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dimanche 19 avril 2026

Le décès de l'écrivain américain Peter Neumeyer

Peter Neumeyer et son épouse Helen en 2018 en Belgique.
 
On n'a appris que tout récemment le décès de l'écrivain et critique américain Peter Neumeyer, survenu le 2 avril 2026 d'une insuffisance cardiaque, à Santa-Rosa en Californie. Il avait 96 ans. Nous avions eu le plaisir de le rencontrer en Belgique fin 2018 à l'occasion du spectacle que proposait le Théâtre du Tilleul, "Les carnets de Peter" (lire ici). Il était déjà âgé - il était né le 4 août 1929 à Munich, en Allemagne et avait émigré aux Etats-Unis en 1936 avec sa famille, fuyant les persécutions nazies contre les Juifs - mais drôle et charmant. 
 
C'est l'écrivain et critique américain Mark Dery qui rend hommage à Peter Neumeyer sur les réseaux sociaux. Il nous rappelle, ou nous apprend, son parcours professionnel: professeur émérite d'anglais et de littérature comparée à l'université d'État de San Diego, figure majeure de l'étude sérieuse de la littérature pour enfants, fondateur de l'un des premiers programmes universitaires consacrés à ce domaine (à SDSU), et collaborateur d'Edward Gorey sur trois livres pour enfants à la fois incomparablement "goreyesques" et indéniablement "neumeyeriens".
 
Mark Dery poursuit: "Comme me l'a écrit Helen, son épouse depuis plus de 74 ans, dans un courriel privé: Il a vécu une longue et riche vie faite de livres, de lecture et d'écriture, de randonnées et de pêche, de jeux dans les vagues et les bois, d'enseignement, de conversations avec des amis, d'exploration de lieux et d'idées, et de moments passés au soleil."

"Les amateurs de Gorey le connaissent aussi comme le partenaire idéal dans les échanges d'une vivacité d'esprit, d'une érudition et souvent d'une profondeur révélatrice remarquables, réunis dans "Floating Worlds: The Letters of Edward Gorey & Peter F. Neumeyer" (Ed. Peter F. Neumeyer, 2011, non traduit en français)."

Et Mark Dery de citer sa biographie de Gorey, "Born to Be Posthumous": "À l'été 1968, [Gorey] rencontra le collaborateur d'une vie, Peter Neumeyer, avec qui il allait travailler — intensément. Les deux hommes réalisèrent trois livres pour enfants en treize mois, de septembre 1968 à octobre 1969: "Donald and the...", "Donald Has a Difficulty", et "Why We Have Day and Night" (publiés respectivement en 1969, 1970 et 1970 par Addison-Wesley, la propre maison d'édition de Gorey, Fantod Press, et Young Scott Books). Gorey trouva en Neumeyer quelqu'un dont l'esprit lui était plus proche que celui de toute autre personne qu'il avait rencontrée; une intimité intellectuelle naquit entre eux presque instantanément, nourrie par des cartes postales et des lettres qui circulaient à un rythme soutenu."
 
Lettre d'Edward Gorey à Peter Neumeyer.

 
"Dans son introduction à leur correspondance réunie, Neumeyer écrivait: "En parlant de Donald, Ted et moi revenions souvent à certains de nos auteurs favoris — souvent Borges, ou encore le médecin et écrivain anglais du XVIIᵉ siècle Sir Thomas Browne. Nous avions tous deux une affection particulière pour l'"Hydriotaphia, or Urn-Burial" de Browne, traité sur des urnes romaines enfouies, ainsi que pour son étrange "Garden of Cyrus", long essai sur les quinconces (configurations de cinq), avec son magnifique paragraphe final. Basil Bunting et Ralph Hodgson faisaient partie de nos références plus ésotériques. Dans la conversation, Ted citait souvent "The Unquiet Grave" et "The Rock Pool" de Cyril Connolly, "The Best of Myles" de Flann O’Brien, et "The Near and the Far" de L. H. Myers. Ted avait étudié le français à Harvard, si bien que ses lectures, comme ses étagères de livres à double rangée, dégageaient parfois des accents nettement français. Il m'a fait découvrir "Les Fleurs bleues" et "Exercices de style" de Raymond Queneau, ainsi que le "Journal" de Jules Renard… Toujours, son esprit revenait à l'art et à la littérature japonais, et en particulier aux expressions du zen… Il était fasciné par Murasaki Shikibu, auteure du XIᵉ siècle, et son "Dit du Genji", par le "Livre de chevet" de Sei Shōnagon de la même époque, ainsi que par l’art et la pratique du "tenkoku", ou sceaux gravés."

"Apprendre à connaître Peter (lors de l'écriture de "Born to Be Posthumous") au point de me sentir autorisé à l'appeler mon ami fut un honneur qui ne s'est jamais terni et une joie qui ne s'est jamais émoussée. Son amitié comptait pour moi davantage que toutes les louanges critiques reçues par le livre. Même nonagénaire, il avait une vivacité d'esprit fulgurante. Insatiablement curieux des livres, films ou artistes que je mentionnais, il me rendait la pareille par une avalanche de suggestions: ouvrages à lire absolument, auteurs susceptibles de correspondre à mon tempérament intellectuel, poètes dont l'œuvre lui apportait inspiration et réconfort philosophique. Au fil de nos échanges occasionnels — zoom, appels téléphoniques, courriels épars — nous avons discuté de littérature pour enfants, de notre passion commune pour Kafka, des frustrations du monde universitaire, de nos esthétiques de poètes, de nos luttes contre la mélancolie existentielle (et des remèdes utiles prescrits par Burton dans son "Anatomy of Melancholy"), et de bien d’autres sujets, et évidemment de Gorey".

"Peter n'était jamais avare de ses souvenirs d'E.G., et leur correspondance remarquable constitue sans aucun doute l'aperçu le plus intime que nous aurons jamais de la vie intérieure de Gorey: profondément émouvant, étonnamment intime, toujours d'une grande clarté. "Floating Worlds" est une véritable caverne d'Ali Baba pour les amateurs et les chercheurs de Gorey."

"En tant qu'écrivains, nous vivons nos vies sur la page — et continuons de vivre, entre deux couvertures, dans une forme d'immortalité de substitution. J'ai conservé tous nos courriels et y reviendrai, ainsi qu'aux livres de Peter, chaque fois que je voudrai retrouver son esprit doucement spirituel et son intelligence lumineuse, papillonnant d'une référence à une allusion puis à une intuition librement associée. Il était lumineux."


Ted et Peter, Barnstable Harbor, Cape Cod.


A la Friends House de Santa-Rosa où il vivait depuis quelques années, Peter Neumeyer écrivait notamment sa biographie et consignait son opinion sur la littérature de jeunesse et son histoire, lui qui appréciait des auteurs-illustrateurs tels que Beatrix Potter et Maurice Sendak. Il rappelait le rôle de la révolution industrielle dans l'essor du livre pour enfants en tant qu'"industrie", ou encore les messages politiques d'ouvrages comme "We're All in the Dumps with Jack and Guy" de Maurice Sendak ("On est tous dans la gadoue" [suivi de] "Jack et Guy", traduit de l'anglais par Anne Trotereau, l'école des loisirs, 1996). Il parlait parrfois de sa propre carrière, de sa collaboration avec Edward Gorey et de ses rencontres avec des écrivains tels que Tove Jansson ("Les Moomin"), Astrid Lindgren ("Fifi Brindacier") ou Hans et Margaret Rey ("Georges le curieux").

Peter Neumeyer s'intéressait à l'art des albums illustrés, où il percevait des échos de la peinture classique. "J'adore "Pierre Lapin", et il mérite d'être lu attentivement", disait-il. "Il y a énormément à y découvrir", qu'il s'agisse d'humour, d'aquarelles exquises ou de réflexions féministes. Il a donné des conférences en Suède et en Finlande et mené des recherches à la Bibliothèque internationale de la jeunesse de Munich. A propos de sa carrière, il s'estimait chanceux: "J'ai eu l'opportunité de parcourir le monde pour approfondir mes recherches et explorer des sujets qui me passionnent."
 
Peter Neumeyer. 

 
 
 
 

samedi 29 décembre 2018

Peter et Donald en ombres et lumières superbes

Le décor où s'égrènent les "Carnets de Peter". (c) Théâtre du Tilleul.

(c) Théâtre du Tilleul.
Que se passe-t-il dans une bibliothèque la nuit? C'est ce que nous raconte magnifiquement le Théâtre du Tilleul, un théâtre d'ombres fondé en 1981 comme on le sait, dans son nouveau spectacle, "Les carnets de Peter" qui se déroule dans la bibliothèque d'un dénommé Peter. On comprendra vite de qui il s'agit. La mise en scène entremêle habilement acteurs, ombres et musique, laisse le spectateur regarder et écouter et aussi rêver. Le tout dans le fantastique décor d'une bibliothèque bien ordonnée mais qui se réveille la nuit. Les livres y sont classés en rubriques, "Histoire", "Théâtre", "Littérature", "Voyage", "Géographie", "Nature" et "Enfance". Un coffre-fort abrite des trésors de récits. Une place de choix est réservée sur le lutrin au plus précieux des livres du lieu, "Animaux & Insectes".

Cet album grand format sera au cœur de l'impeccable intrigue composée par le Théâtre du Tilleul. Elle croise l'histoire personnelle de l'écrivain américain Peter Neumeyer et les histoires de son personnage emblématique, Donald, dont deux ont été illustrées par Edward Gorey. Un fameux défi, pleinement réussi et qui donne un spectacle magnifique, émouvant, drôle, surprenant, de haut vol tout en étant parfaitement accessible. Pour tous à partir de 7 ans.

Une forme d'ombres. (c) Théâtre du Tilleul.

Les amateurs d'humour noir et de littérature décalée connaissent sûrement le nom de l'illustrateur américain Edward Gorey, dont l'œuvre nous parvient peu à peu en français grâce au Tripode (lire ici et ici). Peter Neumeyer et Edward Gorey se sont rencontrés en 1969 via un éditeur. Ce fut le coup de foudre immédiat entre les deux hommes. Ce coup de foudre artistique ne dura hélas pas, chaque créateur retournant très vite à ses occupations. Ensemble, ils ont néanmoins publié trois livres: "Donald and the..." (Pomegranate, 1969) et "Donald has a difficulty" (Pomegranate, 1970), traduits en français par Oskar et réunis en un seul volume sous le titre "Les histoires de Donald" (Le Tripode, 2011, lire ici),  et "Why we have day and night" (Pomegranate, 1970, non encore traduit). Ils ont encore collaboré dans "Gorey x 3"Neumeyer a signé un des textes, les deux autres étant dus à Edward Lear (non traduit). Enfin, Gorey et Neumeyer ont intensément correspondu par lettres; un recueil de leurs échanges postaux a été publié aux Etats-Unis, "Floating worlds" (non traduit).
Exemple de correspondance Gorey-Neumeyer (c) Floating worlds.


"Les carnets de Peter" est un spectacle épatant, tout en finesse, où se croisent l'histoire récente du monde (le milieu du siècle dernier) à travers les yeux d'un petit garçon souffrant sans doute de solitude entre ses parents très occupés mais plein d'imagination et les aventures qu'il crée pour son héros Donald, un gamin toujours accompagné d'un mystérieux animal qui n'est surtout pas un chien.

Sa genèse se retrouve partiellement dans le texte mis en scène et se prolonge pratiquement de façons diverses (lire plus bas). Elle vaut aussi d'être contée. Il était une fois le Théâtre du Tilleul et sa patronne Carine Hermans, qui aimaient d'amour l'œuvre de Peter Neumeyer. Voilà donc l'équipe partie aux Etats-Unis, en Californie précisément, à la rencontre de l'écrivain, né le 4 août 1929 en Allemagne et ayant émigré en Amérique à la fin des années 30. Peter Neumeyer les reçoit. Le courant passe. Et l'écrivain remet à ses visiteurs venus de Belgique quantité de textes inédits, d'autres aventures de Donald, des contes, des souvenirs d'enfance, des titres d'histoires… "Je vous confie toutes mes histoires; prenez-en bien soin", leur a-t-il dit. Ceux qu'on trouve dans le coffre-fort de la bibliothèque.

Ombres projetées depuis la scène. (c) Théâtre du Tilleul.


Voilà certaines de ces histoires formidablement sorties de l'ombre dans ce spectacle qui se déroule la nuit dans la bibliothèque de Peter Neumeyer lui-même. On l'entend raconter du haut de ses 87 ans alors (il en a 89 aujourd'hui) ses souvenirs d'enfant juif en Allemagne, Munich 1936, les défilés militaires, les drapeaux, l'émigration en Amérique où il rejoint ses parents après avoir passé une année chez ses grands-parents, l'adaptation là-bas. On comprend l'enfant qui souffre de solitude mais s'épanouit dans la lecture. Celle de l'album "Animaux & Insectes" bien entendu, celle de tous les livres qui lui tendent les bras et dont il nous énumère les titres, celle des histoires qu'il s'invente dans la grande bibliothèque de son père, les aventures étranges, piquantes même, d'un petit garçon nommé Donald, un petit garçon rêveur qui lui ressemble.

Acteurs, ombres et musique. (c) Théâtre du Tilleul.

Quatre acteurs évoluent sur scène, Carine Ermans, Carlo Ferrante, Sylvain Geoffray et Alain Gilbert, dans un jeu subtil entre musique provenant de divers endroits, parfois surprenants, textes dits et ombres projetées. On remarque avec plaisir que la compagnie exploite diverses facettes du théâtre d'ombres, projetant ici des pièces de bois sur un écran, là des silhouettes sur une feuille de papier, montrant les pièces qui donneront leur ombre ou les cachant. Une formule épurée très réjouissante qui rythme joliment ce spectacle extrêmement réussi.


En parallèle au spectacle

Ateliers

  • Constitution d'une bibliothèque imaginaire, la Bibliothèque rêvée de Peter, qui comprendra "les œuvres complètes" (et bien plus encore) de Peter Neumeyer, revisitées par les enfants (et pas seulement les enfants).
  • En amont ou en aval du spectacle, ateliers divers (en scolaire comme en tout public), pour inviter les publics à travailler sur les textes de Peter Neumeyer, faisant se croiser les œuvres d'enfants et d'adultes, professionnels et non professionnels.... Les livres créés (mais aussi les films, les livres d’artistes, les créations sonores...) seront rassemblés dans la Bibliothèque rêvée, œuvre évolutive qui, au fil des tournées, s'enrichira des nouvelles productions et accompagnera le spectacle. A découvrir sur le site de la Bibliothèque rêvée de Peter (ici).
  • Goûter des rois le samedi 5 janvier, en présence de Peter Neumeyer et de Pascal Lemaître qui dédicaceront l’album jeunesse "Dick le lambin, Dick l'éclair".

Dick le lambin, Dick l'éclair
Peter Neumeyer
Pascal Lemaître
traduit de l'anglais par Maurice Lomré
l'école des loisirs/Pastel
2018, 40 pages

L'album commence ainsi: "C'est mardi. Dick le lambin doit aller chez madame Litzen pour sa leçon de piano. Comme les parents de Dick le lambin sont au Japon, Grandpa et Grandma s'occupent de lui." Le couple s'agite, met la pression au gamin qui lui, "s'active lentement". Tout est bon pour gagner du temps: chercher les partitions, le manteau. Dick part enfin en voiture avec ses grands-parents, remarque plein de choses intéressantes dans la rue et arrive… en retard. La leçon peut commencer. Quelle leçon! Dick oublie les partitions, embrouille les morceaux... Tout cela sous l'œil bienveillant de la ravissante madame Litzen. Au terme de la leçon, une fois retrouvés le manteau et les partitions, Dick retourne chez lui. Un peu marri de ses retards, il décide de devenir Dick l'éclair. Et la vie prend de toutes autres couleurs, sans moralisation aucune.

Pascal Lemaître pose de subtils dessins sur cette histoire à hauteur d'enfant, établissant un riche rapport texte-images. En postface, Carine Ermans explique comment cette histoire de "Dick dawdle Dick the quick" est passée de la Californie où elle dormait depuis longtemps à la Belgique où elle a été illustrée et éditée dans le cadre de la Bibliothèque rêvée de Peter, créée par le Théâtre du Tilleul. A partir de 5 ans.


Bonus

  • Que trouve-t-on dans la bibliothèque de Peter? En "Jeunesse", les titres favoris de l'équipe du Tilleul et les albums jeunesse qui ont inspiré ses précédents spectacles. En "Littérature", les romans adorés par Peter Neumeyer. En "Histoire", les titres et auteurs qui aident à comprendre la période trouble de la Seconde Guerre mondiale.
  • Des guides de fleurs, d'oiseaux, d'animaux, qui se complètent de bocaux de formol où pataugent amphibiens et insectes, donnant au lieu un agréable côté cabinet de curiosités, proche de l'univers graphique de l'illustrateur Edward Gorey
  • Des piles de partitions de musique qui semblent prêtes à sortir des murs.

Biographie

  • Né le 4 août 1929 en Allemagne, Peter Neumeyer est arrivé très jeune aux Etats-Unis. Il y rejoint en 1937 ses parents partis un an plus tôt. Lecteur passionné depuis sa petite enfance, il devint professeur de littérature dans diverses universités américaines. Il a fondé le département littérature de jeunesse à l'Université de San Diego, le plus important de l'Amérique du Nord. Il était arrivé dans cette université en 1978 et en est retraité depuis 1993.
  • Peter Neumeyer a toujours écrit, de la poésie, des études critiques, des albums jeunesse. En 1969, il rencontre via son éditeur l'illustrateur Edward Gorey, pressenti pour illustrer "Les histoires de Donald". Ensemble, ils publient trois albums. Mais leur projet est beaucoup plus vaste: "Je viens d'acheter tout un tas de pochettes vierges. Elles n'attendent plus qu'une étiquette comme... ANCIENS DONALDS, NOUVEAUX DONALDS etc… Mon œil astral voit toute une étagère de livres Neumeyer/Gorey. Harvard ouvrira-t-elle une salle à notre gloire? Elle aurait tout intérêt!", écrit Edward Gorey à Peter Neumeyer. Las, leur projet d'"épopée allégorique" ne dépassera pas le stade de leur correspondance.
  • Ils continueront à publier des livres, chacun de son côté. Gorey avec d'autres écrivains, Neumeyer avec d'autres illustrateurs. Beaucoup de ces derniers sont épuisés aux Etats-Unis et peu ont été jusqu'à présent traduits en français. Une situation qui pourrait changer.


Infos pratiques sur le spectacle ici.
Toutes les représentations étant complètes, une liste d'attente sur place chaque jour est ouverte, une heure avant la représentation.

lundi 8 décembre 2014

Trois Edward Gorey d'un coup au Tripode

Edward Gorey.
Les amateurs de littérature décalée connaissent bien l'immense auteur-illustrateur américain Edward Gorey (1925-2000) dont les livres arrivent au compte-goutte sur le marché français (lire ici, ici et ici). Les anciennes éditions Attila avaient commencé le travail en 2009 avec la traduction de la trilogie de Treehorn et quelques autres albums. A l'été 2013, cette maison d'édition s'est scindée en deux nouvelles entités indépendantes, le Nouvel Attila pour Benoît Virot, Le Tripode pour Frédéric Martin, chacune reprenant une partie de l'ancien catalogue.

C'est Le Tripode qui poursuit la publication d'Edward Gorey. Avec cet automne, une réédition et deux nouveautés.

"Les enfants fichus" est un des titres les plus célèbres d'Edward Gorey (traduit de l'américain par Ludovic Flamant, Attila, 2012, Le Tripode, 2014, 64 pages). Sorti en 1963 et revu par l'auteur en 1991, "The Gashlycrumb Tinies" est sans doute son livre le plus connu. Le premier des "Vinegar works" inspira notamment Tim Burton pour son livre célèbre "La Triste fin du petit enfant huître et autres histoires".

C'est aussi un de ses livres les plus frappants puisqu'il s'agit tout simplement d'un abécédaire de morts d'enfants. Un peu lugubre mais pas macabre, plutôt un catalogue fou et grinçant des malheurs d'enfants. Approcher la mort pour se sentir plus vivant.

Cette nouvelle version reprend la traduction en alexandrins de Ludovic Flamant mais n'est plus bilingue. En voici les trois premières pages.
"A pour Amy tombée au bas des escaliers"
 "B pour Basil surpris par des ours affamés"
"C pour Clara lassée, décharnée et malade"
Et la dernière. "Z pour Zillak petite ayant bu trop de Gin"
Vingt-six destins pour lesquels résonne le sous-titre "Quand la cloche a sonné" ("After the outing").

(c) Le Tripode.

(c) Le Tripode.

(c) Le Tripode.



"L'invité douteux" ("The Doubtful Guest") est le troisième livre d' Edward Gorey. Il a été publié en 1957 chez Doubleday et avait fait l'objet d'une traduction chez Gallimard en 1994. Le revoici dans une traduction libre d'Oscar (Le Tripode, 48 pages).

Il retrace l'aventure surréaliste d'un animal sombre, à écharpe rayée et baskets blanches, qui s'installe une nuit d'hiver dans un manoir chic et résiste aux admonestations des occupants. La cohabitation apparaît plus compliquée pour les aristocrates que pour leur invité qui fait exploser leurs habitudes et leurs certitudes. Entre non-sense et observation de la société, Edward Gorey ne choisit heureusement pas.

 

... "L'invité douteux". (c) Le Tripode.
Quatre images de ...
















Et le troisième album d'Edward Gorey qui nous parvient cet automne est "L'aile ouest" (Le Tripode, 64 pages). "The West Wing" est le troisième et dernier volume de "The Vinegar Works" qu'il a publié en 1963. Cet ouvrage surréaliste, rendant hommage à Max Ernst, réunit trente planches numérotées et muettes qui nous baladent à l'intérieur d'une vaste maison bourgeoise.

Chaque scène est un joli tremplin pour l'imagination. Où va cette femme, habillée de sombre, qui sort d'une porte? Que sont ces trois chaussures blanches sur le sol, devant une fenêtre? Et cette enfilade de portes, où mène-t-elle? Qui est ce vieil homme en pelisse qui nous regarde? Et cet homme nu, qui apparaît de dos, sur le balcon? Et celui qui est couché sur le sol?  Petit à petit, les questions se teintent d'angoisse. Tant de bizarreries dans ces scènes dont on ne voit pas tout - heureusement. Humains, animaux, objets, fantômes se sont donnés rendez-vous dans cette "Aile ouest" à se raconter chacun à sa façon.


Les mystères de "L'Aile Ouest". (c) Le Tripode.




jeudi 3 novembre 2011

LD couvre Anna Boulanger

Devinette
Regardez bien ces deux dessins, extraits d'albums qui paraissent aujourd'hui.

(c) Attila.


(c) Attila.

Ils ont été faits à plus de 40 ans d'écart.

Un océan sépare leurs deux créateurs.
La seconde dit même ne pas connaître le premier.
Ou du moins qu'elle ne le connaissait pas quand elle a réalisé cette série de dessins - depuis l'éditeur le lui a fait découvrir.

Et pourtant, quel air de famille, que de points communs! Quelle réussite et quel talent chez chacun.

Les avez-vous reconnus?

En haut à gauche, un dessin de l'immense Edward Gorey (1925-2000).
En dessous, à droite, un dessin d'Anna Boulanger, tout juste sortie de l'école Saint-Luc de Bruxelles et qui a déjà un peu travaillé dans la micro-édition.

Les deux artistes sont publiés par le même éditeur, Attila.

On se souviendra que la jeune maison d'édition française a entamé la réédition d'Edward Gorey.
On avait retrouvé ce dernier avec la "Trilogie de Treehorn" (voir note précédente), sur un texte de Florence Parry Heide qui vient de mourir, déclinée en "Le rapetissement de Treehorn", "Le trésor de Treehorn" et  "Le souhait de Treehorn".



Deux autres ouvrages du génial Américain arrivent aujourd'hui en librairie.

Il s'agit de son album célébrissime en tant qu'auteur-illustrateur, "Les enfants fichus" ("The Gashlycrumb Tinies", 1963), en version bilingue (le texte est traduit pour la première fois en français par Ludovic Flamant,  un autre Belge).



Edward Gorey y dresse un catalogue alphabétique de tout ce qui peut arriver comme malheurs aux enfants, Amy, Basil, Clara...
C'est cruel, grinçant, lugubre, tout ce qu'on veut, mais jamais macabre et surtout somptueux. Un véritable chef-d’œuvre.
Ultra-célèbre aux Etats-Unis, le livre a notamment inspiré Tim Burton pour "La Triste fin du petit enfant huître et autres histoires" (10/18). Chaque page de l’abécédaire est construite comme un vers de dix pieds; ils sont rimés deux à deux. La traduction française les a transposés en alexandrins, plus proches de notre oreille. Quant aux dessins, en noir et blanc, minutieux, splendides, ils donnent une bonne idée du côté irrévérencieux, et donc combien nécessaire, de leur auteur.
Pour s'en faire une idée, une vidéo à voir sur http://goo.gl/mkTaI


L'autre album illustré par Edward Gorey qui paraît chez Attila est "Les histoires de Donald" (textes de Peter F. Neumeyer, traduits par Oskar). C'est de celui-ci que provient l'image tout en haut.


Deux contes américains datant de 1969 et 1970 y sont rassemblés, complètement à hauteur d'enfant. Dans le premier, il s'agit du sauvetage d'un ver blanc par Donald et sa maman. Dans le second, du retrait d'une écharde du genou de Donald par sa maman. A première vue, cela n'a l'air de rien, mais ce sont de fantastiques univers que déploient l'auteur et l'illustrateur.

L'album est conçu par doubles pages, celles de gauche, noires, accueillant le texte, celles de droite, proposant les délicates illustrations. Quel tremplin pour l'imagination et la fantaisie!C'est exactement dans cette veine, imaginaire et technique, que s'inscrit Anna Boulanger (revoir la deuxième image plus haut)."Le Haret québécois et autres histoires", son premier album, paraît aujourd'hui aux éditions Attila.

Un petit bijou surréaliste, tout en hauteur.
Ses cinq histoires sont nées de mots collectionnés en listes, ordonnés et désordonnés jusqu'à ce que naissent des images. Des images qui sont devenues des dessins, des mots qui sont devenus des phrases.
Au lecteur d'alors intervenir!









Une exposition Boulanger
Une partie des originaux d'Anna Boulanger apparaissant dans l’ouvrage
"Le Haret québécois" ainsi qu'une suite d'autres dessins, sont actuellement exposés chez Brüsel (100 boulevard Anspach,  1000 Bruxelles), et ce jusqu'au 23 novembre.
Vernissage ce jeudi 3 novembre à 19 heures en présence de l'artiste.
Sera également projetée  à cette occasion une version animée des "Enfants fichus", en présence du traducteur de l'album, Ludovic Flamant.

Un concours Gorey
Les éditions Attila organisent aussi un concours de traduction libre sur les "Enfants fichus" d'Edward Gorey.
Il est ouvert à tous les lecteurs, polyglottes (ou non), en âge de lire (ou pas), Goreymaniaques (ou en devenir),
amateurs de contraintes (surtout), prosateurs ou poètes, âgés de plus ou de moins de 18 ans, sans obligation d’achat.
"The Gashlycrumb tinies", qui fait l’objet du concours, cet abécédaire d’enfants malchanceux, est disponible en version originale (Bloomsbury) et en version bilingue (Attila).
Les lecteurs sont invités à traduire - ou réinventer - le texte des "Gashlycrumb tinies", titre compris, sans contrainte métrique, ni rythmique, ni onomastique, et à envoyer leur traduction par mail (info@editions-attila.net), courrier (16 rue Charlemagne, 75004 Paris), facebook ou dans les librairies participantes, du 6 novembre au 31 janvier 2012.


Un jury réunissant les amis d’Attila se réunira pour le Carnaval (21 février) afin de procéder à une sélection. Les gagnants recevront une surprise du catalogue attilesque.
Une anthologie des traductions les plus inventives apparaîtra sur le site internet de la maison d’édition.



samedi 29 octobre 2011

LA une pensée pour Florence Parry Heide

Florence Parry Heide avait 92 ans.

La romancière américaine est décédée dans son sommeil le 23 octobre, a annoncé sa famille. Elle était originaire de Pittsburgh en Pennsylvanie.
Florence Parry Heide a débuté en littérature quand ses cinq enfants ont commencé à aller à l'école.


Son premier titre fut "Maximilian" en 1967, non traduit en français.
Une centaine d'autres ont suivi: albums et romans, sans oublier la poésie et la chanson.
Si elle a finalement été peu traduite en français, ce qui nous est parvenu a un charme fou.
Ses œuvres sont pleines d'humour et de tendresse. Elles débordent d’imagination.
Ses textes ont été illustrés par les plus grands artistes américains, Edward Gorey, Jules Feiffer, Lane Smith.

Florence Parry Heide est surtout connue pour sa trilogie consacrée à Treehorn, précisément illustrée par Edward Gorey. De savoureux romans illustrés montrant le fossé entre l'enfance et l'âge adulte que les jeunes éditions parisiennes Attila viennent juste de republier dans une nouvelle traduction.




"Le rapetissement de Treehorn", "Le trésor de Treehorn" et "Le souhait de Treehorn" sont trois indispensables d'une bibliothèque jeunesse qui se respecte. Datant des années 70 dans leur version originale, ils n'ont pas pris une ride. Au contraire, ils apportent un sérieux vent de fraîcheur dans la mollitude ambiante.

Certains se rappelleront que le premier volume de la trilogie avait paru en français à L'école des loisirs en 1979, sous le titre "Théophile a rétréci". Le deuxième, "Le trésor de Théophile" avait vu le jour en 1982 chez le même éditeur français.


 
Si ces premières traductions indiquaient déjà la qualité des ouvrages, elles collaient moins au texte original que les nouvelles.



Le rapetissement de Treehorn
Florence Parry Heide
Edward Gorey
traduit de l'américain par Oskar
Attila, 2009, 72 pages
aujourd'hui Le Tripode

Devenu introuvable dans sa traduction en français parue à l'école des loisirs en 1979, l'excellent roman illustré "Théophile a rétréci", des Américains Florence Parry Heide et Edward Gorey (1925-2000), reparaît dans une nouvelle traduction et sous un nouveau titre, plus conforme à l'original, "Le rapetissement de Treehorn".

On retrouve avec plaisir ce chef-d'œuvre de la littérature de jeunesse, né aux Etats-Unis en 1971 – comme l'indique le calendrier de la cuisine –, mêlant l'étrange et la réalité. Les dessins en noir et blanc d'Edward Gorey, d'une finesse somptueuse, se posent magnifiquement sur l'atmosphère froide créée par l'écrivain. Quelle manière de dire le fossé entre Treehorn et les adultes. Le gamin s'inquiète de son rapetissement dans l'indifférence générale: sa mère se préoccupe de son ménage, son père du savoir-vivre, et le proviseur de son règlement.

Treehorn énumère sans se plaindre ses transformations: vêtements trop grands, portes trop hautes, boîte à lettres inaccessible, sans compter les scènes du bus et de l’école. Mais une finale qui annonce la magie de l'album "Jumanji" de Chris Van Allsburg (1982 aux Etats-Unis) permet au héros de surmonter son aventure et d'en vivre d’autres. Pour tous, dès 5 ans.



Le trésor de Treehorn
Florence Parry Heide
Edward Gorey
traduit de l'américain par Chantal Philippe
Attila, 2009, 80 pages
aujourd'hui Le Tripode

Nouvelle réédition de l'introuvable "Le trésor de Théophile" par les éditions Attila (aujourd'hui Le Tripode) qui font découvrir l'œuvre d’Edward Gorey, incroyable dessinateur américain (1925-2000). Ici, Treehorn lit des bandes dessinées, "assis à terre dans son placard". Sa mère se soucie de la déco, son père du budget: "l'argent ne pousse pas sur les arbres". Sauf que le placide gamin voit les feuilles des arbres du jardin devenir des billets de un dollar! Pour tous dès 5 ans. 



Le souhait de Treehorn
Florence Parry Heide
Edward Gorey
traduit de l'américain par Oskar
Attila, 2010, 80 pages
aujourd'hui Le Tripode

Fin avec ce titre de la trilogie entamée avec "Le rapetissement de Treehorn" et "Le trésor de Treehorn". Un travail entamé en 1971 et qui séduit toujours autant par sa fraîcheur et sa quête de liberté. Dans ce troisième volume, toujours finement illustré en noir et blanc, Treehorn s'apprête à fêter son anniversaire dans l'indifférence parentale, lorsqu'un génie surgit d'une jarre. Qui dit génie dit vœux à émettre. Trois évidemment. Une histoire joyeusement loufoque entre chapeau maternel vert, factures paternelles, employé du gaz et rêves d'enfant. Pour tous dès 5 ans.



Florence Parry Heide avait également eu quelques romans traduits en français, dont "Banane" et "Bananes à gogo" (L'école des loisirs).