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lundi 9 décembre 2024

Sur l'"île" du procès des attentats de Bruxelles

Un dessin d'audience de Palix.
 
Le 22 mars 2016, la Belgique était ébranlée. Les attentats de Zaventem et du métro Maelbeek endeuillaient cruellement le pays en ce matin de printemps. Traumatisaient non seulement les victimes directes, leurs proches, les personnes qui les ont secourues mais toutes celles qui en ont moralement souffert. Les différents temps de la justice passés, le procès de ces attentats a débuté en décembre 2022 et a duré jusqu'à la fin de l'été 2023. L'ensemble des médias a évidemment suivi de près les audiences qui se déroulaient dans le nouveau bâtiment du Justitia. Ils ont fait entendre la présidente de la Cour d'Assises, les procureurs, les témoins, les accusés et bien entendu les avocats.

Mère de Léonor, sa deuxième fille gravement blessée lors de l'attentat du métro, Sophie Pirson donne dans "Quatre saisons plus une, carnet de bord du procès des attentats de Bruxelles" (L'arbre à paroles, collection "If", 200 pages) un contrepied à cette voix "officielle". "Tendre l'oreille au silence pour écouter ce qui ne se dit pas." Elle a régulièrement suivi le procès en tant que mère de victime. Une fois par semaine, quasiment toujours le jeudi. Elle y a tenu un carnet de bord dont elle nous partage de nombreuses pages. Les faits lors des audiences principalement mais aussi ses commentaires dont cette surprise de ne pas avoir anticipé "l'indécence de certains défenseurs". Mais en tant que mère de victime, son récit commence naturellement avant l'ouverture du procès. Quand elle a rencontré une mère de djihadiste. Quand elle a participé aux réunions des groupes de victimes. Quand elle a commencé à réfléchir sur la question du pardon. Elle nous le partage.
"Je lui explique que j'écris un journal de bord des coulisses du procès où se dessinera en lame de fond la question du pardon."
Sophie Pirson.
Pendant le procès, Sophie Pirson promène son regard sur ceux et celles à qui on pense, les victimes et leurs proches, et à qui on ne pense pas nécessairement, le public, le dessinateur, le personnel en poste au Justitia, assistants de justice, secouristes, policiers. Elle converse avec toutes ces personnes aux cordons de couleur différente selon leur statut, dans le bâtiment, dans l'"Annexe" réservée aux victimes ou ailleurs. Des échanges qui font naître chez le lecteur beaucoup d'émotions et beaucoup de questions, dont celles de la haine et du pardon, de la prévention et de la reconstruction, du témoignage et de la vérité. "Il faut retenir le nom des victimes, pas celui du tueur." Témoignant aussi de ce qui se passe en dehors de la salle d'audience, cette "île", par exemple ce SDF bien organisé croisé quasi chaque semaine près de la gare du Luxembourg depuis le bus qui l'y mène, Sophie Pirson place son récit dans un champ plus vaste que celui de la justice, celui de nos sociétés. Ses compte-rendus sont entrecoupés d'interludes, formes plus littéraires d'éléments factuels comme les mots des victimes ou associations d'idées à l'occasion de rencontres et d'échanges. Elle assemble ainsi un patchwork d'humanités diverses.

Ces "Quatre saisons plus une" se terminent avec l'achèvement du procès et la lecture par la présidente Laurence Massart des réponses du jury d'assises aux 287 questions qui lui avaient été posées. Le livre est complété des mots de Sophie Pirson, écrits à sa fille blessée lors de l'attentat, et d'un bref exposé des accusés présents au procès à Bruxelles.



mercredi 24 mars 2021

La dessinatrice Coco, avant, pendant et après l'attentat à "Charlie Hebdo"

"Dessiner encore". (c) Les Arènes BD.

Cinq ans déjà des attentats de Bruxelles (le 22 mars 2016), cinq ans et demi des attentats de Paris (le 13 novembre 2015), six ans depuis les attentats à "Charlie Hebdo" et à l'Hyper Cacher (les 7 et 9 janvier 2015). Des années qui ont filé vite ou non, selon que l'on est l'un ou l'autre. Des années dont personne n'a oublié les drames qui ont allumé les compteurs. Des atrocités qui ont blessé, meurtri, épouvanté. Des blessures dont les cicatrices peuvent se rouvrir. Des scènes de terreur avec lesquelles il a fallu apprendre à vivre. Cela, c'est pour le commun des mortels. Mais ceux qui ont été directement impliqués, touchés, comment ont fait ces rescapés pour tenter de reprendre pied? Plusieurs ont écrit des livres (ici).


C'est au tour de la dessinatrice Coco, qui va succéder à Willem à "Libé", de prendre les pinceaux pour dire son 7 janvier 2015 et sa volonté de ne rien lâcher. "Dessiner encore" (Les Arènes BD, 352 pages) est un livre sublime, un récit graphique bouleversant, dans les images comme dans les mots. Avec cette vague bleue immense qui submerge Coco ou la porte, qu'elle fend ou domine, cette vague qui symbolise si bien sa période après le "7". Cette vague récurrente aux bleus dégradés, où apparaît une si petite Coco, quelques traits et une masse de cheveux.

"Dessiner encore". (c) Les Arènes BD.

Une Coco petite dans les images mais grande dans son combat pour revivre. Elle nous confie son traumatisme par bribes, partant d'aujourd'hui, "C'est incontrôlable. Ça vient à tout moment m'avaler et me replonger dans cette poignée de minutes qui a bouleversé ma vie". Elle va tout nous dire, elle, "Charlie" et le monde, avant, pendant et après. Coco nous confronte à nos promesses et interroge ce que nous en avons fait. A sa méthode, avec impertinence et clairvoyance. Sa sincérité, sa causticité, son esprit critique happent le lecteur autant que la beauté de ses dessins, qui souvent s'enchaînent sur plusieurs pages.

"Dessiner encore". (c) Les Arènes BD.
On sourit devant les thérapies de Coco, lorsqu'elle se rend en mai 2015, encadrée par deux immenses gardes du corps, dont l'EMDR qui se base sur les mouvements oculaires. De multiples séances "pour éjecter le trauma", jusqu'à ce qu'elle rencontre M. Jean, docteur en psychologie et adepte du cheminement personnel. L'album est épais et nous permet de suivre Coco de long en large, ce 7 janvier qui avait bien commencé, la réunion de rédaction, joyeuse, un peu foutraque comme toujours, la rencontre avec les deux tueurs, la menace de la tuer, jeune maman, le code, le massacre. La tuerie, représentée par des pages quadrillées de noir, provoquant le même effroi que les pires photos. Un carnage qui hante Coco, qui la démolit, qui l'obsède, "Et si je...", "Et si je...", "Et si je..." Culpabilité insidieuse, obsessionnelle, tellement bien dessinée, sentiment d'impuissance.

"Dessiner encore". (c) Les Arènes BD.
L'hébergement chez "Libé" rappelle la précédente attaque contre "Charlie Hebdo", le 2 novembre 2011. Coco évoque les soutiens et les couardises ainsi que la lâcheté. Que devient la liberté de la presse si on l'assortit d'un "mais"... Une vieille histoire partie, en 2004, des caricatures danoises! Des audiences nous sont rappelées. Puis vient le 7 janvier 2015 et sa vague plus grande qu'un tsunami. Puis le 9 janvier et les autres attaques. Puis la grande marche "Nous sommes Charlie". Puis ce numéro spécial du 12 janvier. Qu'y mettre? Qu'y auraient mis ceux qui ne sont plus là? Qu'y fait Coco, la rescapée? La solitude, les doutes, les questions. Les insomnies et les cauchemars. Les funérailles et le retour brutal, indigne, dans la vraie vie avec les questions sur l'actionnariat.

Puis le rebond, se laisser toucher par la beauté, le plaisir des petits riens, l'amour, et surtout le dessin tout en sachant les fractures à l'intérieur d'une apparence normale, en sachant que l'insouciance est morte. Dessiner, dessiner encore, tout en n'oubliant jamais. Jusqu'à cette dernière page où Coco flotte sur une mer au fond de laquelle se tiennent deux fantômes. Avec sa narration éminemment graphique, se passant souvent de mots, "Dessiner encore" est un témoignage bouleversant, porté au sublime par les pinceaux gracieux et expressifs de Coco. Un récit de douleur et de doutes, de mort et de vie, un portrait joyeux de ceux qui ont fait "Charlie", un partage qui nous interroge sur nos choix.











lundi 5 novembre 2018

Le Femina à Philippe Lançon pour "Le lambeau"

Philippe Lançon, prix Femina 2018. (c) Gallimard.


Vivent les femmes! Les dames du prix Femina réunies au Cercle Interallié tirent les premières dans la grosse semaine des prix littéraires qui s'ouvre ce lundi. Elles couronnent crânement "Le lambeau" de Philippe Lançon (Gallimard, 512 pages) paru en avril de cette année dans la collection Blanche. A l'unanimité moins une voix qui est allée à David Diop. Un livre indispensable que le Goncourt n'avait pas jugé utile de sélectionner parce que non "œuvre de fiction" - à se demander s'il avait été lu.

Philippe Lançon.
(c) C. Hélie/Gallimard.
Le journaliste et romancier, rescapé de l'attentat contre la rédaction de Charlie Hebdo en janvier 2015, très gravement blessé à la mâchoire, y raconte sa lente reconstruction à la fois physique et spirituelle. Une remontée vers la vie bouleversante qui n'épargne rien, ni les douleurs physiques, ni les douleurs morales. "Le lambeau" est sans doute LE livre de l'année 2018. C'est aussi un chef-d'œuvre et il est réconfortant que le prix Femina lui ait attribué ses lauriers.

Pour lire le début de l'épais "Le lambeau", déjà vendu à 110.000 exemplaires, c'est ici.


Première apparition publique depuis l'attentat de Philippe Lançon, pour le prix Femina.

Le jury du prix Femina est composé d'Eveyline Bloch-Dano, Claire Gallois, Anna-Marie Garat, Paula Jacques, Christine Jordis, Camille Laurens, Mona Ozouf, Josyane Savigneau et Chantal Thomas (présidente). Le secrétariat est assuré par Anne de Caumont.

Le prix Femina étranger couronne l'Américaine Alice McDermott pour son roman "La neuvième heure" (traduit de l'anglais par Cécile Arnaud, La Table Ronde/Quao Voltaire, 282 pages).

Jim, jeune homme aux grands yeux bleus qui a dû mal à se lever le matin, vient d'être congédié de son emploi aux chemins de fer. Il referme la porte derrière sa femme Annie qu'il a envoyée faire des courses, puis enroule soigneusement son pardessus "dans le sens de la longueur" pour le poser au pied de la porte. Quand Annie reviendra, elle manquera de faire sauter la maison entière en craquant une allumette dans l'appartement rempli de gaz.

Malgré la fatigue et ses chevilles enflées, Sœur Saint-Sauveur, en chemin vers le couvent voisin après une journée à faire l'aumône, prend la relève des pompiers auprès de la jeune femme enceinte et des voisins sinistrés de ce petit immeuble de Brooklyn. Elle tente de faire jouer ses relations pour que Jim soit enterré dans le cimetière catholique où le couple avait acheté une concession, mais la nouvelle du suicide est déjà parue dans le journal. Il lui reste à veiller son corps, en compagnie de l'acariâtre Sœur Lucy et de la novice Sœur Jeanne, en attendant que le croque-mort l'emporte à la fosse commune...

Pour lire le début en ligne, c'est ici.

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Un Prix Femina spécial 2018 pour l'ensemble de son œuvre va à Pierre Guyotat pour "Idiotie" (Grasset, 249 pages), récompensé il y a une quinzaine par le Prix de la langue française de Brive (lire ici).










Enfin, le Femina de l'essai va à la philosophe Elisabeth de Fontenay pour "Gaspard de la nuit, Autobiographie de mon frère" (Stock, 140 pages), un livre où elle explore, entre biographie et cheminement philosophique le parcours de ce "petit frère" de 80 ans dont on saura seulement qu'il est handicapé.

Pour en lire le début en ligne, c'est ici.




Les finalistes du prix Femina

Roman français

  • Emmanuelle Bayamack-Tam, "Arcadie" (P.O.L.)
  • Yves Bichet, "Trois enfants du tumulte" (Mercure de France)
  • David Diop, "Frère d'âme" (Seuil)
  • Michaël Ferrier, "François, portrait d’un absent" (Gallimard)
  • Pierre Guyotat, "Idiotie" (Grasset)
  • Philippe Lançon, "Le lambeau" (Gallimard)
  • Tiffany Tavernier, "Roissy" (Sabine Wespieser)

Roman étranger

  • Javier Cercas, "Le monarque des ombres" (Actes Sud) traduit de l'espagnol par Aleksandar Grujicic, avec la collaboration de Karine Louesdon
  • Davide Enia, "La loi de la mer" (Albin Michel) traduit de l’italien par Françoise Brun
  • Stefan Hertmans, "Le cœur converti"(Gallimard) traduit du néerlandais par Isabelle Rosselin
  • Alice McDermott, "La neuvième heure" (La Table Ronde/Quai Voltaire) traduit de l'anglais par Cécile Arnaud
  • Gabriel Tallent, "My absolute darling" (Gallmeister) traduit de l’américain par Laura Derajinski
  • Olga Tokarczuk, "Les livres de Jakob" (Noir sur blanc) traduit du polonais par Maryla Laurent
  • Samar Yazbek, "La marcheuse" (Stock) traduit de l'arabe par Khaled Osman

Essai

  • Antoine de Baecque, "Histoire des crétins des Alpes" (Vuibert)
  • Stéphane Beaud, "La France des Belhoumi" (La Découverte)
  • Marc Dugain, "Intérieur jour" (Laffont)
  • Colette Fellous, "Camille Claudel" (Fayard)
  • Elisabeth de Fontenay, "Gaspard de la nuit" (Stock)
  • Laurent Nunez, "Il nous faudrait des mots nouveaux" (Cerf)
  • Dominique Schnapper, "La citoyenneté à l'épreuve" (Gallimard)
  • Marc Weitzmann, "Un temps pour haïr" (Grasset)





samedi 17 mars 2018

"Tous les commerces pouvaient fermer sauf un"


La Belgique s'apprête à se souvenir la semaine prochaine des attentats du 22 mars 2016. Plusieurs livres-témoignages sont sortis à ce propos. Tout récemment, celui de Walter Benjamin, "J'ai vu la mort en face, une vie après l'attentat" (lire ici), un peu plus tôt, celui de Mohamed El Bachiri, "Un jihad de l'amour" (lire ici).

Il y a désormais aussi une petite plaquette gratuite qui sera en librairie le 22 mars, "La patience des arbres" (ONLIT éditions, 16 pages). Une autre perspective sur ces terribles événements, complémentaire. Celle d'un libraire québécois arrivé à Bruxelles la veille des attentats et qui, bouleversé, a pris, contre la terreur, le parti de célébrer le livre et ses passeurs, les libraires.

Jérémy Laniel. (c) Sandra Lachance.
Ce libraire québécois est Jérémy Laniel, qu'on peut entendre sur les ondes de la "Librairie francophone". Il y a deux ans, le 21 mars 2016, en fin de soirée, il débarque à Bruxelles pour y passer quelques jours. Etape obligée: un cornet de frites sur la Grand-Place. Le lendemain matin, il est réveillé par des appels intercontinentaux sur son téléphone portable. Il comprend vite. Plusieurs attentats terroristes ont frappé la ville où il se trouve. Avec un bilan lourd: 32 morts et 340 blessés. Devant la difficulté à concevoir ce qui se passe, il écrit un texte, à la fois de réflexion, faut-il ouvrir la librairie à l'heure habituelle?, et d'engagement, pourquoi il FAUT ouvrir la librairie. Car, pour lui, les livres, les lecteurs et les "passeurs" sont le rempart contre la terreur.

Extrait.
"A moi s'imposait l'idée qu'entre tous les commerces, tous pouvaient fermer, sauf un. La journée où les bombes et les balles feraient fermer les librairies, nous aurions perdu. À onze heures, comme l'indiquait l'horaire sur la porte, nous avons ouvert le grillage et déverrouillé la porte. Et nous avons attendu."
Ce texte bref et fort, à la fois venu des tripes et étayé de points de vue et de citations d'écrivains,  a été tiré à 8.000 exemplaires. Il sera en librairie le 22 mars. A partir de cette date, il pourra aussi être téléchargé sur le site de la maison d'édition. Hors Belgique mais en Europe, l'exemplaire papier peut être réservé sur le site moyennant deux euros de frais de port..

Pierre de Muelenaere, de ONLIT Editions, explique la démarche: "En tant qu'ancien libraire, j'ai été particulièrement touché par ces mots. Il m'a paru juste de les publier de manière à ce qu'ils puissent être diffusés le plus largement possible. La plaquette, tirée à 8.000 exemplaires, est donc gratuite. Vous pourrez la trouver chez votre libraire le 22 mars."




mercredi 7 mars 2018

Walter Benjamin, une vie au-delà des attentats

Walter Benjamin.

Qui connaissait Walter Benjamin avant le 22 mars 2016? Les siens évidemment, peut-être ceux qui l'ont croisé promenant son chien dans un coin chic d'Ixelles (Bruxelles) ou qui ont pris les mêmes Thalys vers Paris que lui... Un Belge comme tant d'autres, avec ses histoires, ses joies, ses chagrins, ses rêves. Jusqu'à ce mardi meurtrier. Regard perçant, lunettes d'écaille, crâne chauve et barbe naissante, tel est soudainement apparu sur les écrans de télé ou sur Facebook Walter Benjamin, un des grands blessés rescapés des attentats de Bruxelles. Un gars dont on ne savait rien et qui s'est immédiatement imposé par la force de ses propos.

Pendant des mois, on a lu, on a vu, on a entendu sa rage, son désespoir, ses questions, ses emportements, son désir de guérir aussi, de remplacer cette foutue jambe arrachée lors de l'explosion à l'aéroport de Zaventem, de soigner les multiples fractures ouvertes de l'autre. Au-delà de tout cela, son désir de vivre, pour sa fille Maurane qui habite en Israël et pour lui-même.

Quasi deux ans après ce jour funeste, qui changea le destin de milliers de personnes, Belges ou non, touchées dans leur chair ou dans leur cœur, Walter Benjamin publie un livre-témoignage puissant, "J'ai vu la mort en face, une vie après l'attentat" (Editions du Rocher, 236 pages). Il y relate un an de sa vie depuis le jour où celle-ci a basculé. Ce 22 mars où il s'était levé tôt pour prendre l'avion vers Israël et y rejoindre sa fille chérie. Ce 22 mars où son chemin a croisé celui de terroristes déterminés.

Ce 22 mars où il s'est réveillé dans l'aéroport juste après l'explosion. Il est assis, a perdu une jambe, saigne abondamment. Il est seul dans un paysage de guerre. Une solitude d'un quart d'heure qui lui paraîtra une éternité. "Vous voulez téléphoner à quelqu'un?" Hassan, un électricien de l'aéroport, s'est approché de lui. Il ne le quittera plus jamais, mais il ne le sait pas encore. Un militaire arrive aussi, le sauveur au sens physique, lui, qui pose un garrot sur sa jambe blessée. Ensuite c'est l'hôpital, les craintes, les angoisses, les opérations, les bonnes et les mauvaises nouvelles, et déjà l'indignation: pourquoi l'aéroport n'était-il pas protégé? pourquoi le métro a-t-il continué à rouler? Walter Benjamin parle beaucoup et il parle fort, sans se soucier de ce qu'on pensera.

Son livre est le journal de cette nouvelle vie entamée de force le 22 mars, quand il était assis dans l'aéroport. Il raconte tout, sa colère contre le destin - il n'a même pas 50 ans -, les questions rétrospectives ("et si je n'avais pas...", "et si j'avais..."), stériles mais inévitables, les insomnies, les cauchemars, l'aspect médical et celui plus privé de ses relations avec sa famille ou avec des femmes dont il tombe amoureux. Il consigne dans ces pages ses notes postées sur Facebook et les réactions qu'elles ont suscité, les rencontres avec les médecins, le personnel médical, le Roi et la Reine, les visites quotidiennes d'Hassan, le musulman devenu frère de cœur du Juif qu'il est, celles du jeune Oussama, issu de Molenbeek, commune bruxelloise de mauvaise notoriété.

Dans ce témoignage sans fard, Walter Benjamin apparaît tel qu'il est: un homme fort, qui veut revivre, sait la guérison longue et la résilience au bout du chemin. On le suit dans ce chemin plein d'épines où luit régulièrement le soleil parce que l'auteur accepte de sentir sa chaleur bienfaisante. Sa rééducation se double évidemment de ses indignations, notamment contre le gouvernement belge qui ne se soucie pas assez des rescapés blessés. Il parle beaucoup et il parle fort, sans se soucier de ce qu'on pensera. S'il a vu la mort en face, l'homme souvent vêtu de noir, équipé d'une prothèse électronique, a repris goût à la vie, aux voyages, au Thalys, aux promenades avec son chien. Non sans mal, non sans crises, non sans angoisses, mais dans l'idée que cela ira mieux.

Son livre est également précieux parce qu'il aborde plusieurs fois la question des relations entre Juifs et musulmans dans l'idée d'une meilleure compréhension réciproque. Si Walter et Hassan sont devenus frères pour toujours, si Oussama et ses potes voient dorénavant les Juifs différemment, on fait déjà un petit pas vers un monde plus digne.

Walter Benjamin évoque également dans ses propos Mohamed El Bachiri, qui a perdu sa femme, la mère de leurs trois enfants, également auteur d'un livre post-attentat bouleversant, "Un jihad de l'amour" (JC Lattès, lire ici). "J'ai vu la mort en face" est un livre sans victimisation ni haine des terroristes, plein d'empathie pour les autres, victimes des attentats ou victimes de la vie, et de reconnaissance pour tous ceux qui l'ont soigné, l'ont et l'accompagnent toujours.









mardi 26 septembre 2017

"J'étais en congé. Elle avait pris le métro."

Voilà un petit livre, en format de poche, qui va enchanter tous ceux qui aiment flinguer les gauchos, les bobos, les droits de l'hommistes et autres belles âmes solidaires. Intitulé "Un jihad de l'amour", il appelle à la réconciliation. On les entend déjà ricaner, persifler, médire, tous ceux qui aiment culpabiliser ceux qui se bougent plutôt qu'agir eux-mêmes, qui critiquent à tout va mais ne font rien. Réconciliation? Mais entre qui, bon Dieu, vont-ils dire? Y aurait-il un problème? Moi, autruche à la tête bien enfoncée dans le sable, je ne vois rien.

Oui, il y a un problème. Celui qui a pour conséquence qu'on peut mourir pour rien, juste parce qu'on est à un endroit, et qu'un fou de Dieu se sent le droit de tout faire sauter. Comment vivre désormais avec les attentats, se demande-t-on. Oui, mais quand on en est soi-même victime? Comment réagir à cette injustice? Ne pas avoir la haine? Aller de l'avant quand tout semble perdu? C'est ce qu'explique l'auteur, Belge, dans ce livre, à la fois hommage poétique d'un veuf à son épouse et message humaniste d'un père appelant à l'amour et à la fraternité. Il a en effet perdu sa femme, mère de leurs trois enfants, dans l'attentat du métro de Bruxelles, à la station Maelbeek, le 22 mars 2016. Elle se trouvait au mauvais endroit au mauvais moment.

Il dit combien cela lui fait mal, atrocement mal, de vivre sans elle, d'envisager l'avenir sans elle. Il dit que seul l'amour pourra lui venir en aide. Et sa religion sans doute. Son texte prend aux tripes, rappelle qu'il y a un an et demi, plus de trente personnes ont été tuées dans les attentats de Bruxelles, endeuillant et traumatisant encore davantage de familles, tétanisant la population.

Le pire lui est arrivé et il veut transformer son immense chagrin en message de paix et de tolérance. Des milliers de personnes l'ont entendu témoigner dans les médias et ont visionné son message diffusé à la veille de Noël. Aujourd'hui, il le reprend en livre et le complète de l'évocation de son enfance, de son amour pour Loubna, de sa vision de l'Islam toute en modernité. Il s'appelle Mohamed El Bachiri et mérite respect et admiration pour avoir publié "Un jihad de l'amour" (propos recueillis par David Van Reybrouck, version française établie par Philippe Noble, JC Lattès, 116 pages). C'est un grand, c'est un juste. Chapeau.


Pour feuilleter en ligne le début de "Un jihad de l'amour", c'est ici.








vendredi 6 février 2015

Le recueil "Nous sommes Charlie" est là

Le 7 janvier dernier, la rédaction de "Charlie Hebdo" a été décimée par deux terroristes qui voulaient venger leur prophète.

Morts pour avoir ri, Cabu, Elsa Cayat, Charb, Honoré, Bernard Maris, Mustapha Ourrad, Tignous, Wolinski. Morts pour avoir été là, professionnellement ou par hasard, Frédéric Boisseau, Franck Brinsolaro, Ahmed Merabet, Michel Renaud.

Immédiatement, des voix se sont élevées contre la barbarie qui veut tuer la liberté d'expression. On les a lues et entendues dans la presse, sur les réseaux sociaux. Tout de suite est née l'idée de rassembler des paroles d'auteurs contemporains et des classiques fondamentaux en un recueil.

"Nous sommes Charlie" (60 écrivains, Le Livre de poche, 168 pages, 5 euros) est ce recueil. Un travail de dingue qui arrive en librairie moins d'un mois après ce mercredi noir.
Les contributions sont bien entendu gracieuses et l'intégralité des bénéfices sera reversée à "Charlie Hebdo".

Qui sont les soixante écrivains qui se sont unis ici pour la liberté d'expression?

Par ordre alphabétique, comme dans le recueil, on rencontre Jacques ATTALI - Gwenaëlle AUBRY – BEAUMARCHAIS - Frédéric BEIGBEDER - Laurent BINET - Julien BLANC-GRAS - Évelyne BLOCH DANO - Vincent BROCVIELLE - Noëlle CHATELET - Maxime CHATTAM - Philippe CLAUDEL - André COMTE-SPONVILLE - Gérard de CORTANZE - Delphine COULIN - Charles DANTZIG - Frédérique DEGHELT - Nicolas DELESALLE – DIDEROT - Catherine DUFOUR - Clara DUPONT-MONOD - Jean-Paul ENTHOVEN - Nicolas d'ESTIENNE D'ORVES - Dominique FERNANDEZ - Caroline FOUREST - Jean-Louis FOURNIER - Philippe GRIMBERT - Olivier GUEZ - René GUITTON - Claude HALMOS - Victor HUGO - Fabrice HUMBERT - Guillaume JAN - Jean-Paul JOUARY - Marc LAMBRON - Frédéric LENOIR - Bernard-Henri LÉVY - François-Guillaume LORRAIN - Ian MANOOK - Fabrice MIDAL - Gérard MORDILLAT - Anne NIVAT - Christel NOIR - Véronique OLMI - Christophe ONO-DIT-BIOT - Katherine PANCOL - Bernard PIVOT - Patrick POIVRE D'ARVOR - Romain PUÉRTOLAS - Serge RAFFY - François REYNAERT - Tatiana de ROSNAY - Élisabeth ROUDINESCO - Eric-Emmanuel SCHMITT - Colombe SCHNECK - Antoine SFEIR - Isabelle STIBBE - Émilie de TURCKHEIM - Michaël URAS - Didier VAN CAUWELAERT – VOLTAIRE.

Certains écrivent sur les exécutions à la rédaction de "Charlie Hebdo", d'autres sur la marche du dimanche 11 janvier qui a réuni des millions de personnes, d'autres encore sur le "vivre après". La plupart des contributions sont originales, certains ont repris des textes déjà publiés. Bien sûr, on peut ne pas apprécier le nom de l'un ou l'autre, selon ses affinités personnelles. Mais dans l'ensemble, ces textes sont autant de petites fenêtres à ouvrir. On y trouve résistance, histoire, colère, laïcité, tolérance, lâcheté, humanité, souvenirs, rire, école, universalité, effroi, rage, dérision...

L'ordre alphabétique offre aussi des surprises. Un acrostiche, un roman à paraître qui va être modifié, un jour de fête qui vire au cauchemar, l'annonce d'un nouveau livre de Bernard Maris, un village du Yémen nommé Al Qaïda, la perte d'une mère âgée, la lettre d'une mère, une farce de fakir, quatre minutes hors du temps...

Extraits
"Je touche le dessin [offert par Tignous] du bout du doigt, toute petite  caresse pour un grand adieu." Clara Dupont-Monod.

"Il semble inimaginable qu'en 2015 on puisse tirer à bout portant sur un octogénaire armé d'un carton à dessin. Pour peu, ça fleurait le canular. La bande à Charlie en aurait bien été capable. Si seulement." Nicolas d'Estienne d'Orves.

"Ne reprochons pas aux provocateurs de provoquer." Jean-Louis Fournier.

L'attentat à "Charlie Hebdo" a pris chacun de plein fouet dans sa vie quotidienne. Ceux qui les connaissaient et le grand public qui avait fait ses potes de cette bande sans lui avoir été officiellement présenté. C'est pourquoi le recueil "Nous sommes Charlie" est à lire. On s'y sent moins seul, car oui, nous sommes tous Charlie.