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lundi 9 mars 2020

E1P2FDL 1 Prix 1ère, premier prix pour "Sœur"

Encore un peu de Foire du Livre de Bruxelles, E1P2FDL

Au hasard de mes pérégrinations, entre rendez-vous fixés et rencontres de hasard.

L'édition 2020, la cinquantième, la cinquième où l'entrée est gratuite, a été suspendue à l'avancée du coronavirus. Mais le Covid-19 n'a eu raison ni de la Foire, ni de l'enthousiasme des lecteurs. On a dénombré 60.000 visiteurs dans les allées de Tour & Taxis au cours des quatre jours (du jeudi 5 au dimanche 8 mars), 12.000 de moins que l'an dernier, mais l'on sait pourquoi.
Cap sur la Suisse l'an prochain, du 25 au 28 février 2021.

Abel Quentin. (c) Audrey Dufer.


Avocat pénaliste originaire de Lyon mais résidant et exerçant à Paris, Abel Quentin est tout remué par l'attribution de premiers lauriers à son premier roman, "Sœur" (Editions de l'Observatoire, 251 pages, août 2019). Il est en effet le lauréat 2020 du prix Prem1ère (lire ici) de la RTBF. Rappelons que son livre a figuré dans la première sélection pour le prix Goncourt 2019.

Proclamation.
"Ce prix est la première reconnaissance officielle", nous dit-il, venu à Bruxelles rencontrer les jurés et les organisateurs du prix. "C'est hyper émouvant. Cela me fait plaisir que ce soit à Bruxelles car plein de choses me rattachent à la Belgique. Notamment que le titre "Sœur" a été trouvé dans le Thalys et que je suis aux Editions de l'Observatoire avec une romancière belge, Odile d'Oultremont (NDLR: lire ici)."


"Sœur" est un excellent premier roman qui frappe autant par le fond que par la forme. Il séduit et enchante le lecteur par sa composition travaillée et par la justesse de son ton sur un sujet difficile: la radicalisation islamiste de Jenny, une ado de province mal dans sa peau.

Abel Quentin a l'écriture prenante, le vocabulaire précis, un sacré sens de l'intrigue et la capacité à donner vie à ses personnages. Quand on rencontre Jenny, 14 ans, en pleine crise d'adolescence, en rébellion contre tout, tous et surtout contre elle-même, on la voit vraiment. Se disputer avec ses parents qui n'ont rien fait pour mériter une fille pareille. S'isoler au lycée où son physique disgracieux ne l'aide pas et où elle souffre de harcèlement. Se réfugier dans sa chambre où elle écoute de la musique et lit avec passion. Une pièce dont les murs sont recouverts de posters de Harry Potter, héros de papier qui est devenu un mode de vie chez Jenny.

On se doute que ça va mal finir. Et en effet, comme tout jeune fragilisé, Jenny est la proie idéale de rabatteurs sur internet. Qu'ils proviennent d'une secte ou d'un mouvement religieux radical. Ici, ce sera Dounia et d'autres sœurs auxquelles Jenny, rapidement convertie et devenue Chafia, "Chafia Al-Faransi", va se raccrocher. Parce qu'auprès d'elle, elle a enfin l'impression d'être quelqu'un, de vivre. Jusqu'à vite caresser le projet d'un attentat terrible qui devrait lui apporter la gloire et une raison d'avoir été sur terre.
"Jenny puise dans la haine un peu d'énergie vitale: elle n'a pas quinze ans que l'idée de meurtre lui a déjà traversé l'esprit."
Un attentat politique donc, et c'est tout le talent d'Abel Quentin de faire se côtoyer en parallèle deux histoires, celle de Jenny et celle du vieux président Saint-Maxens, en fin de mandat et que tous ses conseillers poussent à ne pas se représenter à la tête de l'Etat. Surtout un d'eux, qui, de fidèle est devenu concurrent.

Si l'on apprend à l'école que deux parallèles ne se rencontrent jamais, la science vient ensuite nous dire le contraire. Ainsi en est-il aussi dans "Sœur" dans une finale hallucinante après une tension admirablement mise en place. D'autant plus que le primo-romancier joue habilement avec les flash-backs et l'alternance entre ses deux personnages principaux. Il nous régale aussi de savoureuses descriptions et nous enchante avec ses personnages politiques et les penseurs qui les accompagnent qu'on a déjà tous croisés dans la réalité. Et n'oublie jamais à recourir à la magie d'Harry Potter quand Jenny est en scène.

Alors louve solitaire, cette Jenny-Chafia? Plutôt une pauvre petite fille riche, vide et autodestructrice, qui a fait de mauvaises rencontres au mauvais moment avec de terribles conséquences. "Sœur" nous raconte superbement tout cela par la meilleure façon de comprendre le monde, le roman. Jusqu'à la phrase ultime.
"Chafia (...) poursuit (...) et surtout Jenny Marchand, cette ombre honnie d'elle-même."

Cinq questions à Abel Quentin
Votre premier roman m'a frappée par son thème mais aussi par sa recherche et sa qualité littéraire.
L'écriture est ce que je recherche dans la littérature en tant que lecteur. La jubilation liée à l'exercice de la langue doit présider à l'écriture et doit être ressentie par le lecteur. La langue est au service d'elle-même. Mon travers est l'effet de manche, peut-être lié à mon métier d'avocat pénaliste. Mon écriture est dès lors un combat contre la boursouflure. Un travail besogneux où je veux faire coexister des registres très différents. Par exemple, au niveau de la langue, aussi bien l’argot de Seine-Saint-Denis qu'un registre presque suranné. Je ne veux pas opposer ces deux langages. Ils ne sont pas exclusifs l’un de l’autre. Je trouve que l'inventivité argotique renouvelle la langue. Le rap fait du français classique un français baroque. J'aime beaucoup la musique des mots. J'y suis attentif même quand je suis avec un client dans le local d'une garde à vue.
Comment est apparu ce cher Harry Potter dans vos pages? L'avez-vous lu?
J'ai instrumentalisé Harry Potter pour le roman. En réalité, je n'en ai jamais lu une ligne. Mais j'ai vu tous les films et j'ai hanté longuement les forums Harry Potter pour voir comment cela se passait et m'instruire sur l'histoire. La saga Harry Potter est une particularité de la génération de Jenny Marchand.
Vous êtes avocat. Comment êtes-vous devenu romancier?
J'ai toujours voulu écrire, bien avant de faire des études de droit. La littérature est une nourriture essentielle pour moi. Il y a quinze ans, j'avais un projet de roman traitant de l'idée d'assassiner Chirac. Je l'ai laissé macérer, j'ai ruminé. Il y avait une matière romanesque très riche, avec un personnage masculin néo-nazi, radicalisé. En 2014, j'ai perdu mon ordinateur dans un taxi. Il me restait un peu de matière sur une clé USB puis plus rien car j'ai aussi été cambriolé en 2016. Finalement, cela m'a plutôt aidé après un premier passage à vide. La page blanche m'a permis de changer de braquet. Elle a été ma chance en réalité. Ma compagne m'a aussi aidé car j'étais trop empêtré dans mon ancien projet. J'ai alors opté pour un personnage féminin, Jenny. C'était d'autant plus pertinent qu'entre-temps j'étais devenu avocat et que j'occupais donc un poste d'observation privilégié.
Vous traitez d'une radicalisation islamiste, mais n'est-elle pas semblable à l'entrée dans une secte?
La radicalisation, qu'elle soit néo-nazie ou islamiste, n'arrive pas seulement par dépit amoureux. Jenny a une rage qui préexiste. Elle est haineuse. Elle a peur de la vie. Jenny ne veut pas s'accommoder du réel et fuit dans un autre monde où elle tient le premier rôle. Elle est seule. Elle rumine ses pensées mortifères. Elle tourne à vide. Elle passe par une crise d'adolescence particulièrement violente. Son personnage est assez proche de ces lycéens américains auteurs de tueries de masse dans leurs lycées. Jenny vit seule avec un panthéon bizarroïde.
Jenny est un personnage de fiction, mais vos personnages politiques, ne sont-ils pas davantage réels?
J'ai de la tendresse pour les hommes politiques. Ce sont des hommes très étonnants et souvent très solitaires. Ils me désespèrent en tant que citoyen mais me touchent en tant que romancier. Bien sûr, on devine qu'il s'agit, pêle-mêle, de Chirac, Sarkozy, etc. et que les penseurs sont BHL et Onfray. Je n'avais pas l’idée de faire un roman à clés mais plutôt de faire sourire le lecteur. 













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