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mercredi 26 février 2025

Surprise! "Hansel et Gretel" revu par Stephen King et Maurice Sendak

Dessin de Maurice Sendak pour "Hansel et Gretel". (c) Fondation Maurice Sendak.

Qui ne connaît le conte des frères Jacob et Wilhelm Grimm "Hansel et Gretel"? L'histoire de ces deux enfants abandonnés dans la forêt, qui errent et se réfugient dans la cabane d'une affreuse sorcière, laquelle entend bien les manger. En deux siècles, le conte a donné lieu à de multiples interprétations, littérature, musique, théâtre, cinéma.
 
Une surprenante nouvelle déclinaison illustrée est annoncée à la rentrée prochaine, le 2 septembre précisément en version originale anglaise, et pas la moindre. Cet album jeunesse "Hansel et Gretel" est en effet écrit par Stephen King - qui le préface également - et illustré par le regretté Maurice Sendak. Oui, Maurice Sendak, le maître américain décédé en 2012 (lire ici). Le livre sera publié en anglais chez HarperCollins aux USA, chez Hodder au Royaume-Uni. Il paraîtra en français à l'automne 2025, dans une coédition entre l'école des loisirs (éditeure historique de Maurice Sendak) et Albin Michel (éditeur des romans de Stephen King en France).

C'est la Fondation Maurice Sendak qui a eu l'idée de commander le texte de cette histoire terriblement effrayante à Stephen King, un spécialiste du genre ("Shining", "Carrie", etc.). Son récit sera accompagné de dessins et de croquis que Maurice Sendak a réalisés en 1997 pour les décors et les costumes d'une adaptation de l'opéra éponyme créé par Engelbert Humperdinck (1854-1921).

Selon la Fondation, Stephen King a  accepté le projet après avoir vu les illustrations de Maurice Sendak. "Lorsqu'on m'a demandé si je serais intéressé par l'écriture d'une nouvelle interprétation d'Hansel et Gretel, en l'adaptant (approximativement) aux décors et costumes que Maurice Sendak avait  créés pour l'opéra de Humperdinck, j'étais intéressé", a-t-il déclaré via l'éditeur HarperCollins. "Lorsque j'ai vu les images elles-mêmes, j'ai décidé de tenter le coup. Deux m'ont particulièrement parlé. L'une représentait la méchante sorcière sur son balai avec un sac d'enfants kidnappés derrière elle, l'autre la tristement célèbre maison de bonbons qui devenait un visage horrible. Je me suis dit que c'était à ça que ressemblait vraiment la maison, un diable malade du péché, et qu'elle ne montrait ce visage que lorsque les enfants tournaient le dos. Je voulais écrire cette histoire." King a ajouté: "Pour moi, c'était l'essence de cette histoire et, en fait, de tous les contes de fées: un extérieur ensoleillé, un centre sombre et terrible, des enfants courageux et débrouillards. D'une certaine manière, j'ai écrit sur des enfants comme Hansel et Gretel pendant une grande partie de ma vie."

Dessin de Maurice Sendak pour "Hansel et Gretel". (c) Fondation Maurice Sendak.

Selon Lynn Caponera, directrice de la Fondation Maurice Sendak, "King était le choix idéal car, en dehors des frères Grimm, il est le maître des histoires effrayantes et un écrivain merveilleux en plus." Maurice Sendak lui-même avait évoqué Hansel et Gretel à l'époque où il travaillait sur l'opéra du même nom - il travailla sur douze opéras en tout, on le sait peu. Dans le livre "The Art of Maurice Sendak" (2003), il considère le conte de fées comme "le plus profond" des frères Grimm. "De manière générale, la plupart des contes de Grimm parlent d'enfants héroïques. "Hansel et Gretel" sont les plus héroïques de tous. C'est l'histoire la plus dure au monde et les gens en ont peur, mais elle est célèbre parce qu'elle est si vraie."

Si l'album entend être l'événement littéraire de l'année aux États-Unis, il proposera en tout cas un dialogue en dehors du temps, des lieux et de la mort entre Maurice Sendak, Stephen King et les frères Grimm. La combinaison des talents de deux géants littéraires qui ne se sont apparemment jamais rencontrés. Patience en attendant la surprise des chefs.



Dix autres versions illustrations de Hansel et Gretel

  • Anthony Browne (l'école des loisirs/Kaléidoscope, 2001)
  • Monique Félix (Grasset Jeunesse, 2003)
  • Lisbeth Zwerger (Casterman/Duculot, 1995, Mine édition, 2007)
  • Kimiko (l'école des loisirs, 2003) 
  • Sybille Delacroix (Casterman, 2004)
  • Susanne Janssen (Etre, 2007)
  • Lorenzo Mattoti (Gallimard, 2009)
  • Rascal (l'école des loisirs/Pastel, 2015) 
  • Paul O. Zelinsky (Le Genévrier, 2016)
  • David Sala (Casterman, 2023, lire ici)



mercredi 13 décembre 2023

Et si on disait plutôt Gretel et Hänsel?

Le retour à la maison après les épreuves. (c) David Sala-Casterman.
  

Pour la couverture de "Hänsel et Gretel" (Casterman, 48 pages), l'album où il interprète magnifiquement en texte et surtout en images le conte des frères Grimm, David Sala a fait fort. Une forêt dans des tons de nuit métallisés où se sont réfugiés le frère et la sœur! Pour le reste aussi. "J'ai joué sur les personnages lumineux dans une forêt très sombre", nous dit l'artiste français (lire ici), de passage à Bruxelles. Les jeux graphiques, presque psychédéliques, sur les arbres vont se répéter tout au long des pages, conférant à ce livre pour enfants une personnalité folle, au service de l'histoire connue.

Se partageant entre la littérature de jeunesse et la bande dessinée, David Sala illustre jusqu'à présent les textes des autres, à l'exception de son superbe roman graphique autobiographique "Le poids des héros" (Casterman, 2022). "Je travaille en jeunesse depuis des années avec de grands auteurs", explique celui qui a déjà adapté "La Belle et la Bête" en 2014. Le voici de retour au conte. "Avec la peur de l'abandon, la sorcière, la perte dans la forêt, je trouvais le thème de "Hänsel et Gretel" tellement fort que j'ai eu envie de le mettre en images, d'en faire quelque chose de personnel par mon graphisme. On ne réalise pas assez que c'est en réalité Gretel l'héroïne car c'est elle qui sauve son frère."

Perdus dans la terrible forêt. (c) Casterman.

Si le texte a été quelque peu modernisé, le conte des frères Jacob et Wilhelm Grimm est entièrement respecté. En résumé, le père et sa femme (la belle-mère) veulent se débarrasser des deux enfants car la famine sévit et qu'ils vont tous mourir de faim. La première tentative d'abandonner Hänsel et Gretel dans la forêt échoue, la seconde réussit. Les gamins sont bel et bien perdus au milieu des arbres. Un oiseau les conduira toutefois vers une maison en sucre, la demeure d'une sorcière décidée à les engloutir après les avoir engraissés. Hänsel aurait rôti au four si Gretel s'était montrée moins maligne. Riches du trésor de la sorcière éliminée, les deux enfants rentreront finalement chez eux.

"J'ai choisi la quatrième version des frères Grimm", précise David Sala, "celle où la belle-mère veut se débarrasser de ses beaux-enfants alors que le père des enfants souffre. Il est bûcheron, il a des mains de bûcheron. Il est à la fois très fort et très fragile. Cela renforce la dynamique, donne une histoire riche. Au départ, Hänsel protège sa petite sœur, c'est touchant. L'élément intéressant supplémentaire est que c'est elle qui le sauve en finale. J'ai opté pour le texte intégral mais j'y ai fait de légères modifications pour coller à mon dessin, la maison ou la sorcière par exemple. J'ai choisi que la sorcière soit belle car les prédateurs sont souvent très séduisants. Si elle n'était pas belle, les enfants s'en méfieraient."

La sorcière. (c) Casterman.

Les dessins, c'est bien là que réside toute la magie de cet album. La première double page est renversante et séduit alors qu'elle est dénuée de toute trace humaine. On y voit une petite maison illuminer un paysage d'arbres aux couleurs assorties, jaune, vert... On la retrouvera en toute fin d'album, tons inversés dans une ode à la vie revenue. Les suivantes nous entraînent comme les deux enfants rouquins du bûcheron roux dans une forêt aux arbres psychédéliques, écho à l'album précédent de David Sala. A l'intérieur de la maison de la sorcière, le conte est projeté à l'époque quasi contemporaine, dans les années 70. En attestent les murs tapissés d'orange bien pop. Et cela marche! On entre dans le récit sans aucune peine et on se laisse émouvoir par les illustrations.

Le graphisme pop des années 70. (c) Casterman.

"Les dessins sont venus avec le projet", explique David Sala. "Une forêt étrange, presque organique, avec un côté abstrait, une forêt qui n'est pas qu'empoisonnée. Elle est même devenue un personnage à part entière. Je lui ai donné des variations chromatiques pour des questions de contrastes. La nuit est censée être sombre, la lumière que je lui confère me permet de jouer des contrastes. Je voulais que mon adaptation propose un regard graphique différent, une relecture de l'histoire dans un nouvel environnement pour donner une autre émotion au lecteur. J'ai choisi un univers cohérent des années 70, le papier-peint, un poêle suspendu. Les personnages sont, eux, plutôt réalistes qu'abstraits."

Il ne reste qu'à plonger dans le conte de "Hänsel et Gretel", magnifiquement revisité par des illustrations toujours à bords perdus, qu'elles figurent sur simple ou double page. Des images qui donnent envie de les voir en vrai: "Mes originaux sont plus grands que le livre", détaille l'artiste. "C'est de la peinture à l'huile classique, avec un mélange d'empâtement, de matière, de liquide, de coulures, de resculptures par le noir. Même les "accidents" sont exploités. Les fonds sont par contre en peinture uniforme pour créer le contraste avec les sujets."

mercredi 29 avril 2020

Des 1.001 montagnes aux 1.000 collines

Temps de lire, de relire, de découvrir, de se souvenir, de faire fondre sa PAL,
pour les petits et pour les grands #confinothèque25


Extrait d'un des carnets de tournage au Rwanda d'Atiq Rahimi.
Une scène rêvée car impossible que cette femme se baignant nue. (c) P.O.L.

A l'annonce du confinement, je faisais, au figuré, des bonds de joie. J'allais enfin avoir du temps pour lire, pour écrire, pour ranger mes livres chéris. J'allais faire fondre mes PAL. Rattraper mes retards. Je me voyais déjà remonter le temps. Six mois, un an, deux ans, peut-être davantage...

Le confinement décrété, rien de tout ça. Un vertige étourdissant devant cette immensité de temps sans balise de fin. Résultat: impossible de lire plus de trois lignes, l'esprit filait ailleurs. Le désir de lire était là mais pas sa mise en pratique, bousculée aussi par les incessantes nécros à écrire - le coronavirus a ravagé la littérature. Seule consolation, je n'étais pas la seule à vivre cette curieuse expérience.


Ce ni oui ni non a duré plusieurs semaines. Jusqu'au jour, ensoleillé, où je me suis dit que j'allais tenter une autre expérience. Biaiser avec ce blocage et choisir un livre d'un format inhabituel. Ce livre à l'italienne (= horizontal), c'est "L'Invité du miroir" d'Atiq Rahimi (P.O.L., 192 pages), sous-titré "un conte des nuits rwandaises".

Atypique par sa mise en page aérée, mêlant pages de carnets illustrés et texte conté, par sa typo habile comme cette double page disant le mot "génocide" en toutes les langues, le tout posé avec légèreté. Avec une délicatesse inverse à la force des propos écrits. "Il faut nommer l'horreur, sinon elle reviendra. Elle reviendra sous le nom qu'elle voudra, sous le masque qui l'enchantera." Des bouts de ligne, des interlignes, des alinéas, des paragraphes, des caractères italiques, surtout du blanc entre les mots forts, évocateurs, qui laissent de la place à celui ou celle qui lit.

S'ouvrant sur ces mots du poète et saint soufi Bîdèl (1646-1720), "L'invité du miroir/ demeure/ dehors", "L'Invité du miroir" m'a délivrée de mon sortilège, un auto-sortilège sans doute. Peut-être parce que son contenu était mille fois plus grand que mes petits tourments de confinée. Il m'a portée, transportée, rattachée à la lecture, ma passion égarée. Depuis, plus de souci, la PAL descend. Pas aussi vite que je ne le pensais, mais avec plaisir et intérêt.

Originaire d'Afghanistan, le pays des 1.001 montagnes, avant d'être reconnu réfugié politique par la France, Atiq Rahimi a choisi de se rendre au Rwanda, pays des 1.000 collines pour y tourner, en 2018, l'adaptation cinématographique libre du roman "Notre-Dame du Nil" de Scholastique Mukasonga (Gallimard, 2012). Porté par un élan, dit celui dont le pays natal a été détruit successivement par les Russes, les seigneurs de la guerre puis les talibans, un appel à nommer et filmer les désastres de l'Histoire.
"(...) Mon pays des mille et une montagnes est celui dont parlent toute ma vie et toutes mes œuvres.
Aujourd'hui, je m'oriente vers le Rwanda, pays des mille collines, longtemps ravagé par le colonialisme et ses corollaires comme l'esclavage, le racisme, la pauvreté, la haine perpétrant le génocide de 1994."
Marqué à jamais par les horreurs vécues en Afghanistan, l'écrivain-cinéaste se penche sur le génocide rwandais, non d'un point de vue d'historien, mais en tant qu'artiste, éponge des rêves et des cauchemars qui lui ont été confiés par des Rwandais. Il écrit ce magnifique "conte des nuits rwandaises" qui jette sans cesse des ponts entre le pays des 1.001 montagnes et celui des 1.000 collines. La langue d'Atiq Rahimi, belle, précise, poétique ou dramatique, nous emmène dans ce voyage aux pays des horreurs entre rêves et souvenirs.

"L'Invité du miroir". (c) P.O.L.

Entamé aux abords du lac Kivu où travaillent des pêcheurs, il raconte une fille qui se baigne, une femme qui marche, un homme qui s'appuie sur son bâton. Derrière les humains, le soleil, la lumière, la nuit, le dieu Imana. Le dialogue et les pensées de deux hommes, un Noir et un Blanc, les questionnements, les destins, les légendes... Le cinéma et la littérature, le vol et les génocides, les souffrances et les silences éloquents. La mort et les esprits, les chants, les dieux, le sacré, les miroirs sans reflet.

"L'Invité du miroir". (c) P.O.L.

C'est le monde entier, l'humanité dans toutes ses particularités dont les pires qu'Atiq Rahimi convoque et questionne dans ce conte de toute beauté, dont la musicalité attise les interrogations sur soi, sur l'autre, sur les autres. L'innocence, le chagrin, le bien et le mal, le désir de vengeance, les injustices, la désespérance, les rêves de paix et les ordres de tuer. Le dialogue entre les deux hommes se poursuit, le conte s'achève à la tombée de la nuit. On en sort troublé, ébloui par la langue, plus attentif aux questions du monde.

"L'Invité du miroir". (c) P.O.L.

Allant de l'aube à la nuit, basé sur les contes rwandais "Le chagrin de la petite chèvre" et "La genèse du lac Kiu", "L'Invité du miroir" s'achève par un lexique des quelques mots rwandais utilisés dans le texte et leur résonance dans l'histoire personnelle de l'auteur. De fameuses coïncidences.


"L'Invité du miroir". (c) P.O.L.


Pour lire en ligne le début de "L'Invité du miroir", c'est ici.