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mercredi 27 novembre 2019

Il pleut, il mouille, c'est la fête à la poésie

Une photo du recueil "Poèmes de pluie", exposée chez CFC. 


Ecrire un poème sur la pluie.
Le typographier en grand sur un panneau.
En découper les lettres.
Poser ce pochoir sur le sol.
L'immobiliser avec de belles pierres.
Appliquer une peinture invisible.
Retirer le pochoir.
Attendre la pluie.
Ou le jet d'eau, ou l'arrosoir.
Découvrir les mots qui apparaissent.

Telle est la démarche poétique qu'a proposée Mélanie Godin (Les Midis de la poésie) pendant deux ans à Bruxelles, inspirée par le projet Raining Poetry de la ville de Boston. "Une centaine de poèmes, écrits par des poètes reconnus ou des habitants de Bruxelles", explique-t-elle, "ont été appliqués dans l'espace public à l'aide d'une peinture uniquement visible au contact de l'eau".

Ces poèmes ne se voient pas, ne se devinent même pas par temps sec. Mais ils apparaissent comme par magie sous les gouttes de pluie, ici sur un trottoir, là sur une marche, là encore sur un mur. Une formidable manière de (ré)introduire de la poésie dans son quotidien. De reconsidérer la pluie. La "pEAUésie" était née.

Quatre territoires bruxellois ont été définis, Bruxelles-ville, Boitsfort, Molenbeek-Saint-Jean, encore Bruxelles-Ville lors du Festival de littérature Passa Porta 2019, et enfin Ganshoren. Quatre cartes ont été créées, une par commune, comme un grand atlas.

On savait le projet éphémère. La peinture s'estompe quand elle a été mouillée quelques fois. Il ne faut donc pas expliquer davantage... MAIS Le livre "Poèmes de pluie" (proposition de Mélanie Godin, CFC éditions - L'atelier de Diane, 128 pages) retrace toute l'aventure, la rend pérenne d'une certaine façon. Photos, poèmes de pluie et textes inédits témoignent de cette magnifique aventure collective, figent sur le papier cette poésie citadine éphémère aujourd'hui disparue. Agréablement mis en pages, avec sa tranche jouant de toutes les couleurs de l'arc-en-ciel, il se déguste avec délices.


Une double page des "Poèmes de pluie".


En plus, une belle expo chez CFC (14 place des Martyrs 1000 Bruxelles) montre des pochoirs, les lettres découpées, des photos et des poèmes de pluie. A voir jusqu'au 31 décembre aux horaires de la librairie, du mardi au samedi de 10 à 18 heures.

Pochoirs exposés chez CFC.

Les lettres des pochoirs ont été gardées et sont montrées chez CFC.
Le poème de pluie d'Anne Herbauts.

La vitrine avec les parcours dans la ville.


mercredi 30 janvier 2019

Carl Norac, fildefériste de la poésie jeunesse

Carl Norac.

Pourquoi sépare-t-on la poésie qui s'adresse aux enfants de celle qui fait partie de la littérature générale? Pourquoi la poésie qui s'adresse aux enfants devrait-elle être fabriquée et sage, pour ne pas dire mièvre? Pourquoi un auteur qui s'adresse aux deux publics est-il d'office considéré comme "un poète aux deux visages"? D'où vient ce grand écart entre poésie pour enfants et poésie tout court?

Poser ces quelques questions suffit à rappeler les clichés qui, bien répandus, ont la vie dure. Pour tenter de les casser, les Midis de la poésie de Mélanie Godin ont invité l'auteur belge Carl Norac à y réfléchir et à nous éclairer. Depuis toujours, il réclame que le genre littéraire qu'est la poésie soit considéré dans son unicité. Il se base notamment sur le fait que les publics eux-mêmes se mélangent. Lui-même présente aux enfants des poètes qui ne sont pas toujours pour la jeunesse et il sait que bien des adultes achètent pour eux des livres de poèmes jeunesse.

Sa réflexion sera entrecoupée de lectures par la comédienne Maya Richa. D'abord, la lecture d'un manuscrit inconnu d'Emile Verhaeren que Carl Norac possède où le grand symboliste définit ce que sera la poésie cent ans plus tard, c'est-à-dire aujourd'hui. Ensuite, divers textes choisis par le poète.

En voici un, de lui.
UN JOUR
Un jour, je me suis réveillé poème et je me suis dit: Ah bon?
Et j'ai pensé: est-ce bien d'être poème, est-ce une nationalité?
Tu es dans un bus, tu es dans la vie, tu es près des gens,
près d'un livre, près des mots, près du sens des mots,
tu te dis: allons-y.
Là, tu entres dans le poème,
tu choisis ton arrêt, le plus proche de chez toi,
mais tu sais qu'être poème t'emmène juste au-delà.

En apéritif à la rencontre, sept questions à Carl Norac

Carl Norac est né à Mons en 1960. Fils de l'écrivain Pierre Coran et de la comédienne Irène Coran, il a choisi un anagramme du nom de son père comme nom de plume. Il a d'abord été professeur de français, bibliothécaire vagabond, journaliste, professeur d'histoire littéraire au Conservatoire Royal de Mons,. Il  vit de sa plume, depuis plus de vingt ans. Il est l'auteur de plus de 80 livres pour enfants, traduits à ce jour dans le monde en 45 langues,  édités essentiellement chez Pastel, branche belge de l'école des loisirs. Il est bien entendu également poète et a aussi publié une dizaine de recueils et de carnets de voyage. Il vit dans le Loiret, à Olivet, près d’Orléans depuis 1998.

Comment es-tu arrivé à la poésie? 
En observant d'abord mon père Pierre Coran en train d'écrire, fascination pour les mots, l’ailleurs dans le regard, aussi le geste lui-même de tracer. Ensuite enfant dans la forêt, sans frère ni sœur, je me suis un peu frotté aux arbres, aux chemins. Pour ne jamais m'ennuyer, je m'inventais des petits mondes, souvent sur l'espace d'une seule page et rimés: des poèmes.
Quels sont les trois poètes qui te plaisent le plus?
Mes poètes préférés sont Apollinaire, Michaux et Wislawa Szymborska. Auprès des enfants, s'ajoutent Norge, Jacques Roubaud et Edward Lear.
Différencies-tu poésie pour enfants et poésie pour adultes?  Si oui, comment les identifier?
Il y a souvent deux conceptions assez tranchées à propos de la poésie de la jeunesse. D'un côté, il y a ceux qui, comme Guy Goffette,  qui dirige la collection de poésie jeunesse chez Gallimard, trouve une poésie adressée aux enfants inutile et qu'il faut directement puiser chez les grands auteurs cette nourriture. D'autres, à l'inverse, insistent sur une poésie bien adaptée à un âge bien défini afin de ne pas dégoûter les apprentis lecteurs du genre tout entier.
Je comprends ces deux regards, mais aucun des deux ne me contente. Bien que Guy Goffette soit un ami, je lui ai dit franchement que son attitude aboutit à ce que les enfants ne découvrent que des poètes d'une autre époque, morts depuis longtemps, essentiels certes, mais fermant l'enfant au contemporain, à la marche du monde, aussi à un langage qui puisse toucher la sensibilité ou la réflexion de l'enfant dans l'instant. L'opinion inverse est également très réductrice, respecter à l'excès le vocabulaire ou la thématique. C'est aussi une aberration par rapport à la définition de la poésie. Dans sa "Lettre au voyant", un adolescent du nom de Rimbaud nous a dit que la poésie serait "en avant", qu'elle nous convoquerait au mystère, à l'inconnu. La limiter au connu est bien la détruire. Cette polémique où chacun choisirait son camp est vaine et ringarde à mes yeux. Déjà parce qu'elle suppose qu'il y ait un grand écart quasi-infranchissable entre poésie en littérature générale et poésie jeunesse, qui autrefois pouvait être défendu (le poème pour enfant étant surtout éducationnel, le vecteur d'une leçon de choses), mais aujourd'hui ne persiste que chez ceux qui n'ont pas pris la peine d'en lire.
Qu'est-ce qu'être poète finalement?
Un poète plie des papiers pour faire des bateaux et espérer qu'ils voguent un peu. Il ne fait pas des maquettes, ni ne suit des plans comme on en trouve dans les magasins de décoration nordique. Ceux qui le feraient, suivant une visée moralisatrice ou trop étroitement didactique, ne produiraient qu'un "objet" aux multiples fonctions, mais incapable de faire ressentir, ni de toucher le mystère de la polysémie, que les enfants explorent autant que nous.
Ce sont les questions des enfants de primaire qui me guident pour chercher les poèmes qu'au fond d'eux-mêmes, ils cherchent. J'oublie souvent de les noter, ces questions. Mais en voici de ce printemps: "Carl, tu vis ta vie, puis tu prends ta vie et tu la mets dans ce que tu écris, c'est ça la poésie?". Ou bien: "Quand tu fais ton poème, tu écris plus avec ton cœur ou avec ta tête?".
Comment caractériser la poésie jeunesse?
Une des complexités de la poésie jeunesse, c'est que si elle peut être comme les autres mélancolique, voire terrorisante, elle ira se frotter un jour ou l'autre à la joie, à la bienveillance, ou même à ces gros mots que sont beauté et bonheur. Là, c'est difficile et périlleux. Le poète est un fildefériste improvisé, un pas de côté et il tombe dans la mièvrerie, le sucre guette sous les mots. C'est néanmoins un beau défi à relever, chercher des portraits de l'autre côté des miroirs, ouvrir la fenêtre, être dans cet émerveillement des grands poètes chinois comme Lu Yu, celles et ceux qui n'en font qu'à leur guise et trouvent, dans la simple contemplation, un aboutissement.
La poésie pour la jeunesse serait dit-on fondamentalement différente car elle vise souvent à une grande simplicité. Oui, c'est bien sa direction la plus naturelle, mais pour le reste, c'est faux. Pourquoi devrait-on penser qu'il faudrait complexifier pour s'approfondir? Beaucoup de grands artistes nous ont expliqué le contraire. Dans mon bureau, j'ai affiché un texte de l'immense peintre Hokusai. Il y décrit le projet de sa vie, décennie par décennie. Optimiste, il y décrivait, à l'ultime ligne le projet de ses 110 ans: enfin un point et une ligne voudront dire quelque chose.
Quel est ce texte de Verhaeren qui sera lu mardi?
J'ai eu la chance, il y a quinze ans, d'acquérir un texte écrit de quatre pages de la main de Verhaeren, manuscrit à l'encre violette assez serré et hachuré qui n'a jamais cessé de me fasciner. Grâce à Michel Décaudin, j'ai appris qu'il a écrit ces mots en 1905 à la demande de deux jeunes critiques. Il y a exactement cent dix ans, il lui est demandé de prédire la poésie du futur! Ce que Verhaeren nous conseille: aller vers l'inconnu où qu'il soit, plonger dans le dedans, se laisser envahir, faire renaître le vers libre, foncer vers l'ivresse d'écrire. La poésie dont parle Verhaeren, celle qu'il appelle de ses vœux, va vers l'inconnu, toujours, mais paradoxalement, elle incarne aussi une unité, elle est totale, elle bat, comme un corps organique aux multiples veines ou sillons. Ses chemins ne sont pas comptés, mais la forêt existe. Sa pensée appuie ce que je voudrais dire, partager: ne plus séparer artificiellement les deux poésies. On sépare tout de nos jours, y compris en art. On se spécialise à l'extrême, ce qui est bon pour la chirurgie, moins pour l'art. Un graveur sur cuivre me disait: "Nous nous connaissons entre graveurs sur pierre, mais nous ne connaissons plus les graveurs sur bois et sur cuivre." Or, qu'on écrive un poème pour enfants ou pas, il a y ce flux qui vient, dont le premier mot est donné, sorti d'on ne sait où, d'un mélange de lucidité et d'inconscience, cet ailleurs qui vient parler d'ici à nos sens, ce départ de feu qui va s'éteindre vite, ce balancement qui fait que le temps patientera, un moment, pour river à nouveau son horloge.
La différence des publics pourrait-elle expliquer le grand écart?
On me dit aussi, et on n'a pas tort, qu'une différence fondamentale entre les prétendues poésies est que, dans un cas, on s'adresse à un public particulier et pas dans l'autre cas. Il ne faut pas trop généraliser cette assertion. Tout d'abord, certains poètes s'adressent parfois ou même toujours à une personne précise, et ce depuis la Renaissance, pour écrire.
Pour ma part, j'imagine toujours un enfant réel au moment de l'écriture, un élève rencontré qui m'a interpellé, ou ma fille en me souvenant d'elle à d’autres âges. J'avoue avoir souvent à l'esprit l'archétype d'une môme espiègle, la Zazie de Queneau, celle du livre mais aussi celle du film, ou d'un Doisnel plus jeune et d'aujourd'hui. De même, un poème qui n'est pas pour enfants peut être écrit pour soi, pour la foule, pour personne, pour l'absolu, mais aussi pour quelqu'un de proche et d'imaginaire précis.
Tu parles d'urgence poétique.
Il y a aujourd'hui une urgence poétique comme on parle d'urgence climatique. Les éditeurs réclament de la poésie pour la jeunesse alors qu'avant ils la fuyaient. Parce que la poésie secoue, ne fait pas que chanter, qu'elle peut aborder tous les sujets, y compris pour les enfants. Dans "Poèmes pour mieux rêver ensemble" (Actes Sud Junior, 2017), j'évoque le Bataclan. Dans le recueil à paraître en mars, "Le livre des beautés minuscules" (Rue du monde), j'évoque une grande marche libre au Brésil qui se veut comme une résistance à l'extrême droite au pouvoir. Il faut dépasser les tabous du thème, oui rester compréhensible, mais faire confiance à l'intelligence de l'enfant. J'appelle des poètes à s'essayer davantage à écrire pour les enfants, à leur offrir cette nourriture que je trouve essentielle, et de le faire sans se brimer.

Un autre texte de Carl Norac.

L' ÂGE D'OR

Plus tard, moi je serai
blanchisseur de nuages ou berger d'oiseaux,
peut-être compteur de gouttes d'eau,
arbitre pour combats d'escargots,
garde du corps pour papillons,
acupuncteur pour hérissons,
clown pour passants fatigués,
imprimeur pour sans-papiers,
décorateur de coccinelles,
empêcheur de tomber du ciel.
Puis, j'inventerai la machine à ne rien faire
qui se tendra en hamac depuis la terre
vers un point très lointain du vaste univers.
Alors, on m'élira comme la plus lente
et la plus douce étoile filante.
Respirant le grand air des galaxies,
à cheval sur l'Ourse, sur la queue de Castor,
employé des affaires privées de l'infini,
je connaîtrai enfin l'âge d'or.



Infos pratiques
Midis de la poésie: "La poésie pour adultes et enfants: le grand écart?"
Date: le mardi 5 février de 12h40 à 13h30
Lieu: Musées royaux des Beaux-Arts de Belgique (Petit auditorium), rue de la Régence, 3, 1000 Bruxelles.
Organisation: Midis de la poésie-Scam
Entrée: 6 € (3 € si réduction).
Réservation: info@midisdelapoesie.be



jeudi 18 janvier 2018

Fawzia Zouari à Bruxelles la semaine prochaine

Fawzia Zouari.

C'est bête mais c'est comme ça. Il y a des auteur(e)s formidables à côté desquel(le)s on passe sans trop savoir pourquoi. Question de calendrier, de hasard, de pas de chance. Par exemple, la formidable romancière tunisienne Fawzia Zouari, lauréate du Prix des Cinq Continents de la Francophonie 2016 pour son superbe récit "Le corps de ma mère" (Joëlle Losfeld, 232 pages, 2016). Pourquoi est-elle si mal connue alors qu'elle a signé une dizaine de livres, vit à Paris depuis près de quarante ans et se déplace régulièrement? On avait ainsi eu l'occasion d'entendre ses mots enflammés lors du Passa Porta Festival 2017. Malgré tout cela, elle n'est pas assez connue, ni pour son parcours littéraire, ni pour son parcours de féministe engagée.

On aura deux occasion de se rattraper, la semaine prochaine à Bruxelles.

Le lundi 22 janvier dès 19 heures à la Maison Autrique où revient le cycle Portées-Portraits organisé par Geneviève Damas et son asbl Albertine, Fawzia Zouari sera présente lors de la lecture à haute voix de son dernier livre.
Portées-Portraits fait découvrir plusieurs fois par an différents auteurs contemporains, le temps d'une lecture-spectacle. Des comédiens donnent à entendre des extraits "coups de cœur" des livres,  accompagnés par des musiciens.
Le texte de Fawzia Zouari sera lu par Hoonaz Ghojallu, accompagnée à la guitare par Benjamin Sauzereau. La mise en voix sera assurée par Ariane Rousseau.

A l'issue de la lecture d'une heure environ, un verre sera offert, occasion de discuter de manière conviviale Fawzia Zouari et les artistes de la soirée. Rappelons qu'une rencontre avec l'auteure est organisée dès 19 heures à la Maison Autrique.

La manifestation est organisée en partenariat avec CEC ONG et les Midis de la Poésie. Elle se déroulera à la Maison Autrique (chaussée de Haecht, 266 à 1030 Bruxelles). Lecture à 20h15, rencontre avec l'auteure à 19 heures.
Renseignements et réservation par mail à albertineasbl@gmail.com ou par téléphone au 022455187.


Le mardi 23 janvier, de 12h40 à 13h30, dans le cadre des Midis de la poésie, animés par Mélanie Godin et son équipe, Fawzia Zouari échangera avec l'écrivaine belge Geneviève Damas, elle aussi lauréate du Prix des Cinq Continents de la Francophonie ("Si tu passes la rivière", Luce Wilquin, 2012), sur le thème "Poète et Prophète". Cela promet d'être passionnant. Le poète est-il capable de concurrencer le prophète? Il possède le sens de la divination, l'intuition du monde et les mots pour le dire. La tradition islamique a toujours craint les poètes qui, paradoxalement, ont marqué plus que tout autre genre la littérature arabe.

La séance est organisée en collaboration avec Albertine asbl et CEC ONG. Elle se déroulera aux Musées royaux des Beaux-Arts de Belgique (3 rue de la Régence, 1000 Bruxelles). Réservation par mail à info@midisdelapoesie.be ou par téléphone au 0485325689.



La Tunisie s'est de tout temps fait remarquer par ses femmes, qu'elles soient des personnalités publiques ou tiennent seulement leur foyer. Fawzia Zouari, journaliste et romancière, enrichit cette règle glorieuse. Elle naît - officiellement mais le roman familial donne une autre date - le 10 septembre 1955 à Dahmani, à une trentaine de kilomètres au sud-est du Kef, au sud-ouest de Tunis, au sein d'une fratrie de six sœurs et quatre frères. Son père est un cheikh, propriétaire terrien et juge de paix. Elle est, merci au président Bourguiba qui envoie les garçons ET les filles à l'école,  la première des filles à ne pas être mariée adolescente et à pouvoir mener des études secondaires. Son bac en poche, elle poursuit ses études à la faculté de Tunis, puis à Paris. Docteur en littérature française et comparée de la Sorbonne, elle vit à Paris depuis 1979. Elle a même épousé un Français, autre coup de canif dans les traditions familiales.

Elle travaille durant dix ans à l'Institut du monde arabe - à différents postes dont celui de rédactrice du magazine "Qantara" - avant de devenir journaliste à l'hebdomadaire "Jeune Afrique" en 1996. "La caravane des chimères", publié en 1989 chez Olivier Orban, est consacré au parcours de Valentine de Saint-Point, la petite-nièce de Lamartine qui a voulu réconcilier l'Orient et l'Occident et s'est installée au Caire après s'être convertie à l'islam. C'était son sujet de thèse.

Ses ouvrages suivants évoquent, pour la plupart, la femme maghrébine installée en Europe occidentale. "Ce pays dont je meurs" (Ramsay, 1999) raconte de façon romancée la vie de deux filles d'ouvrier algérien, déracinées, aussi mal à l'aise dans leur société d'origine que dans leur pays d'accueil. "La Retournée", roman publié en 2002, narre sur un ton ironique la vie d'une intellectuelle tunisienne vivant en France et qui ne pourrait plus retourner dans son village natal. En 2006, paraît "La deuxième épouse", mettant en scène trois femmes maghrébines fréquentées simultanément par le même homme. En 2016, elle reçoit le Prix des Cinq Continents de la Francophonie, pour son livre "Le corps de ma mère".

Fawzia Zouari a écrit "Le corps de ma mère" bien après le printemps 2007 où sa mère s'est éteinte, sa maladie réunissant autour d'elle toute la famille, celle du nord et celle du sud. Comme si elle avait dû attendre avant de se décider à raconter la vie de sa mère et à travers elle, celle des femmes bédouines tunisiennes. Le titre laisse déjà deviner la pudeur de la narratrice. Elle le fait en égrenant des souvenirs, des anecdotes, des conversations glanés tout au long de la vie de sa mère. Ceux qui connaissent la Tunisie vont reconnaître les paysages, les habitudes, les vêtements, les bijoux, les remèdes traditionnels, les conversations sans fin, les discussions à tout bout de champ. Les Tunisien(ne)s qui vont et viennent autour de la vieille matriarche. Ceux qui ne la connaissent pas vont découvrir un pays de l'intérieur.

Avec pudeur, l'auteure relate le parcours de sa famille, principalement celui des femmes de sa famille, Yamna sa mère bien entendu, ses sœurs, elle-même, la nouvelle génération devenue adulte. Mais elle évoque aussi le fils préféré et les autres hommes. La vie à Ebba et à Tunis. "Je ne m'explique pas non plus pourquoi maman semble avoir posé ses valises au milieu de ma vie", écrit-elle. "Pourquoi ai-je hérité, plus que mes frères et mes sœurs, de ses contes, et me suis-je assigné la mission de préserver sa mémoire?"

Dans ce texte vif, à la première personne, elle s'interroge sur les difficultés à sortir des traditions, à les marier à la modernité. Elle traque les secrets de famille longuement tus, soigneusement gardés par sa mère. Elle reprend les histoires racontées depuis toujours aux enfants. Son récit peut se faire dramatique, cocasse ou lyrique. A travers sa famille qu'elle nous confie, entre safsari et pose d'arkous, c'est le chemin de la femme tunisienne qu'elle écrit. Un livre de toute beauté, d'une infinie richesse et qui suscite plein de questions.




mercredi 16 mars 2016

Pour que "Partir" parte en tournée


L'autre mardi, aux Midis de la poésie, avait lieu la première d'un spectacle sur les migrations, "Partir" (lire l'annonce ici). Quel choc d'entendre les voix mêlées de Laurence Vielle et Geneviève Damas, l'une rapide et rauque, l'autre plus douce et constante, soutenues par l'accordéon de Didier Laloy. Elles portaient superbement celles de migrants rencontrés dans un centre de la Cimade (accueil français) pour la première, à Lampedusa et Rixensart pour la seconde.

"Partir".
Impossible de rester indifférent à la lecture de ces textes brûlant les yeux par leur sobriété. Ils prennent aux tripes, qu'ils racontent le chemin de l'exil, la réalité de la demande d'asile, la recherche d'un disparu, l'arrivée d'enfants mineurs, ou qu'ils consignent des moments plus heureux, atelier d'écriture ici, instant de complicité là.  Bien sûr, la poésie intervient à plusieurs reprises durant la séance, proposant par exemple le mot "intranger" en remplacement de celui d'"étranger". Des chansons à  refrain détendent un peu l'atmosphère. Des photos donnent des images concrètes aux noms et aux lieux évoqués. L'accordéon se glisse en porte-voix et en contre-point des situations évoquées.

Il serait trop dommage que ce magnifique travail littéraire et musical sur les demandeurs d'asile, juste à tous les instants, demeure une séance unique. Ses créatrices sont toutes prêtes à le faire tourner là où on les demandera. Il suffit de contacter les Midis de la poésie, via sa directrice, Mélanie Godin (0485/32 56 89). Ce serait vraiment bien que "Partir", avec son message d'ouverture et sa réflexion sur l'accueil des migrants, parte en tournée et rencontre un large public.



lundi 14 mars 2016

Poésie engagée aux Midis de la poésie demain


Séance totalement en prise avec l'actualité ce mardi 15 mars (de 13 heures à 13h50) aux Midis de la poésie: on y présentera "Partir", le récital sur le thème des migrations de trois artistes qui y ont été personnellement confrontés, Geneviève Damas, romancière et comédienne, Laurence Vielle, poète (entre autres national) et comédienne, et Didier Laloy, musicien, à l'accordéon cette fois.

Lampedusa. (c) Geneviève Damas.


Geneviève Damas.
On se rappelle de la semaine de chroniques de Lampedusa de Geneviève Damas dans "Le Soir" en juin de l'année dernière. Laurence Vielle, elle, a passé plusieurs jours dans un centre d'accueil de la Cimade, un comité d'aide aux réfugiés en France. Autant d'expériences qui, au retour, ne se rangent pas dans un tiroir. Au contraire. Les deux femmes ont eu envie de travailler avec les matériaux glanés, de mêler le documentaire et la poésie. Didier Laloy a posé des notes sur leurs photos et sur leurs mots. Ceux-ci font entendre des voix de personnes, les sortent des catégories dans lesquelles on les enferme, rappellent que tous ces migrants sont avant tout des êtres humains qui ont des droits, dont celui d'exister et pas d'être massacrés au nom de dieu sait quel règlement.

Laurence Vielle.
Didier Laloy.












Dans "Partir", plume et musique s'emparent des pas d'hommes et de femmes en voyage, en migration  depuis leur pays en souffrance dans l'espoir d'une vie meilleure ailleurs, chez nous. La séance fera alterner lecture de textes, musique et projection de photos.

Il faut saluer l'idée des Midis de la poésie, menés par Mélanie Godin, soutenus par Passa Porta et la Bellone, de mettre en avant le sujet polémique des migrants. Ceci en pleine actualité. Si le sujet y est présent depuis longtemps, il y est plus que jamais ces jours-ci. L'Europe va-t-elle dire oui à la Turquie? Si l'Europe le fait, beaucoup d'Européens diront non à l'Europe. Les #European Black days des 17 et 18 mars sont là pour le rappeler.

Le récital va être formidable. Il est donc prudent de réserver.

Un petit avant-goût.
"et si on disait
que personne n'est d’ailleurs
enfin je dis ça comme ça
un peu naïf je crois
mais si on le disait juste pour essayer
tout le monde est d'ici d'ici la boule la terre
issus de même boule déboulé dans la vie
étranger réfugié débouté demandeur d'asile 
sans papier migrant clandestin qu'importe
j'en perds la boule
et si on s'appelait tous
intranger  intranger
de la même terre
intérieur à l'huma
l'huma l'huma l'huma
l'humanité
intranger  intranger"

Infos pratiques

Date: mardi 15 mars, de 13 h à 13h50 (horaire légèrement déplacé par rapport à l'habitude).
Lieu: Musées royaux des Beaux-Arts de Belgique (Petit auditorium), rue de la Régence, 3
1000 Bruxelles
Entrée: 6 € (3 € si réduction)
Réservation: midisdelapoesie@gmail.com ou 0485/32 56 89

jeudi 28 janvier 2016

Poésie et portrait avec Dominique Goblet

On le sait, les Midis de la poésie ont fait des petits, les Petits matins de la poésie, destinés aux enfants mais parents admis. On y dessine, on y découpe, on y grave, on y colle, on y fait de la poésie. On crée et on s'amuse.
La première de ces séances quasi mensuelles à l'exception des vacances scolaires qui se déroulent à la Bellone a eu lieu le dimanche 4 mai 2014. L'artiste Leslie Leoni avait apporté des gommes à graver au départ de poèmes de Maurice Carême.

Depuis, bien des séances ont suivi, toujours coordonnées par Mélanie Godin. Aujourd'hui, elles sont devenues les Petits goûters de la poésie, dans la même Maison du spectacle mais de 14 à 16 heures.

La première a lieu ce samedi 30 janvier et sera animée par l'artiste belge Dominique Goblet. Elle avait été initialement prévue à la fin 2015 mais a dû être reportée pour cause de "Brussels lockdown". Elle s'intitule "Atelier de portraits: un paysage".

Ce Petit goûter s'inspirera d'un livre particulièrement original de Dominique Goblet, "Chronographie", avec sa fille Nikita Fossoul (L'Association, 2010): mère et fille font chaque semaine le portrait l'une de l'autre, durant dix ans! Nikita avait sept ans au début du projet, en 1998, dix-sept à sa fin en 2008.


L'album réfléchit sur le temps autant qu'il montre qu'il passe.

"Le principe est simple", explique Dominique Goblet, "on s'assied à la table de la cuisine, je la dessine, elle pose. Ensuite, c'est le contraire, je pose, elle dessine. C'est facial, sans effet, mais la technique change régulièrement." Les 270 séances de pose croisée donnent lieu à autant de doubles pages et de doubles portraits, soit un album de 560 pages en format à l'italienne.

Samedi, Dominique Goblet s'inspirera de cette idée pour éveiller les participants à l'atelier créatif en leur demandant de réaliser un paysage qui soit le portrait de l'autre. Avec des variantes selon le public, un enfant seul, un enfant avec un parent, un adulte seul. Logiquement, l'idée sera faire de faire les portraits mutuels en cas de duo, un autoportrait en cas de solo. Des papiers de couleurs seront à disposition afin d'y découper des formes géométriques, ronds, carrés, triangles, qui, assemblés et collés, composeront le paysage sur lequel se posera le portrait.

Le Petit goûter de la poésie avec Dominique Goblet clôturera l'approche de la poésie par le dessin.
Le suivant, le 30 avril, associera littérature et poésie et se déroulera avec Caroline Cornélis et Laurence Vielle (30 avril).
Ensuite, le 18 juin, il sera question d'associer arts vivants et arts plastiques, avec Maria Clara Villa Lobos  et une créatrice de bijoux.

Pratique

A la Maison du Spectacle – La Bellone
46 rue de Flandre, 1000 Bruxelles
Le samedi 30 janvier de 14 à 16 heures
Tarifs: 2 euros par enfant, 3 euros par adulte
Sur réservation – midisdelapoesie@gmail.com
ou par téléphone au 0485-32 56 89

mardi 4 mars 2014

L100 va parler de poésie à Radio Panik

A Radio Panik pour "Poésie à l'écoute". (c) Mélanie Godin.

Mercredi 5 mars à 19 heures, vous pourrez m'écouter sur Radio Panik (105,4 FM à Bruxelles) dans l'émission "Poésie à l'écoute" ou me réécouter ensuite (http://www.radiopanik.org/emissions/poesie-a-l-ecoute/). Mélanie Godin m'y a invitée, ainsi que Natacha Wallez (IBBY).
J'y parlerai de littérature de jeunesse en général, un peu de la Foire du livre qui vient de s'achever, et surtout de la poésie destinée aux enfants.


La poésie pour les enfants, ce n'est pas comme Tintin, de 7 à 77 ans! Cela commence à la naissance avec les "Enfantines", ces formulettes traditionnelles qui, depuis des siècles, font les délices des tout-petits, et les  "Berceuses", premier patrimoine de l'enfance. Deux genres de textes cousins que Marie-Claire Bruley et Lya Tourn ont réunis dans deux superbes recueils grand format, remarquablement illustrés par Philippe Dumas (L’école des loisirs, 1988 et 1996).


Après ces panoramas patrimoniaux, je présente la création contemporaine de comptines, à travers la collection tout-carton "Les comptines en continu", d’Olivier Douzou et Frédérique Bertrand (Rouergue). Des histoires d'animaux, pleines d'humour et d'inattendu, jouant avec la langue et les images. Douze volumes sont prévus, six sont parus: "Poney", "Teckel", "Ours", "Minou", "Truite" et "Zignongnon". On attend les autres avec impatience!





D'autres excellentes créations contemporaines se nichent dans la collection "Pommes pirates papillons" des Editions Motus, forte déjà  de 24 titres imprimés sur papier recyclé coloré.

Dernier paru: "Un jardin sur le bout de la langue", de Constantin Kaïtéris et Joanna Boillat (Motus, 72 pages), une autre façon de consommer, par la poésie, la sacro-sainte ration des cinq fruits et légumes par jour! A raison de cinq doubles pages? D'autres façons en tout cas de considérer citrouilles, lentilles, navets en fleurs ou pas, plein d'autres légumes et de fruits, et même l'oignon! Avec fantaisie, imagination et une fameuse gourmandise pour les goûts et pour les mots.

Dans les titres anciens, je pointe "Poèmes sans queue ni tête", d'Edward Lear, adaptés par François David (2004), et "Le rap des rats", de Michel Besnier (2002), tous deux illustrés par Henri Galeron. Sans oublier, dans une autre collection, la dernière création de ce dernier, sur des textes de Philippe Annocque, "Dans mon oreille" (2013).




Aux amateurs de poésie classique, illuminée par des artistes contemporains, je conseille de s'orienter  vers la collection "Enfance en poésie" (Gallimard Jeunesse). Déjà riche de plus de trente titres, elle a été créée par Guy Goffette à qui l'on doit la phrase: "Il suffit de les nommer pour que les choses se mettent à exister, à danser, à chanter, à rire. La poésie, c'est un peu cela: faire exister ce qui n'existe pas."


Enfin, parmi toutes les parutions récentes en poésie destinée aux enfants, j'ai retenu la réédition des "Poèmes pour sourigoler" d'Alain Boudet, illustrés cette fois par Huguette Cormier (Les carnets du dessert de lune, collection "Lalunestlà"). Des poèmes pour grignoter la vie du bon côté.
Parce que la poésie sait aussi ne pas se prendre au sérieux, se faire légère, joyeuse et même s'amuser un coup, rejoignant ainsi dans ses délicieuses applications les plus sérieuses de ses définitions.

Un exemple parmi les 25 poèmes réunis dans le recueil.

Poème pour faire la sieste
Aujourd'hui
il fait soleil
il fait bleu
il fait sourire
il fait doux

Et moi je ne fais rien.


Et en illustration sonore, ceux, qui me connaissent sauront pourquoi, la "Ballade de Noël", de Noé Preszow, dédiée aux réfugiés afghans du Béguinage.