Ils s'étaient rappelés à nous lors de la quinzaine dernière, lors de ces chaudes journées de début mars, bien en avance sur le calendrier. Et même si la question n'est plus urgente en cette météo fraîche à nouveau de saison, ils sont revenus dans nos esprit. Qui? Les poils, bien entendu. Ces marronniers du printemps. Avec les questions obligées: les couper, les raser, les épiler ou les laisser? Un sujet qui devait intéresser Lili Sohn, spécialiste des questions difficiles et/ou qui fâchent (lire ici). Elle publie l'efficace et drôle "Nos poils" (Casterman, 248 pages). Une bande dessinée flashy où elle relate de son ton son "année d'exploration du poil féminin".
Passée une intro documentaire, la définition du poil, sa localisation, sa fonction, son vocabulaire, Lili Sohn nous partage de mois en mois ses expériences, ses interrogations, ses expérimentations. Elle sait de quoi elle parle. Elle s'épile depuis ses douze ans. Systématiquement. Mollets, cuisses, maillot, aisselles, doigts de pied, sourcils, moustache. Avec un rasoir, de la crème dépilatoire ou de la cire. Elle a même pris un abonnement dans une chaîne d'institut de beauté spécialisée en épilation. Depuis ses douze ans, elle se fait mal, vérifie, contrôle, se contraint à la discipline de l'épilation.
Et puis, un jour, elle dit STOP. Elle s'interroge sur les raisons pour lesquelles ce poil est jugé dégoûtant chez les femmes et viril chez les hommes. Pas facile de se libérer de ces habitudes qui sont devenues des contraintes. Comment faire? Comme d'autres? Comme elle? Mais son compagnon, qu'en dit-il? Et ses copines? Et elle-même?
"Nos poils" consigne avec sincérité et humour cette année "poils". Aucun jugement, mais des interrogations et des réflexions complétées de références historiques, d'hier et d'aujourd'hui, et de témoignages. Les propos de Lili Sohn étant portés par des illustrations très réussies, dessins et collages pétillants, drôles et efficaces. On réalise en fin de lecture combien ce sujet qui semble anecdotique est un efficace révélateur d'habitudes ancestrales. A conserver ou à revoir, c'est chacun pour soi. Un album au poil!
"Nos poils" de Lili Sohn. (c) Casterman.
Lili Sohn est en dédicace à la Foire du livre de Bruxelles les vendredi 13, samedi 14 et dimanche 16 mars (ici).
A Bozar, samedi 14 septembre, 16h30. (c) Casterman.
#MeToo, #BalanceTonPorc, Affaires Weinstein, Ramadan, DSK... Enfin est dénoncé aujourd'hui le harcèlement que subissent les femmes, juste parce qu'elles sont femmes. Enfin sont dites les souffrances trop souvent contenues. Enfin émerge l'idée qu'on peut être femme sans être mère. Ces paroles de femmes commencent à être entendues, écoutées, écrites, dessinées.
Elles seront le sujet d'une rencontre qui s'annonce riche ce samedi 14 septembre à 16h30 à Bozar (studio). En effet, les auteurs de trois albums de BD récents (Casterman), livrant des mots de femmes s'entretiendront avec Béa Ercolini. J'ai nommé Aude Mermilliod, Juliette Boutant et Thomas Mathieu et Lili Sohn. Leurs trois excellents titres lèvent chacun à sa façon un peu le voile sur le rapport des femmes au monde.
Aude Mermilliod évoque dans "Il fallait que je vous le dise" (Casterman), composé avec le romancier Martin Winckler, l'IVG, et le chagrin qu'elle a éprouvé après avoir avorté, un choix assumé et consenti. Je l'avais rencontrée il y a quelques mois (lire ici).
Lili Sohn, qui avait publié l'an dernier le réjouissant "Vagin tonic" (lire ici) , s'attaque avec son humour féroce, sa logique imparable, ses dessins enlevés, son franc parler et ses multiples recherches à un autre grand sujet féminin, celui de l'instinct maternel. Avec sa couverture rose bien flashy, "Mamas, petit précis de déconstruction de l'instinct maternel" (Casterman, 312 pages) dépote. Car il scrute le rapport entre féminisme et maternité. Avoir un enfant ou pas? Désir ou piège? Codes de société éternels ou à revoir? Autant de sujets que l'auteure-illustratrice aborde sans fausse pudeur ni faux-semblants.
(c) Casterman.
On ressort de cette lecture en ayant ri, compris et réfléchi.
Bien entendu, Lili Sohn applique sa technique: partir de son cas pour l'ouvrir aux autres. Elle s'en explique dans une "lettre aux journalistes".
Album terriblement fort, à lire jusqu'au bout malgré la difficulté que représente par moments l'accumulation d'horreurs, petites ou grandes, faites aux femmes, "Les Crocodiles sont toujours là", de Juliette Boutant et Thomas Mathieu (Casterman, 184 pages, en librairie le 18 septembre) révèle de magnifique façon le sexisme dans notre société. Qu'il soit ordinaire ou carrément agressif. Bien entendu, les Crocodiles sont les hommes, représentés en vert dans des illustrations entièrement en noir et blanc. On les avait déjà rencontrés dans l'album "Les crocodiles" du même Thomas Mathieu (Le Lombard, novembre 2014). Ici Juliette Boutant s'est jointe au projet.
Graphiquement, c'est très réussi et l'idée permet de mettre subtilement en images tous les témoignages recueillis par les auteurs depuis la parution du premier tome. Finalement, malgré la dureté des histoires et leur caractère parfois déprimant, lire cet album fait du bien. Rend plus fort. Montre que les femmes ne sont pas, ne sont plus seules à vivre cela. Le partager est un geste fort, éditorialement aussi.
Mais franchement, en 2019, on est en droit d'attendre autre chose dans les relations entre les hommes et les femmes.
(c) Casterman.
"Les pages de ce recueil sont organisées de façon thématique", expliquent les auteurs. L'espace public d'abord, la rue, les transports en commun, l'école, l'université; les rapports avec la police, qui devrait venir en aide aux victimes mais en rajoute souvent une couche; dans la vie professionnelle; dans la sphère intime, dans le milieu médical (ces fameuses violences obstétricales dont on parle enfin).
Pied de nez magistral aux déceptions légitimes et aux vives réactions suscitées par la manière dont plusieurs albums jeunesse récents ont évoqué la sexualité féminine (lire ici, ici et ici), voici l'épatant roman graphique "Vagin tonic" de la Française Lili Sohn (Casterman, 224 pages). Enfin un guide complet et décontracté de l'anatomie féminine. Poilant et scientifique. Qui ne se prend pas au sérieux mais qui prend le sexe féminin au sérieux. Sans doute LE livre qu'on attendait.
Le constat. (c) Casterman Jeunesse.
Couverture flashy, illustrations toniques et explicites (ben oui, on est là pour ça), textes écrits à la main, ce "Vagin tonic" vaut son pesant d'or! Extrêmement documenté, il distille ses précieuses informations en suivant les recherches de l'auteure qui s'interroge sur son instruction, découvre illico ses lacunes et fonce tout aussi vite dans une quête de savoir qu'elle nous partage avec un humour ravageur, tant dans le texte que dans les images. Parce que s'il n'y a pas de gêne à avouer son ignorance, il n'y a pas de gêne non plus à acquérir des connaissances.
De plus, l'ouvrage diffère du précis d'anatomie pure qui expose doctoralement. Il est humain, pose des questions, relaie des interrogations. Bien sûr, il explique clairement tout ce qui touche aux parties féminines du corps. Mais il ne s'en contente pas. Il lance aussi des réflexions sur des questions comme "qu'est-ce qu'être une femme?" et rappelle les grandes étapes historiques de la "libération de la femme". Toujours en plaisantant!
Le constat bis. (c) Casterman Jeunesse.
Lili Sohn commence par se présenter, elle et son information incomplète. Elle pose beaucoup de questions et y répond, tout en tordant le cou aux mythes et habitudes en place (les règles représentées en bleu, d'où viennent les bébés...). Et on en vient au fait: "Donc, tu veux faire une BD sur le....vagin?"
Le programme. (c) Casterman Jeunesse.
Le vagin et tout le reste, on l'a dit. C'est-à-dire ce qu'est une femme (diverses définitions), le sexe de la femme cisgenre (aspect, vocabulaire, dessin), l'exploration de l'appareil génital et de ce qui lui est relatif, le clitoris, la médecine à propos du corps des femmes, le cycle ovarien (de la fertilité aux ragnagnas), la fécondation, la contraception, le plaisir, les rapports sexuels, la gynécologique, les tabous et les choses à savoir. Avec son ton pseudo-professoral, "Vagin tonic" se moque du qu'en dira-t-on et explique sans langue de bois tout ce qui peut être expliqué. Egalement sans fausse pudeur, d'une manière scientifique qui ne se prend pas au sérieux en apparence, en respectant la femme et en rappelant plein d'épisodes où la femme n'a pas été considérée. Enjoué, sûr de lui, nécessaire, ce livre fait un bien fou tant il manquait.
Le style Lili Sohn. (c) Casterman Jeunesse.
A qui le destiner? Aux femmes, aux ados, aux filles qui s'interrogent et veulent se connaître. Tous les chapitres ne doivent pas être lus au même moment. Je suis sortie de cette lecture enchantée (*). J'avoue que j'y étais allée avec curiosité mais avec un spéculum bien froid dans la poche, prête à le dégainer, échaudée par mes expériences précédentes. J'ai vite compris que je pouvais ranger l'instrument. Avec ses vagins en forme de fleurs dès les pages de garde, ce roman graphique dit magnifiquement tout sur le vagin, zone toujours taboue aujourd'hui, marie science, empathie, complicité et drôlerie, rayonne de textes clairs et de dessins simples mais efficaces et remarquablement drôles.
Lili Sohn.
Il faut dire que Lili Sohn sait de quoi elle parle. Née en 1984 à Strasbourg, après une enfance à la campagne, elle fait des études d'arts appliqués, de graphisme, de vidéo et d'arts visuels. A 29 ans, on lui diagnostique un cancer du sein. Bam, deux seins en moins mais congélation d'ovules préalable, deux seins en plastique en remplacement, des contrôles réguliers de ses ovaires et de son utérus. De quoi la faire s'interroger sur ce qu'elle sait et ne sait pas en ces matières. Pas assez selon elle.
En 2014, Lili Sohn ouvre donc le blog Tchao Günther où elle raconte sa maladie en dessins et avec humour. "Afin d'informer mes proches et d'extérioriser mes émotions, j'ai décidé d'ouvrir ce blogue BD. J'y raconte mon quotidien, mes émotions, mon expérience, mes interactions avec le milieu médical et mes découvertes sur cette maladie", explique-t-elle. Il en émanera une BD en trois tomes, "La guerre des tétons" (Michel Lafon).
En 2016, elle lance le blog Vagin Tonic, qu'elle présente ainsi: "Ce blog est un guide décontracté de l'anatomie féminine (biologiquement parlant, donc l'anatomie de tous ceux et celles qui ont une chatte, un minou, une vulve…) dans le but de pallier ma désinformation. J'ai eu le cancer. Le cancer du sein. A 29 ans. Avant ma chimio, j'ai préservé mes ovules parce que le traitement peut rendre stérile. En suivant ce processus médical, j'ai découvert que je ne connaissais pas mon corps. Je me suis alors intéressée de plus près à mes organes: mon vagin, mon utérus, mes ovaires… Je me suis rendue compte que j'y connaissais que dalle! Et je me suis sentie un peu conne. Et puis à un moment aussi, j'ai eu plus qu'un seul sein. Alors je me suis aussi demandé qu'est ce qui définit la femme?"
Elle adresse son blog "à tous ceux et celles qui ont une moule, un frifri, un abricot (appelle ça comme tu veux, elle t'appartient) et à tous ceux qui sont curieux de ce sujet. Il s'agit de suivre mes découvertes et mes questionnements sur le sujet: pourquoi j'ai envie de tuer tout le monde avant mes règles? Quoi? Mon corps contient tous mes ovules depuis que je suis née! Mais pourquoi les règles, ça a cette odeur bizarre? Et pourquoi déjà je m'épile? Y a quoi dans les seins? Qui a inventé les tampons hygiéniques? C'EST QUOI (être) UNE FEMME?…"
Tout un programme, réalisé en dessins uniquement!
Lili Sohn a vécu à Montréal pendant huit ans. Aujourd'hui, elle vit et travaille à Marseille en tant qu'illustratrice et auteure de BD.
Pour découvrir en vidéo comment Lili Sohn a dessiné "Vagin tonic" en ligne (via France Inter), c'est ici.
(*) mon seul bémol concerne le nombre de fautes d'orthographe.