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lundi 24 octobre 2016

Excellent premier numéro de la revue Archipels

Hier, on se prenait une claque dans la figure avec le prenant récit de la journaliste Britannique Emma-Jane Kirby "L'opticien de Lampedusa" (Editions des Equateurs, lire ici).

Aujourd'hui, alors que le démantèlement de la jungle de Calais est en cours, c'est carrément un coup de poing dans l'estomac qu'assène le premier numéro de la revue franco-belge "Archipels", œuvre commune des Parisiens de Cassandre/Horschamp et des Bruxellois de Culture & Démocratie (108 pages). Pour son premier numéro, la nouvelle publication centrée sur les liens entre art, culture et société a choisi la question des migrants.

On ne pouvait trouver meilleur titre que "Tourmentes et migrations" pour ce numéro organisé en trois parties: "Le spectacle des responsabilités", "Délit de solidarité" et "Alentour, d'autres regards", accompagné  de bout en bout d'images de Céline De Vos et du Medex. Oui, lorsque les artistes se penchent sur les drames humains qui nous traversent, ils peuvent agir sur les consciences, en travaillant à la fois sur le plan émotionnel et sur celui du sens. Oui, on peut entrer dans un univers commun aux migrants et aux artistes. Oui, on peut voir émerger des archipels d'espoir.

Témoignages, entretiens, analyses, partages d'expériences alternent dans ces pages bouleversantes et bien écrites, mais lumineuses par l'énergie qu'elles diffusent. Pas de misérabilisme mais un point de la situation et puis de remarquables réflexions sur le sujet avant les actions concrètes, tout aussi réfléchies. Il faut lire le "Massacre de Noël", datant déjà de 1996, pour réaliser combien "il continue", pour reprendre les mots de l'auteur. Eléments historiques, géographiques, de langage nous sont fournis pour mieux comprendre ce que vivent les migrants, souvent loin de ce que les médias consentent à nous en dire. Un coup de poing!

Ces éléments posés, on passe aux actions culturelles, théâtre et écriture le plus souvent, mais aussi cinéma, littérature, poésie, bande dessinée, musique... et aux gestes citoyens comme ceux que posent l'association Getting the voice. Expériences belges et françaises sont remarquablement présentées - on pousse même une tête à Berlin. C'est absolument passionnant.

Voilà un numéro éclairant, qui prend aux tripes. Il nourrira ceux qui défendent la cause des migrants comme ceux qui pourraient s'y intéresser.  A noter, ce vendredi 28 octobre, la revue "Archipels#1" sera présentée au Théâtre National de Bruxelles, dans le cadre du Festival des Libertés, en introduction à la rencontre-débat "Art et migrations: moraliser ou politiser" (18h30).

En pages 60 et 61, Céline De Vos, "Arbre à palabre dans ville" (c) Archipels.


Sommaire
Édito, Sabine de Ville, Nicolas Roméas
# Le spectacle des responsabilités
Strage di Natale. Massacre de Noël,  François Koltès
Un carrefour devenu frontière , Geoffroy d'Aspremont
Fiction & vérité, Roland de Bodt
La tentation de l'encampement, entretien avec Michel Agier
Depuis le camp, repenser la ville, Valérie de Saint-Do
Sortir des zones de confort, Marco Martiniello
# Délit de solidarité – Le théâtre documentaire du Nimis Groupe
Un théâtre documentaire et politique, Olivier Neveux
De l'essai à la scène, entretien avec Claire Rodier
Du théâtre pour déconstruire les représentations, entretien avec le Nimis Groupe
Ce que j'ai vu n'a pas fini de vous rencontrer, Mathieu Bietlot
Témoigner sur les planches, entretien avec le Nimis Groupe
De la nécessité de la recherche au théâtre, Françoise Bloch
Quand les voix font le mur, entretien avec Evelyne Dal
#Alentour, d'autres regards
Mémoire épistolaire, de Brest à Gibraltar, Aurore Krol
Un musée itinérant pour dire l'exil,  Daniele Manno
It can be a poem, Marina Skalova
Raconter Calais en BD, entretien avec Lisa Mandel
Avant la "crise". Bref panorama créatif, Thomas Hahn
Écrire le quotidien à Calais, entretien avec Veronika Boutinova
Jouer pour que notre pays ne meure pas, entretien avec Abdelmalek Kadi & Tammam Al-Ramadan
Filmer les douleurs de l'exil, entretien avec Alice Diop
Droit d'asile pour la performance à Marseille, Samuel Wahl
Artistes réfugiés à Berlin, Pierre-Jérôme Adjedj
Militant ou artiste? Artiste et militant?, Céline De Vos
Construire un archipel, Paul Biot & Nicolas Roméas

Diffusion en France par Cassandre/Horschamp, en Belgique par Culture & Démocratie.



mardi 24 mai 2016

Colette, Rose-Marie, Aïko et Thomas à l'honneur

Les lauréats 2016. (c) Jean Poucet.

Fabrice Murgia.
Ce lundi 23 mai, c'était donc non seulement la fête à la grenouille le matin, celle de l'Autriche verte l'après-midi, mais en soirée la remise des prix littéraires de la Fédération Wallonie-Bruxelles de l'année. Ils étaient quatre lauréats cette fois, bien moins qu'en 2015 (lire ici), célébrés au Théâtre national. Un premier événement pour le nouveau directeur, tout fraîchement nommé, Fabrice Murgia.
Alda Greoli.
Autre nouvelle, à peine moins puisqu'elle est entrée en fonction le 16 avril dernier, la ministre de la Culture, Alda Greoli. Pas impressionnée cette dernière, et auteure d'une prestation fort sympathique. Elle ramasse les lunettes de l'une, s'emmêle l'écharpe avec l'autre. Dans son mini-discours, elle a commencé par remercier les "écrivains qui parfois nous inquiètent afin de faire de nous des citoyens debout". Ses mercis sont ensuite allés au personnel des bibliothèques, aux enseignants et aux libraires.

Le palmarès

Colette Lambrichs.
Le Prix du rayonnement des lettres belges à l'étranger (4.000 euros) va à Colette Lambrichs, éminente directrice littéraire aux parisiennes éditions de la Différence depuis 1976. En quarante ans de très bons services (2.000 titres publiés), on lui doit, entre autres, la publication de nombreux auteurs belges, les francophones Serge Delaive, Jacques Izoard, Stéphane Lambert, Marianne Sluszny, Jacques Richard (lire ici), William Cliff et d'autres et bien entendu le néerlandophone Tom Lanoye dont le dernier roman, le septième chez cet éditeur,  "Gaz, plaidoyer d'une mère damnée" (traduit par Alain Van Crugten, La Différence, 2016) est absolument bouleversant.
"En France depuis 44 ans et aux Editions de la Différence depuis 40 ans, je pratique la culture du mélange. Pour moi, un bon roman est un texte qui fait apparaître la réalité différemment. Aujourd'hui, on publie trop de livres qui se ressemblent. Je donnerai l'argent du prix aux éditions."


Rose-Marie François.
Le Prix triennal de prose en langue régionale endogène (2.500 euros) va Rose-Marie François pour "La Cendre. Lès Chènes" (MicRomania Editions, 2013), en français et en picard, son histoire de bébé pendant la Seconde Guerre mondiale. Une solide femme qui surprend souvent l'auditoire, et l'animateur de la soirée, David Courier, par ce qu'elle dit. Par exemple quand elle explique: "Je fais de la poésie surtout, du théâtre et de la prose. Ma langue n'est pas chronologique. J'écris sur des choses qui ne se sont pas encore produites." Ce sera encore plus fort lorsqu'elle se lancera dans une lecture en picard. Et dire que tout a commencé chez elle à la suite de la lecture de "La petite fille aux allumettes" quand elle était petite!
Ecoutons-la.

Deux mentions spéciales sont attribuées à Paul-Henri Thomsin pour "Avå lès vôyes" et à René Brialmont pour "Douda d'Êwe d’Oûthe."

Aïko Solovkine.
Le Prix de la première œuvre (5.000 euros) va à Aïko Solovkine pour son roman "Rodéo" (Filipson Editions, 2015), le dur portrait d'une jeunesse désenchantée, entre poésie et argot, au départ d'un fait divers.
Amatrice de littérature américaine (Richard Ford, McCarthy,..) et allemande (Elfriede Jelinek), elle confesse avoir été jeune chercher sa "ration de bouquins à la bibliothèque". Son roman, elle l'a écrit la nuit, parce qu'elle travaillait la journée. En trois mois, et debout, l'ordinateur posé sur une commode, pour ne pas tomber endormie. Mais quasi sans retoucher le texte qui avait jailli après une longue maturation en pensée.
Ecoutons-la.

Trois autres ouvrages figuraient au tour final du vote: les romans "Le dossier Nuts" de Joseph Annet (Memory Press) et "Today we live" d'Emmanuelle Pirotte (Le Cherche-Midi) ainsi que le recueil de nouvelles de Catherine Deschepper, "Un kiwi dans le cendrier" (Quadrature).

Thomas Gunzig.
Le Prix triennal du roman (8.000 euros) va  à Thomas Gunzig  pour son roman "Manuel de survie à  l'usage des incapables" (Au Diable Vauvert, 2013, Folio, 2015). Le Prix Rossel 2001 (pour "Mort d'un parfait bilingue", même éditeur) conte ici une société ultra-libérale à sa façon douce-amère, parfois absurde, parfois désinvolte, contrastes bienfaisants aux situations décrites.
Ecoutons-le.

Après la projection de la vidéo, le lauréat, fier et content d'avoir été choisi pour un prix triennal, n'avait plus rien à ajouter. Seulement copier Arno, "Putain, putain, c'est vachement bien..." et indiquer qu'il accorde de l'importance à tous les prix de lecteurs, d'où qu'ils soient.





jeudi 1 octobre 2015

Relire infiniment la "Lettre à D." d'André Gorz

A Bruxelles, le Théâtre national donne en ce moment "Lettre à D." d'André Gorz dans une mise en scène de Coline Struyf (infos ici).

A Bruxelles, un quotidien ramène ce texte sublime à la question "Amour peut-il rimer avec toujours?", étayée d'opinions de psychologues, de statistiques, de chiffres et de conseils!

Oublions cette page vespérale au plus vite pour revenir au livre, écrit au printemps 2006 et publié à l'automne, un an avant le suicide commun d'André et Dorine Gorz. Un récit magnifique toujours disponible.


Dans un petit livre tout en hauteur, repris en format poche, "Lettre à  D.", D. pour Dorine évidemment (Galilée, 2006, 76 pages, Folio, 2009, 81 pages), le philosophe André Gorz, né Gérard Horst en 1923 à Vienne, écrit à son épouse leur "merveilleuse histoire d'amour". D'une sincérité poignante.

Les premières lignes accrochent à jamais. "Tu vas avoir quatre-vingt-deux ans. Tu as rapetissé de six centimètres, tu ne pèses que quarante-cinq kilos et tu es toujours belle, gracieuse et désirable. Cela fait cinquante-huit ans que nous vivons ensemble et je t'aime plus que jamais." Une déclaration d'amour si belle qu'on la relit en vibrant chaque fois.

Avançant en âge, le philosophe André Gorz ("Le Traître") écrit une longue et sublime lettre d'amour à Dorine, Anglaise rencontrée à Lausanne en 1947, quand il n'était encore qu'un Juif autrichien sans le sou. Il rappelle à son épouse gravement malade leur rencontre, leur coup de foudre, leur mariage. Pas l'institution bourgeoise, mais un engagement à deux dans un projet commun, qu'ils confirment sans cesse, adaptent, réorientent. "Nous serons ce que nous ferons ensemble", avait proposé Dorine à celui qu'elle appellera toujours Gérard.

André Gorz et Dorine. (c) Daniel Mordzinski.
Les étapes de cet amour exceptionnel s'égrènent sous une plume alerte. "J'ai besoin de reconstituer l'histoire de notre amour pour en saisir tout le sens. C'est elle qui nous a permis de devenir qui nous sommes, l'un par l'autre et l'un pour l'autre", indique l'auteur.

Ex-enfants ballottés, ils bâtissent ensemble un socle à eux et se protègent constamment l'un l'autre. Lui sera écrivain, soutenu, aidé, encouragé par la confiance absolue de sa femme. "Aimer un écrivain, c'est aimer qu'il écrive, disais-tu." Elle aura ses propres activités mais sera toujours aux côtés de son mari: documentaliste, première lectrice surtout. Le couple a signé un "pacte pour la vie"et une œuvre.

Leur histoire touche au cœur, par son ampleur et sa qualité, par sa sincérité. Dès la première page, André Gorz avoue ce qui le taraude: pourquoi n'a-t-il pu dire plus tôt - avant le printemps 2006 où il a rédigé son texte - que son épouse est ce qu'il a eu de plus important dans sa vie? pourquoi l'a-t-il défigurée à plusieurs reprises dans "Le Traître"? Les réponses viennent petit à petit, cernant la personnalité de l'un et de l'autre, deux êtres qui se sont donné la chance de s'aimer. Leurs engagements absolus font du bien à tous ceux qui les lisent. Leur "merveilleuse histoire d'amour" est aussi l'itinéraire, politique et privé, d'un couple uni à jamais.

Ensemble dans la vie, André Gorz (84 ans) et son épouse Dorine (83 ans) l'ont aussi été dans la mort, se suicidant le lundi 22 septembre 2007 à leur domicile de Vosnon, près de Paris.

Leur décision fut prise en liberté et motivée sans doute par le désarroi d'André Gorz devant l'aggravation de l'état de santé de son épouse. On la savait malade depuis longtemps, très diminuée par une arachnoïdite, affection évolutive provoquant paralysies et douleurs. Selon des proches, un message épinglé sur la porte de la maison demandait de « prévenir la gendarmerie ». A l'intérieur, les deux octogénaires reposaient côte à côte, unis dans la mort comme ils l'avaient été dans la vie. Des lettres étaient adressées à des proches.

La dernière phrase de l'intense "Lettre à D." dit: "Nous nous sommes souvent dit que si, par impossible, nous avions une seconde vie, nous voudrions la passer ensemble." Caressant un espoir fou, elle contrebalance la précédente, "Nous aimerions chacun ne pas avoir à survivre à la mort de l'autre", qui a pris tout son sens un an après avoir été écrite.

Curieusement, "Lettre à D.", le dernier livre d'André Gorz, aura été un de ses titres les plus connus, du moins de la nouvelle génération. Influent dès les années 1950, le penseur de l'écologie politique et de l'anticapitalisme avait notamment signé "Ecologie et politique", "Ecologie et liberté", "Adieux au prolétariat" et "Métamorphoses du travail". Sans oublier "Le traître", essai autobiographique publié en 1958, "dix-huit mois après la remise du manuscrit", préfacé par Jean-Paul Sartre qu'il avait rencontré en Suisse et dont il était devenu proche; il collaborait à la revue "Les temps modernes".

Le Viennois de naissance, naturalisé français, aimait les identités multiples: de son vrai nom Gérard Horst, il devenait le philosophe André Gorz ou le reporter Michel Bosquet. Il avait signé à "Paris-Presse" puis à "L'Express" en 1955 avant de fonder "Le Nouvel Observateur" en 1964, avec Jean Daniel et Claude Perdriel. Il s'en était retiré en 1983, après une grave opération subie par son épouse: "Pendant tes mois de convalescence, j'ai décidé de prendre ma retraite à 60 ans." Le couple s'installera à la campagne dans la maison de Dorine puis à Vosnon. André Gorz continue d'écrire sans jamais regretter sa décision.

Le dernier paragraphe de "Lettre à D." en reprend les phrases initiales à peine modifiées, un anniversaire étant passé par là. "Tu viens juste d'avoir 82 ans. Tu es toujours belle, gracieuse et désirable. Cela fait 58 ans que nous vivons ensemble et je t'aime plus que jamais. Récemment je suis retombé amoureux de toi une nouvelle fois et je porte de nouveau en moi un vide débordant que ne comble que ton corps serré contre le mien." Ces deux-là étaient inséparables.


Le début du livre peut se lire ici.


André et Dorine.