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mercredi 5 août 2026

La triste nouvelle du décès de Didier Decoin

EDIT: Témoignage de Manuel Carcassonne, directeur des Editions Stock (en fin de note).

Didier Decoin. (c) Académie Goncourt.

Avant de le rencontrer, je passais lui choisir une fleur dans mon jardin afin de la lui offrir. Didier Decoin, dont on apprend le décès à l'âge de 81 ans ce 5 août, adorait les fleurs et les jardins qu'il visitait régulièrement avec un couple d'amis versaillais. Quand il ne s'occupait pas des siens en Normandie et dans le Cotentin. Au moins autant que les livres, ceux à lire et ceux à écrire. Sans oublier les faits divers, la presse, le cinéma, la mer, les chats, autres centres d'intérêt de ce profond croyant. Sans oublier non plus son art de converser, d'écouter aussi. Un atout dans les conflits qu'il a permis d'apaiser. Sans oublier enfin son art de vivre et son implication dans les actualités du monde. Car Didier Decoin, c'est évidemment l'Académie Goncourt. Une assemblée où il a passé près de trente ans et qu'il a traînée ici et là, bravant les dangers, pour annoncer une sélection et résister.
 
Le communiqué de l'Académie Goncourt rappelle élégamment tout cela. 
"L'Académie Goncourt a l'immense tristesse de faire part du décès de Didier Decoin à l'âge de 81 ans. Succédant à Jean Cayrol au troisième couvert en 1995, il fut le secrétaire général de l'Académie pendant de longues années avant d'en devenir le Président de 2020 à 2024. Lauréat du prix Goncourt en 1977 pour son roman "John l'Enfer", Didier Decoin était un romancier qui avait une haute idée de la langue comme son œuvre en témoigne. Passionné par les faits divers, la mer, les jardins, homme de cinéma et de télévision, animé d'une foi profonde, il était au sein de l'Académie un lecteur attentif et un camarade d'une noble humanité. Par-dessus tout, il n'avait de cesse de faire partager sa passion pour les livres, allant à la rencontre de tous les publics, en France comme à l'étranger, se faisant ambassadeur de la littérature française dans sa riche diversité. Il était surtout un homme d'une grande bonté, généreux, attentif aux autres, convivial, avec lequel nous avons eu la chance de partager les mots, les idées, les moments, le pain et le vin."
Né le 13 mars 1945 à Boulogne-Billancourt, Didier Decoin est le fils du cinéaste Henri Decoin (1890-1969). Après ses études secondaires, il commence une carrière de journaliste à "France Soir". Il collaborera à plusieurs journaux comme "Le Figaro", "Les Nouvelles littéraires", participera à Europe 1 et à la création du magazine VSD. Féru de navigation, il a longtemps été chroniqueur à la revue "Neptune Moteur". En parallèle, il entame à vingt ans une carrière de romancier avec "Le Procès à l'amour". Le premier d'une trentaine de titres où il voyagera dans le monde et dans le temps. Il sera également essayiste (une douzaine de titres) et scénariste pour le cinéma et la télévision.
 
Son fils, l'écrivain Julien Decoin, a déclaré à l'AFP:
"Didier Decoin est mort mercredi matin à l’hôpital de Villejuif (Val-de-Marne), après s'être battu avec force et courage contre le cancer depuis plusieurs années. Il sera enterré face à la mer, qu'il aimait tant, à Auderville (Manche), une commune du cap de la Hague, dans le Cotentin, où il possédait une maison. La maladie ne l'a pas empêché de travailler jusqu'au bout. Il était 'encore, il y a quelques jours, en train de lire les livres de la rentrée littéraire.Il aimait tellement lire. Soit il lisait, soit il écrivait." 
Il y a treize ans, Didier Decoin m'avait écrit: "Je déteste les retours de vacances: il y a toujours des mauvaises surprises qui guettent, embusquées sous le ciel gris." Au mitan de l'été, je lui retourne la pareille aujourd'hui. Tristesse.
 
Pour retrouver les articles de Didier Decoin sur mon blog, c'est ici (d'autres sur le site du "Soir"). 
 
Bibliographie complète
 
Romans
  • 1966    "Le Procès à l'amour" (Seuil)
  • 1967    "La Mise au monde" (Seuil)
  • 1969    "Laurence" (Seuil)
  • 1970    "Élisabeth ou Dieu seul le sait" (Seuil)
  • 1971    "Abraham de Brooklyn" (Seuil)
  • 1973    "Ceux qui vont s'aimer" (Seuil)
  • 1973    "D'Amour et de flammes" (Hachette)
  • 1975    "Un policeman" (Seuil)
  • 1976    "La Dernière Troïka" (Hachette)
  • 1977    "John l'Enfer" (Seuil)
  • 1978    "La Dernière Nuit" (Balland)
  • 1981    "L'Enfant de la mer de Chine" (Seuil)
  • 1983    "Les Trois Vies de Babe Ozouf" (Seuil)
  • 1987    "Autopsie d'une étoile" (Seuil)
  • 1988    "Meurtre à l'anglaise" (Mercure de France)
  • 1991    "La Femme de chambre du Titanic" (Seuil)
  • 1992    "Lewis et Alice" (Robert Laffont)
  • 1994    "Docile" (Seuil)
  • 1996    "La Promeneuse d'oiseaux" (Seuil)
  • 1997    "La Route de l'aéroport" (Fayard)
  • 1998    "Louise" (Seuil)
  • 2002    "Madame Seyerling" (Seuil)
  • 2005    "Avec vue sur la mer" (Nil Éditions)
  • 2006    "Henri ou Henry, le roman de mon père" (Stock)
  • 2009    "Est-ce ainsi que les femmes meurent?" (Grasset)
  • 2011    "Une Anglaise à bicyclette" (Stock)
  • 2013    "La Pendue de Londres" (Grasset)
  • 2017    "Le Bureau des jardins et des étangs" (Stock)
  • 2023    "Le Nageur de Bizerte" (Stock)
  • 2026    "Maypops" (Stock)

Essais, récits et ouvrages religieux
  • 1975   " Il fait Dieu" (Julliard (rééd. Fayard en 1997)
  • 1979    "La Nuit de l'été" (Balland)
  • 1982    "Il était une joie... Andersen" (Ramsay)
  • 1984    "Béatrice en enfer" (Lieu Commun)
  • 1989    "L'Enfant de Nazareth" (avec Marie-Hélène About, Nouvelle Cité)
  • 1991    "Élisabeth Catez ou l'Obsession de Dieu" (Balland)
  • 1994    "La Bible racontée aux enfants" (Calmann-Lévy)
  • 1999    "Jésus, le Dieu qui riait" (Stock)
  • 2009    "Dictionnaire amoureux de la Bible" (Plon)
  • 2012    "Je vois des jardins partout" (JC Lattès)
  • 2014    "Dictionnaire amoureux des faits divers" (Plon)

Jeunesse

Collection"Mademoiselle Âge tendre"
  • 1970    "Il suffit d'un nuage" (Filipacchi-Odege)
  • 1970    "Un amour à l'américaine" ( Filipacchi-Odege)
  • 1972    "Anne et la punition" (Filipacchi)
Série "Le Clan du Chien bleu"
  • 1983    "La Ville aux ours" (Hachette)
  • 1983    "Le Lac de la louve" (Hachette)
  • 1983    "Pour dix petits pandas" (Hachette)
  • 1984    "Les Éléphants de Rabindra" (Hachette)
  • 1984    "Le Rendez-vous du monstre" (Hachette)

Albums illustrés
  • 1991    "La Hague" (Isoète)
  • 1992    "Cherbourg" (Isoète)
  • 1996    "Presqu'île de lumière" (Isoète)
  • 1997    "Sentinelles de lumière" (Desclée de Brouwer)

Théâtre

  • 1980     "Une chambre pour enfant sage" (créée au Théâtre Tristan-Bernard)

Bande dessinée

  • 2021    "Le Sang des Valois", tome 1 (avec Jérôme Clément et Marc Jailloux, Glénat)
  • 2023    " Le Sang des Valois", tome 2 (avec Jérôme Clément et Marc Jailloux, Glénat)
 
 
 
 
(c) Benjamin Decoin.
"Triste, je le suis amicalement à plus d'un titre.
C'est il y a une vingtaine d'années autour de la collection "Ceci n’est pas un fait divers" chez Grasset, que j'avais fait mieux connaissance avec Didier: il y a une boucle naturelle entre "Est-ce ainsi que les femmes meurent ?" (2009), ce livre étincelant consacré à d'affreux meurtres à New York et le dernier roman de Didier, merveille de cruauté suave, de candeur dans la description du crime d'être né différent, ce roman intitulé "Maypops" qui vient de paraître chez Stock.
Ils sont de la même trempe qui explore la noirceur de l'âme humaine comme sa possible rédemption. Un chrétien ne pouvait pas ne pas penser au salut de ses personnages.
Didier était un capitaine et un styliste hors pair. Je suis fier d'avoir été à ses côtés toutes ses années d'édition et de complicité.
Capitaine parce que l'ancien secrétaire général, puis président du Jury Goncourt possédait le don rare d'une autorité naturelle, douce, alerte, favorisant la littérature de l'imaginaire mais ouverte à d'autres genres, avec une curiosité toujours en éveil, une boussole le menant vers d'autres rives, lui le capitaine, le marin, qui tenait son cap.
Styliste, depuis le début, dans la volupté des mots, la moisson des sens qu'il fauchait à chaque page, les goûts, les odeurs, les gestes, parvenant à reconstituer en détails le Japon médiéval autant que le Sud humide et raciste des États-Unis, l'Amérique l'une de ses passions, dans son dernier roman qu'on lira comme son testament d’écrivain.
Nous perdons un précieux défenseur de la langue, de l'imaginaire, mais qui fut aussi un ami généreux attentif aux sujets des confrères écrivains, à tous les autres.
Toute la maison Stock qui appréciait tant sa gentillesse et sa bonne humeur lors des multiples rencontres, se joint à moi ici. Nous sommes tous en deuil de Didier. J'ai une pensée d'affection et de tendresse pour Chantal, qui fut en permanence à ses côtés, et pour ses enfants dont il était à juste titre si fier.
So long, Capitaine Didier."  
Manuel Carcassonne, Directeur Général des éditions Stock


lundi 8 décembre 2025

Y a-t-il un style d'écriture présidentiel?

 
Ils font fort chez Fayard! Deux bouquins qui sortent avec le même titre la même année, un petit "Le" distinguant le second du premier. Découverte faite en cherchant sur Google la couverture du livre de l'ex-président français, "Le journal d'un prisonnier" de Nicolas Sarkozy (l'autre, sans le "le" est de Gilles-William Goldnadel et est sorti en janvier). Celui-ci sera en librairie ce mercredi 10 décembre mais il a bénéficié d'une belle campagne de teasing de la part du groupe Bolloré, propriétaire de la maison d'édition comme de plusieurs médias qui en ont donné les "bonnes feuilles". Une "exclusivité" largement partagée le 6 décembre, Europe 1, Le Figaro, le JDD, Gala...
 
Faut-il lire cet essai définitif de 216 pages sur l'emprisonnement sur base d'une expérience de trois petites semaines, du 21 octobre au 10 novembre? La réponse ne fait pas de doute, d'autant que les médias en ont déjà donné l'essentiel. A savoir que Sarko n'est plus ami avec Emmanuel Macron qui ne l'a pas prévenu du retrait de la légion d'honneur mais avec Marine Le Pen avec qui il estime une alliance indispensable.

Que penser des comparaisons malheureuses, Dreyfus étant convoqué, des yaourts ingurgités en masse par l'auto-proclamé martyr, du jogging sur un tapis de course, des prières et du projet d'aller à Lourdes, du fait que Giulia était malade le jour où il est entré à la Santé, du gris omniprésent et du bruit très dérangeant. Écrire dans le bruit, cela s'apprend, Nico. Tous ceux qui travaillent dans un espace paysager le font.
 
Ce qui frappe surtout dans ces pages mièvres, c'est la pauvreté du style, le ton geignard, les formules toutes faites qui fatiguent. Pour finir, on lit le "Journal d'un prisonnier" pour y débusquer les faiblesses stylistiques. Tellement nombreuses qu'elles méritent un coup de Kärcher. Comme les idées y avancées sans doute. Et dire que ce produit d'une rédaction express va se vendre.
 
* *
* 
 
En revanche, ce style ouin-ouin me rappelle un autre livre, dû à un autre ex-président français: "La Princesse et le Président" de Valéry Giscard d'Estaing (de Fallois-XO), sorti à l'automne 2009. Une vraie-fausse autofiction à propos de son idylle avec la Princesse Diana sur laquelle j'avais écrit ceci dans "Le Soir" à l'époque.
L'ont-ils fait ou non? La question a acquis de l'importance depuis que Bernard Fixot, coéditeur avec Bernard de Fallois du nouveau roman de Valéry Giscard d'Estaing, "La Princesse et le Président", a fait savoir que l'auteur, son beau-père, se serait inspiré pour le faire de son idylle avec la princesse Diana.

Réponse dans l'hebdomadaire "Le Point" de ce jeudi: l'ancien président de la République française y dément toute "histoire" avec Lady Di.
"N'exagérons rien. Je l'ai connue un peu, dans un climat de relation confiante. Elle avait besoin de communiquer (…) J'ai voulu lui rendre hommage (…) Ses sentiments profonds, c'étaient la déception et le besoin d'être aimée."

Doute dans le livre, dont la distribution en librairie a été avancée à aujourd'hui (24/09/09).
"Promesse tenue… ", annonce l'exergue. Assez pour déchaîner les rumeurs. Assez pour braquer les projecteurs sur un roman qui serait passé inaperçu, tout écrit qu'il soit par un membre de l'Académie française.

Kitchissime, il déroule une banale histoire à l'eau de rose. Mais les histoires de princesse ont toujours fait rêver l'Hexagone républicain. Par un médiocre procédé littéraire, il double la voix du Président de celle d'une secrétaire confesseuse. Surtout, ses phrases paraissent sortir de la bouche de l'ancien chef d'Etat. Et on a de la peine à ne pas le lire à voix haute, à la manière de l'auteur, la bouche pleine de patates chaudes.

Par cette opération pub réussie, un ouvrage tiré initialement à 100.000 exemplaires double sur la ligne d'arrivée celui d'un autre ancien président. "Mémoires de Jacques Chirac" (Nil), annoncé au 1er octobre, est reporté au 5 novembre: la photo de couverture le présentait une cigarette à la bouche!

V. Giscard d’Estaing, La Princesse et le Président, de Fallois-XO, 268 p., 19,9 euros.
 



 

mercredi 5 novembre 2025

Le prix Médicis à Emmanuel Carrère

Emmanuel Carrère. (c) Hélène Bamberger/P.O.L.

On pouvait s'en douter après son échec au prix Goncourt hier (lire ici). Emmanuel Carrère a reçu ce mercredi 5 novembre le prix Médicis pour "Kolkhoze" (P.O.L., 560 pages, 538 grammes), l'autre poids lourd de la rentrée littéraire. Un prix de consolation? Il été choisi au premier tour de scrutin, par cinq voix contre deux à Laura Vazquez ("Les Forces", éditions du Sous-Sol), déjà lauréate du prix Décembre (lire ici) et une pour Kevin Orr ("Laure", Seuil). Les autres finalistes étaient Laurent Mauvignier ("La Maison vide", Minuit), Goncourt 2025 (lire ici), Marie Richeux ("Officier radio", Sabine Wespieser), Anne Serre ("Vertu et Rosalinde", Mercure de France) et Julia Sintzen ("Sporen" Corti).

Avec "Kolkhoze", Emmanuel Carrère signe un livre hommage à sa mère Hélène Carrère d'Encausse, décédée le 5 août 2023 et brasse l'Histoire sur quatre générations.
 
Présentation de l'éditeur: "Au lendemain de la Deuxième guerre mondiale, un jeune bourgeois bordelais rencontre une jeune fille pauvre, apatride, fille d'une aristocrate germano-russe ruinée et d'un Géorgien bipolaire, disparu et certainement fusillé à la Libération. Il devine, en l'épousant, qu'il s'engage dans tout autre chose que l'union paisible avec la jeune bourgeoise bordelaise à laquelle il était promis. Mais il n'imagine pas à quel point, ni quel destin romanesque et quelle somme d'épreuves l'attendent au cours des soixante-et-onze ans de son mariage avec Hélène Zourabichvili, qui deviendra sous son nom à lui, Carrère d'Encausse, spécialiste internationalement reconnue de la Russie (mais aussi de l'épizootie du mouton en Ouzbékistan), familière du Kremlin et de ses maîtres successifs, secrétaire perpétuelle de l'Académie française, ni qu'avant de mourir lui-même - "147 jours après elle et, à mon avis, de chagrin", écrit Emmanuel Carrère - il assistera, dans la cour des Invalides, à ses funérailles nationales.

"Kolkhoze" est le roman vrai d'une famille sur quatre générations, qui couvre plus d'un siècle d'histoire, russe et française, jusqu'à la guerre en Ukraine. Emmanuel Carrère s'en empare personnellement, avec un art consommé de la narration qui parvient à faire de leur histoire notre histoire. Tout en plongeant dans les archives de son père, passionné par la généalogie familiale. On traverse la révolution bolchévique, l'exil en Europe des Russes blancs, deux guerres mondiales, l'effondrement du bloc soviétique, la Russie impériale de Poutine et ses guerres, tout en pénétrant dans une saga familiale à la fois follement romanesque, tragique, aux destins prestigieux ou plus modestes, parfois sombres et tourmentés. Ce grand récit familial et historique, qui mêle souvenirs poignants, rebondissements, secrets de famille, anecdotes inattendues et géopolitique, est aussi un texte intime sur la vie et la mort des siens, et sur l'amour filial. Jusqu'à cet aveu: "Vient un moment, toujours, où on ne sait plus qui on a devant soi – et je ne le sais pas moi-même. Ou plutôt si, je le sais, je le sais très bien: je suis le visage de ma mère qui se détourne sans appel, je suis la détresse sans fond de mon père.""
 
C'est la Britannique Nina Allan qui reçoit le prix Médicis étranger pour "Les Bons Voisins" (traduit de l'anglais (UK) par Bernard Sigaud, Tristram). Un roman noir d'investigation où l'on suit l'enquête menée par Shirley pour éclairer, dans l'île de Bute, l'assassinat, vingt ans auparavant de son amie Susan Craigie et de sa famille.
 
 
Un prix spécial du jury  a été attribué au Hongrois Péter Nádas pour "Ce qui luit dans les ténèbres, Souvenirs de la vie d’un narrateur" (traduit du hongrois par Sophie Aude, Noir sur Blanc, 1178 pages, 1.245 grammes). Un livre autobiographique.


Quant au prix Médicis essai, il va à Fabrice Gabriel pour "Au cinéma Central" (Mercure de France, 160 pages). 
Présentation par l'auteur: "Le centre du monde s'appelle le Central: c'est à cette place que je m'installe, une place en corbeille, au deuxième rang derrière la petite rambarde de fer forgé marquant la frontière avec le parquet, dans cette salle aujourd'hui disparue. J'y ai vécu, et continue peut-être d'y vivre, l'imagination n'en étant pas morte, les moments les plus heureux de mon enfance, de mon adolescence aussi."



Jury: Marianne Alphant, Michel Braudeau, Marie Darrieusecq, Dominique Fernandez, Anne Garreta, Patrick Grainville, Andreï Makine, Pascale Roze et Alain Veinstein.

mardi 4 novembre 2025

Le Renaudot à Milady de Clermont-Tonnerre


La romancière Adélaïde de Clermont-Tonnerre reçoit le prix Renaudot 2025 pour "Je voulais vivre" (Grasset, 480 pages). Son roman revisite "Les trois mousquetaires" d'Alexandre Dumas d'un point de vue féminin, celui de Milady. Elle l'a emporté devant Feurat Alani pour "Le ciel est immense" (JC Lattès), Anne Berest pour "Finistère" (Albin Michel), Justine Lévy pour "Une drôle de peine" (Stock) et Louis-Henri de La Rochefoucauld pour "L'amour moderne" (Robert Laffont). 
 
"Je voulais vivre"
est l'histoire de cette fillette de six ans recueillie par le père Lamandre. Pieds en sang dans ses souliers à boucles d'argent, elle refuse de répondre aux questions sauf celle de son prénom, Anne. Vingt ans plus tard, elle est devenue Lady Clarick. Richissime, courtisée, elle a l'oreille des grands et le cardinal de Richelieu ne jure que par elle. Pourtant, dans l'ombre, quatre hommes connaissent son vrai visage et sont prêts à tout pour la punir de ses forfaits. Manipulatrice sans foi ni loi, intrigante, traîtresse, empoisonneuse, cette criminelle au visage angélique a traversé les siècles et la littérature: elle se nomme Milady. Quelle est la femme au-delà de la légende? Même un personnage de fiction peut réclamer justice. Le roman rend vie à Milady et nous offre son histoire. Celle d'une femme libre menant, pour sa survie, un jeu dangereux et se battant – jusqu'à la transgression ultime – pour son pays, son idéal et sa liberté.
 
Pour lire en ligne le début de "Je voulais vivre", c'est ici. 
 
 
Fidèle à ses habitudes, le jury a choisi de donner le prix Renaudot essai à Alfred de Montesquiou pour "Le crépuscule des hommes" (Robert Laffont), un livre qui ne figurait pas dans la sélection finale. Celle-ci comportait Fabrice Gaignault pour "Un livre" (Arléa), Agnès Michaux pour "Huysmans vivant" (Le Cherche Midi), Jean-Claude Perrier pour "La mystification indienne" (Cerf) et Marc Weitzmann pour "La Part sauvage" (Grasset) qui a reçu le prix Femina essai (lire ici). 

Avec précision historique et tension romanesque, l'auteur ressuscite des hommes et des femmes de l'ombre, qui ont été les témoins du procès le plus retentissant du XXe siècle, celui de Nuremberg. Göring et vingt autres nazis y sont jugés à partir de novembre 1945. Hors de la salle d'audience, Joseph Kessel, Elsa Triolet, Martha Gellhorn, John Dos Passos, sont là. Ils sont venus assister à ces dix mois où doit œuvrer la justice. Alfred de Montesquiou les a retrouvés. 


Enfin, le jury a attribué le prix Renaudot Poche à Boualem Sansal pour son dernier roman, "Vivre, Le compte à rebours" (Gallimard, Folio). Rappelons que l'écrivain, âgé aujourd'hui de 80 ans, a été élu en octobre dernier à l'Académie Royale de langue et de littérature françaises de Belgique (ARLLFB)
 
Présentation de l'éditeur: Paolo fait partie des rares "Appelés". Il a été choisi par une puissance mystérieuse pour diffuser un message terrible: dans 780 jours, la Terre disparaîtra. Seule une minorité d'habitants sera sauvée et conduite en lieu sûr, sur une autre planète. Les Appelés ont peu de temps pour recruter ces êtres dignes de confiance, qui participeront à la fondation d'une humanité nouvelle. Mais comment faire pour écarter de la sélection ceux qui ont manifesté leur nocivité: les puissants, les politiciens, les mafieux, les religieux de toutes obédiences? Paolo et les Appelés parviendront-ils, le jour venu, à les empêcher d'embarquer à bord de l'immense vaisseau spatial venu sauver les Élus ? 
 
Communiqué des Editions Gallimard: 
"Nous sommes très heureux d'annoncer que les jurés du Prix Renaudot ont choisi de décerner le Prix Renaudot poche à Boualem Sansal pour son roman "Vivre" en Folio. L'écrivain franco-algérien Boualem Sansal, arrêté à Alger le 16 novembre 2024 par les autorités algériennes, est hélas toujours incarcéré. Ce qu'on lui reproche? Sa liberté d'expression, ses prises de position, ses écrits. La place d'un écrivain n’est pas en prison. 
Puisse l'annonce de ce Prix lui parvenir là où il est retenu.
Tous les bénéfices liés à la vente du livre sont reversés à la Société de soutien international 
 
Jury: Jean-Marie Gustave Le Clézio, Georges-Olivier Châteaureynaud, Jean-Noël Pancrazi, Franz-Olivier Giesbert, Dominique Bona, Patrick Besson, Frédéric Beigbeder, Cécile Guilbert, Stéphanie Janicot et Mohammed Aissaoui.
 
 

lundi 10 mars 2025

Le palmarès 2024 de l'Académie belge, l'ARLLFB

Les lauréats 2024: Jeanne Pham Tran, Merlin Vervaet, Deborah Danblon, Marie Borel,
Emmanuel Dongala, Pierre Piret, Caroline Boulord, Grégoire Polet
et Jack Kéguenne. (c) ARLLFB.
 
L'Académie royale de langue et de littérature françaises de Belgique (ARLLFB) a remis neuf prix littéraires 2024 ce samedi 8 mars. Yves Namur, secrétaire perpétuel de l'institution, a d'abord rappelé les noms de deux de ses membre, récemment disparus, Michel del Castillo, élu le 12 avril 1997 et mort le 17 décembre 2024, Pierre Mertens, élu le 11 février 1989 et décédé 19 janvier 2025. Il a eu un mot aussi pour l'écrivain Boualem Sansal, arrêté et emprisonné à Alger le 16 novembre 2024.
 
L'officiant a ensuite annoncé la couleur: quinze minutes par prix, réparties entre proclamation par lui-même du/de la lauréat.e, lecture d'un extrait du livre primé et conversation avec le/la lauréat.e. Venus de Belgique, de France ou de Suisse, les neuf auteurs récompensés étaient tous présents à Bruxelles en ce matin ensoleillé. Tout a bien commencé avec Grégoire Polet, Grand prix du roman pour "Pax" (Gallimard). Mais ensuite... Lectures très théâtralisées, intervieweurs extrêmement diserts, répétant parfois ce qui venait d'être dit. Quand on a la chance d'avoir neuf lauréats de prix importants à disposition, on aimerait que l'occasion soit donnée au public - venu nombreux - de bien les entendre pour mieux les connaître. Encore faut-il leur laisser l'occasion de s'exprimer. Dommage. La séance m'aura toutefois appris que maintenant, je peux dire "J'ai eu venu à la remise des prix", en utilisant un passé surcomposé dont j'ignorais l'existence et qui a été mis à l'honneur dans le prix de  linguistique.
 
Palmarès
 
Grand prix du roman
Ce prix annuel est doté de 1500 €. Il récompense un auteur ou une autrice belge ou vivant en Belgique, pour un roman mais aussi pour d'autres genres de fiction en prose (nouvelles, récits, apologues, etc.).

Le prix est décerné à Grégoire Polet pour "Pax" (Gallimard, 2024, 448 pages). Un récit virevoltant autour de la conférence de la paix organisée en 1919 par le président Wilson.
"J'ai abordé la perméabilité entre le présent et le reste du temps".

 
 
 
 
Grand prix de l'essai
Ce prix biennal est doté de 1500 €. Il récompense l'auteur belge d'un essai. Les domaines concernés sont: la philosophie, l'histoire, la sociologie, la spiritualité, la religion… à l'exclusion de la critique littéraire, l'histoire de la littérature, la linguistique et la philologie qui font l'objet de prix distincts. 
 
Le prix est attribué à Pierre Piret pour "Le chant du signe. Dramaturgie expérimentale de l'entre-deux-guerres" (Circé, 2024, 210 pages). Analyse détaillée de sept auteurs de théâtre de l'entre-deux-guerres (les Belges Crommelynck, Ghelderode et Soumagne et les Français Apollinaire, Claudel, Cocteau, Vitrac).
 

 
 
 
 
 
Prix international de littérature française
Ce prix international, doté de 2000 €, récompense alternativement un recueil de poésie, un roman et une pièce de théâtre et ce, pour une autrice ou un auteur âgé de moins de 50 ans. Le prix 2024 est attribué à un roman.

Le prix est attribué à l'unanimité du jury à Jeanne Pham Tran pour "De rage et de lumière" (Mercure de France, 2023, 216 pages). Des liens invisibles se créent entre trois "héros" aux yeux de la romancière, Jack Preger, médecin des rues de Calcutta, sa mère qui s'est battue pendant 7 ans contre un cancer et la narratrice.
"La rage, ce peut être la colère mais cela peut aussi être la rage de vivre."
 
 
 
Grand prix des arts du spectacle
Prix annuel doté de 1500 €, le grand prix des arts du spectacle récompense du théâtre, mais aussi éventuellement: scénario de cinéma ou de télévision, seul en scène, etc.

Le prix récompense Merlin Vervaet pour "Le groupe de l'Ouest lointain" (Lansman, 2024, 76 pages). Une écriture théâtrale renouvelée qui oublie le dialogue au profit de la narration à la troisième personne. Une narration déjantée et drôle qui dézingue la société.
"Je me suis beaucoup documenté. J'ai entre autres lu le journal de bord du Belgica."  
 
 
 
 
Grand prix de linguistique et de philologie
Doté de 1500 €, ce prix récompense l'auteur ou autrice, belge ou étranger écrivant en langue française, d'un essai. Ce prix est réservé à la linguistique en tant que théorie du langage, et à la philologie comme étude de la langue, analyse de textes littéraires, etc. Il exclut donc l'Histoire de la littérature, des idées, des mentalités et des courants littéraires qui font l’objet d'un prix distinct et biennal lui aussi.

Le prix va à Marine Borel pour "Les formes verbales surcomposées en français" (Peter Lang, 2024, 662 pages, téléchargement gratuit sur le site de la maison d'édition, ici), présentant 7500 exemples de formes verbales surcomposées en français. Un temps inconnu de la plupart des personnes présentes dans l'auditoire Albert 1er de l'Académie, qui permet des phrases comme "Tu as eu venu à la remise des prix", bien plus fort que "Tu es venu à la remise des prix" et explique pourquoi.
 
Un charmant accent suisse qui n'a guère eu l'occasion de s'exprimer tant son interlocuteur a pris du temps imparti.


Grand prix de poésie
Annuel et doté de 1500 €, ce prix récompense un poète belge pour l’ensemble d’une œuvre ou un recueil remarquable.

Le prix est attribué à Jack Keguenne pour "À la lanterne" (éditions Edern, 2024, 244 pages), recueil de textes poétiques écrits il y a cinq ans pendant le confinement.
"Tous les poèmes sont dédiés à une personne suite à un événement ou un échange avec quelqu'un. Ils sont lisibles par tout le monde mais offrent un bonus à la personne à laquelle ils sont dédiés et pour moi."
 
 
Prix André Gascht
Ce prix biennal récompense une personnalité du monde de la critique (presse, radio, télévision, internet, etc.), en activité dans l’année où le prix est décerné ou pour son rôle éminent dans la critique.

Le prix va à Deborah Danblon pour l'ensemble de son travail. 
"Il y a les flèches et les couteaux suisses. Moi je suis un couteau suisse.

 
 
 
 
 
 
Prix Découverte
Le prix Découverte récompense une œuvre littéraire (principalement un recueil de poésie, mais également un roman ou une pièce de théâtre) d’un auteur belge, prioritairement, âgé de moins de quarante ans. Ce prix peut être attribué sur manuscrit.

Le prix Découverte est attribué à Caroline Boulord pour "Les nuits filantes" (L'arbre à paroles, 2024, 86 pages). Le mélange de la joie sans borne d'une mère observant son premier enfant et une forme de mélancolie qui en serait indissociable.
"Ma question est: qu'est-ce qui nous anime? Comment passer de l'inanimé à l'animé?"

 
 
 
Prix Nessim Habif
Biennal, ce prix récompense une personnalité, issue de la francophonie hors de France, pour une œuvre importante et de qualité écrite en langue française.

Le prix récompense Emmanuel Dongala, écrivain et chimiste, pour l'ensemble de son œuvre. Notamment "Un fusil dans la main, un poème dans la poche" (Albin Michel, 1973, roman), "Jazz et vin de palme" (Hatier, 1982, recueil de nouvelles), "Le Premier Matin du monde" (pièce de théâtre, 1984) , "Le Feu des origines" (Albin Michel, 1987, roman), "Photo de groupe au bord du fleuve" (Actes Sud, 2010, roman), "La sonate à Bridgetower" (Actes Sud, 2017).
 
Né le 14 juillet 1941 à Alindao (République centrafricaine) d'un père congolais et d'une mère centrafricaine, Emmanuel Boundzéki Dongala passe son enfance et son adolescence en République populaire du Congo, puis fait ses études aux Etats-Unis et en France, avant d'enseigner la chimie à l'Université de Brazzaville. Longtemps animateur d'un théâtre , il doit quitter le Congo lors de la guerre civile de 1997. Il trouve refuge aux Etats-Unis, où il enseigne à la fois la littérature francophone et la chimie.
"Mon travail de romancier est de dévoiler la beauté du monde qui se cache. Le romancier ne regarde pas le monde comme le journaliste ou le statisticien. Le romancier donne la dimension humaine du monde."

 
 
 

jeudi 14 novembre 2024

Une dernière volée de prix littéraires

(c) Freepik.
 
Où en sommes-nous? Quand il n'y en a plus, il y en a encore. Voici quelques-uns des derniers prix littéraires décernés cet automne.

 
12 novembre

Grand prix de littérature américaine
 
Nathan Hill 
"Bien-être"
traduit de l'anglais par Nathalie Bru
Gallimard
 
Jury: Oriane Jeancourt Galignani (Transfuge), Philippe Chevilley (Les Échos) et Nicolas Carreau (Europe 1), Sylvie Loriquer (L’Attrape-Cœurs), Géraldine Mausservey (Librairie de Paris), Jean-Christophe Millois (École de la Librairie) et Pascal Thuot (Millepages), Caroline Ast (Belfond), Francis Geffard (Albin Michel) et Juliette Ponce (Dalva).


 
Prix Premier roman "roman français"
 
Laure Gauthier
"Melusine reloaded"
José Corti
 
 
 
 
 
 
 
 


Prix Premier roman "roman étranger"
 
 Greta Olivo
"La couleur noire n'existe pas"
traduit de l'italien par Romane Lafore
Phébus
 
Jury: Charles Dantzig (président), Pauline Dreyfus, Jean-Claude Lamy, Gilles Pudlowski, Jean-Pierre Tison, Maud Ventura et Annick Geille (présidente d'honneur).
 
 
 
 
 
Prix 30 Millions d'Amis roman
3.000 euros

Frédéric Joignot
"Zoographie"
Maurice Nadeau, 192 pages

Un roman autobiographique contant des rencontres de toutes sortes avec
quantité d'animaux, poules, coqs, araignées, chiens-loups, chevaux,
brebis, chats, merles, mouettes, agneaux, truites, et même escargots:
une zoographie – du grec " zôion" (animal) et de "graphô" (écrire). Il évoque comment ces animaux, minuscules, magnifiques, amicaux,
effrayants, succulents, nous ont bouleversés, fascinés, séduits,
parasités, terrifiés, rendus malades, nourris, fait philosopher...
 
 
Prix 30 Millions d'Amis "Essai"
1.000 euros 

Françoise Malby-Anthony
"La sagesse des éléphants"
Albin Michel, 336 pages
 
Jury: Teresa Cremisi, Didier Decoin, de l’Académie Goncourt, Irène Frain, Frédéric Lenoir, Didier van Cauwelaert, Frédéric Vitoux de l'Académie française, Joël Dicker, et sa présidente Reha Hutin.




 
 
13 novembre
 
Booker Prize
prix littéraire très apprécie attribué à une œuvre de fiction en anglais
 
Samantha Harvey
"Orbital"
traduit de l'anglais par Claro
Flammarion, 224 pages

Pour lire en ligne le début de "Orbital", c'est ici.







 
Prix Castel
5.000 euros et un ex-libris personnalisé

Grégoire Bouillier
"Le syndrome de l'Orangerie"
Flammarion, 432 pages


Pour lire en ligne le début du "Syndrome de l'Orangerie", c'est ici.
 
Jury: Emma Becker, Claire Berest, Vincent Darré, Étienne Gernelle, Eva Ionesco, Marc Lambron, Justine Lévy, Jean-Noël Pancrazi, Abnousse Shalmani et Gaël Tchakaloff. 
 
 
 
Prix Interallié
 
Thibault de Montaigu
"Cœur"
Albin Michel, 336 pages
 
Jury: Jean-Marie Rouart (président), Stéphane Denis, Gilles Martin-Chauffier, Eric Neuhoff, Christophe Ono-dit-Biot, Jean-Christophe Rufin, Jean-René Van der Plaesten et Florian Zeller.





27 novembre

Prix Goncourt des lycéens
 
Sandrine Collette
"Madelaine avant l'aube"
JC Lattès, 252 pages

C'est un endroit à l'abri du temps. Ce minuscule hameau, qu'on appelle Les Montées, est un pays à lui seul pour les jumelles Ambre et Aelis, et la vieille Rose. Ici, l'existence n'a jamais été douce. Les familles travaillent une terre avare qui appartient à d'autres, endurent en serrant les dents l'injustice. Mais c'est ainsi depuis toujours. Jusqu'au jour où surgit Madelaine. Une fillette affamée et sauvage, sortie des forêts. Adoptée par Les Montées, Madelaine les ravit, passionnée, courageuse, si vivante. Pourtant, il reste dans ses yeux cette petite flamme pas tout à fait droite. Une petite flamme qui fera un jour brûler le monde.




mercredi 6 novembre 2024

Le prix Médicis à Julia Deck

Premier prix littéraire de l'automne attribué à une femme, le prix Médicis a été remis décerné ce mercredi 6 novembre à Julia Deck, 50 ans, pour le roman autobiographique que, fille unique, elle a consacré à sa mère, "Ann d'Angleterre" (Seuil, 256 pages). Elle l'a emporté au troisième tour par cinq voix contre quatre à Thomas Clerc ("Paris, musée du XXIe siècle", Minuit).
 
Présentation de l'éditeur.
En avril 2022, la mère de Julia Deck est victime d’un accident cérébral. Selon les médecins, ses chances de survie sont infimes. Mais la patiente déjoue les diagnostics. Commence alors un long cheminement, dans l'espoir d'une convalescence, à travers le dédale des établissements de soins. En parallèle, Julia Deck raconte, sur un rythme vif et non dénué d’humour british, la vie de cette femme issue d'une famille ouvrière anglaise, passionnée de littérature, qui s'est élevée socialement, est venue habiter en France, tout en continuant d'entretenir un rapport complexe avec sa famille d'Angleterre. Car au milieu de son histoire, Julia décèle une étrangeté, peut-être un secret – un point aveugle dans le récit de sa filiation. Mais à cette interrogation, seule sa mère, précisément, pourrait répondre. Ce texte splendide, qui questionne les liens entre l’écriture et la vie, est aussi un geste d’amour bouleversant d'une fille envers sa mère.
 
 Pour lire en ligne le début d'"Ann d'Angleterre", c'est ici.
 
 
Le prix Médicis du roman étranger est allé au Guatémaltèque Eduardo Halfon, pour "Tarentule" (traduit de l'espagnol (Guatemala) par David Fauquemberg, Quai Voltaire, 208 pages), au huitième tour par quatre voix contre deux à l'Autrichien Josef Winkler ("Le champ", traduit de l'allemand (Autriche) par Bernard Banoun, Verdier).
 
Présentation de l'éditeur.
 En 1984, deux jeunes frères exilés aux États-Unis retournent au Guatemala, au cœur de la forêt de l'Altiplano, participer à un camp de survie pour enfants juifs où les envoient leurs parents afin qu'ils n’oublient pas leurs racines. Mais un matin, les enfants, réveillés par des cris, découvrent que le camp s'est transformé en une chose bien plus sombre.
Les raisons et les ramifications de cet épisode de l'enfance du narrateur ne commenceront à s'éclaircir que des années plus tard au fil de rencontres fortuites – à Paris avec une lectrice de Salinger devenue avocate, ou à Berlin avec un ancien instructeur en chef du camp, aux yeux d'un bleu changeant, qui se promenait avec un serpent dans la poche et une énorme tarentule sur le bras.
Entrelaçant passé et présent, réalité et fiction, Eduardo Halfon tisse un récit foisonnant de symboles pour toucher du doigt les fondements de son identité: le cadre strict et rigoureux de la religion juive et le giron enveloppant et maternel du Guatemala.


Le prix Médicis de l'essai a été attribué au premier tour par six voix à l'Allemand Reiner Stach pour le troisième tome de sa biographie de Franz Kafka, "Les années de jeunesse" (traduit de l'allemand par Régis Quatresous, Editions du Cherche Midi, 800 pages).
 
Présentation de l'éditeur.
Le dernier tome de la monumentale biographie de Reiner Stach: les années de jeunesse et de formation, ou comment Franz devient Kafka.
Conclusion de la vaste enquête biographique de Reiner Stach, ce troisième tome est consacré aux années 1883 à 1911, de la naissance de Kafka à la veille de sa grande percée créatrice. Années d'enfance et de silence, années de balbutiements, de premières tentatives littéraires et de lente maturation.
 
Autant qu'un récit de formation, ce volume est le portrait d'une ville et d'une époque. La ville: Prague, avec son conflit historique de plus en plus brûlant entre Allemands et Tchèques, qui place les Juifs entre le marteau et l’enclume. L'époque: le tournant du XXe siècle, où la montée des conflits sociaux, des idéologies et de l'antisémitisme, les bouleversements intellectuels, scientifiques et technologiques font peu à peu tomber les structures sociales anciennes.
 
C'est au milieu de ces ruptures que naît et grandit Franz Kafka, enfant isolé pris entre le conflit avec son père et la pression de l'autorité scolaire. Il trouve bientôt dans l'écriture une échappatoire qui, à terme, le ramènera au monde et lui permettra de dénuder la vérité de son époque et de la nôtre. De son premier projet de roman à l'ouverture décisive de son journal, on voit ici, au fil d'une narration virtuose, Franz devenir Kafka.
 
 
Jury:  Anne F. Garréta (présidente), Marianne Alphant, Michel Braudeau, Marie Darrieussecq, Patrick Grainville, Dominique Fernandez, Andreï Makine, Pascale Roze et Alain Veinstein.

mercredi 8 mai 2024

Mawda, on ne peut pas t'oublier

Le lieu du drame. (c) La Boîte à Bulles.
 
Hasard du calendrier, deux livres d'auteurs belges de facture totalement différente concernant le même sujet belge sortent simultanément en ce début d'année dans deux maisons d'édition françaises. Deux ouvrages de très grande qualité, entamés chacun en 2019, et qui se complètent.
 
"Mawda, autopsie d'un crime d'État" (La Boîte à Bulles, 192 pages), bande dessinée du dessinateur engagé Manu Scordia, par ailleurs animateur pour enfants, évoque le tragique destin d'une enfant et l'attitude de l'État belge.

"Mawda v. Medusa, donner un visage à la criminalisation des migrants en Europe" (Le Bord de l'eau, collection "L'atelier du chercheur", 192 pages) est un essai de "philologie politique" où la philosophe Sophie Klimis analyse scrupuleusement et commente sans langue de bois tout ce qui touche à l'affaire Mawda.


 

 
"Mawda".
Il suffit de prononcer son prénom pour la voir, bob enfoncé sur la tête, yeux rieurs et doigts devant la bouche. Même six ans après sa mort. Le matin du jeudi 17 mai 2018, la Belgique s'éveillait comme d'habitude. Sans savoir que ce jour serait à jamais teinté de noir: durant la nuit, près de Mons, une fillette de deux ans a été tuée par la police belge. Mawda était Kurde et sans papiers. Elle, son frère, leurs parents et d'autres migrants avaient pris place dans une camionnette pour tenter de rallier l'Angleterre. Vu le décès de Mawda, la famille Shawri a modifié ses plans. Elle a finalement obtenu sa régularisation en Belgique. Afin de pouvoir se recueillir au cimetière d'Evere où repose la petite. Aujourd'hui, Shamden et Phrast, les parents de Mawda, et leurs deux fils, Hama et le bébé né en Belgique après le drame, souhaitent tourner la page et aller de l'avant. Après ce qu'ils ont enduré, comme on les comprend.
 
Par contre, tout démocrate se doit de savoir ce qui s'est passé en cette nuit du 17 mai. La traque organisée, qualifiée de "course-poursuite" police-migrants dans la presse, est le drame qui dénoncera de trop nombreuses lacunes à tous les niveaux, révélées au fil des jours et des mois par l'avocate Selma Benkhelifa et le journaliste Michel Bouffioux. En vrac. Une mère empêchée d'accompagner sa fillette mourante dans l'ambulance. Une vingtaine de migrants dont le chauffeur de la camionnette braqués par la police, arrêtés, mis en garde à vue puis relâchés avec un ordre de quitter le territoire. Une famille restée plusieurs jours avec ses vêtements tachés du sang de Mawda. Ce jour-là, des policiers ont pu mentir, le parquet les couvrir, raconter n'importe quoi: enfant-bouclier, enfant-bélier, enfant jetée d'une voiture en marche, balles multiples, tir d'origine inconnue…
 
Le jeudi 17 mai 2018 et les jours suivants, les médias ont failli à leur devoir d'informer. Immédiatement, la société civile de Belgique s'est levée, s'est rassemblée, s'est insurgée pour dire non. Pour interroger, questionner, détricoter les imbécillités officielles. Elle a manifesté. Elle a partagé l'information principale: "Mawda a été tuée par une balle policière dans le cadre des opérations Medusa". Elle a organisé des funérailles dignes pour la petite fille. Elle a soutenu les parents endeuillés et leur petit garçon de quatre ans traumatisé.
 
L'"affaire Mawda" a été le lamentable révélateur des failles de l'État de droit et des discrètes campagnes anti-migrants. On a pu prendre connaissance de ce qui s'est réellement passé cette nuit grâce à la formidable et minutieuse contre-enquête du journaliste Michel Bouffioux, écœuré par les mensonges officiels. Elle a été publiée sur le site belge de "Paris-Match" et dans le livre "Deux ans et l'éternité" (Ker éditions), introduite par une fiction de Vincent Engel (lire ici). Elle a été portée par la magnifique pièce de théâtre de Marie-Aurore d'Awans et Pauline Beugnies "Mawda, ça veut dire tendresse". Mais ce drame accablant ne fait toujours pas l'objet d'une commission parlementaire, faute de signatures suffisantes. Par contre, le procès en appel s'est achevé en novembre 2021, condamnant le policier qui a tiré à dix mois de prison avec sursis et levant son amende de 400 euros, le présumé chauffeur écopant, lui, de quatre ans de prison ferme. Toutefois, assigné par l'ONG DEI (Défense des enfants international), l'État belge n'a pas été débouté. Maigre victoire, il sera condamné en février 2023 à payer un euro symbolique et à modifier légèrement la formation des policiers.
 
 

Une société raciste et malade

 

Le récit graphique de Manu Scordia est basé sur les témoignages des parents de Mawda, ceux de proches de l'affaire et la contre-enquête de Michel Bouffioux. Il donne toutefois une dimension littéraire aux différents éléments de l'affaire. Allers-retours dans le temps, couleur différente quand Mawda s'exprime à la première personne, cases vides et gaufrier éclaté, choix de mise en page, interventions de l'auteur-illustrateur, le procédé n'est jamais mièvre ou gratuit. "Mawda, autopsie d'un crime d’État" s'ouvre sur les mots que la maman de Mawda a prononcés au procès à Mons, le 24 novembre 2020, dessinés dans leur contexte historique. "Cela fait précisément 2 ans, 6 mois, 8 jours et 8 heures que c'est arrivé (...)". On voit la nuit, les arbres de l'aire autoroutière, les policiers, l'ambulance, le drame, un premier article de presse. L'album se terminera sur les mots d'amour de Mawda aux siens lors de la traque qui lui sera fatale.
 
Les mots de la maman de Mawda.
(c) La Boîte à Bulles.

En chapitres successifs, Manu Scordia compose le parcours de ce jeune couple originaire du Kurdistan irakien. D'abord leur histoire, mariage refusé, fuite du pays, naissance de leurs deux enfants, parcours migratoire entre la Grande-Bretagne et l'Allemagne, rêves et déceptions, arrivée à Grande-Synthe (France) en mars 2018. Ensuite, leur séjour dans le camp soutenu par le Refugee Women's Centre britannique et les tentatives de passer en Angleterre dont celle de la nuit fatidique. Passée une page noire, le drame surgit en une seule grande illustration présentant Mawda: "Il y avait une fontaine de sang". Ses parents expliquent les heures terribles, horribles, du drame. En face, d'autres articles de presse relatant des informations non vérifiées. En contrepoint, les réactions au gymnase de Grande-Synthe.
 

Manu Scordia entremêle les voix et les moments.
(c) La Boîte à Bulles.

L'auteur a rencontré le journaliste Michel Bouffioux.
(c) La Boîte à Bulles.
Après une page blanche cette fois, l'auteur évoque sa rencontre avec le journaliste Michel Bouffioux. Il rappelle combien la minutieuse enquête de ce dernier a pointé les incohérences de l'enquête, a débusqué les mensonges officiels, a rétabli les vérités, a pointé l'inhumanité de la Belgique officielle et l'humanité de la Belgique non officielle. L'avocate Selma Benkhelifa, défenderesse de la famille, a immédiatement placé l'affaire Mawda sur ses vrais terrains, celui de la politique avec les opérations Medusa, celui du racisme d'État. Manu Scordia retrace aussi la vie des parents de Mawda après la mort de leur fille. Comment survivre dans tant de détresse? Comment résister aux reconstitutions des événements? Comment s'exprimer quand le traducteur du sorani s'exprime en néerlandais et que le régime linguistique est francophone? Comment entendre le policier qui "n'avait pas d'autre choix que de tirer"?
 
 
Affirmations policières. (c) La Boîte à Bulles.

Les chapitres suivants dépeignent le procès fin novembre 2020, en temps de masques à cause du Covid, si douloureux par la répétition des mensonges policiers, les manquements et les ratés de l'enquête, les contacts avec le comité P et cette satisfaction d'une "opération bien menée", la plaidoirie de l'avocat du policier tireur, etc., etc. Par son récit graphique très dense et fort bien construit, porté par un efficace dessin réaliste et complété de notes informatives en finale, Manu Scordia démontre magistralement combien l'affaire Mawda est accablante pour l'État belge. On est soufflé de ce qu'on y découvre, petite pointe d'un iceberg nommé racisme.

Mawda, par Manu Scordia. (c) La Boîte à Bulles.

 

Criminaliser les migrants


Philosophe issue de l'immigration (le livre est, entre autres, dédié à ses grands-parents, dont les uns s'exilèrent de Grèce pour fuir la misère et les autres durent fuir l'Ukraine et la Géorgie suite à la Révolution bolchévique), Sophie Klimis dit avoir été sensibilisée à la cause des migrants en 2009, lorsque Saint-Louis, l'université bruxelloise où elle travaille, a été occupée durant neuf mois par une soixantaine de personnes "sans-papiers" qui feront finalement une grève de la faim au finish pour exiger des critères clairs de régularisation. Lors de cette "vie commune", elle a écouté les histoires de vie des personnes. Elle a notamment été marquée par la rencontre d'un jeune homme arrivé en Belgique après avoir fait des milliers de kilomètres accroché sous un camion. Elle dénonce l'hypocrisie entourant les "sans-papiers" car elle sait évidemment que le secteur du bâtiment par exemple les utilise à vingt euros la journée de dix heures, sans aucune protection sociale ou même physique.
 
Celle dont le domaine de recherche est l'antiquité grecque en a perçu des échos dans ce qu'on a appelé l'affaire Mawda, notamment dans la dimension émotionnelle de la politique. Elle analyse: "Dans l'"Antigone" de Sophocle, c'est un élan, une pulsion ("orgè"), qui est représentée comme étant à la racine de la loi. On peut penser à l'indignation qui peut mener des citoyens à contester une loi jusqu'à la faire abroger, s'ils la trouvent injuste. Or, face à l'affaire Mawda a d'abord surgi une émotivité inverse, inversement proportionnelle au drame: les parents de Mawda ont été rendus responsables du drame, les victimes transformées en bourreaux! Le sens commun est malade aujourd'hui. On préfère de fausses vérités en ignorant tout des contextes."
 
Pour Sophie Klimis, ce livre de réflexion se veut une prise de température de l'opinion publique. "J'ai voulu retrouver le pouvoir de captation des mots. Montrer la dissociation entre le dire et le faire. On dit pourchasser les passeurs mais on ne fait rien contre les véritables réseaux mafieux et on criminalise toutes les personnes migrantes. Quid aussi des réfugiés climatiques, des réfugiés pour échapper à un crime d'honneur, des réfugiés économiques? Les gens viennent ici pour survivre. Ce qu'on leur fait subir sans discernement est très inquiétant."
 
Dès la page "Avertissement", l'auteure pose les questions nécessaires. Pourquoi la solidarité européenne unanime envers les réfugiés ukrainiens et l'octroi de l'asile immédiat et pas pour ceux qui viennent par exemple de Syrie et sont qualifiés de migrants avec en corollaire l'épineux parcours administratif organisé par la Belgique? Ou désorganisé: 27 842 dossiers (33 913 personnes) en attente au CGRA en mars 2024, dont un arriéré de 21 342 dossiers.

Des questions qui dérangent, la chercheuse va en poser tout au long des pages, confrontant les couvertures médiatiques et les réactions du public lors de divers événements. Oui à l'incendie de Notre-Dame, très peu à la mort de Mawda, banalisée par la suspicion qui lui a été tout de suite accolée. Un sujet auquel elle s'est intéressée dès la parution du deuxième article du "Soir", avançant l'hypothèse de l'enfant-bouclier. Hypothèse aussitôt reprise par Bart De Wever (président de la N-VA et bourgmestre d'Anvers) qui brandit la faute des parents, comme, à son grand effroi, de nombreuses personnes sur les réseaux sociaux. "Cette affaire n'a pas eu l'ampleur qu'elle aurait dû avoir. Comment le sort d'une petite fille n'émeut-il pas plus? Pourquoi cette apathie?"

Dans "Mawda v. Medusa", elle interroge cette indifférence générale. Certes, elle fait un pas de côté par rapport à ses "antiquités" mais pas tant que ça. La Grèce ancienne apparaît régulièrement en éclairage de notre présent. Dans un langage clair et accessible, en posant les faits et en détaillant le plan Medusa, l'auteure questionne la démocratie directe. Elle interroge la place de la justice en Belgique. Rappelant qu'une loi de 2014 rend le judiciaire dépendant de l'exécutif, elle se demande ce qu'il en est de l'État de droit et de la séparation des pouvoirs. "Le rôle du philosophe est d'accompagner la réalité sociale en l'élucidant, de l'analyser pour la rendre compréhensible."

Elle n'est pas la première. Elle souligne que, dans "La République", Platon considérait de manière critique la construction de la situation démocratique athénienne de son temps à plusieurs niveaux. Aristote le Métèque faisait des enquêtes sur toutes les constitutions des cités de son temps afin d'élaborer des questions politiques réfléchies. Marx s'est aussi basé sur des enquêtes pour écrire "Le capital".

Pour Sophie Klimis, la philosophie politique, de nos jours, est souvent prise entre deux écueils : soit c'est une sorte de métaphysique cachée, soit elle se dissout dans les sciences sociales comme la sociologie. L'auteure revendique quant à elle une philosophie politique qui parviendrait à cerner la forme générale d'un événement en se basant sur l'étude de ses détails. D'où l'importance de la mise en œuvre de la méthode qu'elle qualifie de "philologie politique". C'est ainsi qu'elle analyse les traits généraux du cas Mawda, dans le sillage croisé des travaux de Hannah Arendt et de Cornelius Castoriadis, pour rendre pensable l'impensable.

Extrêmement riche car il scrute de près tous les mots en lien avec l'affaire Mawda, l'essai applique superbement son sous-titre. Il donne un visage à la criminalisation des migrants en Europe. Il nous l'explique noir sur blanc. Il ne s'agit plus de déclarations sur des "migrants"», des "transmigrants", des "trafiquants", mais d'une famille prise dans les rets d'une politique appliquée sans discernement, par racisme et soin électoraliste. Sophie Klimis fait ainsi remarquer qu'on contourne la question des véritables responsabilités politiques, lorsqu'on parle du destin tragique, ou horrible, de Mawda plutôt qu'on ne nomme l'homicide de la petite.

Le premier chapitre, "Dire l'affaire Mawda", analyse scrupuleusement les discours de la presse, "Le Soir" et la RTBF principalement, "La Meuse" et "Le Peuple" accessoirement, et les confronte à la contre-enquête de Michel Bouffioux qui, soit dit en passant, n'a été mise en cause par personne. C'est éclairant et sidérant. Viennent ensuite l'analyse des paroles des magistrats, leurs contradictions, leurs oublis, leurs failles, souvent mises en lumière par l'avocate Selma Benkhelifa, défendant la famille de Mawda. Si on n'était pas dans une affaire réelle, on s'amuserait du rapport du comité P de la police consacré à cet "incident de tir" qui évite durant cinquante-neuf pages les mots "Mawda", "enfant", "fillette", "mort". Là aussi, Michel Bouffioux apporte des informations. C'est éclairant et sidérant. Les choses sont tellement exceptionnelles, au sens négatif du terme, que les onze recteurs des universités belges, soit tous, ce qui ne s'était jamais produit, feront part de leurs préoccupations au Premier ministre de l'époque. La réponse ne viendra pas de Charles Michel (MR) mais de Theo Francken (N-VA), alors secrétaire d'État à l'asile et à la migration. Et l'auteure de rappeler que la matière étant fédérale, la politique mise en place lie tout le gouvernement. C'est éclairant et sidérant. D'autres mots viendront encore de l'université comme la fiction de Vincent Engel évoquée plus haut (lire ici).

L'autre important chapitre, "Instruire le cas Mawda", examine le procès à Mons, les 23 et 24 novembre 2020 ainsi que son verdict, prononcé le 12 février 2021, dont le simple énoncé suscite déjà des questions. Vraiment, un "homicide involontaire"? C'est éclairant et sidérant. Dans ce second chapitre qui est une montée en généralité où elle passe de"l'affaire" au "cas", Sophie Klimis pointe combien le cas Mawda a aussi été instruit dans la société. Les débats de la Zin TV, les démarches artistiques, les collectifs citoyens "Justice et vérité pour Mawda" ainsi que "#Justice4Mawda", autant de voix qui se sont fait entendre, constituant "l'élan-Mawda".

Après avoir donné son journal détaillant le procès avec la même rigueur, l'auteure entreprend en tant que philosophe de déconstruire "l'effet-Medusa". Soit, ce que les mises en scènes et les discours officiels ont habilement masqué, travaillé à rendre "impensable", des périls pour la démocratie dont le citoyen ne se rend guère compte. Comment l'espace public a été transformé par le tir policier en zone de non-droit, comment les instances politiques belges ont pu établir les plans Medusa, comment les mythologies grecque et romaine ont été réappropriées pour nommer des opérations de traque aux migrants, en Belgique mais aussi par Frontex, aux frontières de l'Europe. C'est éclairant et sidérant. "Mawda v. Medusa" présente encore la menace pour notre humanité que représente l'anesthésie de l'empathie et de l'esprit critique, à l'opposé de l'élan vital que sont l'indignation et la colère. L'antique "orgè" qui a pris place lors de la marche blanche lors des funérailles de la petite Kurde. Pour peu qu'on veuille s'y intéresser, et c'est essentiel, le cas-Mawda est le miroir de ce que la Belgique est devenue.