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mardi 5 février 2019

La dictature et l'exil mais aussi la vie et l'avenir dans un conte pour enfants, musical et illustré

La douane, passage obligé pour le migrant. (c) Editions des Braques.


Le titre est un peu énigmatique, "Loin de Garbo", car le nom de Garbo fait plus penser à une actrice intemporelle qu'à un village quelque part dans le monde. Mais on se fait vite au changement tant est surprenant, captivant et réussi ce conte musical, écrit par Sigrid Baffert, composé par Alexis Ciesla et illustré par Natali Fortier. Un album grand format qu'accompagne un disque interprété par le Collectif de l'Autre Moitié et raconté par Jean-Pierre Darroussin (livre-disque, Editions des Braques, 56 pages et un CD). Une merveille d'album sur une saga familiale qui se complète d'une passionnante écoute durant quarante-cinq minutes et vient d'être récompensée par le Grand Prix Charles Cros.


"Loin de Garbo"
est dédicacé par ses deux auteurs "à tous les exilés de l'Ouest, de l'Est, du Sud ou du Nord et à nos aïeux de Pologne et de Sicile venus à pied, en train ou en bateau reconstruire un possible..."

Garbo, sa place ses maisons, ses habitants. (c) Editions des Braques.

Garbo n'est donc pas une actrice mais un village. Un village qui ne dispose que d'une seule place où tout se passe. Ce jour-là, ce sont les noces de Darius et Greta. Une cérémonie joyeuse et sérieuse qui tient compte de la profession des fiancés. Ils sont couturiers. Ils s'engagent à "coudre ensemble" leurs deux vies, à "tricoter leur amour à quatre mains". Et sont déclarés "épouse et mari au nom de l'Amour et du Fol Esprit".

L'arrivée des hommes-corbeaux. (c) Editions des Braques.

De l'amour et du fol esprit, il en faudra aux tourtereaux qui s'installent d'abord chez l'étonnant Oncle Raskine aux longs doigts-racines, toujours vêtu du même grand manteau de laine et qui ne parle que grâce à sa contrebasse. Un manteau lourd de la mémoire qu'il porte et transporte. Au début, tout va bien. Ils travaillent, chantent, font de la musique. Un petit Milo agrandit la famille. Mais les temps changent. Et des hommes-corbeaux placardent sur la place de Garbo des panneaux rétrécissant de plus en plus les libertés. Pour Darius, Greta, Milo et Oncle Raskine, il est temps de partir. De quitter Garbo. De prendre la route vers un mythique Eldorado. De se diriger vers la mer. De monter à bord d'un bateau bondé d'autres réfugiés parlant d'autres langues, venant d'autres pays. De braver les tempêtes, la peur, la soif et la faim au ventre.

Retrouver la terre n'est pas synonyme pour eux de victoire. Les démarches sont nombreuses, les douaniers intransigeants. Nos héros ne sont finalement pas refoulés et poursuivent leur chemin de misère. L'amour et le fol esprit leur permettront de tenir, de résister, de s'adapter, de construire une nouvelle vie. "Il vaut mieux se perdre dans ses rêves que de perdre ses rêves" est la devise familiale. En tuteurs de ce chemin inconnu, Oncle Raskine et Milo, le passé et l'avenir entourant le présent de Darius et Greta. Et surtout, ils savent que l'Eldorado tant recherché, c'est celui que l'on se fait soi-même, comme le déclarera Milo devenu adulte et père à son tour.

L'Eldorado de Milo. (c) Editions des Braques.

Magnifique, subtile, proche du conte, universelle finalement, "Loin de Garbo" n'est pas une énième histoire de migrants fuyant une dictature mais une saga familiale précise, avec ses joies et ses chagrins, ses difficultés et ses réussites. Avec l'idée de reconstruire un possible. Une faculté que donnent aussi l'exil et la migration. Un peu comme l'a fait Négar Djavadi dans "Désorientale", son premier roman (pour adultes, lire ici).

L'histoire de Darius et Greta et de leur proches se déploie dans un texte simple et dynamique que soutiennent une superbe série de chansons. Plein d'anecdotes émaillent le récit aux mots très joliment choisis et assemblés. On découvre avec grand plaisir ce couple qui s'aime et se respecte, qui tient et se tient malgré les difficultés et elles ne manquent pas, les longs et symboliques doigts-racines d'Oncle Raskine, Milo qui grandit et va vers son avenir, la jeune Ava, tout en étant relié à son passé. Il y a mille histoires dans ce voyage en musique plein d'allant et de rythme.

Les superbes images de Natali Fortier, follement créatives, renforcent les propos toujours justes  de Sigrid Baffert ainsi que les géniales compositions musicales d'Alexis Ciesla et les poussent aussi plus loin, qu'on lise le texte et les chansons ou qu'on les écoute, le premier remarquablement interprété par Darroussin, les secondes par le Collectif de l'Autre Moitié. Garbo est bien plus qu'une place de village. Il faut voir les mimiques des personnages, les regards qu'ils échangent, les décors qui s'amusent avec la réalité. "Loin de Garbo", c'est un monde, un état d'esprit, des cœurs qui battent. Un album à ne pas rater.


Pour feuilleter et écouter un extrait de "Loin de Garbo", c'est ici.



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