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mercredi 30 janvier 2019

Carl Norac, fildefériste de la poésie jeunesse

Carl Norac.

Pourquoi sépare-t-on la poésie qui s'adresse aux enfants de celle qui fait partie de la littérature générale? Pourquoi la poésie qui s'adresse aux enfants devrait-elle être fabriquée et sage, pour ne pas dire mièvre? Pourquoi un auteur qui s'adresse aux deux publics est-il d'office considéré comme "un poète aux deux visages"? D'où vient ce grand écart entre poésie pour enfants et poésie tout court?

Poser ces quelques questions suffit à rappeler les clichés qui, bien répandus, ont la vie dure. Pour tenter de les casser, les Midis de la poésie de Mélanie Godin ont invité l'auteur belge Carl Norac à y réfléchir et à nous éclairer. Depuis toujours, il réclame que le genre littéraire qu'est la poésie soit considéré dans son unicité. Il se base notamment sur le fait que les publics eux-mêmes se mélangent. Lui-même présente aux enfants des poètes qui ne sont pas toujours pour la jeunesse et il sait que bien des adultes achètent pour eux des livres de poèmes jeunesse.

Sa réflexion sera entrecoupée de lectures par la comédienne Maya Richa. D'abord, la lecture d'un manuscrit inconnu d'Emile Verhaeren que Carl Norac possède où le grand symboliste définit ce que sera la poésie cent ans plus tard, c'est-à-dire aujourd'hui. Ensuite, divers textes choisis par le poète.

En voici un, de lui.
UN JOUR
Un jour, je me suis réveillé poème et je me suis dit: Ah bon?
Et j'ai pensé: est-ce bien d'être poème, est-ce une nationalité?
Tu es dans un bus, tu es dans la vie, tu es près des gens,
près d'un livre, près des mots, près du sens des mots,
tu te dis: allons-y.
Là, tu entres dans le poème,
tu choisis ton arrêt, le plus proche de chez toi,
mais tu sais qu'être poème t'emmène juste au-delà.

En apéritif à la rencontre, sept questions à Carl Norac

Carl Norac est né à Mons en 1960. Fils de l'écrivain Pierre Coran et de la comédienne Irène Coran, il a choisi un anagramme du nom de son père comme nom de plume. Il a d'abord été professeur de français, bibliothécaire vagabond, journaliste, professeur d'histoire littéraire au Conservatoire Royal de Mons,. Il  vit de sa plume, depuis plus de vingt ans. Il est l'auteur de plus de 80 livres pour enfants, traduits à ce jour dans le monde en 45 langues,  édités essentiellement chez Pastel, branche belge de l'école des loisirs. Il est bien entendu également poète et a aussi publié une dizaine de recueils et de carnets de voyage. Il vit dans le Loiret, à Olivet, près d’Orléans depuis 1998.

Comment es-tu arrivé à la poésie? 
En observant d'abord mon père Pierre Coran en train d'écrire, fascination pour les mots, l’ailleurs dans le regard, aussi le geste lui-même de tracer. Ensuite enfant dans la forêt, sans frère ni sœur, je me suis un peu frotté aux arbres, aux chemins. Pour ne jamais m'ennuyer, je m'inventais des petits mondes, souvent sur l'espace d'une seule page et rimés: des poèmes.
Quels sont les trois poètes qui te plaisent le plus?
Mes poètes préférés sont Apollinaire, Michaux et Wislawa Szymborska. Auprès des enfants, s'ajoutent Norge, Jacques Roubaud et Edward Lear.
Différencies-tu poésie pour enfants et poésie pour adultes?  Si oui, comment les identifier?
Il y a souvent deux conceptions assez tranchées à propos de la poésie de la jeunesse. D'un côté, il y a ceux qui, comme Guy Goffette,  qui dirige la collection de poésie jeunesse chez Gallimard, trouve une poésie adressée aux enfants inutile et qu'il faut directement puiser chez les grands auteurs cette nourriture. D'autres, à l'inverse, insistent sur une poésie bien adaptée à un âge bien défini afin de ne pas dégoûter les apprentis lecteurs du genre tout entier.
Je comprends ces deux regards, mais aucun des deux ne me contente. Bien que Guy Goffette soit un ami, je lui ai dit franchement que son attitude aboutit à ce que les enfants ne découvrent que des poètes d'une autre époque, morts depuis longtemps, essentiels certes, mais fermant l'enfant au contemporain, à la marche du monde, aussi à un langage qui puisse toucher la sensibilité ou la réflexion de l'enfant dans l'instant. L'opinion inverse est également très réductrice, respecter à l'excès le vocabulaire ou la thématique. C'est aussi une aberration par rapport à la définition de la poésie. Dans sa "Lettre au voyant", un adolescent du nom de Rimbaud nous a dit que la poésie serait "en avant", qu'elle nous convoquerait au mystère, à l'inconnu. La limiter au connu est bien la détruire. Cette polémique où chacun choisirait son camp est vaine et ringarde à mes yeux. Déjà parce qu'elle suppose qu'il y ait un grand écart quasi-infranchissable entre poésie en littérature générale et poésie jeunesse, qui autrefois pouvait être défendu (le poème pour enfant étant surtout éducationnel, le vecteur d'une leçon de choses), mais aujourd'hui ne persiste que chez ceux qui n'ont pas pris la peine d'en lire.
Qu'est-ce qu'être poète finalement?
Un poète plie des papiers pour faire des bateaux et espérer qu'ils voguent un peu. Il ne fait pas des maquettes, ni ne suit des plans comme on en trouve dans les magasins de décoration nordique. Ceux qui le feraient, suivant une visée moralisatrice ou trop étroitement didactique, ne produiraient qu'un "objet" aux multiples fonctions, mais incapable de faire ressentir, ni de toucher le mystère de la polysémie, que les enfants explorent autant que nous.
Ce sont les questions des enfants de primaire qui me guident pour chercher les poèmes qu'au fond d'eux-mêmes, ils cherchent. J'oublie souvent de les noter, ces questions. Mais en voici de ce printemps: "Carl, tu vis ta vie, puis tu prends ta vie et tu la mets dans ce que tu écris, c'est ça la poésie?". Ou bien: "Quand tu fais ton poème, tu écris plus avec ton cœur ou avec ta tête?".
Comment caractériser la poésie jeunesse?
Une des complexités de la poésie jeunesse, c'est que si elle peut être comme les autres mélancolique, voire terrorisante, elle ira se frotter un jour ou l'autre à la joie, à la bienveillance, ou même à ces gros mots que sont beauté et bonheur. Là, c'est difficile et périlleux. Le poète est un fildefériste improvisé, un pas de côté et il tombe dans la mièvrerie, le sucre guette sous les mots. C'est néanmoins un beau défi à relever, chercher des portraits de l'autre côté des miroirs, ouvrir la fenêtre, être dans cet émerveillement des grands poètes chinois comme Lu Yu, celles et ceux qui n'en font qu'à leur guise et trouvent, dans la simple contemplation, un aboutissement.
La poésie pour la jeunesse serait dit-on fondamentalement différente car elle vise souvent à une grande simplicité. Oui, c'est bien sa direction la plus naturelle, mais pour le reste, c'est faux. Pourquoi devrait-on penser qu'il faudrait complexifier pour s'approfondir? Beaucoup de grands artistes nous ont expliqué le contraire. Dans mon bureau, j'ai affiché un texte de l'immense peintre Hokusai. Il y décrit le projet de sa vie, décennie par décennie. Optimiste, il y décrivait, à l'ultime ligne le projet de ses 110 ans: enfin un point et une ligne voudront dire quelque chose.
Quel est ce texte de Verhaeren qui sera lu mardi?
J'ai eu la chance, il y a quinze ans, d'acquérir un texte écrit de quatre pages de la main de Verhaeren, manuscrit à l'encre violette assez serré et hachuré qui n'a jamais cessé de me fasciner. Grâce à Michel Décaudin, j'ai appris qu'il a écrit ces mots en 1905 à la demande de deux jeunes critiques. Il y a exactement cent dix ans, il lui est demandé de prédire la poésie du futur! Ce que Verhaeren nous conseille: aller vers l'inconnu où qu'il soit, plonger dans le dedans, se laisser envahir, faire renaître le vers libre, foncer vers l'ivresse d'écrire. La poésie dont parle Verhaeren, celle qu'il appelle de ses vœux, va vers l'inconnu, toujours, mais paradoxalement, elle incarne aussi une unité, elle est totale, elle bat, comme un corps organique aux multiples veines ou sillons. Ses chemins ne sont pas comptés, mais la forêt existe. Sa pensée appuie ce que je voudrais dire, partager: ne plus séparer artificiellement les deux poésies. On sépare tout de nos jours, y compris en art. On se spécialise à l'extrême, ce qui est bon pour la chirurgie, moins pour l'art. Un graveur sur cuivre me disait: "Nous nous connaissons entre graveurs sur pierre, mais nous ne connaissons plus les graveurs sur bois et sur cuivre." Or, qu'on écrive un poème pour enfants ou pas, il a y ce flux qui vient, dont le premier mot est donné, sorti d'on ne sait où, d'un mélange de lucidité et d'inconscience, cet ailleurs qui vient parler d'ici à nos sens, ce départ de feu qui va s'éteindre vite, ce balancement qui fait que le temps patientera, un moment, pour river à nouveau son horloge.
La différence des publics pourrait-elle expliquer le grand écart?
On me dit aussi, et on n'a pas tort, qu'une différence fondamentale entre les prétendues poésies est que, dans un cas, on s'adresse à un public particulier et pas dans l'autre cas. Il ne faut pas trop généraliser cette assertion. Tout d'abord, certains poètes s'adressent parfois ou même toujours à une personne précise, et ce depuis la Renaissance, pour écrire.
Pour ma part, j'imagine toujours un enfant réel au moment de l'écriture, un élève rencontré qui m'a interpellé, ou ma fille en me souvenant d'elle à d’autres âges. J'avoue avoir souvent à l'esprit l'archétype d'une môme espiègle, la Zazie de Queneau, celle du livre mais aussi celle du film, ou d'un Doisnel plus jeune et d'aujourd'hui. De même, un poème qui n'est pas pour enfants peut être écrit pour soi, pour la foule, pour personne, pour l'absolu, mais aussi pour quelqu'un de proche et d'imaginaire précis.
Tu parles d'urgence poétique.
Il y a aujourd'hui une urgence poétique comme on parle d'urgence climatique. Les éditeurs réclament de la poésie pour la jeunesse alors qu'avant ils la fuyaient. Parce que la poésie secoue, ne fait pas que chanter, qu'elle peut aborder tous les sujets, y compris pour les enfants. Dans "Poèmes pour mieux rêver ensemble" (Actes Sud Junior, 2017), j'évoque le Bataclan. Dans le recueil à paraître en mars, "Le livre des beautés minuscules" (Rue du monde), j'évoque une grande marche libre au Brésil qui se veut comme une résistance à l'extrême droite au pouvoir. Il faut dépasser les tabous du thème, oui rester compréhensible, mais faire confiance à l'intelligence de l'enfant. J'appelle des poètes à s'essayer davantage à écrire pour les enfants, à leur offrir cette nourriture que je trouve essentielle, et de le faire sans se brimer.

Un autre texte de Carl Norac.

L' ÂGE D'OR

Plus tard, moi je serai
blanchisseur de nuages ou berger d'oiseaux,
peut-être compteur de gouttes d'eau,
arbitre pour combats d'escargots,
garde du corps pour papillons,
acupuncteur pour hérissons,
clown pour passants fatigués,
imprimeur pour sans-papiers,
décorateur de coccinelles,
empêcheur de tomber du ciel.
Puis, j'inventerai la machine à ne rien faire
qui se tendra en hamac depuis la terre
vers un point très lointain du vaste univers.
Alors, on m'élira comme la plus lente
et la plus douce étoile filante.
Respirant le grand air des galaxies,
à cheval sur l'Ourse, sur la queue de Castor,
employé des affaires privées de l'infini,
je connaîtrai enfin l'âge d'or.



Infos pratiques
Midis de la poésie: "La poésie pour adultes et enfants: le grand écart?"
Date: le mardi 5 février de 12h40 à 13h30
Lieu: Musées royaux des Beaux-Arts de Belgique (Petit auditorium), rue de la Régence, 3, 1000 Bruxelles.
Organisation: Midis de la poésie-Scam
Entrée: 6 € (3 € si réduction).
Réservation: info@midisdelapoesie.be



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