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lundi 17 septembre 2018

Mère solo au bord de la crise de nerfs

Carole Fives.

🎵🎵 "Fais dodo, Colas mon p'tit frère 🎵🎵
🎵🎵 Fais dodo, tu auras du lolo" 🎵🎵

Contrairement à la berceuse, dans le nouveau roman de Carole Fives, le superbe "Tenir jusqu'à l'aube" (Gallimard, L'Arbalète, 179 pages), maman n'est pas en haut à cuire un gâteau et papa n'est pas en bas à préparer du chocolat. Au contraire, papa n'est même plus là du tout. Et l'héroïne, graphiste de profession, se retrouve seule avec son petit bout de deux ans. Un gamin qu'elle adore. Une maternité dont elle a besoin de s'échapper de temps en temps. Comment? Elle fugue.

Elle fugue comme la chèvre de Monsieur Seguin, histoire qu'elle lit le soir par épisodes à son petit. De temps en temps, elle s'éclipse, laissant son petit seul dans l'appartement. Quelques minutes de liberté, minutes volées, minutes d'angoisse et de joie. Et s'il arrivait quelque chose? Peut-être. Mais quelqu'un se demande-t-il ce qui pourrait arriver si elle ne s'octroyait ces répits?

Carole Fives aborde de manière extrêmement intéressante le thème de la mère célibataire, sans boulot ou si peu, donc sans ressources, donc sans place de crèche, donc obligée de s'occuper de son fils tout le temps. Une spirale infernale qui ne l'emportera néanmoins pas. Son héroïne n'est ni une sainte qui se sacrifierait pour son rejeton, ni une démone qui l'abandonnerait. C'est une femme d'aujourd'hui, pleine d'amour maternel et lucide par rapport à sa vie. C'est une femme qui trouve des solutions pour se sauver, elle, et donc sauver la relation qu'elle a à son fils. Devrait-elle payer le prix fort pour sa liberté, comme la chèvre de Monsieur Seguin? "Non", répond la romancière. "La nouvelle de Daudet, "La Chèvre de Monsieur Seguin", m'a toujours révoltée. Pourquoi la chèvre doit-elle mourir? J'ai voulu prendre le contre-pied et montrer une femme qui tentait de se libérer... Oui, j'ai écrit un texte féministe contre un texte que je trouve réactionnaire, surtout si on remplace chèvre par femme. La phrase de Daudet en exergue est une boutade, non un hommage!"

Le roman au style si agréable nous raconte cette jeune femme à la troisième personne. Par petites touches, on la suit dans son quotidien, partagé entre recherche d'emploi et toutes les complications que cela suppose, jeux avec son fils, éducation de celui-ci. Dans ses questionnements qu'elle suit sur les forums des réseaux sociaux avant d'y intervenie elle-même, reflets de sa difficulté d'être et miroir de la bien-pensance anonyme comme des appels à vivre d'autres petites chèvres de Monsieur Seguin. En parallèle à l'avancée du récit de Daudet.

En trois parties, "S'échapper", "Passer le week-end", "Tirer sur la corde", le livre nous fait connaître de plus en plus intimement le quotidien de cette maman solo. Sans mélo, sans peser. Les faits suffisent. Le duo constant, l'absence du père, les voisins fuyants, le banquier, l'huissier, la maladie, la visite du grand-père, l'avocate, l'expulsion... En parallèle, les fugues, de plus en plus longues, alarme du téléphone programmée, et leur cortège d'imprévus qui pourraient tourner au drame. Se croit-elle "au moins aussi grande que le monde" comme l'écrit Daudet? Non, bien sûr, celle qui nous est racontée est une femme d'aujourd'hui, mère du mieux qu'elle peut mais pas que. Avec ses petites phrases courtes et ses discussions sur internet, avec ce quotidien à la fois joyeux et difficile jusqu'au terrible suspense final, Carole Fives nous brosse le tableau de notre société où une femme qui est mère n'est respectée que quand elle se cantonne à son rôle de Mère Courage. Surtout quand le père a disparu. "Tenir jusqu'à l'aube" nous montre qu'il peut en être autrement. Qu'il doit en être autrement. Sa narratrice n'est pas une mauvaise mère mais une femme d'aujourd'hui, présente à son enfant et vivante pour elle-même. Un roman qu'on ne lâche pas et dont on savoure la progression dramatique.


Pour feuilleter  le début de "Tenir jusqu'à l'aube", c'est ici.





mercredi 1 février 2017

"Allô Maman bobo", revu par Carole Fives

Carole Fives. (c) Catherine Hélie/Gallimard.

Mince alors, la chanson d'Alain Souchon "Allô Maman bobo" date de 1977 (album "Jamais content"). Quarante ans! Cela me fait un choc. Moins fort néanmoins que la lecture du dernier roman en date, le troisième après un recueil de nouvelles, de Carole Fives, "Une femme au téléphone" (Gallimard, L'Arbalète, 102 pages). Fort, déchirant, déchiré. Inattendu aussi, mais on connaît l'auteure, que ce livre reprenant des conversations téléphoniques entre une mère, Charlène, la soixantaine, et sa fille adulte.

Une succession de mots, de phrases, qui disent celle qui parle autant que celle qui écoute. Et on comprend tout de suite la peine de celle qui décroche le combiné, parfois le raccroche brusquement, même si cette peine n'est jamais dite. Allôs, Mamans, bobos. Beaucoup de bobos.
"C'est maman, j'ai la voix complètement cassée, je n'ai pas pu voir de toubib car ils sont tous en vacances, voilà, j'espère que toi ça va... Ton frère ne voulait pas que je t'en parle mais j'ai des soucis avec mes globules rouges, (...)"
"Je te dérange? Tu n'avais qu'à fermer ton téléphone. Moi je suis debout depuis six heures alors... Ça a réveillé tes amis? Mais vous dormez tous ensemble dans cette maison de vacances? (...)"
"C'est encore moi, je tourne en rond. J'ai déjà fumé un paquet et bu une cafetière. Tout vomi aux toilettes. C'était amer comme de la bile. Alors je t'ai appelée, j'avais besoin de parler à quelqu'un, excuse-moi. (...)"
Voilà les débuts des trois premiers paragraphes du livre, histoire de donner le ton du nouveau roman de Carole Fives, épatant. Au début, on ne sait trop quoi faire avec cette mère qu'on devine envahissante. Soupirer? Sourire? Ou carrément rire quand Charlène annonce qu'elle s'est inscrite sur le site Meetic. Et qu'on va suivre son insuccès initial: "Tu sais pourquoi personne n'a répondu à mes annonces sur internet? J'ai coché Je suis une femme qui cherche une femme, rien ne va plus." On devine son sourire blagueur. Cela ne durera pas: "C'est toi ma puce? Le médecin m'a appelée, il m'a annoncé tout de go "madame, c'est le docteur Plot. Vos résultats sont très mauvais, vous avez un cancer, on se voit lundi, à mon cabinet", puis il a raccroché. Un cancer? Non, mais il n'est pas fou ce toubib?"

Tout de suite, on est pris par l'humanité de ces conversations dont on n'a que la voix de la mère. Ce qu'elle répond permet toutefois de savoir ce que sa fille lui a dit. Le procédé est fort et permet d'économiser les sentiments inutiles. Car ils sont nombreux à se succéder à la lecture de "Une femme au téléphone".  On suit la vie actuelle de Charlène qui, en même temps, se remémore son passé. Une femme vieillissante, centrée sur elle-même et ses chagrins. Très occupée à chercher un homme aussi. Ou à lancer des idées en l'air, comme celle de faire ce livre. Tellement égocentrée qu'elle ne peut guère porter attention à sa fille, oreille patiente et empathique.

Une telle difficulté à communiquer fait frémir. Mais on ne peut qu'admirer l'habileté de l'appelante à toucher sa fille là où cela lui fera mal - en est-elle même consciente? On croit parfois qu'elle lui glisse quelques fleurs, c'était ne pas voir le pot qui suit. Se rend-elle seulement compte combien elle est une mère toxique? Carole Fives réussit à nous la rendre toutefois touchante, en même temps que ses initiatives, ses opinions ou ses colères peuvent nous faire sourire. Elle dresse aussi un magnifique portrait en creux de la fille, qui voit s'inverser sans que personne n'en dise trop rien les rôles parents-enfants. Combien de femmes ne sont-elles pas dans cette situation? "Une femme au téléphone" est un roman finement engrangé qui fait rire en même temps qu'il serre la gorge.










vendredi 4 octobre 2013

LA son tiercé gagnant en "Points"

Trois poches dans la collection Points.

La chère et délicieuse Agnès Desarthe et "Une partie de chasse"(L'Olivier à l'origine).
Le merveilleux conteur qu'est Michael Ondaatje dans "La table des autres" (traduit de l'anglais, Canada, par Michel Lederer, L'Olivier à l'origine).
Une petite nouvelle prometteuse, Carole Fives et son premier roman, "Que nos vies aient l'air d'un film parfait"(Le Passage à l'origine).


Agnès Desarthe réunit dans "Une partie de chasse" quatre hommes équipés de gibecières, armés de fusils et de chiens, et un jeune lapin tout doux. Qui va gagner? La romancière s'amuse à désorienter le lecteur et elle y réussit dès l'entame du livre. Il faut quelques lignes pour comprendre que c'est le lapin de garenne qui s'exprime. Pourquoi pas, au  fond ? Cette fantaisie s'installe avec naturel dans un récit dont la violence va se révéler en même temps qu'explose une tempête.

Les chasseurs sont arrivés à l'aube avec leurs chiens.  Un trio de vieux copains auquel tente de s'intégrer Tristan, le plus jeune, le dernier arrivé au village, un littéraire poussé par sa femme. Très vite, c'est l'accident. Dumestre chute lourdement dans une galerie souterraine. Faute de réseau téléphonique, Farnèse et Peretti partent chercher des secours. C'est urgent, le vent se lève, la pluie menace. Le cadet reste auprès du blessé, le transporte, le réconforte malgré la distance entre eux. Pour meubler l'attente, ils parlent, ils se racontent des histoires, les leurs surtout. On découvre notamment, mais pas seulement, la jeunesse particulière de Tristan, sa rencontre avec Emma, future romancière, sa vie à Londres.

(c) Patrice Normand.
Agnès Desarthe est magnifiquement inspirée dans ce texte qui oppose la fureur de la tempête omniprésente à la douceur du lapin caché  dans la gibecière – Tristan n'a pas pu se résoudre à le tuer. Elle agence les mots avec bonheur, corse son suspense. Pointe les passions humaines, leur aveuglement, leur veulerie. Des secrets vont claquer, des apparences exploser, des destins misérables être mis au jour. Les hommes sont peu de chose finalement. Pas plus que les lapins.

Dans ce roman bref et tendu, violent, remarquablement construit, qui va et vient dans le temps, une tempête extraordinaire révèle les natures humaines. Au centre, Tristan, qui fut obligé de se comporter en homme quand il était un petit garçon, et qui peine, devenu adulte, à s'affirmer devant les femmes.



Vingt ans après avoir publié "Un air de famille", Michael Ondaatje (auteur du célébrissime "Patient anglais") poursuit son autoportrait avec "La table des autres", nouveau mélange de fiction et réalité. On y suit Michael, 11 ans, qui embarque du Sri Lanka vers l'Angleterre où l'attend sa mère. Seul, comme l'écrivain le fit en 1954 – depuis 1962, il vit au Canada. L'idée du livre lui est venue il y a quelques années quand des gens s'étonnaient de son histoire, qu'il soit arrivé par bateau, et devenu adulte de cette manière. Du coup, il a réinventé pour ce roman une histoire dont il ne se souvenait plus vraiment. Le voyage du paquebot Oronsay dure trois semaines. "La structure idéale d'un roman" pour l'écrivain amateur de jazz,  rencontré en 2012 à Paris, qui fait alterner dans son texte morceaux en groupe et solos.

La table des autres, celle du titre, est la 76 du restaurant flottant, la moins considérée. Y prennent place Michael, le narrateur, ses deux copains, le "bon" Ramadhin et le "mauvais" Cassius, ainsi que différents adultes, un botaniste, un tailleur, un pianiste, un démolisseur, sans oublier Miss Lasqueti, bien moins effacée qu'elle ne le paraît.

Avec ses ponts, ses canots de sauvetage, ses salons et ses classes différentes, le paquebot est un terreau à histoires parfait. Et permet de mêler bien des destins. Que se trame-t-il entre Sir Hector le philanthrope et le prisonnier secret? "J'étais à la page 20 du roman, quand la soirée est terminée et que tout le monde s'en va, quand a surgi la phrase “On sortait le prisonnier”, se souvient Michael Ondaatje. D'un coup, j'ai senti que le roman prenait une dimension plus profonde et j'ai développé le personnage." Qui est encore l'énigmatique Baron, l'amateur de poker? Qui sont ces différents collectionneurs, de plantes, de chiens, ou de pigeons? Que veulent les femmes du roman, la cousine Emily, la tante Flavia, l'Australienne en patins à roulettes, Asuntha la jeune sourde?

Avoir un narrateur de 11 ans a beaucoup plu au romancier : "C'était très agréable d'écrire de son point de vue, parce qu'il ne sait pas tout et a beaucoup à découvrir. J'étais étonné de me sentir aussi libre en écrivant à sa place. Moi-même, à 11 ans, j'étais timide, un peu polisson." Dans le livre, le trio de gamins se promet de faire chaque jour au moins une chose interdite. Ce qui occasionne quelques surprises...

Bien sûr, la traversée est un rite de passage pour le narrateur qui part enfant et arrive presque adulte. Mais le roman n'est pas qu'initiatique. Il offre aussi les points de vue d'exilés, "non politiques" précise l'auteur. Il relate encore ce que deviendront les trois. "Je pensais en commençant que ce serait le récit linéaire de la vie des trois garçons. A la scène du canal de Suez, il m'a été nécessaire de savoir ce qu'ils allaient devenir." Ces allers-retours dans le temps enrichissent beaucoup le récit. On y croise même le cinéaste belge Luc Dardenne ! "Il est un de mes héros. Je faisais partie, il y a quelques années, du jury d'un festival en Grèce où un de ses films était présenté et où avait lieu une master class où il intervenait. Je lui ai parlé et j'ai été très impressionné par ce qu'il disait."

Avec sa terrible tempête, par hasard pile à la moitié du volume mais "obligatoire dans un livre sur un bateau", "La table des autres" tient bien la mer. L'arche de Noé un peu folklorique qu'on y découvre au début se mue irrémédiablement en fosse aux lions où sévissent violence et noirceur.




Se lancer dans un roman sur le divorce, sujet ô combien rebattu, est une entreprise risquée. Sauf quand on s'appelle Carole Fives et qu'on concocte un premier roman à trois voix croisées, "Que nos vies aient l'air d'un film parfait". Un titre qui résonnera immédiatement dans la tête de ceux qui ont connu les années 80.

Le père et la mère donnent chacun leur version de la séparation, à la première personne du singulier. La grande sœur la raconte également mais en disant "tu" à son petit frère, Tom. Un gamin de 8 ans qui ne s'exprime pas mais dont on découvre la personnalité en creux, par les comptes-rendus de ses proches. La souffrance aussi. L'incompréhension. Le déséquilibre. Leurs voix disent aussi les chansons de l'époque, ces années Mitterrand où la France était passée au rose et aux divorces massifs.

(c) Pascal Brocard.
"Que nos vies aient l'air d'un film parfait", que Lio nous chantonne à l'oreille, ne juge pas la séparation. Le roman se contente de dire la douleur d'un père à bout de patience, d'une mère à bout de nerfs, d'une fille qui remâche sa trahison, d'un fils qui ne supporte pas ces peines et ces chagrins. Qui en bave même tellement qu'il gardera le silence jusqu'à l'ultime partie, emplie de surprises, de ce trèsbeau texte sur l'amour fraternel.

Un premier roman savamment composé, qui sonne juste et  touchant en diable.