros romantique et cynique, à l'ère des réseaux sociaux et des dérives identitaires. Et dresse, avec humour, le portrait d'une génération.

Encore un livre dans le livre remarqueront ceux qui ont déjà lu le prix Goncourt 2021 (lire ici). 

Si Abel Quentin pourra empocher les 6.150 euros dont est doté le prix de Flore, pas sûr qu'il puisse profiter du verre de Pouilly quotidien pendant un an au café de Flore, dans un verre gravé à son nom, auquel ses lauriers d'aujourd'hui lui donnent droit, car il est actuellement installé à... Etampes.

Jury: Frédéric Beigbeder, Jacques Braunstein, Manuel Carcassonne, Carole Chrétiennot, Michèle Fitoussi, Jean-René Van der Plaetsen, François Reynaert, Jean-Pierre Saccani, Bertrand de Saint-Vincent, Christophe Tison, Philippe Vandel et Arnaud Viviant.
 

Attributions

Prix Envoyé par la poste (26 août)
  • Julie Ruocco pour son premier roman "Furies" (Actes Sud)

Prix du Roman Fnac (6 septembre)
  • Jean-Baptiste del Amo pour "Le fils de l'homme" (Gallimard)

Prix Blù Jean-Marc Roberts (15 septembre)
  • Mathieu Palain pour "Ne t'arrête pas de courir" (L'Iconoclaste).

Prix Senghor (17 septembre)
  • Annie Lulu pour son premier roman, "La mer Noire dans les grands lacs" (Julliard)

Prix François Billetdoux (24 septembre)
  • Robert Bober pour "Par instants, la vie n'est pas sûre" (P.O.L.)

Prix Nobel de littérature (7 octobre)
  • Abdulrazak Gurnah, écrivain tanzanien dont trois livres ont été traduits en français mais sont actuellement indisponibles

Prix de la Fondation Prince Pierre de Monaco (12 octobre)
  • Annie Ernaux, pour l'ensemble de son œuvre (Gallimard principalement)
  • Abigail Assor, bourse de la Découverte pour "Aussi riche que le roi" (Gallimard)

Prix du Premier roman (18 octobre)
  • Maud Ventura pour "Mon mari" (L'Iconoclaste) en littérature française 
  • Daniel Loedel pour "Hadès, Argentine" ((traduit de l'anglais par David Fauquemberg, La Croisée) en littérature étrangère 
  • Mention spéciale à Gisèle Berkman pour "Madame" (Arléa)

Prix de la langue française (20 octobre)
  • Pierre Bergounioux, "dont l'œuvre contribue de façon importante à illustrer la qualité et la beauté de la langue française."

Prix Guez de Balzac (21 octobre)
  • Michel Deguy

Prix Femina (25 octobre)

Romans français
  • Clara Dupont-Monod pour "S'adapter" (Stock)
Romans étrangers
  • Ahmet Altan pour "Madame Hayat" (traduit du turc par Julien Lapeyre de Cabane, Actes Sud)
Essais
  • Annie Cohen-Solal pour "Un étranger nommé Picasso" (Fayard),

Prix Médicis (26 octobre)

Romans francophones
  • Christine Angot pour "Le Voyage dans l'Est" (Flammarion)
Romans étrangers
  • Ahmet Altan pour "Madame Hayat" (traduit du turc par Julien Lapeyre de Cabanes, Actes Sud)
Essais
  • Jakuta Alikavazovic pour "Comme un ciel en nous" (Stock)

Prix Victor Rossel (27 octobre)
  • Philippe Marczewski pour "Un corps tropical" (Inculte)

Grand prix du roman de l'Académie française (28 octobre)
  • François-Henri Désérable pour "Mon maître et mon vainqueur" (Gallimard)

Prix Décembre (29 octobre)
  • Xavier Galmiche pour "Le poulailler métaphysique" (Le Pommier)

Prix Goncourt (3 novembre)
  • Mohamed Mbougar Sarr pour "La plus secrète mémoire des hommes" (Philippe Rey)

Prix Renaudot (3 novembre)

Romans
  • Amélie Nothomb pour "Premier sang" (Albin Michel, lire ici)
Essais
  • Anthony Palou pour "Dans ma rue y avait trois boutiques" (Presses de la Cité)

Sélections

Prix de Flore (4 novembre)
  • "Grande couronne", de Salomé Kiner (Christian Bourgois)
  • "Wonder Landes", d'Alexandre Labruffe (Verticales, lire ici)
  • "Mobylette", de Frédéric Ploussard (Héloïse d'Ormesson)
  • "Feu", de Maria Pourchet (Fayard)
  • "Le voyant d'Etampes", d'Abel Quentin (L'Observatoire)
  • "Mon mari", de Maud Ventura (L'Iconoclaste)

Grand prix de littérature américaine (8 novembre)
  • "Les Prophètes", de Robert Jones Jr, traduit par David Fauquemberg (Grasset)
  • "Où vivaient les gens heureux", de Joyce Maynard, traduit par Florence Lévy-Paolini (Philippe Rey)
  • "Olive", d'Elizabeth Strout, traduit par Pierre Brévignon (Fayard)

Prix Wepler (8 novembre)

Contrairement à de nombreuses distinctions littéraires, le Prix Wepler-Fondation La Poste ne dévoilera pas de seconde liste des ouvrages en lice. Il a en effet été créé dans le but de soutenir une sélection de livres dans sa diversité, et de donner un élan, de la visibilité et un destin à tous les écrivains désignés par le jury 2021.

  • "Si maintenant j'oublie mon île", de Serge Airoldi (L'Antilope)
  • "Comme un ciel en nous", de Jakuta Alikavazovic (Stock)
  • "Le Roman de Jim", de Pierric Bailly (P.O.L)
  • "Petites Cendres ou la capture", de Marie-Claire Blais (Seuil)
  • "Mort aux girafes", de Pierre Demarty (Le Tripode)
  • "Rivage au rapport", de Quentin Leclerc (L'Ogre)
  • "Un corps tropical", de Philippe Marczewski (Inculte)
  • "Ultramarins", de Mariette Navarro (Quidam)
  • "Hors gel", d'Emmanuelle Salasc (P.O.L)
  • "La Plus Secrète Mémoire des hommes", de Mohamed Mbougar Sarr (Philippe Rey)
  • "La Semaine perpétuelle", de Laura Vazquez (Sous-Sol)
  • "Mahmoud ou la montée des eaux", d'Antoine Wauters (Verdier)

Prix Interallié (17 novembre)
  • "Ne t'arrête pas de courir", de Mathieu Palain (L'Iconoclaste) 
  • "On ne parle plus d'amour", de Stéphane Hoffmann (Albin Michel)
  • "Mon maître et mon vainqueur", de François-Henri Désérable (Gallimard) 
  • "Bellissima", de Simonetta Greggio (Stock)

Prix Albert-Londres du Livre (15 novembre)
  • "Flic, un journaliste a infiltré la police", de Valentin Gendrot (Editions Goutte d'or)
  • "Les Serpents viendront pour toi", d'Emilienne Malfatto (Les Arènes Reporters)
  • "La Honte de l'Occident", d'Antoine Mariotti (Tallandier)
  • "Toxique", de Sébastien Philippe et Tomas Statius (Puf - Disclose)

Prix des 5 continents de la francophonie (16 décembre)
  • "Ceux qui sont restés là-bas", de Jeanne Truong (Gallimard)
  • "Dans le ventre du Congo", de Blaise Ndala (Mémoire d'encrier )
  • "Héritage", de Miguel Bonnefoy (Rivages)
  • "Le Jardin du Lagerkommandant", d'Anton Stoltz (Maurice Nadeau)
  • "Les Lumières d'Oujda", de Marc Alexandre Oho Bambe (Calmann-Lévy)
  • "Les Orphelins", de Bessora (JC Lattès)
  • "Le Palais des deux collines", de Karim Kattan (Elyzad 
  • "Pas même le bruit d'un fleuve", d'Hélène Dorion (Alto)
  • "Soleil à coudre", de Jean d'Amérique (Actes Sud)
  • "Les villages de Dieu", d'Emmelie Prophète (Mémoire d'encrier)

Prix Jean Giono (décembre)
  • "Le fils de l'homme", de Jean-Baptiste Del Amo  (Gallimard)
  • "Les bourgeois de Calais", de Michel Bernard (La Table Ronde)
  • "Milwaukee blues", de Louis-Philippe Dalembert (Sabine Wespieser)
  • "S'adapter", de Clara Dupont-Monod (Stock)
  • "Mohican", d'Éric Fottorino (Gallimard)
  • "Le voyant d'Etampes", d'Abel Quentin (L'Observatoire)
  • "Pleine terre", de Corinne Royer (Actes Sud)
  • "La Plus Secrète Mémoire des hommes", de Mohamed Mbougar Sarr (Philippe Rey)
  • "Sur les toits", de Frédéric Verger (Gallimard)

Et aussi

Prix Mémorable
  • "André-la-poisse", d'Andreï Siniavski (Typhon, lire ici)
  • "Ardinghera", de Régis Messac (La Grange Batelière)
  • "Confession d'un rebelle irlandais", de Brendan Behan, traduit de l'anglais par Mélusine de Haulleville (L'Échappée)
  • "Chant des plaines", de Wright Morris, traduit de l'anglais par Brice Matthieussent (Christian Bourgois)
  • "Hemlock", de Gabrielle Wittkop (Quidam)
  • "La vie seule", de Stella Benson, traduit de l'anglais (Angleterre) par Leslie de Bont (Cambourakis)
  • "Les Jardiniers du bitume et La Grande Descente", de Roger Riffard (Bouclard)
  • "Les ratés de l'aventure", de Titaÿna (Marchialy)
  • "Tea rooms", de Luisa Carnés, traduit de l'espagnol par Michelle Ortuno (La Contre Allée)
  • "Romance in Marseille", de Claude McKay, traduit de l'anglais par Françoise Bordarier & Geneviève Knibiehler (Héliotropismes)

lundi 9 mars 2020

E1P2FDL 1 Prix 1ère, premier prix pour "Sœur"

Encore un peu de Foire du Livre de Bruxelles, E1P2FDL

Au hasard de mes pérégrinations, entre rendez-vous fixés et rencontres de hasard.

L'édition 2020, la cinquantième, la cinquième où l'entrée est gratuite, a été suspendue à l'avancée du coronavirus. Mais le Covid-19 n'a eu raison ni de la Foire, ni de l'enthousiasme des lecteurs. On a dénombré 60.000 visiteurs dans les allées de Tour & Taxis au cours des quatre jours (du jeudi 5 au dimanche 8 mars), 12.000 de moins que l'an dernier, mais l'on sait pourquoi.
Cap sur la Suisse l'an prochain, du 25 au 28 février 2021.

Abel Quentin. (c) Audrey Dufer.


Avocat pénaliste originaire de Lyon mais résidant et exerçant à Paris, Abel Quentin est tout remué par l'attribution de premiers lauriers à son premier roman, "Sœur" (Editions de l'Observatoire, 251 pages, août 2019). Il est en effet le lauréat 2020 du prix Prem1ère (lire ici) de la RTBF. Rappelons que son livre a figuré dans la première sélection pour le prix Goncourt 2019.

Proclamation.
"Ce prix est la première reconnaissance officielle", nous dit-il, venu à Bruxelles rencontrer les jurés et les organisateurs du prix. "C'est hyper émouvant. Cela me fait plaisir que ce soit à Bruxelles car plein de choses me rattachent à la Belgique. Notamment que le titre "Sœur" a été trouvé dans le Thalys et que je suis aux Editions de l'Observatoire avec une romancière belge, Odile d'Oultremont (NDLR: lire ici)."


"Sœur" est un excellent premier roman qui frappe autant par le fond que par la forme. Il séduit et enchante le lecteur par sa composition travaillée et par la justesse de son ton sur un sujet difficile: la radicalisation islamiste de Jenny, une ado de province mal dans sa peau.

Abel Quentin a l'écriture prenante, le vocabulaire précis, un sacré sens de l'intrigue et la capacité à donner vie à ses personnages. Quand on rencontre Jenny, 14 ans, en pleine crise d'adolescence, en rébellion contre tout, tous et surtout contre elle-même, on la voit vraiment. Se disputer avec ses parents qui n'ont rien fait pour mériter une fille pareille. S'isoler au lycée où son physique disgracieux ne l'aide pas et où elle souffre de harcèlement. Se réfugier dans sa chambre où elle écoute de la musique et lit avec passion. Une pièce dont les murs sont recouverts de posters de Harry Potter, héros de papier qui est devenu un mode de vie chez Jenny.

On se doute que ça va mal finir. Et en effet, comme tout jeune fragilisé, Jenny est la proie idéale de rabatteurs sur internet. Qu'ils proviennent d'une secte ou d'un mouvement religieux radical. Ici, ce sera Dounia et d'autres sœurs auxquelles Jenny, rapidement convertie et devenue Chafia, "Chafia Al-Faransi", va se raccrocher. Parce qu'auprès d'elle, elle a enfin l'impression d'être quelqu'un, de vivre. Jusqu'à vite caresser le projet d'un attentat terrible qui devrait lui apporter la gloire et une raison d'avoir été sur terre.
"Jenny puise dans la haine un peu d'énergie vitale: elle n'a pas quinze ans que l'idée de meurtre lui a déjà traversé l'esprit."
Un attentat politique donc, et c'est tout le talent d'Abel Quentin de faire se côtoyer en parallèle deux histoires, celle de Jenny et celle du vieux président Saint-Maxens, en fin de mandat et que tous ses conseillers poussent à ne pas se représenter à la tête de l'Etat. Surtout un d'eux, qui, de fidèle est devenu concurrent.

Si l'on apprend à l'école que deux parallèles ne se rencontrent jamais, la science vient ensuite nous dire le contraire. Ainsi en est-il aussi dans "Sœur" dans une finale hallucinante après une tension admirablement mise en place. D'autant plus que le primo-romancier joue habilement avec les flash-backs et l'alternance entre ses deux personnages principaux. Il nous régale aussi de savoureuses descriptions et nous enchante avec ses personnages politiques et les penseurs qui les accompagnent qu'on a déjà tous croisés dans la réalité. Et n'oublie jamais à recourir à la magie d'Harry Potter quand Jenny est en scène.

Alors louve solitaire, cette Jenny-Chafia? Plutôt une pauvre petite fille riche, vide et autodestructrice, qui a fait de mauvaises rencontres au mauvais moment avec de terribles conséquences. "Sœur" nous raconte superbement tout cela par la meilleure façon de comprendre le monde, le roman. Jusqu'à la phrase ultime.
"Chafia (...) poursuit (...) et surtout Jenny Marchand, cette ombre honnie d'elle-même."

Cinq questions à Abel Quentin
Votre premier roman m'a frappée par son thème mais aussi par sa recherche et sa qualité littéraire.
L'écriture est ce que je recherche dans la littérature en tant que lecteur. La jubilation liée à l'exercice de la langue doit présider à l'écriture et doit être ressentie par le lecteur. La langue est au service d'elle-même. Mon travers est l'effet de manche, peut-être lié à mon métier d'avocat pénaliste. Mon écriture est dès lors un combat contre la boursouflure. Un travail besogneux où je veux faire coexister des registres très différents. Par exemple, au niveau de la langue, aussi bien l’argot de Seine-Saint-Denis qu'un registre presque suranné. Je ne veux pas opposer ces deux langages. Ils ne sont pas exclusifs l’un de l’autre. Je trouve que l'inventivité argotique renouvelle la langue. Le rap fait du français classique un français baroque. J'aime beaucoup la musique des mots. J'y suis attentif même quand je suis avec un client dans le local d'une garde à vue.
Comment est apparu ce cher Harry Potter dans vos pages? L'avez-vous lu?
J'ai instrumentalisé Harry Potter pour le roman. En réalité, je n'en ai jamais lu une ligne. Mais j'ai vu tous les films et j'ai hanté longuement les forums Harry Potter pour voir comment cela se passait et m'instruire sur l'histoire. La saga Harry Potter est une particularité de la génération de Jenny Marchand.
Vous êtes avocat. Comment êtes-vous devenu romancier?
J'ai toujours voulu écrire, bien avant de faire des études de droit. La littérature est une nourriture essentielle pour moi. Il y a quinze ans, j'avais un projet de roman traitant de l'idée d'assassiner Chirac. Je l'ai laissé macérer, j'ai ruminé. Il y avait une matière romanesque très riche, avec un personnage masculin néo-nazi, radicalisé. En 2014, j'ai perdu mon ordinateur dans un taxi. Il me restait un peu de matière sur une clé USB puis plus rien car j'ai aussi été cambriolé en 2016. Finalement, cela m'a plutôt aidé après un premier passage à vide. La page blanche m'a permis de changer de braquet. Elle a été ma chance en réalité. Ma compagne m'a aussi aidé car j'étais trop empêtré dans mon ancien projet. J'ai alors opté pour un personnage féminin, Jenny. C'était d'autant plus pertinent qu'entre-temps j'étais devenu avocat et que j'occupais donc un poste d'observation privilégié.
Vous traitez d'une radicalisation islamiste, mais n'est-elle pas semblable à l'entrée dans une secte?
La radicalisation, qu'elle soit néo-nazie ou islamiste, n'arrive pas seulement par dépit amoureux. Jenny a une rage qui préexiste. Elle est haineuse. Elle a peur de la vie. Jenny ne veut pas s'accommoder du réel et fuit dans un autre monde où elle tient le premier rôle. Elle est seule. Elle rumine ses pensées mortifères. Elle tourne à vide. Elle passe par une crise d'adolescence particulièrement violente. Son personnage est assez proche de ces lycéens américains auteurs de tueries de masse dans leurs lycées. Jenny vit seule avec un panthéon bizarroïde.
Jenny est un personnage de fiction, mais vos personnages politiques, ne sont-ils pas davantage réels?
J'ai de la tendresse pour les hommes politiques. Ce sont des hommes très étonnants et souvent très solitaires. Ils me désespèrent en tant que citoyen mais me touchent en tant que romancier. Bien sûr, on devine qu'il s'agit, pêle-mêle, de Chirac, Sarkozy, etc. et que les penseurs sont BHL et Onfray. Je n'avais pas l’idée de faire un roman à clés mais plutôt de faire sourire le lecteur. 













mardi 15 octobre 2019

Anka, fille de l'Atlantique et d'Odile d'Oultremont

Par Sarah Trillet, invitée de LU cie & co


Gustave Doré, "Les travailleurs de la mer" de Victor Hugo.


Le deuxième roman d'Odile d'Oultremont, "Baïkonour" (Editions de l’Observatoire, 219 pages), nous invite à une plongée dans le tourbillon d'un deuil. On y suit Anka, fille d'un marin-pêcheur chevronné qui vient de disparaître en mer. Immergée depuis l'enfance dans un monde d'hommes, de ressac et de marées, Anka a développé un lien quasi filial avec l'Atlantique, dont elle connaît la grammaire et les mille visages.

"(...) le mieux pour s'adresser à l'océan est de se taire. De retenir les mots, de les maintenir bien en silence et de ne parler qu'avec les yeux."

Après lui avoir arraché ce qu'elle a de plus cher, l'immensité des eaux autrefois rassurante et si familière de son enfance prend soudain les traits d'une étrangère, auxquels Anka oppose désormais une irrémédiable rancune.

Anka entre en lutte contre une part d'elle-même, ce lieu enfoui où l'on demeure solidement ancré à soi et d'où jaillissent les rêves. S'ouvre un périple intime à travers les turbulences du processus de séparation qui, à la fois, la tiennent amarrée aux origines mais qui peu à peu l'émanciperont des entraves des lieux communs et des prédestinations convenues.

'Si tu savais comme ça vient de loin, de haut, de large, de profond. De partout."

Au cours de cette quête, deux chemins se croisent, entre horizon et verticalité. Une profondeur et un vertige communs. Un point de rencontre qui permettra à Anka d'accéder à la pleine et entière affirmation d'elle-même. Et à l'amour.

"Elle prononce les mots comme on souffle une bulle de savon, ressent aussitôt en elle la propagation d'un souffle chaud qui court dans son dos."

"Baïkonour" est un très beau roman d'atmosphère, sur le deuil, l'amour et la quête de soi. Il interroge avec finesse les liens qui nous rassurent, nos attachements aux personnes et à la terre qui sont le fond de ce que nous sommes mais dont la dissolution, aussi douloureuse que salutaire, permet qu'advienne la véritable création de soi.

L'écriture d'Odile d'Oultremont est ciselée, minutieuse, saupoudrée d'humour et d'une verve affermie. Les personnages sont incarnés avec une sensibilité remarquable. Son style m'a rappelé la finesse et la poésie de l'écriture de Maylis de Kerengal et certaines scènes, dont celle, magnifique et quasi onirique qui ouvre le roman, les illustrations de Gustave Doré.




"Le spectacle est étrange. De toute sa puissance, la nuit se penche à présent sur le jour, lui fait de l'ombre, d'un coup il fait sombre, le golfe de Gascogne a viré grisâtre."

Je suis sortie de cette lecture imprégnée de la beauté périlleuse des côtes déchirées de la Bretagne, mais aussi de la densité de tous les personnages, dont la romancière parvient à nous faire toucher l'intime avec une justesse, une frappe et un talent qui se confirment.

"Baïkonour" est un roman qui dégage des saveurs minérales et dont les pages ont la puissance des embruns. On encourage définitivement l'auteure à user et abuser encore de sa liberté d'écrivain!

Odile d'Oultremont a reçu pour son pour son premier roman, "Les Déraisons", le prix de La Closerie des Lilas. "Baïkonour" est en lice pour le prix du Style 2019.