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samedi 14 mai 2022

La Kafala, forme contemporaine de l'esclavage

LU & approuvé

Ce dimanche 15 mai, on va voter au Liban. Ces élections législatives changeront-elles quelque chose dans ce pays malmené par les guerres, les religions, la corruption pouvant entraîner de terribles accidents comme l'explosion du port de Beyrouth le 4 août 2020 (lire ici)? 

Pas sûr à lire les observateurs. Elles sont néanmoins une bonne occasion de s'intéresser à ce pays et à ses habitudes. L'excellent roman pour ados "Ma petite bonne" de Jean-François Chabas (Talents hauts, collection "Les héroïques", 220 pages) constitue une parfaire introduction à la société libanaise. Aux sociétés libanaises plutôt. Certes, il se déroule en 1993, il y a presque trente ans. Mais la Kafala, l'esclavage de petites bonnes étrangères achetées par les familles, n'a pas encore disparu. Et le racisme viscéral y est toujours bien présent. Le roman d'une prise de conscience du mépris de classe.
"L'origine de ce roman est ancienne", explique Jean-François Chabas, multi-romancier jeunesse né en 1967. "J'étais un très jeune homme que les hasards de la vie faisaient vivre "en famille" avec des Libanais, quand j'ai entendu parler de la façon dont on traitait les domestiques étrangers - singulièrement les "petites bonnes" - au Moyen-Orient. Certaines paroles, certaines pratiques évoquées à propos de ces jeunes Philippines, Indiennes ou Éthiopiennes me mettaient extrêmement mal à l'aise et sont restées gravées dans ma mémoire. La Kafala est bien une forme d'esclavage, qui perdure aujourd’hui, tant dans les faits que dans les mentalités. Mais la gravité de ce qui est commis là-bas ne doit pas nous exonérer de nos propres responsabilités, car si la France leur offre une meilleure protection légale, elle ne protège pas les domestiques immigrées contre les humiliations".
Le titre est au singulier car on va suivre Ife, jeune Éthiopienne au visage tatoué et à la docilité têtue, dans le récit de Nada, 17 ans. Mais le roman dénonce avec vigueur l'état de toutes les "petites bonnes" du Liban, esclaves modernes d'autant plus maltraitées qu'elles n'ont pas la bonne couleur de peau aux yeux de la bonne société qui les achète sans frémir. "Ma petite bonne" est un long-flash-back de presque trente ans, débutant en 1993, à l'arrivée de celle qui sera la "petite bonne" de la famille.

Nada à Beyrouth vit avec sa mère veuve, son père étant mort à la guerre, et Habib, son frère de 15 ans, chez la grand-mère maternelle. L'épouvantable Teta qui règne sur la famille, forte de ses convictions et de ses traditions, raciste décomplexée et tranquillement violente. Chez elle - comme partout-, personne ne bouge, personne ne conteste. C'est comme ça depuis toujours. Nada partage les vues de son aïeule. Elle est jeune, elle a envie de s'amuser. Elle n'a surtout pas envie d'avoir sa conscience bousculée par ce qu'elle voit Ife subir.

Jean-François Chabas explore en détail la part sombre de cette ado avide de vivre dans une ville perpétuellement sous stress. La guerre civile est encore très présente. La narratrice ne se ménage pas dans sa longue confession, s'en prenant même à son frère sensible aux droits d'Ife. Que de ravages à cause de ce racisme viscéral omniprésent! Sans parler du machisme invétéré. Nada se raconte et en même temps se peint un Liban extrêmement bien décrit, classes sociales, partis, religions, empêtré dans son passé et son présent, aveugle aux changements nécessaires. Jusqu'au jour du drame de trop, qui va dessiller la narratrice et lui faire revoir ses positions, où elle va se découvrir un courage inouï pour défendre la cause qui lui paraît désormais juste des "petites bonnes". Extrêmement prenant jusque-là, le roman affiche toutefois une petite baisse de régime lorsqu'il balaie en quelques pages les quinze années suivantes de la famille pour se raccrocher à aujourd'hui. Il livre toutefois là une observation très juste d'autres sujets problématiques de la société libanaise. A partir de 13 ans.




Les cinq premières pages de "Ma petite bonne". (c) Talents hauts.


mardi 9 décembre 2014

Les extravagants mémoires de Salah Stétié

Il a l'air d'un bon-papa gâteau avec ses yeux pétillants de malice et son sourire communicatif. Il est à la fois diplomate, écrivain et poète. Ou écrivain, poète et diplomate. Ou poète, diplomate et écrivain.
Qui est donc cet homme? C'est Salah Stétié, un Franco-Libanais né à Beyrouth fin 1928 dans une vieille famille de la ville. Il publie ses formidables mémoires sous un titre très intéressant, car ouvrant grand les fenêtres, "L'extravagance" (Robert Laffont, 644 pages).

La définition d'"extravagance" du dictionnaire Le Robert correspond assez mal à ce qu'on lit dans ce passionnant récit autobiographique, portant remarquablement son titre. Elle dit: "Etat d'une personne qui n'a pas le sens commun". Ah, le pouvoir mutilant de la négation. "C'est moi qui ai trouvé le titre", m'explique Salah Stétié. "J'ai toujours pensé que toute la vie était extravagante. L'univers est un délire cosmique, avec des mystères sans cesse plus compliqués. Le mot "extravagance" s'est imposé à moi. Nous vivons sans le savoir en essayant de nous protéger par des croyances ou des cultures. Il y a un mystère infini du langage et de l’esprit. L'autre sens du mot "extravagance", je l'ai piqué à Madame de Sévigné, cette idée d'une forme de liberté de la plume qu'on laisse filer comme elle le veut, sans la corseter."

Salah Stétié.
Ecrire en liberté, c'est bien ce qu'a fait l'ambassadeur-écrivain dans cet ouvrage prenant, que l'on soit amateur de politique, de littérature, ou que l'on ne le soit pas. Quel itinéraire! Qu'il soit remercié de nous le faire partager en nous racontant le monde qu'il a vu, le monde à la création duquel il a participé. Pour ses mémoires, Salah Stétié a confié sa vie à son œuvre, tout en sachant que la mémoire est une illusion. "Je voulais raconter l'histoire du monde à travers des choses personnelles et des choses du monde à travers la politique et la poésie, car j'ai deux cordes à mon arc."  On parcourt avec appétit cet itinéraire entre deux rives, entre deux langues et entre deux civilisations.

"Ce livre de mémoires est né d'une pression de l'éditeur", ajoute Salah Stétié. "Mais pour écrire un livre de mémoires, il faut trois choses:
1. avoir beaucoup vécu
2. avoir vécu des circonstances parfois extraordinaires, en bien ou en mal
3. que quelqu’un vous dise qu’il a besoin de vos mémoires."
Conditions assurément remplies dans son cas.

Comment s'est-il attelé à cette tâche? "Je me suis installé à ma table de travail", me répond-il. "Et j'ai écrit, chapitre par chapitre, au fil de la mémoire, ce lac profond, cette mer dangereuse, car ce qu'on rapporte de la mémoire, ce sont des choses qu'on aurait voulu oublier et qui ressurgissent de manière terrifiante. Par exemple, l'incendie de la maison familiale quand j'avais un an. Est-ce un vrai souvenir ou pas? On me l'a tellement raconté que tout s'est imprimé quand j'étais en âge de comprendre. Il y a aussi des choses si redoutables que je n'ai pas voulu les raconter, mais elles se retrouvent sous forme allégorique dans mes livres de poésie. Il faut se protéger soi-même par une vie intérieure intense. Mon livre est une longue confession, ce qui est une forme de psychanalyse, avec le risque de se noyer dans sa propre mémoire."

On découvre une enfance heureuse, une jeunesse heureuse, berceaux d'une vie qui se déroule comme un conte, avec des allers-retours dans le temps et des choix thématiques clairs. "L'âge adulte m'a vu entrer dans la diplomatie, une diplomatie qui a été très vite de combat, en raison des causes dans lesquelles je me trouvais engagé. La cause palestinienne par exemple, car les Palestiniens étaient présents dans mon pays, le Liban. C'est la cause libano-palestinienne qui m'a poussé à être diplomate. Je l'ai défendue dans la mesure de mes possibilités avant de défendre ensuite la cause libanaise qui est celle de mon pays. J'ai toujours travaillé avec les armes de la diplomatie, des armes pacifiques."

"L'extravagance" raconte avec force et enthousiasme l'ambassadeur en mission dans différents pays, l'homme qui fait des rencontres extraordinaires, l'écrivain, le poète, né dans une famille qui aime la poésie, le lecteur qui commença sa vie avec les livres par des bandes dessinées, le journaliste. Et bien sûr l'ami des artistes, créateurs de poésie, de théâtre, de peinture ou de musique contemporaine. Une vie de passions, d'amitiés partagées et d'amour, reçu et donné par cet homme qui se présente comme un fondateur, à l'âme d'entrepreneur. "Le livre est positif", assume Salah Stétié. "C'est mon caractère. L'essentiel est le besoin de créer. J'ai rempli ma vie de livres. J'ai toujours été très lié à la création contemporaine avec des poètes, avec la "Revue des Lettres nouvelles", avec des grands peintres dont Pierre Alechinsky."

Deux autres livres de Salah Stétié viennent de sortir chez Fata Morgana, "L'être", un recueil de poèmes, et "Le chat couleur", un recueil de nouvelles.
"Je suis un auteur qui reçoit beaucoup de lettres de lecteurs", conclut l'écrivain.
"Cela forme une grande armée pacifique d'amateurs de poésie, de guetteurs de sens. Je suis à cheval sur deux mondes, celui de ma profession de diplomate qui n'est pas une science mais un art, et sur la création.
Tant que j'aurai la force de respirer, j'aurai la force de créer."



Pour compléter ses connaissances, au sens le plus large, sur le pays du Cèdre, le "Dictionnaire amoureux du Liban", d'Alexandre Najjar (Plon, 850 pages). Avec un amour immense mais les yeux grand ouverts sur ses dérives, l'écrivain, responsable du mensuel "L'Orient littéraire" à Beyrouth, raconte le pays où il est né en 1967. "J'ai laissé mon amour du Liban me guider en toute liberté en me réjouissant que cet exercice sollicite à la fois le romancier, le biographe, le poète, le journaliste et même le juriste", s'explique l'auteur de cette brique passionnante. Même si son pays marche, à ses yeux, à reculons et aurait mérité pour cette raison un dictionnaire commençant par la lettre "Z" et s'achevant avec la lettre "A". Salah Stétié s'y serait alors retrouvé en page 132 et non 718!

Et pour achever ce tour du monde multifocal, les mémoires d'un autre grand homme qui s'est partagé entre politique et littérature, Abdou Diouf, qui publie lui aussi ses "Mémoires" (Seuil, 381 pages). L'homme servit son pays, le Sénégal, durant quarante ans dont la moitié à la présidence, avant de devenir Secrétaire général de la Francophonie jusqu'à ce mois de novembre 2014. Sa vie se partagea également entre politique et culture, ces deux chemins étant pavés d'un humanisme profond.